‹ Œuvres scientifiques de GoetheChapitre 69 sur 79 · Consult. Riemer, Mittheilungen ûber Goethe t. II, p · texte numérisé non relu

Consult. Riemer, Mittheilungen ûber Goethe t. II, p

2. Riemer, loc. cit., 681. Les sociétés savantes n'ont pas accueilli avec faveur les nou-velles idées Goethè les enveloppe dans la condamnation qu'il a portée contre les Newtoniens. L'Académie des sciences de Saint-- Pétersbourg ayant proposé en 1826 pour sujet de prix l'explica-tion des divers phénomènes d'optique d'après les théories de l'émission ou des ondulations, Goethe hasarde à ce propos cette singulière observation

« L'Académie propose la vérification de l'une des quatre hypo-thèses suivantes l'émission, l'ondulation, la polarisation, la double réfraction1. »

Les physiciens seront sans doute bien étonnés d'apprendre que la polarisation et la double réfraction sont mises au rang des pures hypothèses.

Si Goethe ne ménage pas ses adversaires, quelle que soit d'ail-leurs leur autorité dans la science, il recueille avec complai-sance l'assentiment de ses partisans, fussent-ils entièrement étrangers à la physique et à ses problèmes. Ainsi, il compte gravement au nombre de ses approbateurs les plus zélés, un physicien, une femme du monde, un médecin et un philosophe. Le savant professeur Newmann, auteur d'un traité de phy-sique, a fait à Goethe l'honneur de le citer parmi les adver-saires de Newton, et a donné en quelques lignes un résumé de la théorie des couleurs; cela suffit à Goethe, dont l'ouvrage a mérité rarement un pareil honneur; il en exprime à l'auteur ses remercîments et sa reconnaissance. Mme de Necker a écrit dans ses nouveaux Mélanges que l'optique de Newton, pré-sentée d'après la méthode synthétique, n'a été comprise par personne. Goethe s'empare de cet aveu pour s'en faire une arme contre les Newtoniens, et voici comment il raisonne Mme de Necker a connu Fontenelle, elle était liée avec d'Alem-bert et Buffon, c'est certainement sur l'autorité de ces grands hommes qu'elle se fonde pour écrire que l'optique de Newton est inintelligible, n'est-ce pas là une preuve que dans le dernier siècle, aucun Français n'a compris l'optique? Goethe cite une longue lettre que Hegel lui a adressée au sujet de sa doctrine 1. Édit. citée, XXX, 69. des couleurs le philosophe s'applaudit de la confirmation que les vues du poëte apportent à ses conceptions métaphysiques il a parfaitement compris Goethe, mais quant aux découvertes de Malus il n'en a pas saisi le premier mot. Le docteur Brandis a également écrit à Goethe; il disserte longuement sur le mé-rite du chapitre consacré aux couleurs pathologiques et félicite l'auteur d'avoir ruiné la vieille forteresse Newtonienne1. Après avoir attaqué les auteurs qui ont le tort de ne pas être de son avis, Goethe s'en prend à la science elle-même, et il fait un procès en règle aux mathématiques et à quelques-unes de leurs applications.

Il reproche aux mathématiciens leur entêtement, leur lan-gage, leur esprit exclusif

« Les mathématiciens sont de singulières gens à la faveur des grandes choses qu'ils ont faites, ils se sont érigés en corporation universelle, et ne veulent rien admettre que ce qui convient à leur sphère, ce que leur instrument peut traiter. Il.

« Le mathématicien a pour domaine la quantité et tout ce qui peut se déterminer par nombre et par mesure, et, par conséquent, en quelque sorte, tout l'univers sensible. Mais, si nous l'observons, selon nos facultés, avec tout notre entendement et toutes nos forces, nous reconnaissons que la quantité et la qualité doivent être consi-dérées comme les deux pôles de l'être manifesté c'est aussi pour-quoi le mathématicien donne à ses formules une si grande exten-sion, afin de comprendre, en tant que possible, dans le monde mesurable et calculable, celui qui ne peut se mesurer. Alors, tout lui paraît palpable, saisissable et mécanique, et il devient suspect d'un athéisme secret, en ce qu'il croit saisir en même temps jusqu'à l'être le plus incommensurable, que nous appelons Dieu, dont il semble par là ne plus reconnaître l'existence séparée ou préémi-nente 3.

« Les mathématiciens sont comme les Français; vous leur parlez, ils vous traduisent dans leur langue, et c'est d'abord tout autre chose »

Ce qui irrite le plus Goethe, et il a pour cela de fort bonnes

1. Consult., pour les lettres de Brandis, Hegel, etc., le chapitre intitulé Par-tisans et adversaires de la théorie des couleurs, édition citée, XXX, 29 à 45.

2. Traduction Porchat, t. I, p. 512. 3. Ibid., p. 510. 4. Ibid., p 513. raisons, ce sont les applications des mathématiques à la phy-sique

« Le grand problème, écrit-il, serait d'exclure les théories ma-thématiques-philosophiques des parties de la physique dans les-quelles elles ne font que gêner la science au lieu de l'avancer, et dans lesquelles la tractation mathématique, grâce à la direction ex-clusive du développement de la culture scientifique moderne a trouvé une si fausse application1. »

Au reste, le poëte se livre volontiers aux espérances d'un meilleur avenir

« Si nos espérances se réalisent, de voir les hommes s'unir avec toutes leurs forces, avec le cœur et l'esprit, avec l'intelligence et l'amour, et apprendre à se connaître les uns les autres, il arrivera une chose à laquelle personne ne peut songer encore; les mathé-maticiens prendront plaisir à se voir admis dans cette société morale universelle, comme citoyens d'un grand État, et peu à peu ils re-nonceront à la vaine pensée de dominer sur tout comme monarques universels; ils ne s'aviseront plus de déclarer frivole, inexact, in-suffisant, ce qui ne peut être soumis au calcul'. » Il est une science, la cristallographie, dans laquelle les ma-thématiques ont une application directe et féconde; Goethe ne pouvait être un zélé disciple d'une pareille science, lui qui se fait un devoir de déclarer qu'il n'a jamais eu recours aux mathématiques dans ses études sur la nature; il juge donc avec sévérité la cristallographie « Cette science, dit-il, n'est pas productive, elle n'existe que pour elle-même et n'a point de conséquences, aujourd'hui surtout qu'on a reconnu tant de corps isomorphiques, qui se présentent comme tout à fait différents par leurs éléments constitutifs comme elle n'est proprement applicable à rien, elle s'est développée en elle-même à un très-haut degré. Elle donne à l'esprit je ne sais quelle satisfac-tion limitée, et elle est si diverse dans ses détails, qu'on peut la dire inépuisable; c'est pourquoi elle captive si vivement et si longtemps les hommes distingués.

1. Traduction Porchat, t. I, p. 513 2. Traduction Porchat, p. 515. Cons. spécialement dans l'édition allemande, t. XXX, p. 381, le morceau intitulé Des mathématiques et de leur abus.

« La cristallographie a quelque chose des habitudes du moine et du célibataire, et, par conséquent, elle se suffit à elle-même. Elle n'a sur la vie aucune influence pratique.

c Il faut dire tout le contraire de la chimie, qui a, dans la vie, l'application la plus étendue, et la plus vaste influence » Dans la puissante et ardente nature de Goethe, l'amour-propre était dominé par un sentiment pur et désintéressé du vrai, qui rendait le poëte attentif aux progrès de son époque; aussi, avide de connaître, il cherchait sans cesse et dans toutes les directions les moyens de s'instruire, n'épargnant ni temps ni soins pour se tenir au courant des découvertes, des débats, des critiques qui fixaient l'attention du monde savant. On en peut avoir la preuve lorsqu'on lit les nombreuses analyses bibliographiques que l'auteur associe à chacun de ses écrits spéciaux. Si elles ont trop peu d'intérêt pour être longuement analysées, elles ne méritent pas cependant d'être complétement passées sous si-lence.

En minéralogie et en géologie, Goethe, malgré ses sympa-thies pour Werner, accueille avec faveur les écrits de l'école opposée. Parmi les ouvrages sur lesquels il a porté un juge-ment, résultat d'une analyseattentive, nous citerons les suivants Géognosie de l'Allemagne, par Keferstein Recherches sur les montagnes, par Leonhard; Géognosie, par Dubuisson de Voi-sins Traité de la richesse minérale, par de Villefosse. Il est ques-tion à diverses reprises, dans les appréciations de ces ouvrages, des travaux célèbres de L. de Buch et d'Élie de Beaumont.

En météorologie, nous avons indiqué les analyses qu'a don-nées le poëte des recherches de Howard et de Forster; en physique et en histoire naturelle générale, nous signalerons ses critiques des tableaux de la nature organique par Wilbrand et Ritgen, du Système de la nature par Voigt, du Traité de la vi-sion objective par Purkinje, de la psychologie par Stiedenroth; nous mentionnerons également les réflexions du poëte sur les ouvrages d'Eschenmayer, de Desprez et de Biot'. Nous avons signalé dans les premières pages de ce livre, les 1. Trad. citée, I, p. 465-496.

2. Consult., édit. citée, XXX, 385 à 387. brillantes découvertes réalisées au commencement de ce siècle dans les sciences d'organisation. Nous avons cité les noms et les titres de Geoffroy Saint-IIilaire et Cuvier, de John Hunter et Richard Owen, de Camper, Blumenbach, Scemmering et Carus. Goethe, qui avait une prédilection marquée pour les études d'a-natomie philosophique, n'a cessé de suivre avec ardeur les tra-vaux de ces maîtres, attentif, jusqu'à son dernier jour, à leurs doctrines, à leurs découvertes, à leurs luttes. Nous avons à faire connaître les jugements qu'il a portés sur plusieurs de ces anatomistes illustres dont il a tenu à honneur de suivre les doctrines, de recevoir les encouragements et les conseils.

Le 8 juillet 1828, il exprimait ainsi, dans une lettre à M. Carus, la satisfaction que lui avait causée son savant ouvrage sur la structure vertébrale du crâne « Après une vie passée sur l'océan de la nature, à étudier les prodiges des trois éléments, à chercher le secret des lois communes de leur formation, un vieux marin, attentif à remplir ses devoirs de pilote, avait été contraint d'abandonner des observations poursui-vies jusqu'alors. Un jour, il apprend que l'abîme incommensurable est exploré, que la lumière s'est faite sur les phénomènes, qu'on en a déterminé les manifestations et les relations réciproques; cette œuvre si vaste, si complète, est enfin achevée. N'a-t-il pas une raison bien légitime de manifester sa joie? Ses souhaits sont accomplis, ses dé-sirs sont réalisés au delà de ses espérances. Je n'ose pas en dire da-vantage; j'ai à peine jeté les yeux sur votre ouvrage, et cependant il me cause déjà la plus vive satisfaction »

Quelques années après avoir adressé à l'éminent médecin de Dresde ces lignes si flatteuses, Goethe songeant avec reconnais-sance aux savants qui ont guidé ses premiers pas en anatomie comparée, paye un juste tribut d'éloges à Camper, à Sœmme-ring, à Merk et à Blumenbach. Voici ces jugements que le temps a ratifiés. Goethe dit de Camper

« Pierre Camper était un de ces hommes doués d'un esprit ori-ginal d'observation et de combinaison A une observation attentive 1. Riemer, Mittheilungen Uber Goethe, t. II, p. 680. il joignait le don heureux d'une pénétration profonde; aussi il fai-sait revivre ses découvertes en lui-même, et il savait les développer par l'activité de son intelligence. »

Il dit de Sœmmering

« Les découvertes de Camper ont donné à la science Samuel Sœmmering, esprit d'une extrême activité, né pour examiner, ob-server et réfléchir. On doit citer son travail sur le cerveau humain et ses idées élevées sur ce sujet; il constate que chez l'homme la masse cérébrale l'emporte de beaucoup sur le reste des masses ner-veuses, ce qui n'a jamais lieu chez les animaux. Qui ignore l'accueil fait dans notre époque, si avide de savoir, à sa découverte de la ta-che jaune de la rétine? Combien l'étude des organes des sens, de la vue, de l'ouïe, n'ont-elles pas dû à sa pénétration de savant et à son talent d'artiste?

« On aimait à créer et à entretenir avec lui des relations person-nelles, ou par correspondances. Un fait nouveau, une vue originale, une conception profonde, étaient partagés avec empressement, et il savait communiquer aux autres ses impressions. Il développait aisément des conceptions à peine écloses, et son ardeur juvénile ne prévoyait pas les obstacles qui devaient l'arrêter plus tard'. »

Goethe juge moins favorablement Blumenbach, mais sans une partialité trop marquée il n'oublie pas que le célèbre profes-seur a contesté les conclusions de son premier travail, en niant l'existence chez l'homme d'un os intermaxillaire; toutefois il ajoute, comme par reconnaissance

« Un homme intelligent, comme Blumenbach, observant et réflé-chissant sans cesse, ne pouvait s'arrêter à une opinion préconçue et je lui suis redevable sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, par suite de nos rapports familiers, des conseils les plus utiles s. »

La réserve de Goethe est extrême à l'égard de Bojanus, de Spix, d'Oken, en un mot des anatomistes disciples de Schelling et de Kant; il se borne à en rappeler le mérite, à en exalter la candeur et la sainte bonne foi, à faire des vœux pour que l'école

1. Op. cit., XXX, 410. 2. Id., XXX, 413. française, s'inspirant de la méthode synthétique qu'ils ont adoptée, suive avec persévérance la même voie. Les opinions de Goethe sur les naturalistes de l'école fran-çaise sont célèbres, nous devrions même dire qu'elles sont classiques, car elles sont reproduites dans les ouvrages de nos maîtres. Il les a développées dans deux dissertations écrites à propos des événements dont l'Institut de France fut le théâtre, lorsque éclata la lutte entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire. Dans la première dissertation écrite en septembre 1830, il ra-conte les débats et caractérise brièvement les doctrines des adversaires dans la seconde composée en mars 1832, il fait le récit de ses travaux ostéologiques, et juge les quatre hommes illustres qui sont, de l'aveu de tous, les fondateurs de l'histoire naturelle française. Nous reproduisons avec bonheur ces pages, les dernières que la main du poëte ait tracées. i Le comte de Buffon est né en 1707. Cet homme remarquable embrassait la nature d'un regard libre et élevé; il aimait la vie et les êtres vivants; il s'intéressait avec amour à tout ce qui s'agite au-tour de nous. Homme de plaisir et homme du monde, il voulait plaire en instruisant, et inspirer de l'attrait pour la science. Lors-qu'il expose, il ne décrit pas, il peint. Il représente la créature dans son ensemble, et surtout dans ses rapports avec l'homme; aussi rap-proche-t-il de l'homme les animaux domestiques. Il s'approprie toutes les connaissances; il sait utiliser les travaux des naturalistes et mettre à profit les récits des voyageurs. A Paris, dans ce grand centre du mouvement scientifique, il est intendant du cabinet royal, déjà si remarquable par ses collections. Doué d'un extérieur agréa-ble, riche, élevé au titre de comte, il sait conserver vis-à-vis de ses lecteurs autant de dignité que de grâce.

« Dans cette position élevée, Buffon eut l'art d'utiliser tous les élé-ments qui l'entouraient. C'est sous cette influence sans doute, qu'il écrivait à la page 544 de son deuxième volume « Les bras de l'homme ressemblent aussi peu aux membres antérieurs des mam-mifères qu'aux ailes des oiseaux. En s'exprimant ainsi, il parle comme le vulgaire qui voit seulement dans les objets extérieurs ce que les sens lui révèlent.

« Sa pensée était plus pénétrante, lorsque dans son quatrième volume, page 379, il a dit « II existe un type primitif et univer-sel, dont on peut suivre très-loin les manifestations. » En s'ex-primant ainsi, il énonce la maxime fondamentale de l'histoire na-turelle comparée.

« Qu'on veuille bien nous pardonner ces phrases rapides et pres-que irrévérencieuses, par lesquelles nous caractérisons brièvement un homme si remarquable. Qu'il nous suffise d'avoir prouvé que, tout absorbé qu'il pût être par la multiplicité des détails, la con-naissance d'un principe général ne lui avait pas échappé. En par-courant ses ouvrages nous pourrons nous convaincre qu'il ne perdait pas de vue les problèmes généraux dont s'occupe l'histoire naturelle, mais qu'il faisait pour les résoudre des efforts trop sou-vent infructueux; malgré cela, l'admiration que Buffon nous inspire ne saurait être diminuée. Ne voyons-nous pas que ses successeurs, en croyant à la solution de ces problèmes difficiles, se sont réjouis trop vite d'un triomphe qu'ils n'avaient pas remporté. Cependant, il faut bien convenir qu'en se laissant entraîner vers les hautes régions, Buffon ne maîtrisait pas assez les élans de son imagination; c'est en cédant ainsi à l'influence du monde, qu'il s'éloigna de plus en plus du véritable élément qui constitue la science, et fut entraîné dans le champ de la dialectique et de la rhétorique. « Cherchons à jeter plus de lumière sur un sujet aussi important. Le comte de Buffon fut nommé intendant du Jardin du roi; dès lors, il mit à profit cette haute position pour poser les bornes d'une histoire générale de la nature. Son but était d'envisager les êtres dans leur ensemble, dans leur activité vitale, dans leurs rapports entre eux et surtout avec l'homme. Pour les détails, il avait besoin d'un aide il le trouva dans Daubenton, son compatriote. Anato-miste exact et pénétrant, Daubenton envisagea le sujet à un point de vue |différent la branche de la science qu'il cultivait [lui doit beaucoup; mais, trop [attaché aux détails, il ne sut pas saisir les analogies.

« L'antagonisme des méthodes amena bientôt entre les deux col-laborateurs une complète rupture. Comme il était possible de] le prévoir, Daubenton, dès l'année 1768, ne prit plus aucune part à l'histoire naturelle de Buffon, mais il continua à travailler seul. Buffon étant mort à un âge avancé, Daubenton, âgé lui-même, de-vint son successeur et s'adjoignit bientôt Geoffroy Saint-Hilaire alors dans toute l'activité de la jeunesse; Geoffroy, à son tour, voulut avoir un collègue et le trouva dans Cuvier. Il est |remarquable de retrouver à un plus haut degré dans Cuvier et Geoffroy, les diffé-rences de vues qui séparaient déjà Buffon et Daubenton. Cuvier s'en tient aux détails, et à un arrangement systématique des faits, mais il sent bien qu'une vue plus étendue le conduirait à une méthode générale. Confiant dans ses pensées, Geoffroy cherche à pénétrer l'ensemble il s'éloigne déMa direction que Buffon avait suivie. Buffon considérait la nature complète, actuelle, développée; Geoffroy étu-die les origines des êtres, leur puissance de développement, leur destination.

« Ainsi se préparait sourdement une nouvelle lutte qui ne devait pas éclater aussi brusquement que la première. Pendant quelques années, le sentiment de la sociabilité et des convenances, des ména-gements réciproques, prévinrent la rupture. Enfin, une circon-stance peu importante vint mettre en contact, comme dans la bou-teille de Leyde, les électricités longtemps accumulées et déterminer par leur brusque réunion une explosion violente. « Continuons à présenter nos réflexions sur les quatre hommes célèbres dont les noms reviennent sans cesse en histoire naturelle, et ne craignons pas de nous répéter Ces grands hommes sont, de l'avis de tous, les fondateurs et les soutiens de l'histoire naturelle française. Ils sont comme les germes d'où éclosent les plus admi-rables découvertes. Grâce à leurs efforts depuis un siècle, un impor-tant établissement s'est fondé, développé; en utilisant ses richesses, ils ont fait progresser dans tous les sens l'histoire naturelle, contri-buant àl'avancement de cette science et par l'analyse et par la syn-thèse. Buffon prend le monde extérieur tel qu'il' est, comme un ensemble d'éléments divers, dont les parties au milieu de leurs rapports changeants s'harmonisent avec le tout. Daubenton, en anatomiste habitué à séparer et à isoler, se garde bien d'établir des comparaisons entre les faits particuliers qu'il a découverts; il range soigneusement les objets les uns auprès des autres, les mesure et les décrit isolément.

« Cuvier travaille dans la même direction, mais avec plus d'éten-due d'esprit et de pénétration attentif à observer la multiplicité des êtres, il a le don d'en saisir les différences, d'établir de justes comparaisons, de les grouper, de les classer il rend ainsi d'incon-testables services.

a Malheureusement, il conserve une certaine appréhension à l'égard d'une méthode plus élevée, dont il fait usage, et qu'il déve-loppe, même à son insu. C'est ainsi qu'avec un esprit plus élevé il suit la même voie que Daubenton. Nous pouvons dire également que, dans une antre direction, Geoffroy marche sur les traces de Buffon. Buflon saisit sans doute en elle-même la vaste synthèse du monde empirique; mais aussitôt il la développe et l'applique, en la présentant avec les caractères qui peuvent aider à la distinction des êtres. Geoffroy pénètre plus profondément la grande abstraction, l'unité dont Buffon n'avait eu qu'un vagué pressentiment; il ne re-cule pas devant elle; mais, en la dominant, il sait en tirer des con-séquences fécondes pour la science »

Avons-nous besoin d'ajouter que les progrès de la science, l'assentiment de ses représentants les plus illustres, ont confirmé ces jugements que Goethe exprimait à plus de quatre-vingts ans avec une ardeur toute juvénile.

t. Op. cit., XXX, 406 à 408.

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