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SAVANTS CONTEMPORAINS

Dans un écrit qu'il intitule Météores du ciel littéraire, et qu'il aurait pu justement appeler nuages du ciel littéraire, Goethe a tracé le tableau des vanités et des misères auxquelles ne peu-vent se soustraire ni les littérateurs ni les savants. Nous aimonsla vérité; elle nous charme, elle nous attire; mal-heureusement, en approchant d'elle, nous ne pouvons nous soustraire à nous-mêmes, et nous avons à combattre les flatteuses illusions de l'amour-propre jusque dans les régions les plus élevées où puisse atteindre notre esprit; tant il est vrai que la faiblesse humaine se découvre toujours par quelque endroit c'est ainsi qu'avec le désir de savoir s'éveille le sentiment de la priorité.

S'il nous arrive de découvrir un phénomène ou d'entrevoir une idée, nous en éprouvons à l'instant une double jouissance celle que donne la satisfaction de la vérité; elle est pure et dés-intéressée, celle que donne l'amour-propre satisfait, elle devient la source de l'égoïsme et du désir de paraître supérieur à nos semblables. L'illusion de la priorité ne tarde pas à se dissiper, nous apprenons bien vite que d'autres nous ont devancé dans la voie que nous croyions suivre les premiers; nous éprouvons alors, comme dit Goethe, une mortification. Cependant nous nous consolons bientôt; nous pensons que nos prédécesseurs ont transmis leur nom à la postérité, et que nous aussi nous pourrons à notre tour ne pas rester dans l'oubli.

Ce que nous supportons le moins, c'est qu'une découverte dont nous nous réjouissions en silence ait été déjà faite par un de nos contemporains, et que nous l'ayons ignorée. Cette idée là nous froisse et nous irrite, car nous sentons bien que nos contemporains partagent avec nous les faveurs du présent et les espérances de l'avenir. Rien de plus commun cependant que cette coïncidence des pensées et des découvertes, éternel sujet des discussions de priorité entre es individus, les écoles, les nations. Il y a des époques où des observateurs, inconnus l'un à l'autre, conçoivent, développent, expriment à la fois des idées identiques. « Dans les jardins, dit gracieusement Goethe, les fruits mûrissent en même temps, et tombent en même temps des arbres. »

Impuissants à rejeter les témoignages de l'histoire, à repous-ser les idées qui se sont fait jour simultanément dans les esprits, les auteurs cherchent du moins à communiquer leurs pensées, à les revêtir d'une forme nouvelle et à s'attribuer quelque mé-rite par la voie de la publicité; c'est ce que Goethe appelle préoccupation. La préoccupation naît du sentiment de priorité; elle conduit à l'anticipation.

C'est un devoir pour les écrivains dans les sciences et dans les lettres, d'interroger le passé, d'y chercher l'origine et le dé-veloppement des faits et des idées, de rendre à chacun la justice qui lui est due. Souvent ce devoir engendre l'abus; les richesses d'autrui séduisent aisément; on emprunte discrètement quel-ques expressions à un auteur oublié, puis on s'approprie quelques pages; les scrupules s'évanouissent; on ne tarde pas à profiter des observations et des idées originales. Alors on a atteint les deux termes extrêmes de l'improbité littéraire le plagiat et l'usurpation. Gardons-nous cependant de donner à ces expressions un sens trop rigoureux. Les artistes qui repro-duisent un sujet déjà traité, qui essayent de le traiter, de le per-fectionner, n'ont jamais été considérés comme des plagiaires; l'observateur peut s'inspirer du passé, compléter les documents incomplets, chercher dans les travaux de ses devanciers des idées générales ou des faits particuliers; il n'est pas plagiaire, s'il a soin de citer les sources auxquelles il a puisé, et d'indi-quer seulement la part qu'il lui revient.

Un dernier trait de l'ainour-propre des savants, est ce que Goethe appelle la possession. Il n'est pas rare de trouver des hommes qui, dans l'espoir de transmettre leurs découvertes à la postérité, ont la prétention de devenir chefs d'école, d'avoir des disciples, un langage, une tradition. Voilà l'origine du despo-tisme scientifique; c'est par l'intermédiaire des chefs d'école qu'il faut agir; on ne peut sans eux pénétrer dans le sanctuaire. « Beaucoup d'hommes de cette espèce, dit Goethe, gouvernent la coterie scientifique, et la coterie éteint les réflexions spontanées et les pensées originales; elle réduit bientôt la science à l'état le plus misérable, l'art dégénère alors en métier'. » Voilà comment Goethe analyse les misères fort communes chez les gens de lettres et de science, il les analyse en juge com-pétent qui a puisé ses observations dans sa propre nature. Per-sonne en effet n'a mieux connu que l'auteur de Faust toutes les émotions de l'amour-propre d'auteur, depuis les jouissances de l'éloge jusqu'aux déceptions d'une injuste critique, depuis les illusions de la théorie jusqu'aux prétentions à la priorité et à la possession. C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour comprendre les jugements de Goethe sur les sciences et sur les savants, jugements où s'allient à la fois les préjugés, la défiance, l'amour-propre d'auteur, la passion désintéressée du vrai. Tout s'explique dans cette puissante nature par le génie et par l'ambition.

A la suite de chacune de ses œuvres scientifiques, Goethe rapporte avec un soin jaloux les observations de ses devan-ciers. les travaux de ses contemporains, les critiques de ses ad-versaires, les éloges de ses partisans; mais trop souvent il subordonne la critique à ses propres recherches, et son juge-ment, à des sentiments personnels c'est ce que nous prouvent ses opinions sur les découvertes faites en histoire naturelle et en physique depuis la fin du siècle dernier.

Voici d'abord l'opuscule sur la métamorphose des plantes, fort mal traité dès l'époque de son apparition, mais qui mérite quel ques années plus tard l'approbation sans réserve des maîtres de la science; Goethe a voulu tenir le public au courant de leurs témoignages flatteurs, et se donner le plaisir d'analyser les tra-vaux qui ont développé et complété les siens de là ses deux opuscules sur les travaux postérieurs à la métamorphose des plantes, l'un daté de 1820, l'autre de 1831 II était naturel que Goethe rendît un premier hommage à ceux de ses compatriotes qui avaient marché avec le plus d'é-clat dans la même voie, qui avaient encouragé ses débuts et propagé ses idées; c'est dans ce sentiment qu'il revient à plu-sieurs reprises sur les découvertes de Nées d'Esenbeck, de Mar-tius, de Humboldt. Nées d'Esenbeck a étendu la doctrine des métamorphoses aux végétaux inférieurs.

« Il a le premier, dit Goelhe, apprécié des phénomènes presque invisibles, qu'une sagacité comme la sienne pouvait seule recon-naître. Son génie, ses connaissances, son talent, sa position, tout l'appelle, tout l'indique comme législateur »

M. de.Martius a suggéré à Goethe des vues sur le développe-ment spiral chez les végétaux il a présenté dans son ouvrage sur les palmiers des idées originales sur les rapports qui lient la physionomie des espèces aux caractères botaniques. Goethe, qui partageait ces vues, s'est fait un plaisir de communiquer au public ses impressions, en donnant une analyse étendue du travail de l'éminent botaniste 8.

En 1806, le poëte avait lu avec passion l'ouvrage qu'Alexandre de Humboldt venait de donner au public sur la physionomie des plantes. Il avait accueilli avec bonheur cette œuvre ori-ginale où la science s'unit au sentiment esthétique, où le savant, sans cesser d'être observateur, domine les détails, et y découvre un art caché; son analyse de l'oeuvre de Humboldt est en tous points un éloge

« Humboldt, dit-il, nous représente dans leur beauté, leur per-fection et leur ensemble, des choses dont on n'a étudié jusqu'ici que les détails. Il veut nous faire voir comment, de ces fragments de bois dont nous redoutions la fumée, on peut faire jaillir une flamme brillante, quand on les anime d'un souffle esthétique. Dans son petit écrit, les principaux résultats sont exposés d'une manière si

1. Edit. citée, XXVII, 66 à 85, et 118. 2. Id. XXVII, 9(j. 3. ld., XXVII, 115. concise, qu'en en présentant un simple extrait, je pourrai satisfaire mes lecteurs; que dis-je, satisfaire ? je pourrai les transporter d'ad-miration. Ce qu'on peut voir de meilleur et de plus beau sous le ciel y prend une âme, et notre imagination nous représente de la manière la plus vive ce que des tableaux, des images, des descrip-tions, nous permettraient à peine de concevoir j> Si Goethe a rendu à Humboldt de si éclatants témoignages, Humboldt de son côté n'a pas méconnu le génie scientifique et esthétique de Goethe; un jour il fit parvenir au poëte un dessin allégorique qui représente la Poésie soulevant les voiles de la nature.

A l'occasion de la métamorphose des plantes, Goethe a passé en revue la plupart des ouvrages qui ont été publiés sur ce sujet depuis son essai; il s'est particulièrement attaché à en repro-duire les passages qui se rapportent à sa doctrine et à sa per-sonne. Dans le choix que ces analyses nous permettent de faire, nous laisserons de côté les appréciations flatteuses pour rappe-ler seulement quelques jugements de Goethe sur les œuvres et sur les auteurs.

En 1812, Jaeger publie un traité sur les anomalies des or-ganes des plantes; c'est un sujet que les botanistes n'avaient fait qu'effleurer, mais dont la pénétration de Goethe avait com-pris l'importance; il en présente une minutieuse analyse, et n'oublie pas de faire ressortir tout ce que les anomalies ont d'intérêt pour la confirmation de ses vues snr la métamor-phose.

« L'ouvrage de Jaeger sur la déformation des végétaux est, un progrès réel dans le sens de mes idées; cet observateur exact et consciencieux aurait accompli nos vœux, s'il avait suivi le dévelop-pement normal des plantes comme il a étudié leurs évolutions anor-males'.

Goethe loue Jaeger, dont les vues sont conformes aux siennes; 1. Consultez la Gazette littéraire d'Iéna, 18U6. 2. Edit. citée, XXVII, 89.

ŒUVRES SCIENT. DE CJETHE. 27 il critique les doctrines de de Candolle, qui s'éloignent, par leur point de départ, de sa manière d'envisager les métamor-phoses.

« Nous avons remarqué avec joie, écrit-il, qu'un savant de l'im-portance de M. de Candolle reconnaît l'identité de toutes les par-ties du végétal; il conçoit la mobilité de ces formes vivantes qui, suivant les degrés d'une série ascendante ou descendante, peuvent présenter aux yeux des aspects variés à l'infini. Toutefois, nous ne saurions approuver la voie qu'il suit pour faire concevoir aux amis de la botanique l'idée fondamentale d'où dépend l'intelligence de l'ensemble des phénomènes. Il se trompe, selon nous, en déduisant tout de la-symétrie, en donnant même ce nom à l'ensemble de la doctrine1. »

Goethe proclame hautement le génie de Robert Brown, qu'il appelle le plus illustre botaniste du siècle

« Nous pouvons, dit-il, nous prévaloir de ce nom. C'est l'habi-tude de ce grand homme de poser rarement les principes fonda-mentaux delà science dont il s'occupe. Et cependant, chacun de ces travaux prouve jusqu'à quel point il est imbu de nos principes. »

Quant aux botanistes français contemporains, le poëte ne cache pas ses prédilections pour Turpin

« Cet homme remarquable, qui s'est acquis une gloire méritée par son intelligence profonde de la botanique, et par son talent comme dessinateur de plantes et de détails microscopiques. » Quand Goethe parle de lui, à l'occasion des travaux botani-ques de ses contemporains, il conserve les apparences de la mo-destie il n'affiche pas son mérite, et surtout, il ne plie pas ses jugements aux exigences d'un amour-propre exagéré; il a con-science de la valeur de ses travaux, et ne cherche pas, pour ajouter à leur autorité, à fausser l'histoire de la science.

Le Traité des couleurs entraîne le critique dans une voie moins impartiale. Goethe ne nous montre nulle part avec une plus triste évidence combien il savait mal supporter les observations, 1. Edit. citée, XXVII, 139. 2. Id., XXVII, 132. même les plus sages, lorsqu'elles contrariaient ses théories, et quelle admiration il avait pour lui-même. Aigri par le silence des hommes les plus compétents, froissé par les jugements que quelques savants physiciens avaient émis avec franchise, Goethe crut devoir venger son œuvre délaissée en attaquant les sa-vants, les académies, et la science elle-même. Peu respectueux à l'égard de Newton, le chef de l'école, il fut impitoyable à l'égard des disciples. Le professeur Mollweide, un des premiers, ose, dans une brochure, critiquer le Traité des couleurs; Goethe lui répond par une foule de plaisanteries; la plus douce est dans le genre de celle-ci

« Je n'ai pas encore lu le plaisant manifeste de Mollweide c'est une compilation pénible et obscure. »

Mais de plus graves autorités protestent contre les jugements du poëte. D'illustres savants, comme Haüy et Biot, soutiennent la doctrine de Newton, et la confirment par des découvertes de premier ordre; Goethe ne les épargne pas davantage; ils ont combattu la doctrine qu'il soutient, ils ont blessé son amour-propre ils sont condamnés d'avance. Goethe écrit à propos du traité de physique de Biot

« Le chapitre de la physique que Biot consacre à la lumière et aux couleurs nous rappelle les tombeaux égyptiens; les phéno-mènes sont vides et embaumés avec des nombres et des signes. Sur le cercueil scientifique sont peintes des figures bizarres. Elles repré-sentent les expériences par lesquelles les physiciens ont enseveli dans les détails ce qui est éternel et sans mesure. A cette lecture, tout ami des sciences n'a plus qu'à s'écrier Qui me délivrera de ce corps de mort 1 ? »

Haüy est encore plus maltraité que Biot.

IX Comme tous les disciples de Newton, Haüy, selon Goethe, res-semble à ces animaux ruminants dont le canal alimentaire aboutit à plusieurs estomacs; ils avalent le foin newtonien, ils ne peuvent ni le rejeter ni le digérer ils le ruminent inutilement »

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