‹ Œuvres scientifiques de Michel-Eugène ChevreulChapitre 150 sur 202 · DÉCLARATION · texte numérisé non relu

DÉCLARATION

« Le jardin des plantes médicinales, fondé à Paris par édit du roi Louis XIII, à la date du mois de janvier 1626,

» Devenu le Muséum d’Histoire naturelle par décret de la Convention du 10 juin 1793,

» Fut bombardé,

» Sous le régne de Guillaume Pg roi de Prusse, comte de Bismarck, chancelier;

» Par l’armée prussienne, dans la nuit du 8 au 9 de janvier 1871 .

» Jusque-là, il avait été respecté de tous les pouvoirs Jiationaux et étrangers.

» E. Crevreul, Directeur.

» Paris, le 9 de janvier 1871. »

A la suite d’une communication scientifique faite par lui, comme d’ordinaire, à l’Académie, dans une autre séance, M. Chevreul présenta les trois pièces suivantes, particulièrement curieuses, au sujet du bombardement du Muséum :

Lettre de M. Chevreul à M. Riehard Wallace (p. 53).

« Paris, le 15 de janvier 1871.

» Monsieur,

» Dans la nuit du 8 au 9 de janvier 1871, quelques professeurs du Muséum d’Histoire naturelle parlaient des misères du temps, du siège de Paris, évènement dont l’imprévu même augmentait la gravité. On s’étonnait du calme de l’Europe civilisée du xixe siècle assistant à ce spectacle; mais, plus accessibles aux sentiments généreux qu’aux passions haineuses, nous aimions à citer quelques noms étrangers portés par des cœurs vraiment français; et voilà. Monsieur, comment le nom de Richard Wallace sortit de plusieurs bouches ! ,

» Quelques minutes à peine écoulées, un bruit éclatant interrompit la conversation; un obus prussien venait d’éclater; une serre près de laquelle nous étions n’existait plus, et bientôt après un second obus en détruisait une autre. Arrivés sur les lieux foudroyés par une rage ennemie, quelques fleurs échappées au désastre frappent nos yeux, et un sentiment de reconnaissance, rendu plus vif encore par le contraste de la destruction, nous suscite l’idée de vous les offrir comme un hommage des professeurs du Muséum rendu à Richard Wallace, dont le nom est désormais inscrit en tête des bienfaiteurs de la population de Paris.

» Je suis heureux. Monsieur, après les marques de bienveillance dont la science anglaise m’a honoré, de vous écrire ces lignes au nom des professeurs du Muséum d’Histoire naturelle de Paris.

» Veuillez donc, Monsieur, agréer Dexpression des sentiments de ma plus haute considération.

» Signé ; E. Chevreul,

B Directeur du Muséum B et Doyen des Associés étrangers de la Société » royale de Londres. »

Réponse de M. Richard Wallace (p. 53).

« Paris, 18 janvier 1871.

» Monsieur,

» J’ai bien reçu hier la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser, en date du 15 de ce mois, ainsi que le charmant bouquet qui l’accompagnait.

» Ces deux souvenirs me seront également précieux, crojez-le. Monsieur: la lettre, parce qu’elle a été écrite par vous et au nom de tant de savants.distîngués ; les fleurs, parce qu’elles ont été élevées par vos soins et qu’elles sont victimes, elles aussi, de la barbare civilisation qui nous assiège.

» J’ai été très-heureux de pouvoir rendre quelques services à la population de Paris pendant ces cruels jours; mais, parmi les témoignages de sympathie dont j’ai été l’objet, permettez-moi de placer en première ligne l’expression des sentiments de bienveillance dont vous avez bien voulu vous faire l’interprète de la part des professeurs du Muséum d’Histoire naturelle.

» Veuillez agréer, je vous prie. Monsieur, l’expression des sentiments de ma plus haute considération.

» Signé : Richard Wallace. »

Lettre de M, l'abbé Lamazou (p. 54).

« Paris, le 11 janvier 1871.

» Monsieur le Directeur,

» Attaché de cœur au Muséum par les envois que je lui fls pendant mon voyage d’Orient en 1860, honoré de la bienveillance de l’illustre üeoffroy Saint-Hilaire, qui voulut bien, à cette époque, signaler dans le Moniteur officiel l’utilité de ces envois, je viens de lire, dans le Compte rendu de la dernière séance de l’Académie des Sciences, la noble protestation que vous a inspirée l’inqualiflable bombardement d’un des établissements scientifiques les plus importants et les plus populaires du monde.

» Mais il faut, dans l’intérêt de la civilisation et de la justice, que cette protestation reste acquise à l’histoire; il

faut que les odieux procédés d’un peuple qui ne semble aimer et cultiver, dans la science, que ce qu’elle a de destructeur, pèsent comme un remords et une flétrissure sur la conscience de l’Europe civilisée qui les tolère et du peuple barbare qu’ils déshonorent.

» Je viens donc vous proposer de faire, avec l’assentiment de l’Administration du Muséum, graver le texte de votre protestation sur deux plaques de marbre de 60 ou 80 centimètres, et de placer ces plaques sur deux principales entrées du Muséum.

» Malgré les sacriftces que m’imposent en ce moment les épreuves multipliées de Paris, je m’engage à faire immédiatement la dépense de ces deux plaques; elles attesteront aux générations à venir de quel côté se trouvaient, dans ce néfaste siège de Paris, le droit moral et la force brutale, l’amour de la civilisation et le culte de la barbarie.

» Veuillez agréer. Monsieur le Directeur, l’assurance de ma plus respectueuse considération.

» 1/abbé Lamazou,

» Vicaire de la Madeleine,

» 18, rue de la Ville-l’Evêque. »

M. Chevreul avait ajouté à ces documents la note suivante (p. 54) :

« Parmi les adhésions que j’ai reçues à la déclaration faite à l’Académie des Sciences, le 9 de janvier, aucune ne m’a plus touché que la lettre de M. l’abbé Lamazou. Qui pourrait effectivement m’être plus précieux que l’expression du patriotisme le plus désintéressé dans la bouche d’un ministre des autels d’un Dieu de paix, et la pensée du théologien qui, loin de repousser les sciences comme ennemies, les considère, avec raison, comme les puissants auxiliaires du sentiment religieux !

» Que l’expression de cette double sympathie soit permise, non au savant, mais à celui qui peut se dire le Doyen lies Etudiants de France, puisqu’il lui a été donné de continuer sans interruption, sur les bords de la Seine, des études commencées à la fin du siècle précédent dans le beau pays d’Anjou.

E. Chevreul.

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