A M. CHEVREUL
Membre de la Société nationale d’Agrindture
depuis ^832, ,
son jirésident depuis i8é9 .
Hommage de ses confrères, le 31 août -1886.
* L’objet d’art représente l’éttide et la méditalion : le Penseur français.
Suivent les discours de :
M. Dailly, au nom de la Section de la grande culture.
M. Chatin, au nom de la Section des cultures spéciales.
M. Bouquet de la Grye, au nom de la Section de sylviculture.
M. Garreau, au nom de la Section d’économie des animaux.
M. Jousseau, au nom de la Section d’économie, de statistique et de législation agricoles.
M. Renou, au nom de la Section des sciences physicochimiques agricoles.
“ M. Prillieux, au nom de la Section d’histoire naturelle agricole.
M. Grandvoinnet, au nom de la Section de mécanique agricole et des drrigations.
M. le duc de Noailles, au nom de la Section hors cadre des associés nationaux.
M. Triana, au nom des membres étrangers de la Société.
M. Laverrière, au nom des correspondants de la Société.
Après tous ces hommages rendus par la Société à son vénérable Doyen, M. Passy rappelle à M. Chevreul qu’un comité de jeunes gens s’est formé, sous la présidence de M: Charles Brongniart, pour lui offrir la médaille commémorative de son centenaire. Il se félicite d’avoir accepté de faire partie de ce comité, et il prie M. Chevreul de bien vouloir donner la parole à M. Charles Brongniart, président du comité.
M. Brongniart s'avance et prononce le discours suivant :
Très-cher et très-vénéré Maître,
Vous êtes le doyen de tous les savants du monde ; mais en venant vous saluer aujourd’hui, c’est surtout au doyen des étudiants que je m’adresse, puisque c’est le titre que vous semblez affectionner. Eu le préférant, vous avez voulu nous dire que les
limites de la science ne seront jamais atteintes, et qu’on doit, à tout âge, si savant qu’on puisse être, chercher à accroître la somme de ses connaissances.— La jeunesse studieuse qui vous prend pour exemple, et que vous avez toujours encouragée de vos conseils, considère donc comme un honneur de venir vous apporter, en cetté solennelle circonstance, le témoignage de sa profonde admiration et de son plus filial respect. — Les savants de l’univers, qui reconnaissent en vous un de leurs représentants les plus illustres; les industriels français, pour lesquels vos découvertes ont été une source intarissable de prospérité, ont tenu à honneur de participer à cette manifestation, due à l’initiative de vos jeunes admirateurs ; tous se sont unis dans un même élan pour vous offrir une médaille commémorative. — Cette médaille, ô notre bien affectionné Doyen, transmettra a la postérité les traits du grand Français dévoué à la science et à la gloire de notre chère patrie : elle perpétuera, dans un rayonnement séculaire, la physionomie de ce bienfaiteur universel. Car c’est vous, est-il besoin de le rappeler, ce courageux qui, considérant la science comme l’apanage de toutes les nations, a été justement indigné et a su protester énergiquement, pendant le siège de Paris, le jour où l’on a fait servir la précision scientifique à la destruction des collections du Muséum d’Histoire naturelle, ce patrimoine de tout le monde savant. — Daignez donc agréer, très-cher et très-vénéré maître, ce témoignage du respect et de l’admiration de toutes les nations civilisées.
M. Brongniart remet à M. Chevreiil la médaille du centenaire.* Au droit, cette médaille représente le portrait de M. Chevreul avec cette inscription :
Michel-Eugène CHEVREUL,
Membre de V Académie des Sciences.
Au revers, M. Chevreul est assis et reçoit des palmes que lui présente la Jeunesse. Autour de cette scène sont gravés les mots suivants :
La Jeunesse française au Doyen des étudiants.
31 août 1786 — 31 août 1886.
* Cette médaille, œuvre d’art remarqual)le, est due à uu artiste bien connu, M. Roty.
M. Passy annonce à M. Clievreul que la liste de tous les souscripteurs de la médaille lui sera soumise et sera publiée très-prochainement. Il présente à M. Chevreul M. Roty, ancien pensionnaire de T Académie française à Rome, auteur de la médaille. M. Chevreul serre les mains de M. Roty avec effusion et lui adresse ses remerciements et ses félicitations.
M. Passy remet à M. Chevreul, de la part de M. Léonce de Quatrefages, absent, à son grand regret, pour cause de maladie, une médaille commémorative qui est offerte au doyen des étudiants de Paris par l’Association générale des étudiants de Nancy.
M. Lenoël, au nom de la Chambre syndicale des stéariniers, s’approche et prononce les paroles suivantes :
Cher et illustre Maître,
Président de la Chambre syndicale de la stéarine, j’ai cru devoir recueillir dans un album, à l’occasion de votre centenaire, les lettres de félicitations des stéariniers du monde entier. En vous remettant cet album, souvenir de toute notre admiration et de notre reconnaissance, je forme le voeu que, pour la gloire de la patrie, vous puissiez longtemps encore l’enrichir de vos travaux.
M. Chevreul exprime à M. Lenoël combien il est sensible à ce souvenir et à cette manifestation.
Pendant cette cérémonie touchante, M. le Président a donné à plusieurs reprises des marques d’une vive émotion, et c’est pourtant d’une voix très-sûre et très-calme, qu’il remercie en ces termes ses confrères et ses amis :
En voyant tout ce que je vois et en entendant tout ce que j’entends, je ne saurais assez vous dire quel est mon embarras. Je voudrais cependant remercier dignement tous mes camarades : vous permettrez que j’emploi aujourd’hui ce mot, qui n’est pas déplacé dans la bouche du doyen des étudiants.
C’est que, si je ne suis plus un jeune homme, je ne suis pas non plus un ci-devant jeune homme. Je suis trop ami de la vérité
pour poser pour ce que je ne suis pas. Dans la pièce du Ci-devant jeune homme^ qu’on donnait aux Variétés, celui-ci demandait à son tailleur, pour mieux suivre la mode qui était d’avoir des pantalons très-collants, de lui faire un pantalon si collant qu’il ne puisse pas J entrer. Je cite cette anecdote pour montrer que, dans une longue vie, tout change bien des fois, qu’il faut s’attendre à tout et se préparer même à des évènements imprévus. C’est ainsi que mon centenaire est une surprise pour moi-même.
On a eu raison de dire tout à l’heure que j’avais toujours eu confiance dans le temps. C’est une mode d’être pessimiste. En ce qui me concerne, je ne suis absolument ni pessimiste ni optimiste; mais quand on vieillit, on devient par la méditation optimiste à un point de vue général. On voit qu’avec le temps le progrès se fait inévitablement, et il se fera plus vite encore par le secours de la science. La race humaine est perfectible et c’est ce qui fait sa supériorité. L’histoire même du siècle nous donne cet enseignement.
J’ai, à cent ans, des souvenirs de l’âge de cinq à six ans. Ces souvenirs de ma jeunesse sont bien douloureux. Ils datent de la sanglante époque de la Révolution, et dans l’ouest la guerre civile exerçait alors ses ravages. Il est évident que malgré les luttes contemporaines, les mœurs se sont adoucies, et nous sommes autorisés à espérer que nous ne reverrons plus de pareils jours. Et puis les voyages se font maintenant si facilement, que les peuples vivent les uns chez les autres et que les savants se donnent la main à travers les distances et se regardent comme des amis. Je parle des savants, mais je parle aussi des hommes au cœur chaud et aux idées généreuses. Aussi la paix universelle, qui semblait autrefois un rêve, deviendra peut-être une réalité. Voilà mes souhaits, voilà les bienfaits du temps, dans lesquels je voudrais voir les générations nouvelles avoir plus de confiance.
Je remercie M. Passy, M. Lecouteux, M. Brongniart, tous les orateurs de cette journée et mes excellents confrères, de leurs bonnes paroles. Je remercie le comité qui s’est occupé de la médaille commémorative de mon centenaire. M. le Secrétaire perpétuel m’a adressé une allocution qui m’a vivement touché. M. Passy me connaît bien ; mais surtout je tiens à lui dire qu’il a bien fait de parler de Newton comme il en a parlé. Newton était un homme de génie. Je ne saurais trop le répéter, et je souhaite qu’on apprenne à l’étudier et à le connaître comme je le connais. Quand Newton a dit que la couleur était en nous, quand il a dit
qu’il fallait chercher la cause de la cause, il a dit la vérité même, à la recherche de laquelle j’ai consacré ma vie. Il m’est trèsagréable qu’on m’ait fourni aujourd’hui l’occasion d’envoyer à l’Angleterre le souvenir de mon admiration pour Newton. Je me tiens pour satisfait de rester pour la France le doyen des étudiants.
Des applaudissements éclatent de toutes parts. L’estrade sur laquelle se trouve le président est envahie. Chacun veut s’approcher de M. Chevreul pour lui serrer la main. La plus vive émotion règne dans toute l’assemblée. M. Chevreul se retire, appuyé sur le bras de M. Passy, et va signer le registre de présence. Tous ses confrères l’entourent et le reconduisent à sa voiture, qui l’emporte à la séance de l’Académie des Sciences."^
La quatrième séance a eu lieu, au Muséum d’Histoire naturelle, sous la présidence de M. Goblet, ministre de l’Instruction publique, le 31 août 1886, à deux heures.
La grande salle du nouveau bâtiment avait été magnifiquement décorée par le mobilier national, qui avait tendu sur tout le pourtour les plus merveilleuses tapisseries anciennes et modernes qui soient jamais sorties de la Manufacture des Gobelins. Les serres de la Ville de Paris avaient complété ce splendide coup d’œil.
M. Chevreul vient d’entrer et au même instant la toile qui masquait sa statue se lève.* *"^
La séance est ouverte.
Quinze discours sont prononcés.
Discours de M. Frémy, directeur du Muséum.***
Discours de M. Jules Zeller, président de l’Institut.
* La séance de la Société d’Agriculture a été publiée à part. (Br. in-8, 30 p. Paris, hôtel de la Société, 18, rue Beliechassej.
La statue, œuvre de M. Guillaume, représente M. Chevreul en 1870, souriant et tenant à la main la baguette divinatoire.
*** Tous ces discours ont paru en une brochure in-l” chez Gauthier- Villars.
Discours de M. Jansseii, au nom de T Académie des Sciences.
Discours de M. Brock, correspondant de l’Institut, délégué des Universités et des Académies des Sciences des trois royaumes Scandinaves.
Discours de M. le Colonel Le Mat, au nom de l’Institut national de Washington.
Discours de M. Ressmann, ministre plénipotentiaire, représentant M. l’Ambassadeur 'd’Italie.
Discours de M. Gilbert Govi, au nom de l’Académie des Sciences de Naples et au nom de l’Académie des Lyncéens.
Discours de M. de Bouteiller, au nom du Conseil municipal de Paris et du Conseil général de la Seine.
Discours de M. Chaumeton, président de l’Association générale des étudiants de Paris.
Discours de M, Nadault de Buffon, président de la Société des hospitaliers sauveteurs bretons.
Discours de M. Deherain, professeur au Muséum.
Discours de M. Leroy, adjoint au maire d’Angers.
Discours de M. A. Vitu, au nom de la Presse.
Discours de M. Gerspach, administrateur des Gobelins.
Discours de M. Goblet, ministre de l’Instruction publique.
Discours de M. Bosscha, représentant de la Science hollandaise.
Discours de M. Timiriajeff, au nom de l’Académie agricole de Moscou.
Tous les journaux et les revues ont publié des relations du centenaire de M. Chevreul :
Le Temps. — L'Evènement. — Le Gantois. — Le Rappel. — La Paix. — L'Intransigeant:’— Le Matin. — Le Petit
Journal . — Le Petit Parisien. — La République française. — La Gazette des Hôpitaux (26 août 1886). — Revue scientifique (28 août 1886). — Journal de la Librairie (chroniqae n'^ 35). — Revue horticole, n° 16,. 1886. — La Seine, journal hebdomadaire, n"" 26, 1886. — A Folha do Pooa (31 août 1886), etc.
La Nature, n"" 691, 1886, contient :
Gravure représentant M. Chevreul en 1836. — Un médaillon de M. Chevreul, par David d’Angers, 1839. — M. Chevreul dans son laboratoire. — M. Chevreul dans sa centième année.
La Nature, n*" 693, 1886.
Représente la médaille commémorative, recto et verso.
Le Journal des Journaux, numéro spécial.
Représente un portrait de M. Chevreul, de Regamay, et un dessin de Michelet, représentant M. Chevreul dans son laboratoire pendant le bombardement de 1870-71.
La Petite Presse, Journal quotidien illustré.
Représente un médaillon de M. Chevreul, de A. Vallée.
La Semaine fraternelle.
Portrait de M. Chevreul, d’après une photographie de P. Liébert.
La Famille.
Portrait, d’après une photographie de P. Liébert.
Le Monde illuslré ( 1 septembre 1886).
Portrait, d'après une photographie de Pirou.
Le Monde illustré (11 septembre 1886).
La salle du Muséum et le banquet.
La Revue illustrée, publication bi-mensnelle, n*" 19, 1886.
Article par Pradel, et quatre charmants dessins de Renouard.
L'Univers illustré.
Portrait de Toussaint, d’après la photographie de M. Gerscheil. — Habitation du Muséum. — Maison natale de M. Chevreul, rue des Deux-Haies, n° 11, à Angers. — M. Chevreul dans son laboratoire du Muséum. — Laboratoire des Gobelins. — M. Chevreul pendant le bombardement de Paris.
U Illustration (28 août 1886).
Statue de M. Guillaume.
U Illustration (4 septembre 1886).
Le banquet du centenaire. — La tête du centenaire au Muséum. — Le défilé des enfants. (Ces trois dessins sont admirables de vérité.) — Un portrait, de M. Démare.
Le Courrier français. Centenaire de M. Chevreul, numéro spécial (31 août 1886), n° 35.
La conquête d’un autographe, J. Roques. — Le chêne, poésie de Richepin. — La maison où est né M. Chevreul.— L’extrait de naissance. — Chevreul et le Théâtre-Français, par J. Claretie. — Cent fois cent ans, par x\rsène Houssaje. — M. Chevreul, dessin de H. Pille. — L’oeuvre de M. Chevreul, par Roger Milès. — Dessin, de L.-Olivier Merson {Scientia). — Un siècle, dessin par Willette. — Le centenaire, poésie de Roger Milès, dessin par H. Pille. — Hommage des Muses à M. Chevreul, dessin de Heidbrinck. — Organisation d’un centenaire, ou les pérégrinations d’un Comité (Bouvard et Pécuchet), — A propos de la vieillesse, par Emile Goudeau. — M. Chevreul dans son laboratoire des Gobelins; M. Henri Chevreul, son fils, et M. Arnaud, chef de son laboratoire au Muséum ; dessins de H. Pille. — Des hommes et des choses, par Noël Contran. — Sonnets à M. Chevreul, par H. Jouin, Raoul Ponchon et Alfred Bejot; encadrement par G. Lorin. — Programme du festival.
Le Journal illustré, numéro spécial (5 septembre 1886).
L’art de vivre cent ans. — Trois entretiens avec M. Chevreul, photographiés par M. Nadar, à la veille du centenaire. —Treize clichés représentant M. Chevreul à diflerents moments de ces entretiens avec M. Nadar.
Le Moniteur scientifique (d’octobre 1886), p. 1193-1200. Article intéressant sur le centenaire.
Le portrait de M. Chevreul, dessiné par M. Firmin Bocourt, garde des galeries de zoologie, d’après une photographie de M. Gerschell, a été distribué à tous les invités le jour de la tête solennelle du centenaire au Muséum. Ce même portrait a été inséré en tête du discours de M. Frémy, directeur, dans le vol. Vlll, fasc. 2, des Nouvelles Archives du Muséum.
Nota. — Plusieurs journaux étrangers se sont également occupés du centenaire de M. Chevreul, entre autres :
Nature (septembre 1886), p. 59, 224, 332, 336, 432, 433, 463, 488, 489, 491.
Bibliothèque universelle de Genève, 1886. — A propos de M. Chevreul, p. 157.
Etc., etc.
M. Clievreul a reçu de tous les Corps savants du monde entier des adresses ; nous ne pouvons les reproduire toutes, cependant nous signalerons les suivantes :
P L’Université catholique de Louvain (Belgique) ;
2"" L’Académie royale des Sciences de Prusse ;
3"" L’Académie des Sciences de Munich ;
■Ÿ La Société royale des Sciences de Goettingue ;
5*" L’Association AMÉRICAINE pour l’avancement des Sciences ; 6® L’Académie impériale des Curieux de la Nature de Halle ; T New-York state Muséum of Natural History;
S"* L’Université de Glascow;
9^ L’Académie royale des Sciences de Turin;
Etc., etc.
ADRESSE
DE l’université CATHOLIQUE DE LOUVAIN
Louvain, 18 août 1886.
A Monsieur CHEyRp]UL, Membre de Vlnstitut, Professeur au Muséum d’ Histoire naturelle, à Paris.
Monsieur,
C’est pour moi un g’rand honneur de vous transmettre, au nom de son Recteur magnifique. Monseigneur Pievaerts, l’adresse ciinciuse de i’Université catholique de Louvain.
Il m’est bien agréable de pouvoir joindre à cet hommage collectif, tous mes hommages personnels envers l’homme illustre qui est à la fois le Doyen des Chimistes et le Doyen des Savants du monde entier.
Les félicitations, les vœux de TUniversité sont les miens : j’y adhère du plus grand cœur.
Veuillez agréer. Monsieur, l’expression respectueuse de ma plus haute considération.
Louis HENRY,
Professeur de chimie à l’Université de Louvain.
Jjouvain, le 15 août 1886.
A Monsieur CHEVREUL,
Membre de l’Institut,
Professeur au Muséum d'Histoire naturelle, à Paris.
Monsieur,
Au moment où vous atteignez votre centième année, l’Université catholique de Louvain tient à honneur de vous adresser ses félicitations et ses hommages.
Dans votre longue vie et comme incarnée dans votre personne, nous voyons se dérouler toute entière l’histoire de la science qui a été l’objet de vos labeurs. Par la date de votre naissance, vous
nous ramenez à l’époque mémorable de Lavoisier et aux origines mêmes de la chimie.
Elève de Vauqueliri et disciple non moins illustre que ce grand maître, vous représentez dans notre temps cette école célèbre des chimistes naturalistes qui fit tant autrefois pour la connaissance du règne minéral et du règne organique. Contemporain de Dalton et de Davj, de Gaj-Lussac et d’Ampère, dont vous fûtes l’ami, de Berzélius, de Liebig et de Dumas, pour ne citer que des anciens, vous nous rappelez tous les fondateurs de la chimie moderne; avec vous, nous assistons au développement progressif de cette branche si importante des sciences humaines.
Lorsque, évoquant dans vos souvenirs tous ces grands noms du passé, vous contemplez l’éminent capital de savoir qu’ils nous ont transmis, vous pouvez vous dire avec le poète : « et quorum pars fero magna fui », car votre nom. Monsieur, appartient aussi à l’histoire.
Observateur sagace et consciencieux, expérimentateur habile, travailleur persévérant, penseur judicieux et profond, naturaliste et philosophe, vous avez porté votre attention et jeté de la lumière sur les parties les plus diverses du champ de la science. De vos efforts féconds sont sortis des travaux qui, en illustrant votre nom, ont encore accru la renommée scientifique de votre patrie et sont devenus une source de richesses pour l’industrie contemporaine.
La liste de vos publications est bien longue; pour en montrer la haute valeur, il suffit d’en citer une seule : votre immortel Traité des corps gras, fruit de onze années de recherches. Cet important travail, classé depuis longtemps parmi les documents les plus marquants que nous a légués la première moitié de ce siècle, est le témoignage irrécusable des qualités éminentes du savant qui en fut l’auteur.
L’Université catholique de Louvain, vouée par vocation et par devoir au culte de la science, ne pouvait pas rester étrangère à l’imposante manifestation du sentiment public en votre honneur; elle s’j associe avec enthousiasme, et acclame avec transport l’illustre chimiste qui est une des gloires les plus pures de la science spiritualiste.
Vous aimez. Monsieur, à vous appeler, dans un langage modeste, qui donne la plus haute idée de l’élévation de votre esprit et de la solidité de votre savoir, le Doyen des étudiants; vous êtes encore le Doyen de cette corporation de savants, célèbre entre toutes, qui se nomme l’Institut de France; vous êtes même
le Dojen des savants du monde entier. Il ne manque plus à votre gloire qu’un seul titre : celui de Doyen des centenaires.
Nous aimons à nous persuader qu’après tant d’autres, ce suprême et exceptionnel honneur vous est aussi réservé.
Dieu qui est l’auteur de toute force et de toute vie, vous a accordé comme première récompense un siècle d’existence sur cette terre, où il vous présente à tous comme un exemple, un encouragement et une leçon vivante.
Puisse-t-il longtemps encore vous conserver à notre admiration et à notre alfectueux respect !
C’est le voeu bien sincère de l’Université de Louvain : « ad multos annos ».
Dans ces sentiments, nous vous prions d’agréer. Monsieur, l’hommage de notre plus haute considération.
ADRESSE
DE l’académie royale DES SCIENCES DE PRUSSE
Traduite par M. St. LEGIS
Agrégé de tUniversité.
A M. Michel-Eugène CHEVREUL,
Membre de l’Institut de PVance,
Membre de V Académie royale des Sciences de Prusse.
Monsieur et très-honoré Collègue,
Si le centième anniversaire de naissance est déjà en lui-même une fête extraordinaire dont la célébration n’est permise qu’à quelques mortels élus, la célébration du centième anniversaire de la naissance d’un homme qui a exercé une influence puissante sur le développement de la science, qui a accompli de grandes choses au service de l’humanité, est compté parmi les évènements que l’histoire enregistre dans ses livres.
C’est dans ces conditions que vous célébrez aujourd’hui, trèshonoré Monsieur, le centenaire de votre naissance. Rien d’étonnant à ce qu’il soit fété solennellement, et avec joie, bien au-delà du cercle de vos parents et de vos amis, par la totalité de vos confrères, par les hommes de la science, dans tous les pays, par tout le monde civilisé.
Parmi les nombreuses corporations qui s’approchent de vous avec des souhaits de prospérité, pour vous saluer à la limite de votre premier siècle, l’Académie royale des Sciences de Prusse ne doit pas rester en arrière, elle qui depuis cinquante-deux ans est lière de vous compter parmi ses membres.
Aujourd’hui, l’Académie jette un regard reconnaissant sur votre activité initiatrice et s’arrête préalablement à cette partie du travail de votre vie, dont ont profité les sciences chimiques et notamment la chimie organique.
Maîtres des riches acquisitions que le travail assidu de deux générations de savants a accumulées pendant un demi-siècle, confus par la multiplicité et éblouis par la splendeur de vos découvertes, nous ne nous reportons que difficilement à cette époque, où, précurseur isolé, sans autres alliés que votre courage et vos connaissances, cherchant et trouvant le chemin, vous avez pénétré dans le domaine incommensurable encore entièrement inconnu de la chimie organique. De la légion des corps organiques dont nous sommes les maîtres aujourd’hui, un petit nombre seulement était connu, et, dans ce petit nombre, bien peu avaient été étudiés avec soin, on avait à peine le pressentiment de la formation et des décompositions de ces corps ; seule la méthode de la détermination quantitative de leurs éléments, l’analyse él émentaire, avait déjà été le sujet de travaux fondamentaux de Gay-Lussac et de Thénard, qui, comme vous le reconnaissiez avec gratitude, n’ont pas peu contribué à vous aplanir la voie. Votre premier soin fut consacré au perfectionnement ultérieur de l’analyse élémentaire. C’est avec cet auxiliaire puissant, encore développé par vousmême, que vous avez commencé vos recherches éternellement mémorables sur les corps gras d’origine animale, dont vous avez déposé les résultats au fur et à mesure que le travail progressait, dans une série de brillantes dissertations, pour plus tard, dix ans après, les réunir en une œuvre monumentale : Recherches chimiques sur les corps gras d'origine animale.
C’est avec un vif intérêt qu’encore aujourd’hui nous lisons ce livre classique, incertains si nous devons plutôt admirer la persé-
vérance qui pendant de longues années établit les uns après les autres cette série infinie de faits, ou la sagacité qui, groupant sous un point de vue commun la somme de faits positifs, sut en former un tout scientifique. Pour la première fois, un rayon de lumière vint éclairer les ténèbres qui enveloppaient encore les corps gras et leur réaction fondamentale, la saponification. Les rapports mutuels de corps gras d’origines diverses étaient encore totalement inconnus. La découverte de la glycérine que Scheele avait isolée des corps gras un quart de siècle avant que vous n’ayez commencé vos recherches, quoique faisant époque, était restée, chose assez singulière, sans infiuence sur les opinions des chimistes, quant à la saponification; l’observation bien plus ancienne de Geoffroy, faite depuis le milieu du siècle dernier, cette observation si importante, que la substance grasse isolée d’un savon au moyen des acides, possède des propriétés toutes autres que le corps gras qui a produit le savon, était tombée dans un oubli complet. Tout le monde considérait les savons simplement comme des combinaisons des corps gras avec les alcalis. Le voile ne fut soulevé que par vos travaux. Vos recherches montrèrent que les corps gras sont essentiellement des mélanges de deux combinaisons chimiques qui, dans la saponification, se subdivisent par l’addition des éléments de l’eau en glycérine et en acides gras. Des noms comme stéarine et acide stéarique, oléine et acide oléique, qui aujourd’hui ont depuis longtemps droit de cité dans la langue scientifique et industrielle, retentirent pour la première fois aux oreilles des chimistes. La constitution des corps gras, la nature intime de la saponification, la composition des savons, se trouvèrent soudain clairement exposées à leurs yeux. C’est avec étonnement que nous trouvons tous ces résultats de vos recherches, la quintessence de notre savoir actuel dans ce domaine, condensés sur une seule page de votre œuvre.
La génération actuelle des chimistes, qui s’est assimilé depuis longtemps les vérités reconnues par vous, peut à peine se faire une idée de l’impression que ces découvertes produisirent dans l’esprit de vos contemporains d’alors, quand tout à coup devint intelligible la quantité d’observations variées et souvent, en apparence, contradictoires entre elles, que l’expérience de longues années avait accumulées sur les corps gras et sur les savons.
Il est dans la nature des grandes découvertes d’attirer toujours après elles une suite d’autres découvertes, et c’est à la lumière que vous avez répandue sur le champ de vos propres travaux que
s’est enflammé le flambeau qui, dans un domaine voisin, devait éclairer la voie à d’autres savants. Les recherches initiatrices de Dumas et de Boullaj sur les éthers composés, la dissertation classique de Berthelot sur la nature de la glycérine, la brillante découverte du glycol dont Wurtz a gratifié la science, tous ces travaux, quoique chacun doive en reconnaître le caractère autonome et particulier, n’en apparaissent pas moins comme autant de fruits de l’arbre que vous avez planté. Et l’on n’attribuera pas au hasard ce fait que c’a été précisément le sol de la France qui a mûri ces fruits magnifiques. Les savants français n’avaient-ils pas sous leurs yeux, et plus rapproché que pour ceux d’autres nations, votre grand exemple; et les impressions puissantes qu’ils trouvaient dans leurs relations personnelles avec vous, ne pouvaient rester sans influence sur le choix du domaine de leurs travaux et sur la direction des voies qu’ils suivirent pour .l’exploiter. Mais l’influence de vos recherches s’est fait valoir dans une bien plus grande mesure et loin au-delà des frontières de la France. La méthode inaugurée par vous qui consiste à découvrir la nature des corps organiques en les exposant à l’action de puissants agents chimiques, a rapidement acquis droit de cité partout où l’étude de la chimie organique est en faveur. Dans notre patrie surtout, l’emploi heureux de cette méthode, qui nous apparaît d’une manière évidente dans les grandes recherches de Liebig et de Woehler, a fait faire à la science des progrès d’où commence
une ère nouvelle.
D’un autre côté, vos travaux ont encore donné un grand exemple. Jamais l’activité, consacrée dans le silence et la retraite à l’observation de la nature, n’a célébré de triomphe plus éclatant sur la scène bruyante de la vie. Jamais on n’a rendu de témoignage plus convaincant à cette vérité : que la culture désintéressée de la science mûrit tôt ou tard une moisson de reconnaissance qui, en accordant satisfaction aux besoins matériels, vient à profit à toute l’humanité.
Certes vous cheminiez sur les sommets lumineux d& la recherche scientifique, lorsque exclusivement au service de la vérité, vous poursuiviez votre but; mais le domaine dont nous vous devons la conquête n’est, d’un autre côté, éloigné que d’un pas du chemin battu de la vie journalière, et il eût été bizarre que l’industrie ne se fût pas aussitôt efforcée d’appliquer les résultats de vos études aux exigences de la pratique. En effet, peu de temps après, nous constatons les effarts puissants. d’une industrie nouvelle qui, fondée
sur vos observations, devait bientôt se développer loin au-delà de votre attente la plus téméraire et ne cesser de grandir. L’industrie des bougies stéariques que nous vous verrons désormais faire progresser en commun avec votre ami Gaj-Lussac, ouvre une ère nouvelle dans l’histoire de l’éclairage. Dans la génération actuelle, il n’j a que les plus anciens qui se rappellent encore la chandelle de suif, molle et coulante, de couleur désagréable, répandant une odeur nauséabonde, nécessitant des soins constants pendant qu’elle brûlait et ne donnant qu’une flamme sombre et fuligineuse. Tout à coup, la chandelle de suif fut remplacée par la bougie stéarique d’une blancheur éclatante, inodore, dure et sonore, se consumant sans le moindre secours et avec une flamme claire. Ce sont vos mains qui avaient ouvert au monde reconnaissant une source de lumière en rien inférieure à celle des bougies de cire, capable de lutter avec la lumière du gaz, dent l’usage était déjà largement répandu et qui ne semble pas menacée par l’éclairage de l’avenir, par la lumière électrique.
Certes, trés-honoré Monsieur, quand aujourd’hui vous passez en revue les nombreux travaux de votre vie, votre regard doit s’arrêter de préférence à ces succès incomparables; mais dans votre esprit s’élève en même temps le souvenir de recherches variées qui ont sollicité tout autant votre intérêt.
Vous songez aux relations étroites de ces études avec l’industrie des tissus et de la teinture, relations qui vous ont mis de bonne heure à la tète d’un établissement consacré à la partie la plus intéressante de l’art industriel. La perfection que la technique des tapisseries de haute lisse a atteinte, surtout au point de vue de la répartition des couleurs, grâce à vos travaux des Gobelins, est universellement reconnue, mais la somme d’expériences scientiflques sur les couleurs et sur la teinture que vous avez eu occasion de recueillir dans cette manufacture, est tout aussi universellement connue. Personne ne saurait nier l’influence que l’action réciproque exercée par la science et l’industrie l’une sur l’autre, a eue sur la formation des conditions de l’existence dans notre siècle. Personne ne méconnaîtra non plus que cette alliance étroite de deux manifestations de l’esprit humain en apparence si opposées l’une à l’autre, n’ait été fortifiée et resserrée grâce à la part importante que vous avez prise dans la technologie des corps gras, n’ait été scellée à nouveau grâce à votre activité féconde dans le domaine de l’industrie textile.
Trés-honoré Monsieur, notre Académie a profondément ressenti
le besoin, à l’occasion de ce jour solennel, de jeter un regard sur la carrière que vous avez si glorieusement parcourue, mais elle n’a pu le üxer que sur quelques points particulièrement lumineux et sans pouvoir s’j arrêter. Celui qui voudrait se faire une image entière de votre vie féconde, devrait poursuivre le cours entier des flots de votre activité créatrice, répandant leur onde rafraîchissante et fécondante sur toutes les parties de la chimie et des sciences voisines ; il lui faudrait suivre les innombrables recherches de détails dans lesquelles vous avez déterminé la nature de divers minéraux, de beaucoup de sels, ainsi que la composition de nombreuses matières organiques ; il lui faudrait pénétrer dans vos travaux de chimie physiologique, grâce auxquels notre connaissance des sécrétions les plus importantes de l’organisme animal a fait des progrès aussi durables ; vous poursuivre dans votre labeur consacré aux questions les plus variées de l’hygiéne publique; vous accompagner dans vos excursions dans le domaine séparant la chimie de la physique, et qui nous font comprendre les lois des contrastes des couleurs et nous enseignent la détermination systématique ainsi que la dénomination des couleurs ; il lui faudrait étudier vos leçons sur les fondements chimiques de la teinture; il lui faudrait se reporter à l’époque où les brouillards d’idées délirantes et fantasques, soulevés par la mode, menaçaient d’envelopper les esprits, et qui furent dissipés dès que, le livre de l’histoire en main, vous avez fait reconnaître à vos contemporains dans le miroir du passé les errements du présent. S’étantfait ainsi une image des vastes travaux de votre vie, il inscrirait votre nom à une place remarquable dans la liste de ces grands hommes q ui ont porté la gloire scientifique de la France jusqu’aux bornes les plus reculées de la terre.
Puisse, et c’est là, trés-honoré Monsieur, le souhait dans lequel l’Académie résume les compliments qu’elle vous adresse aujourd’hui, puisse la vigueur vitale merveilleuse, qui, pendant un siècle, vous a permis d’accomplir de si grands faits, vous être conservée intacte encore longtemps au-delà du seuil de votre deuxième siècle.
Berlin, le 30 août 1886.
L’Académie royale des Sciences de Prusse,