‹ Œuvres scientifiques de Michel-Eugène ChevreulChapitre 201 sur 202 · H.-W. WILEY · texte numérisé non relu

H.-W. WILEY

Président de la Section de chimie de l’Association

américaine pour l’avancement des Sciences.

* Trad. par M. A. Jobin, attaché à la Bibliothèque du Muséum.

Messieurs,

Peu de temps avant le commencement de la présente réunion, j’ai reçu une note de M. le Professeur F.-W Clark, dans laquelle il appelle mon attention sur ce fait que, dans peu de jours, avant la fin de cette session, un évènement d’un intérêt peu ordinaire serait célébré à Paris.

Déjà, comme on le verra plus loin, l’Académie des Sciences de France a spécialement mentionné cet évènement et a adressé ses félicitations à Eugène-Michel Chevreul, sur l’accomplissement de de sa centième année. Cet éminent chimiste est né à Angers le 31 août 1786. On peutle regarder, sans aucun effort d’imagination, comme la représentation vivante de la science chimique.

Il est né seulement deux ans avant la découverte de l’oxygène, et il était déjà un enfant d’avenir quand Priestley et Lavoisier étaient dans leur apogée.

Il était écolier lorsque, grâce aux travaux de ces premier» chimistes et de leurs aides, la science de la chimie s’affranchit du mysticisme des alchimistes et se posa comme une branche légitime de nos connaissances.

Quand nous regardons les conditions actuelles de la science chimique et que nous jetons un coup d’œil sur les vastes champs de recherches qu’elle a ouverts à l’intelligence humaine, il semble à peine croyable qu’un homme encore vivant et vigoureux puisse avoir vu ses humbles débuts.

En 1794, quand la guillotine mit fin à la carrière scientifique de Lavoisier, Chevreul avait déjà près de huit ans.

Puisqu’à son âge Chevreul conserve, avec la plus grande netteté dans sa mémoire, les impressions reçues dans son enfance, il garde sans doute la souvenir de ce règne de la Terreur qui n’épargna ni le criminel ni le patriote.

Quand ses études scolaires furent terminées, Chevreul se rendit à Paris et prit ses premières leçons de chimie avec Vauquelin.

En 181Q, à l’apogée de la splendeur de l’Empereur Napoléon il fut nommé professeur-adjoint de chimie au Muséum d’Histoire naturelle.

En 1824, il commença ses célèbres études relatives à la Manufacture de tapisseries des Gobelins, études qui ont associé son nom à l’histoire de la chimie des teintures.

En 1826, il fut nommé membre de l’Académie des Sciences. Soixante ans après, cette Académie, comme preuve de la considè-

ration qu’elle avait pour son Doyen, lui a présenté, par la voix de l’amiral Jurien de la Gravière, l’adresse suivante ;

« Cher et vénéré Confrère,

» J’ai le très-grand honneur de vous oflrir aujourd’hui, en souvenir de votre centième année, le témoignage de l’affection, du respect, de l’admiration que vous nous avez inspirés. L’affection, le respect, l’admiration de l’Académie des Sciences, — vous serez, j’en suis convaincu, sur ce point de mon avis, — ne constituent pas un hommage ordinaire. Mais cet hommage, qui donc l’aurait mieux mérité que vous?

» Ce que nous honorons, ce que nous voulons célébrer dans votre verte et majestueuse vieillesse, ce n’est pas, gardez-vous de le croire, la durée ; c’est avant tout l’emploi que vous avez su faire de ce bienfait exceptionnel de la Providence. Quelle noble existence, cher confrère, que la vôtre! Avec quel juste orgueil vous pouvez regarder en arrière! Avec quelle sereine confiance vous avez le droit de livrer votre vie, vos travaux, au jugement de la postérité ! Vous avez fait le bien et vous avez cherché la vérité dans toute la mesure de vos forces. Que votre exemple soit un phare pour la jeune génération à laquelle vous vous êtes toujours plu à prodiguer, vos conseils. Cher et illustre Maître, n’avez-vous pas été souvent touché de la pieuse et respectueuse tendresse dont cette génération en qui repose l’espoir de la patrie, entourait vos vieux ans! IN’avez-vous pas partagé notre émotion quand ces foules attendries saluaienten vous le souvenir d’un siècle qui vous a rendu témoin de tant d’épreuves, de tant de vicissitudes, d’un siècle qui enfantait si douloureusement l’avenir ? Nous aimons à voir nos destinées futures s’ouvrir sous vos auspices ; nous doutons moins du sort réservé à la France quand nous avons le spectacle des hornmages qu’on vous décerne. Le respect n’est pas mort dans notre chère patrie ; des hommes tels que vous s’entendent merveilleusement à l’entretenir dans les âmes, et ce n’est pas, permettez-moi de vous le dire ici, un des moindres services que vous nous aurez rendus.

» Depuis longtemps déjà, nous songions à fêter votre centième année, à la fêter avant que l’approche des vacances éloignât de Paris un certain nombre de nos confrères.

» Depuis longtemps aussi, nous nous demandions de quelle façon nous pourrions le mieux vous exprimer le sentiment unanime d’une compagnie dont vous faites la gloire.

» Il nous a semblé qu’il convenait de laisser entre vos mains, sous vos yeux, un objet qui vous rappelât quelquefois cette journée. Bien des chefs-d’œuvre nous étaient offerts : nous avons fait choix d’un chef-d’œuvre français.

» Quand un grand artiste a voulu représenter l’étude et la

méditation, son ciseau n’est point allé chercher dans le passé l’inspiration qui devait le guider: un modèle plus sûr était à sa portée; il n’en a pas reproduit les traits, il nous en a révélé le feu intérieur.

» C’est à vous, cher Do, yen de notre Académie, autant qu’à notre éminent Confrère de l’Académie des Beaux-Arts, que nous devons le Penseur français. Permettez-nous de vous en faire aujourd’hui hommage. »

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