PREMIÈRE LECTURE
Observations préliminaires.
C’est avec un plaisir tout particulier que je m’associe à cette série de lectures. J’v vois une des marques caractéristiques de notre temps; il y a là de quoi intéresser ceux qui prennent à cœur le progrès de leurs semblables. Nous entendons beaucoup parler des progrès du siècle. Les merveilles créées par la mécanique sont le sujet ordinaire de la conversation; mais j’avoue que pour moi cette assemblée d’apprentis, dont l’association a pour principal objet une bibliothèque, ces jeunes gens qui se réunissent chaque semaine pour profiter de l’instruction que la société met à leur portée, tout cela a quelque chose que j’admire plus que les merveilles de l’art du mécanicien. Dans cette réunion, je vois ce que je désire voir par-dessus tout, le peuple commençant à comprendre sa nature et son vrai bonheur, entrevoyant le grand œuvre et la grande vocation de l’humanité, et s’élevant à sa véritable place dans l’état social. Cette réunion indique un changement dans le monde bien plus radical, bien plus important, que la machine à vapeur, ou la traversée de l’Atlantique en quinze jours.
Que les ouvriers, après l’heure du travail, se rassemblent dans une salle comme celle-ci, pour écouter
dos leçons faites sur la science, sur l’iiistoire, sur la morale, sur les sujets les plus actuels, par des liomnios que leur éducation appelle aux plus hautes fonctions, c’est la preuve d’une révolution sociale à laquelle on ne peut assigner de limites, et dont on est en droit de tout attendre. J’y vois la révocation de la sentence de dégradation que les siècles ont prononcée contre la majorité dil genre humain. J’y vois l'aurore d’une ère nouvelle, où l’on comprendra que le premier objet de la société, c’est de fournir à tous ses membres le goût du progrès et le moyen d’y atteindre. J’y vois le signe précurseur du triomphe des intérêts spirituels de l’homme sur les intérêts matériels et extérieurs. Dans la faim, dans la soif de connaissances et de plaisirs délicats que l’établissement de ces lectures suppose chez l’ouvrier, je vois que l esprit de l’homme ne doit pas toujours être étouffé par les fatigues physiques de la vie et le goût des jouissances brutales. Aussi j’attache une grande importance à cette réunion, non pas tant pour elle-même ou scs avantages immédiats, que parce qu’elle est le gage et la preuve d’une nouvelle impulsion qui gagne toutes les conditions. Aussi j’éprouve plus de plaisir à parler ici que si j’étais appelé à prononcer un discours d’apparat devant tous les rois et tous les nobles de la terre. 11 est temps en vérité d’en finir avec les cérémonies. Le siècle est trop en mouvement ; nous sommes pressés par des intérêts trop sérieux pour qu’on nous permette des discours qui n’ont pour but que la vanité ou le simple amusement. Celui qui n’a rien à dire de sympathique ou d’utile au progrès de l’humanité, celui-là fera mieux de se taire.
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Avec ces sentiments et ces convictions, je suis naturellement, presque forcément amené à vous entretenir d’un sujet qui doit m’assurer l’attention de cet auditoire ; je veux dire l’élévation de cette portion de la société qui subsiste par le travail de ses mains. C’est une œuvre qui marche. J’ajoute qu’elle ne va pas nulle part aussi vite que dans notre ville de Boston. Je ne crois pas que sur la surface de la terre, l’esprit de progrès se soit ailleurs aussi fortement emparé de ceux qui vivent à la sueur de leur front. Ici ce n’est pas chose rare que de voir l’union de la culture intellectuelle, du respect personnel et d’un rude labeur. Ici le préjugé qui regarde le travail des mains comme dégradant a beaucoup diminué. C’est donc ici le lieu où doit être discuté le sujet que je me suis proposé d’étudier.
Nous avons à considérer en quoi consiste la véritable élévation des classes ouvrières, jusqu’à quel point elle est praticable, et quels sont les moyens de la seconder. Le sujet, je le sais, heurtera bien des erreurs et bien des préjugés. 11 y a de grands principes qu’il faut exposer et dont il faut démontrer l’application. 11 y a des objections sérieuses à combattre, des craintes à désarmer, de téméraires espérances à rabattre. Je ne prétends pas être complètement maître de mon sujet ; mais je puis au moins revendiquer un mérite, c’est d’aborder la discussion avec le sentiment de son importance, et avec un profond intérêt pour la classe qu’elle concerne. J’ai la confiance que cet intérêt que j’exprime ne sera pas regardé comme une phrase ou un moyen de satisfaire quelque intention égoïste. L’homme politique qui parle de sonatta-
chement pour le peuple est suspect de ne l’aimer que pour ses votes. Mais celui qui ne recherche ni ne veut accejîter aucune des places que donne la faveur populaire, peut espérer d’être écouté comme un ami. C’est comme ami que je vous parlerai franchement. Je ne saurais flatter. Je vois des défauts chez les ouvriers. Je crois, que jusqu’ici le plus grand nombre a fait peu de progrès ; que les préjugés et les passions, la sensualité et l’égoïsme sont pour beaucoup d’individus de formidables barrières qui les empêchent d’avancer. Je crois qu’il en est beaucoup chez qui n’est pas encore éveillée la pensée même de la fin qu’ils doivent poursuivre. Mes espérances ne m’aveuglent donc pas sur ce qui est, et, avec ce sentiment net des défauts du peuple, je ne puis sans crime entretenir sa vanité. Non pas qu’on puisse l’accuser seul de ses défauts. Regardons où nous voulons, nous trouverons, dans toutes les classes, bien des choses à condamner, et quiconque veut bien faire, doit dire la vérité à tous ; il faut se rappeler seulement qu’on doit parler aux autres avec sympathie et sans jamais perdre le sentiment de ses propres défauts et de sa propre faiblesse.
En donnant mes idées sur l’élévation des classes ouvrières, entendez, je vous prie, que souvent, les yeux tournés vers l’avenir, je parlerai de changements et de progrès qu’il ne faut pas considérer comme immédiats ou prochains ; je dis ceci afin que l’on ne me regarde pas comme un rêveur qui veut régénérer le monde en un jour. Je crain'^ cependant que cette explication ne me protège pas contre de pareils reproches. Il y a des gens qui, en face de l’histoire, en face des grands changements opérés dans la condition
des hommes, et des nouveaux principes qui agitent maintenant la société, soutiennent que l’avenir doit être la copie du passé, et probablement une copie plutôt terne que brillante. Je ne suis pas d’accord avec eux, autrement je ne serais pas ici. Si je n’espérais rien de mieux de la nature humaine, je n’aurais pas le courage de tenter l’effort que je fais en ce moment, si faible qu’il soit. Je vois les signes d’un meilleur avenir ; je vois sortir de la poussière la classe la plus nombreuse, celle dont le travail nous fait tous vivre; cette foi dans l’avenir est la raison de mon discours.
L’élévation des classes ouvrières, tel est notre sujet. Je considérerai d’abord en quoi elle consiste. J’aborderai ensuite quelques-unes des objections qu’on oppose à sa possibilité, et je consacrerai à ce point une grande partie de la discussion ; puis je terminerai en énonçant quelques-uns de mes motifs de foi et d’espérance en ce qui concerne la classe la plus nombreuse de mes semblables.
Dignité da travail.
Que doit-on entendre par l’élévation des classes ouvrières? C’est là notre premier point. Pour prévenir tout mal entendu, je commencerai par établir ce que ne signifie pas cette élévation, ce en quoi elle ne consiste pas. Je dis donc, que par l’élévation du travailleur je n’entends pas qu’il soit élevé au-dessus du besoin de travailler. Je n’attends pas une suite d’inventions qui l’affranchiront de sa tâche journalière. Bien plus, je ne désire pas lui faire quitter l’atelier ou la ferme, lui ôter des mains la hache et la bêche, et faire de sa vie un long jour de fête. J’ai foi dans
le travail. C’est pour moi un effet de la bonté de Dieu que de nous avoir placés dans un mv»ndc où le travail seul nous fait vivre. Je ne changerais pas, quand je le pourrais, notre assujettissement aux lois physiques, à la faim, au froid, ni la nécessité de lutter continuellement avec le monde matériel. Quand je le pourrais, je ne tempérerais pas les éléments de manière qu’ils ne produisissent plus en nous que des sensations agréables; je ne rendrais pas la végétation si riche qu’elle prévînt tous nos besoins, et les métaux si ductiles qu’ils n’offrissent plus de résistance à nos forces ou à notre habileté. Un tel monde ne ferait qu’une race méprisable. L’homme doit son développement, son énergie surtout, à cette tension de la volonté, à cette lutte contre la difficulté que nous appelons effort. Un travail facile, agréable ne fait pas de robustes esprits, ne donne pas à l’homme le .sentiment de sa puissance, ne le forme pas à la patience, à la persévérance, à la constance de la volonté, cette force sans laquelle tout le reste n’est rien. Le travail manuel estime école où les hommes sont placés pour acquérir l’énergie d’intention et de caractère, conquête bien autrement importante que tout le savoir des écoles ‘. Ce sont, il est vrai, des maîtres sévères que la souffrance et le besoin, la fureur des éléments et les
* Remarque dont chacun peut reconnaître la justesse aujourd'hui, surtout en France, où la même éducation littéraire produit dans les professions dites libérales un encombrement tel que le petit nombre peut seul y trouver place, laissant ainsi en dehors une foule vaine d’un savoir inutile, avide de jouissances et d’émotions qu’elle ne peut satisfaire, animée de désirs ou de passions chimériques, et constituant ainsi par elle-même un vaste groupe de déclassés toujours prêts pour des révolutions ou des coups d’État. (Ch.)
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vicissitudes des choses humaines ; mais ces rudes précepteurs font ce que nul ami indulgent et compatissant ne ferait pour nous; et la vraie sagesse doit bénir la Providence pour ce rigoureux enseignement.
J’ai une grande foi dans le travail et la peine. Le monde par sa beauté et par son harmonie fait beaucoup pour l’esprit; mais il agit encore plus par la peine qu’il nous donne, par sa résistance obstinée que rien ne peut vaincre, si ce n’est un travail opiniâtre, par ses forces immenses dont nous ne pouvons tirer parti qu’avec une adresse et des efforts constants, par ses dangers qui exigent de notre part une vigilance continuelle, et par son perpétuel combat. Je crois que les difficultés sont plus importantes pour l’esprit humain que ce que nous appelons des secours. Tous, il nous faut travailler si nous voulons développer et perfectionner notre nature. Alors même que nous ne travaillons pas de nos mains, il nous faut supporter d’une autre manière une fatigue équivalente. Toute occupation, toute étude qui ne présente pas d’obstacle, qui n’impose pas à l’inlelligence et à la volonté une tâche complète, n’est pas digne de l’homme. Dans les sciences celui qui ne s’attache pas corps à corps aux questions difficiles, qui ne concentre. pas toute son intelligence dans une attention puissante, qui ne vise pas à pénétrer ce qui d’abord le rebute, celui-là n’acquerra jamais de force d’esprit. Les avantages du travail s’étendent au delà de ce monde. L’habitude d’une occupation constante, sérieuse, est, je le pense, une de nos grandes préparations pour un autre ordre d’existence. Quand je vois combien de travail est exigé de l’homme, je sens que cela doit avoir des rapports iin-
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portants avec la vie future ; et que celui qui profile à celte école a posé l’un des fondements essentiels des progrès, des efforts et du bonheur qui l’attendent dans le monde à venir.
Bienfaits du travail.
Vous voyez que le travail a pour moi une grande dignité. Ce n’est pas seulement le grand instrument qui couvre la terre de fertilité et de beauté, qui soumet l’Océan, et plie la matière en mille formes agréables et utiles. 11 a une mission bien plus élevée, c’est de donner de la volonté, de l’énergie, du courage, de la patience et de la persévérance. Malheur à qui n'a pas appris à travailler! C’est une pauvre créature. Il ne se connaît pas lui-mème. Il dépend d’autrui, sans pouvoir lui rendre l’appui qu’il en reçoit. Et qu’il n’aille pas s’imaginer qu’il a le monopole du plaisir; le bien-être, le loisir doivent au travail tout ce qu’ils ont de charmes; nulle fatigue ne pèse autant que l’oisiveté à celui qui n’a rien pour occuper son esprit.
Le travail ne doit pas être excessif et il (toit être varié.
Je ne désire donc pas affranchir l’ouvrier du travail. Ce n’est pas là l’élévation qu’on doit chercher pour lui. Le travail manuel est un grand bien ; mais quand je parle ainsi, on doit comprendre que je parle d’un travail raisonnable. Excessif, il produit un grand mal. Ce n’est plus un bien lorsqu’il absorbe toute la vie. Il faut qu’il soit associé à déplus nobles moyens de progrès, autrement il dégrade au lieu d’élever. L’homme a une nature variée, qui, pour se développer, de-
mande des occupations et une discipline variées. L’é tude, la méditation, la société et la récréation doivent être entremêlées au travail physique. L’homme a une intelligence, un cœur, de l’imagination, du goût, aussi bien que des os et des muscles ; c’est lui faire tort que de l’occuper exclusivement à gagner sa nourriture matérielle. La vie doit être une succession d’occupations assez diverses pour mettre en action l’homme tout entier. Malheureusement notre civilisation est loin de réaliser cette idée. Elle tend à augmenter la somme du travail manuel, au moment même où elle le rend moins favorable à la culture de l’esprit. La division du travail, qui distingue la vie civilisée de la vie sauvage, et à laquelle nous devons la perfection des arts, 'tend à rapetisser les facultés intellectuelles, en confinant l’activité de l’individu dans un étroit espace, en l’enchaînant à quelques détails, comme de faire des têtes d’épingles, des pointes de clous, ou de rattacher des fils brisés ; et tandis que chez le sauvage les facultés se développent par la variété des occupations, et par les dangers mêmes auxquels il est exposé, l’homme civilisé parcourt le cercle monotone, abrutissant d’un travail auquel la pensée n’a point de part. Cela ne peut ni ne doit toujours durer ainsi. Une variété d’action qui corresponde à la diversité des facultés humaines, et qui en permette le complet dévelop[)cment,est l’élément le plus considérable de la civilisation. Ce devrait être le but des philanthropes. A mesure que le christianisme répandra l’esprit de fraternité, il y aura et il doit y avoir une distribution plus égale de travail et des moyens de progrès. Ce système de travail excessif, qui mine la santé, abrège
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la vie et affame l’intelligence, demande et doit recevoir de grandes modifications.
Néanmoins un labeur raisonnable est une part importante de la tâche qui nous est imposée ici-bas. C’est la condition de toute amélioration, de tout bien-être extérieur, en même temps qu’avec des influences et des moyens plus élevés il concourt à la force et au développement del’àme. Ne luttons pas contre lui. Nous avons besoin de ce conseil, car aujourd’hui il y aune disposition générale à fuir le travail manuel; cette disposition devrait être considérée comme un des mauvais signes de notre temps. La ville est remplie d’aventuriers venus de la campagne, et les professions libérales sont encombrées, parce qu’on espère échapper ainsi à la sentence première qui nous condamne à vivre à la sueur de notre front. C’est à cet encombrement des villes que nous devons non-seulement attribuer la négligence de l’agriculture, mais, ce qui est bien pis, la démoralisation du pays. Cet encombrement engendre une concurrence excessive qui produit nécessairement la fraude. Le commerce devient un jeu; un goût de spéculation effrénée, expose les intérêts publics et privés à une instabilité désastreuse. Affranchir du travail manuel les classes laborieuses n’entre donc pas dans la mission des philanthropes qui veulent élever la condition du peuple. Une sage philanthropie conseillerait même, s’il était possible, à tous les hommes, quel que fût leur état, de mêler dans une certaine mesure ce travail à leurs autres oocupations^. Le corps aussi bien que l’esprit a besoin
* C'étnil aussi l'opinion de J.-J. Rousseau et qui lui a fait écrire son Emile Mais quelle diUëieuce entre le géuie large, lumineux, vnimeat
25 DK L’ELÊTATlOÎT BÎS CLASSES OUVIUÈIIES. lüO
d’un exercice vijroureux, les hommes d’étude ne seraient que plus heureux s’ils étaient habitués à travailler aussi bien qu’à penser. Apprenons donc à considérer le travail manuel comme la véritable discipline de l’homme. Bon nombre des plus sages et des plus grands esprits ont travaillé sur l’établi ou à la charrue.
La sagesse est de s’élever par le travail en conservant une existence
modeste.
J’ai dit que, par l’élévation des classes ouvrières, je n’entendais pas leur affranchissement du travail. J’ajoute qu’elles n’atteindront pas cette élévation en se poussant de force dans ce qu’on appelle les premiers rangs de la société. Je désire que les ouvriers s’élèvent, mais je ne veu.x pas en faire des messieurs et des dames, dans l’acception ordinaire du mot. Ce que je souhaite pour eux, ce n’est pas un changement extérieur et de parade, mais un changement intérieur, réel, qui leur donne, non pas un nom nouveau et un rang artificiel, mais une solide amélioration et de véritables droits au respect. Je ne veux ni les habiller chez un tailleur parisieq, ni leur apprendre le maintien dans une école de danse. Je n’ai point le désir de les voir, à la fin du jour, se débarrasser de leurs vêtements de travail pour aller jouer un rôle dans les cercles élégants. Je ne souhaite point qu’on les admette à des fêtes splendides, ou qu’ils prennent le goût des meubles somptueux. Il n’y a rien de cruel dans la nécessité qui oblige le plus grand nombre des hommes à se nourrir, à se vêtir et à se loger simple-
libéral, profondément humain de Cliaiining et l'esprit exclusif, sjstématiijuc, tendu du citoyen de Genève. (Ch.)
no ŒUVRES SOCIALES DE CHANNING. 20
ment et sans luxe, surtout quand l’obligation est exécutée aussi doucement que dans ce pays, où le travail éprouve rarement d’interruption, où les entreprises sont d’une facilité sans exemple, où les ouvriers, à peu d’exceptions, doivent être satisfaits de leur condition. Pour donner à leur demeure un air de recherche et de grâce aussi bien que d’aisance, la plupart n’ont besoin que d’un peu plus de goût pour l’ordre, la beauté et la propreté. Ici la masse des travailleurs a sa part de bien-être matériel. Une nourriture abondante et saine, assaisonnée par l’appétit que procure le travail, est, après tout, plus agréable et plus salubre que les plats recherchés des riches ; le sommeil de l’ouvrier est plus profond, plus rafraîchissant que celui de l’oisif. Quand même la chose serait possible, je serais donc fâché de voir les ouvriers devenir gens à la mode. La mode est un pauvre état ; son symbole, qui fait de l’oisiveté un privilège et du travail un malheur, est une des erreurs les plus funestes. Vivre d’une vie qui n’a rien de réel, sans une pensée sérieuse, sans un sentiment profond, sans une volonté arrêtée ; sacrifier la substance à l’apparence ; substituer le factice au naturel ; prendre une coterie pour la société; trouver son principal plaisir dans le ridicule, et épuiser son esprit en expédients pour tuer le temps : voilà ce qui constitue la mode; c’est le dernier méfier qui convieiino à un homme qui se respecte ou qui sait quel est le but de la vie.
Les qualités <.t le mérite personnel assignent à chacun sa vraie place
Je parle énergiquement, parce que je voudrais combattre une disposition trop ordinaire chez les ou-
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vriers qui leur fait regarder avec envie et admiration ce qu’on appelle les classes supérieures. Cette disposition se montre chez eux sous différentes formes. Ainsi, lorsqu’un d’entre eux réussit, souvent il oublie ses anciennes connaissances ; il se pousse, s’il peut, dans un cercle plus recherché. Tant qu’il entre en relation avec des hommes instruits, bien élevés, généreux et véritablement honorables, il améliore sans doute sa condition ; mais si, comme il arrive trop souvent, il se fait admettre par faveur dans un cercle qui n’a d’autre mérite que l’ostentation et le luxe, qui ne lui accorde qu’un dédain protecteur, en échange de la vieille et honorable influence qu’il exerçait sur ses camarades, il ne fait rien moins que s’élever. Ce n’est poin là l’élévation que je désire pour l’ouvrier. Je ne ii:i ^ouhaite point de se guinder dans une condition qui n’est pas lasienne. Non I qu’il ne soit pas le copiste servile d’une autre classe, qu’il vise à un but plus haut que tout ce qu’on a jamais atteint ! Qu’il n’associe pas l’idée de dignité et d’honneur avec certaines maulères de vivre et certaines relations de société. Je voudrais que chacun restât sur son terrain, qu’on prît «a place dans le monde suivant ses qualités et son mérite personnels, et non suivant les avantages que donne le hasard ; je voudrais que chaque membre de la société eût à sa disposition de tels moyens de progrès que, pourvu qu’il ne se manquât pas à lui-même, il n’eût pas besoin de vains avantages pour obtenir le respect de ceux qui l’environnent.
/ Danger pour l’ouvrier des brigues politiques.
J’ai dit que le peuple ne doit pas s’élever en s’affranchissant du travail ou en se poussant dans une autre classe. Je n’entends pas davantage que les ouvriers s’élèveront en devenant une réunion de poli-
, tiques pénétrés de leur importance personnelle; en s’emparant du pouvoir isolément ou en corps; en triomphant des riches, en réussissant par une coalition de votes à se subordonner l’administration et le gouvernement. L’individu ne s’élève pas parce qu’il ligure dans les affaires publiques, ou meme parce qu’il arrive au pouvoir. Il a besoin d’une élévation préalable pour ne pas échouer en politique. La véritable gloire est de se gouverner soi-méme et non pas de gouverner autrui. Servir par amour et non pas commander ; voilà la grandeur chrétienne. Le pouvoir n’est pas la dignité. Vous trouverez au pouvoir les hommes les plus bas, c’est-à-dire les plus inlidèles aux vrais principes, les esclaves les plus vils de l’opinion. Je suis fâché de le dire, mais la vérité m’y force ; aujourd’hui la politique dans ce pays fait peu de chose pour élever ceux qui y prennent part. Elle est en opposition avec une haute moralité. Sans doute, à la considérer comme l’étude des alTaires publiques, comme la recherche du véritable bien, du bien durable de la société, comme l’application de grands principes qui ne changent pas, la politique est une noble sphère de pensée et d’action ; mais la politique, dans le sens ordinaire du mot, c’est-à-dire une invention d’expédients temporaires, une partie où l’on joue de ruse, cette tactique des ambitieux qui veulent emporter le pouvoir et s’eu pai'-
tager les dépouilles en élevant une coterie au-dessus d’une autre : tout cela n’est qu’un métier avilissant et méprisable.
Pour s’élever, le peuple doit remplacer la passion par la réflexion.
Quelquefois on excite les ouvriers à rechercher le pouvoir pour leur classe; c’est, pense-t-on, un moyen de les élever. Mais aucune classe ne doit dominer chez nous. Toutes les conditions de la société doivent être représentées dans le gouvernement et y trouver une égale protection ; on ne doit attendre que des malheurs pour les individus et pour le pays si jamais une classe réussissait à s’emparer du pouvoir politique comme d’un monopole. Je ne veux nullement dissuader le peuple d’accorder son attention à la politique. 11 doit étudier sérieusement les intérêts du pays, les principes de nos institutions, le but des mesures publiques. Mais le malheur, c’est qu’il n'étur (lie point, et tant qu’il ne le fera pas, il ne pourra s’élever par l’action politique. On perd maintenant un temps considérable qui, s’il était bien employé, formerait une population éclairée, on le perd à lire ces journaux, à entendre ces conversations qui enflamment les passions, qui défigurent sans scrupule la vérité, qui déclarent l’indépendance morale une trahison faite au parti, qui agitent le pays sans autre but que de vaincre des adversaires ; c’est ainsi qu’on dégrade le peuple, en lui faisant ha’ir ou adorer des idoles, toujours dupe des ambitieux ou esclave d’une faction. Pour s’élever, il faut que le peuple remplace la passion par la réflexion; il n’y a pas d’autre moyen.
iU ŒUVRES SOCIAl ES DE CHANNING. ZO
Dangers de l’exaltation politique dans toutes les classes.
En faisant ces observations, je n’ai point l’intention d’accuser les classes laborieuses de toute la passion qu’on trouve dans le pays. Toutes les classes ont leur part de cette folie qui les abaisse toutes. Les esprits exaltés'ue sont pas dans une seule portion de la société. Ils ne sortent pas de la classe des ouvriers, ces orateurs dont les paroles délirantes retentissent dans la salle du congrès, et, de là, sont répandues dans tout le pays comme une éloquence de bon aloi. Les préjugés de parti se manifestent avec autant de force à la Bourse, et même dans le salon, que dans l’atelier. Le mal s’est répandu partout ; cependant il ne me décourage pas, car je vois que s’il n’admet pas de guérison, il admet au moins quelque adoucissement. Je suis persuadé que ces lectures et les autres sources de plaisirs intellectuels qui s’ouvrent maintenant pour le public, diminueront la fièvre politique, en donnant à l’esprit un meilleur sujet d’occupation. Il y a beaucoup aussi à attendre de cet accroissement de respect personnel qu’on remarque chez le peuple, et qui le fera reculer avec indignation devant la honte d’être employé comme un partisan aveugle ou comme un simple instrument. U y a beaucoup aussi à attendre de la découverte qui se produira tôt ou tard qu’on s’exagère énormément l’importance du gouvernement, qu’il ne mérite pas tant de bruit, et qu’il y a pour l’humanité des moyens de bonheur bien autrement efficaces. Les institutions politiques seront de moins en moins déifiées, leur place s’amoindrira ; en appréciant le gouvernement à sa juste valeur >n sentira quelle est la
folie de l’excitation politique qui règne aujourd’hui, et on en rougira.
La véritable élévation est celle de l’âme.
J’ai dit maintenant ce que, selon moi, n’était pas l’élévation des classes ouvrières. Ce n’est pas un changement de condition extérieure ; ce n’est pas l’affranchissement du travail ; ce n’est pas la lutte engagée pour parvenir à un autre rang ; ce n’est pas le pouvoir politique : c’est quelque chose de bien plus grand et de bien plus profond. Je ne connais pour l’homme qu'une élévation véritable : c’est l’élévation de l’âme. Sans elle, qu’importent la place et la fortune de l’individu? Avec elle, il règne, il est membre de la noblesse de Dieu, quelle que soit sa place sur l’échelle sociale. 11 n’y a qu’une élévation pour l’ouvrier comme pour le reste des hommes. 11 n’y a point différentes espèces de dignité pour les différentes classes de la société, il n’y en a qu’une; elle est la même pour tous. La seule élévation consiste dans l’exercice, le développement, l’énergie des plus nobles principes et des plus hautes facultés de l’àme. Une force étrangère peut pousser l’oiseau plus haut vers les deux ; mais il s^ élève seulement, dans la véritable acception du mot, quand il étend ses ailes et prend son vol par la puissance qui vit en lui. De même un homme peut être poussé par les événements à une place éminente, mais il ne s’élève qu’autant qu’il exerce et développe ses facultés les plus précieuses, et que, par un libre effort, il monte à une plus noble région de pensée et d’action. Telle est l’élévation que je désire pour l’ouvrier, et je n’en veux d’autre. Cette élévation, il
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est vrai, trouve un secours dans l’amélioration de la condition extérieure du travailleur, et elle l'améliore à son tour. Grâce à cette alliance, le bien-être est chose bonne et réelle ; mais supposons-le séparé de la vie morale et du progrès intérieur, il n’a plus de valeur ; je ne lèverais pas un doigt pour l’accroître.
L’âme et l’esprit se dégagent de la matière ; dès lors l’ouvrier peut s’élever par le travail.
On dira, je le sais, que les classes laborieuses n peuvent et ne pourront jamais atteindre l’élévation dont j’ai parlé, et que par conséquent on ne devrait pas les bercer du vain rêve d’y parvenir. On dira que la plus grande partie des hommes est évidemment destinée à gagner, par un travail manuel, le bien-être physique et matériel, et que, chez l’ouvrier, l’esprit est nécessairement trop attaché à la matière pour s’élever plus haut. Tout à l’heure j’examinerai cette objection ; mais je ferai simplement remarquer en passant que ceux qui la font ont étudié le monde matériel avec bien peu de soin, s’ils supposent qu’il a été créé comme un tombeau pour l’esprit de la plupart de ceux qui l’habitent. La matière a été créée pour l’esprit, le corps pour l’âme. L’âme, l’esprit est la lin de cette vivante organisatidn de chair et d’os, de nerfs et de muscles ; la fin de ce vaste système qui comprend et la mer et la terre, et l’air et les cieux. Cette création sans bornes, ce soleil, cette lune, ces étoiles, ces nuages, ces saisons n’ont pas été simplement établis pour nourrir et vêtir le corps, mais d’abord et avant tout, pour éveiller, nourrir et développer l’àme, pour être l’école de l’intelligence, la nourrice de la pensée
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et de l’imagination, le champ dos facultés actives, la révélation du Créateur, le lien d'union sociale. Nous avons été placés dans la création matérielle, rton pour en être les esclaves, mais pour la maîtriser et la faire servir à nos plus nobles facultés. 11 est intéressant de remarquer tout ce que le monde matériel fait pour l’esprit. La plupart des sciences, des arts, des professions et des occupations de la vie sortent de nos rapports avec la matière. Le physicien, le médecin, l’homme de loi, l’artiste et le législateur, trouvent dans la matière l’objet ou l’occasion de leurs études. Le poète lui emprunte ses images ; c’est par son secours que le sculpteur et le peintre expriment leurs nobles conceptions. Les besoins matériels mettent le monde en action. Les organes des sens, surtout l’œil, éveillent des pensées infinies dans l’esprit. Soutenir donc que la masse des hommes est et doit être tellement noyée dans la matière que leur âme ne puisse pas s’élever, c’est méconnaître le grand objet de notre union avec la matière. La philosophie qui ne voit pas dans les lois et les phénomènes de la nature extérieure le moyen d’éveiller l’esprit, est une philosophie à courte vue, une philosophie déplorable, et un état social qui laisse écraser et affamer l’àme par l’excès du travail matériel, est en guerre contre les desseins de Dieu ; il change en esclavage ce qui devait affranchir l’àme et la développer.
En quoi consiste l’cléT.'ition de l'ame. ^
L’élévation de l’âme, voilà donc ce qu’on doit dési-? rer pour l’ouvrier aussi bien que pour les autres hom-* mes, mais qu’entend-on par là’? Ce mot, je le sais.
est vapjue, et prête à la déclamation. Je vais essayer d’en donner une idée précise ; mais je ne peux pas employer un langage qui dispense l’auditeur de la nécessité de réfléchir. Le sujet est un sujet spirituel. 11 nous transporte dans les profondeurs de notre nature, et je ne puis rien dire d’utile sans mettre à l’épreuve toute votre attention, sans exiger de vous un certain effort de pensée. Je sais que ces lectures ont pour but un plaisir plutôt qu’un travail intellectuel; mais, comme je vous l’ai dit, j’ai grande foi dans le travail, et je sens que je ne puis être plus utile qu’en stimulant l’auditeur à quelque action énergique de l’esprit.
L’élévation de l’âme, en quoi consiste-t-elle? Sans viser à une exactitude philosophique, j’en donnerai une idée assez précise en disant qu’elle consiste premièrement dans la force de la pensée employée à l’acquisition de la vérité; secondement, dans la force de sentiments purs et généreux ; troisièmement, dans la force de résolution morale. Chacun de ces sujets exigerait un discours. Je dois me borner au premier qui, néanmoins, vous fera connaître jusqu’à certain point mes idées sur les deux autres.
Avant d’entrer en matière, qu’il me soit permis de vous soumettre une réflexion. Pour quiconque veut relever en soi la dignité humaine, qu’il soit riche ou pauvre, ignorant ou instruit, il y a une condition essentielle à remplir, une résolution à prendre, un effort à faire, sans quoi on ne peut avancer d’un pas. 11 faut qu’on se propose avec fermeté de s’alîranchir, qu’on travaille à se dégager de tout ce qu’on trouve de mauvais dans sa vie. Celui qui s’abandonne sciemment au crime ou à quelque mauvaise habitude,
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renonce à tout progrès intellectuel et moral. En ce point, tout homme doit agir sans détour avec luimême. S’il ne veut pas écouter sa conscience qui lui reproche la violation d’un devoir évident, qu’il ne songe pas à son élévation. La base manque ; il bâtira sur le sable, si toutefois il bâtit.
Le sujet principal.
J’aborde maintenant mon sujet principal. J’ai dit que l’élévation de l’homme doit être cherchée, ou plutôt consiste d’abord dans la force de pensée employée à l’acquisition de la vérité; je vous prie de m’accorder en ce moment toute votre attention. La pensée ‘ est la distinction fondamentale de l’âme et le grand œuvre de la vie. Tout ce que l’homme fait extérieurement n’est que l’expression et le complément de sa pensée. Pour travailler avec efficacité, il faut qu’il pense avec netteté. Pour agir noblement, il faut qu’il pense noblement. La force intellectuelle est un élément principal de la vie de l’âme ; tout homme doit l’envisager comme une des fins principales de son être. On établit ordinairement une distinction entre l’intelligence et la conscience, entre la faculté de penser et la vertu, et l’on dit souvent qu’une action vertueuse vaut mieux qu’une belle pensée. Mais c’est mutiler notre nature que de tirer ainsi des lignes de démarcation entre des actes ou des énergies de l’âme qui sont intimement, indissolublement unies. La tête et le cœur ne sont pas plus essentiellement unis que la pensée et la vertu. Est-ce que la conscience ne comprend pas comme partie d’elle-mème les plus nobles actes de l’intelligence et de la raison? N’est-ce pas la
dégrader que d’en faire simplement un sentiment? N’est-elle pas quelque chose de plus? N’est-ce pas le sage discernement de ce qui est juste, de ce qui est saint, de ce qui est bon? Otez le raisonnement à 1a vertu, que reste-t-il (|ui soit digne de l’homme? Est-ce que la vertu n’est qu’un instinct aveugle? N’est-elle pas fondée sur la perception nette et vive de ce qui rend aimables et grands le caractère et les actions? Séparé de la raison, ce que nous appelons conscience ou désir de faire le bien, se perd dans les illusions, les exagérations, les excès funestes. C’est au nom de la conscience qu’on a commis les actions les plus cruelles. Les hommes se sont mutuellement haïs et assassinés en croyant accomplir un devoir. Les plus coupables fraudes ont pris lc nom de pieuses supercheries. La raison, l’intelligence, c’est la dignité de l’homme; on ne s’élève qu’autant qu’on apprend à penser nettement, puissamment, et qu’on dirige toute l’énergie de son esprit vers l’acquisition de la vérité. Chacun doit étudier, quelle que soit sa condition. Quelle que soit d’ailleurs sa vocation, la principale vocation de l’homme est de penser.
Je dis que tout homme doit être un étudiant, un penseur. Cela ne veut pas dire qu’il doive s’enfermer entre quatre murs et courber son corps et son esprit sur des livres. On a pensé avant que les livres fussent écrits ; quelques-uns des plus grands penseurs ne sont jamais entrés dans un cabinet d’étude. La nature, les écritures sacrées et la vie présentent un aliment continuel à l’intelligence. Celui qui, pour acquérir la vérité, rassemble, concentre, emploie ses facultés, est un étudiant, un penseur, un philosophe, il s’élève à la di-
gnité d’homme. Il est temps de ne plus réserver pour les savants de profession les noms de penseurs et de philosophes. Quiconque cherche la vérité, n’importe quand et comment, appartient à l’école de l’intelligence.
Dans l’acception la plus large du mot, on peut dire que tous les hommes pensent ; c’est-à-dire qu’une succession d’idées, de notions, traversent leur esprit du matin au soir ; mais si cette succession est passive, sans direction, amenée seulement par le hasard et le choc extérieur, elle ne vaut guère plus que l’expérience de la brute qui, pendant ses heures de veille, reçoit passivement aussi ses sensations du dehors. Une telle pensée, si on peut lui donner ce nom quand elle n’a pas de but, est aussi inutile que la vision d’un œil qui ne se repose sur rien, qui parcourt, sans s’arrêter, la terre et le ciel, et qui par c.onséquent ne reçoit aucune image distincte. La pensée, dans son sens véritable, est un acte de l’intelligence. L’esprit, quand il pense, ne reçoit pas seulement des impressions, des suggestions du dehors ou du dedans, il réagit . sur elles, il y porte toute son attention, il y concentre toutes ses forces; il les décompose, il les analyse comme en un laboratoire vivant, et puis il les combine de nouveau, il suit leurs rapports, et s’imprime ainsi lui-même sur tous les objets qui l’occupent.
Cet univers dans lequel nous vivons, Dieu l’a évidemment destiné à exciter ainsi la pensée. Le monde est plein de difficultés et de mystères que l’effort de l’intelligence peut seul pénétrer et éclaircir. Chaque objet, même le plus simple dans la nature et dans la société, chaque événement de la vie est composé d’é-
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léments divers délicatement unis ; si bien que, pour comprendre ici-bas quelque chose, il nous faut, de complexe qu’elle est, la diviser et la réduire, et puis examiner le rapport mutuel de toutes les parties. Et ce n’est pas assez. Tout ce qui entre dans l’esprit renferme en soi non-seulement un mystère profond, mais tient par mille liens au reste des choses. L’univers n’est point un amas confus et sans ordre, c’est un ensemble admirable, marqué partout du sceau de l’unité, fait pour être l’image de l’Esprit un et infini. Rien n’est isolé. Toutes choses sont unies, chacune existant pour toutes et toutes pour chacune. L’objet le plus humble a des rapports infinis. Le fruit que vous voyez sur votre table vous est venu du premier plant que Dieu fit pousser sur la terre ; il est le produit des pluies et d’un soleil de six mille ans. Un tel univers demande donc la pensée pour être compris ; nous y avons été placés pour penser, pour développer la force qui est en nous, pour pénétrer sous la surface des choses, pour remonter des faits et des événements particuliers jusqu’à leurs causes et leurs effets, à leurs raisons et leurs fins, pour observer leur action réciproque, leurs diversités et leurs ressemblances, leurs proportions et leurs harmonies, ainsi que les lois générales qui les régissent.
Voilà ce que j’entends parle mot penser; et c’est ainsi que l’esprit s’élève à une dignité qui rappelle humblement la grandeur de l'intelligence divine; c’est-à-dire qu’il s’élève de plus en plus à l unité tics vues, aux principes larges et généraux, aux vérités universelles, à un aperçu de l’ordre et de la perfection du divin système, et par là, à l’adoration profonde et
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éclairée du Père infini. Ne vous étonnez pas comme si je vous présentais une hauteur dépensée à laquelle on doit désespérer d’atteindre; quiconque cherche franchement et sérieusement à voir les choses comme elles sont, à en saisir les rapports, à donner de la consistance et de l’harmonie aux idées vagues et opposées qui traversent son esprit, approche de la dignité dont je parle. Vous êtes tous capables de penser comme je le recommande. Vous avez tous exercé votre esprit dans un certain degré. L’enfant qui jette un coup d’œil curieux sur un nouveau jouet et de met en pièces, pour découvrir le mystère d’un mécanisme qui le surprend, a déjà essayé le travail dont je parle; il commence à être philosophe, à pénétrer l’inconnu, à chercher la raison des choses. Qu’il continue comme il a commencé, qu’il fasse une des grandes occupations de sa vie d’examiner les éléments, les rapports et les raisons de tout ce qu’il aperçoit dans son cœur, dans la société ou dans le monde, et quelle que soit sa condition, il s’élèvera par degrés à une liberté et à une force de pensée, à une largeur et à une unité de vues qui seront pour lui comme une révélation intérieure, et le gage de la grandeur intellectuelle pour laquelle il a été créé.
La force de la pensée sert à l’acquisition de la vérité.
Vous observerez qu’en plaçant l’élévation du travailleur et de tout homme dans la force de la pensée, je suppose constamment que cette force sert à l’acquisition de la vérité. Je vous prie de ne jamais perdre de vue ce motif, car il est essentiel à la dignité intellectuelle. La force de la pensée peut servir à d’autres
124 ŒUVRES SOCIALES Dii CIIANMNG. 40
fins, pour amasser de la fortune, pour se procurer des plaisirs égoïstes, pour acquérir une autorité personnelle sur les autres, pour aveugler autrui, et le prendre dans des sophismes, pour embellir le vice d’un éclat trompeur, et donner à la mauvaise cause l’apparence de la bonne ; mais l’énergie de la pensée ainsi employée n’est autre chose qu’un suicide. En se faisant le soutien du vice, l’instrument des passions, l’avocat du mensonge, l’intelligence n’est pas seulement dégradée, elle est malade. Elle perd la faculté de distinguer le vrai du faux, le bien du mal, le juste de l'injuste ; elle est comme un œil qui ne peut plus discerner ni les couleurs ni les formes. Malheur à qui n’a pas l’amour de la vérité I C’est faute de cet amour que le génie est devenu un fléau pour le monde, que son souffle a été un poison, que son éclat n’a servi qu’à entraîner dans les sentiers de la peste et de la mort. La vérité, c’est la lumière de l’Esprit infini, c’est l’image de Dieu dans ses créatures. Rien ne dure que la vérité. Les rêves, les fictions, les théories que les hommes voudraient y substituer meurent bientôt. Si nous n’avons pas la vérité pour guide, tout effort est inutile et toute espérance sans fondement.
La recherche de la vérité est la vraie base de l’éducation.
. L’amour de la vérité, la soif insatiable de la vérité, » la ferme résolution de la chercher et de la garder " fidèlement, voilà donc ce qu’il faut considérer comme la vraie base de l’éducation et de la dignité humaines. Toute précieuse que soit la pensée, la vérité est plus précieuse encore ; car, sans elle, la pensée s’égare, se ruine elle-même, et précipite l’homme dans le crime
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fct la misère. Le plus grand défaut de la chaire et de renseignement, c’est qu’on y cherche trop peu à inculquer l’amour impartial, sérieux, respectueux de la vérité, la résolution de travailler, de vivre et de mourir pour elle. Que l’ouvrier soit pénétré de cet esprit ; qu’il sache que le but de la pensée c’est la vérité ; qu’il apprenne à regarder la vérité comme plus précieuse que son pain quotidien, et dès lors vous avez ouvert en lui la source d’une amélioration sérieuse et qui ne s’arrêtera plus. Il a commencé d’être homme ; il devient l’un des élus de sa race. Et je no désespère pas de cette élévation de l’ouvrier. Malheureusement, jusqu’ici on a peu ou presque rien fait pour inspirer soit aux riches, soit aux pauvres l’amour (le la vérité pour la vérité même, ou pour la vie, l’inspiration et la dignité qu’elle donne à l’âme. Les heureux du monde possèdent ce principe aussi peu que les classes ouvrières. Je crois, il est vrai, que le luxe du riche lui est plus contraire que le travail et la misère du pauvre. Avec une bonne éducation, on peut donner ce principe aux hommes de toute condition, et former partout des philosophes, d’heureux et nobles penseurs. Ces observations me paraissent d’une importance toute particulière, parce qu’elles montrent combien est intime l’union qui existe entre la nature morale et intellectuelle, et comment toutes deux doivent agir de concert dès le début. Toute éducation repose sur une base morale, sur le désintéressement de Uesprit, sur la disposition de tout sacrifier à la vérité ; sans cet élément moral, la force de pensée toute seule ne neut servir en rien à notre élévation.
ni
On me dira, je le sais, que penser est chose difficile, que rassembler et concentrer son esprit pour atteindre la vérité est plus rude que de travailler de ses mains. Soit I Mais sommes-nous assez faibles pour espérer de nous élever sans peine? Est-ce qu’il est un homme, ouvrier ou non, qui s’attende à fortifier son esprit ou son corps sans une action énergique? Si l’enfant grandit et se fortifie, n’est-ce pas en mettant dans ses jeux mêmes un certain degré de fatigue, de lutte et d’effort? La vie sans difficultés ne devient-elle pas triste et insipide? Un vif intérêt ne peut-il changer le travail en plaisir? Que l'amour de la vérité s’éveille, les obstacles de la route exciteront l’esprit sans le décourager, et ajouteront un nouveau charme à la conquête de la vérité.
Objets sur lesquels la pensée doit s’exercer.
Jusqu’ici, j’ai parlé de la force’de la pensée en général. Mes idées seront plus complètes et plus claires quand j’aurai considéré les objets sur lesquels cette force doit s’exercer. On peut les réduire à deux classes : la matière et l’esprit ; le monde physique qui frappe les yeux, et le monde intellectuel. L’ouvrier est appelé surtout à étudier la matière, puisque son métier est de la travailler, et il la manie d'autant mieux, avec d’autant plus de force, de gaieté et de confiance, qu’il connaît mieux sur quoi il agit, qu’il sait mieux les lois et les forces dont il tire parti, qu’il comprend mieux ce qu’il fait, et qu’il peut exphquer les changements qui s’opèrent sous ses yeux. Le travail devient chose nouvelle quand on y mêle la pensée, quand l’esprit marche en même temps que les mains. Tout fer-
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mier devrait étudier la chimie, de manière à connaître les éléments du sol, de la végétation, des engrais, et les lois d’après lesquelles ils se combinent ou se séparent. L’artisan devrait aussi connaître les éléments de la mécanique, les lois du mouvement, l’histoire et la composition des diverses substances qu’il travaille. Laissez-moi ajouter que le fermier et l’artisan doivent cultiver le sentiment du beau. Quel charme, quelle nouvelle valeur le fermier n’ajouterait-il pas à son champ et à sa maison, s’il était homme de goût? L’objet produit par l’ouvrier, qu’il soit grand ou petit, que ce soit une maison ou un soulier j a plus de valeur, quelquefois beaucoup plus, quand on lui donne de la grâce et de la proportion. En France, ce n’est pas chose rare que d’enseigner le dessin aux ouvriers, afin qu’ils acquièrent la promptitude du coup d’œil, la sûreté de la main, et qu’ils puissent ainsi communiquer à leurs ouvrages l’attrait de la beauté. Chacun doit tâcher de donner cette perfection à son travail. Plus on met d’esprit dans son œuvre, mieux elle vaut. Sans l’habitude de la réflexion, l’homme agit comme une brute ou une machine, plutôt que comme un homme. Avec elle, l’âme conserve sa vivacité au milieu du travail. On apprend à attacher un œil observateur sur les procédés de son métier, on trouve des moyens d’abréger la peine, on entrevoit des découvertes importantes, on peut parfois perfectionner son industrie. Aujourd’hui même, après toutes les merveilles d’invention qui font honneur à notre siècle, nous nous doutons peu de tous les perfectionnements mécaniques qu’amènerait la propagation des sciences physiques parmi les ouvriers.
Ai
I La nature comme objet d’étude.
Mais je ne m’arrête pas là. La nature doit occuper notre pensée, non pas simplement pour le secours que l’ouvrier tire de la science, mais pour une fin plus haute. On doit étudier la nature pour ellemême, parce que c’est le merveilleux ouvrage de Dieu, parce que la perfection divine y est imprimée, parce qu’elle rayonne de beauté, de grandeur, de sagesse et de bonté. L’ouvrier, comme tout autre homme, doit recevoir une éducation libérale, c’est-à-dire une éducation qui lui serve non-seulement pour le soutien de son corps, mais pour la vie, le développement et l’élévation de son intelligence. Me demandera-t-on si j’espère que l’ouvrier parcourra le cercle entier des sciences physiques? Non, certes ; et je ne m’attends pas non plus à ce que le marchand, l’avocat ou le prédicateur le fassent davantage. Cela n’est nullement nécessaire à l’élévation de l’âme. Les vérités scientifiques qui donnent à l’esprit le plus de dignité, ce sont ces lois générales de la création qu’il a fallu des siècles pour découvrir, mais qu’une intelligence active et bien disposée étudie en peu de temps, et comprend assez pour interpréter les révolutions naturelles qui se passent autour de nous, pourvoir dans la marche de l'univers l’œuvre d’une Puissance une et infinie, et dans son arrangement la manifestation d’une Sagesse une et impénétrable.
C’est en nous-même que se trouve la vérité.
Ceci me conduit à considérer le second et grand objet sur lequel doit s’exercer la pensée, je veux dire
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IViino, l’esprit, et dans ce mot je comprends Dieu et toutes les créatures intelligentes. C’est le sujet de ce qu’on appelle sciences morales et métaphysi(jues. C’est le grand champ de la réflexion ; car le monde extérieur, matériel, est l’ombre du monde spirituel; il a été créé pour le servir. Cette étude est vaste. Elle comprend la théologie, la métaphysique, la morale, la politique, l’histoire, la littérature. C’est une nomenclature effrayante ; il semble qu’elle comprend une énorme quantité de connaissances nécessairement placées hors de la portée de l’ouvrier. Mais c’est une réflexion pleine d’intérêt que de songer que tout homme a, dans sa propre nature, la clef de ces sciences diverses, de sorte qu’elles lui sont particulièrement accessibles. D’où me viennent mes idées sur j Dieu, sur mes semblables, sur les actions, les maux, ; les motifs qui composent l’histoire universelle? Toutes ] ces choses, je les comprends, par la conscience de ce qui se passe dans mon âme. Mon esprit est un type qui représente tous les autres, il me sert à les com- j prendre tous. D’où me viennent mes notions sur l’in- . telligence, la justice, la bonté et la puissance de Dieu? J De mon propre esprit qui contient les germes de ces attributs. L’idée que j’en ai, je la tire d’abord de ma propre nature, et c’est pourquoi je comprends les autres êtres. C’est ainsi que le fond de toutes les sciences qui traitent de l’esprit existe dans toutes les âmes. L’homme de bien, dans ses affaires et dans sa famille, exerce des facultés et des affections qui ont de la ressemblance avec les attributs de la Divinité, et avec les facultés qui ont illustré les plus grands hommes ; de sorte qu’en s’étudiant soi-même, en apprenant
à connaître les plus nobles principes et les lois de son âme, il étudie véritablement Dieu, il étudie toute riiistoire bumaine, il étudie la philosophie qui a immortalisé les sages des temps anciens et modernes. Dans l’esprit et la vie de chaque homme, tous les autres esprits , toutes les autres vies sont plus ou moins représentés, plus ou moins contenus. Pour étudier les autres choses, il faut que j’entre dans le monde extérieur et peut-être que j’aille bien loin. Pour étudier la science de l’esprit, je n’ai qu’à rester au logis et à descendre dans mon âme. Les livres les plus profonds qu’on ait jamais écrits ne font rien de plus que de produire, que de placer sous son vrai jour ce qui se passe dans votre pensée. Ainsi c’est près de vous, c’est en vous que se trouve la vérité.
Ce qu'il faut comprendre et sentir pour élever son âme.
Certes, je ne m’attends pas à ce que l’ouvrier comprenne en détail les différentes sciences qui touchent à l’esprit. Peu d’hommes, dans quelque rang que ce soit, les comprennent ainsi. Et cela n’est pas nécessaire ; bien que, lorsqu’on en a le temps, l’étude approfondie de quelque branche spéciale et d’un intérêt particulier offre toujours une grande utilité. Ce qu’il faut pour élever l’âme, ce n’est pas de connaître tout ce qu’on a pensé ou écrit concernant la nature spirituelle, ce n’est pas de devenir une vivante encyclopédie, c’est de comprendre et de sentir les grandes idées où aboutissent toutes les découvertes, cos idées qui résument toutes les sciences, et que le philosophe tire de détails infinis. Ce n’est pas la quantité, mais la qualité des connaissances qui fait la dignité de
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l’esprit. Un honmic (pii a une lecture immense, mais qui manque d’idées larges et compréhensives, est de beaucoup inferieur en intelligence à un ouvrier qui, avec peu de savoir, a cependant saisi de grandes vérités.
Ce qui éclaire et élève l’esprit.
Par exemple, je ne demande pas que l’ouvrier étudie la théologie dans les langues anciennes, dans les écrits des Pères, dans l’histoire des sectes, etc., etc.; ce n’est pas nécessaire. Toute la théologie, dispersée qu’elle est dans d’innombrables volumes, se résume dans l’idée de Dieu. Que cette idée brille nette et claire dans l’âme de l’ouvrier, il aura en lui l’e.ssence de toutes les bibliothèques de théologie, et une lumière plus grande que celle qui éclaire des milliers de théologiens en réputation. Ce qui fait un grand esprit, ce sont quelques grandes idées, et non une infinité de détails confus. J’ai connu des hommes très-savants, qui me paraissaient très-pauvres d’intelligence, parce qu’ils n’avaient nas de grandes pensées. A quoi sert qu’un homme au Hudié minutieusement les histoires de la Grèce et de Rome, si ces annales n’ont pas allumé en lui, comme un feu vivant, les grandes idées de liberté, de beauté, de valeur et d’énergie morale. Les lumières d’un siècle ne consistent pas dans la somme de ses connaissances, mais dans les principes nobles, larges, que ces connaissances inspirent et auxquels elles servent de fondement. La vérité est (pie le savant le plus laborieux et le plus heureux est forcé de borner ses recherches à uu très-petit nombre des ouvrages de Dieu ; mais cette science limitée des choses peut
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cependant suggérer des lois universelles, de larges principes, de grandes idées : voilà ce qui élève l’esprit. Il y a certaines pensées, certaines idées, certains principes qui par leur nature dominent toute la science, qui ont un éclat particulier, qui sont vivifiants, qui comprennent tout, qui sont éternels ; c’est de ces principes que je désire enrichir l’esprit de l’ouvrier et de tout être humain.
L’ànio s’agrandit cl se purifie dans l’idée de Dieu.
Pour éclaircir mon opinion, permeltez-moi de citer quehiues exemples des grandes idées qui appartiennent à l’étude ou à la science de l’ûme. Nécessairement, la première, la plus grande, la plus étendue, c’est l’idée de Dieu, l’esprit créateur, l’intelligence première, infinie. L’élévation de tout homme doit se mesurer d’abord et surtout par la conception qu’il a de ce Grand Être. Parvenir à nous en faire une idée juste, claire, vivifiante; c’est le plus noble but de l’esprit. En vérité la grande fin de l’univers, de la révélation, de la vie, c’est de développer en nous l’idée de Dieu. Voir cet Être infini tel qu’il est, nous élever au-dessus des notions basses et grossières de la Divinité, telles que nous les donnent nos passions, notre égoïsme, les idées étroites du monde qui nous entoure, cela demande une attention sérieuse, patiente, et qui n’est pas sans fatigue. 11 y a une idée de Dieu qui est surtout propre à nous élever. C’est celle qui nous le fait considérer comme le « Père de notre esprit, » comme nous ayant créé avec de grandes facultés pour arriver à la perfection; comme ayant ordonné tous les objels extérieurs pour contribuer au progrès de notre âme ;
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comme étant toujours présent pour nous inspirer, et nous fortifier, pour éveiller en nous la vie intérieure; pour nous juger et nous reprendre quand nous errons ; comme voyant avec une joie paternelle notre résistance au mal ; comme désirant se communiquer éternellement à nous. Cette idée seule, en se développant dans l’àme de l’ouvrier, est un germe d’élévation plus fécond que toute science qui ne traite que des choses extérieures et finies, quelque profonde et étendue qu’elle soit d’ailleurs. Elle le place au premier rang parmi les hommes. On vous parle de grands théologiens : celui-là seul en mérite le nom, quelle que soit sa condition, qui, à force de réflexion et d’obéissance, a purifié et agrandi dans son âme l’idée de Dieu.
Étude de la nature humaine.
De l’idée de Dieu je passe à une autre grande idée, celle de l’homme, de la nature humaine ; ce doit être aussi l’objet de réflexions sérieuses et suivies. Peu d’hommes ont su jusqu’ici ce que c’est que l’homme. Ils connaissent ses vêtements, sa complexion, sa fortune, son rang, ses folies, sa vie extérieure. Mais la pensée, mais ce qui constitue la véritable humanité, le grand nombre l’ignore ; et cependant qui peut vivre en homme s’il ne sait pas quelle est la marque et le trésor d’un être humain? 11 est intéressant d’observer combien les individus sont en général fidèles à l’idée qu’ils se font de l’homme, et comment leurs actions répondent à cette idée. Répandez que c'est le courage qui fait l’homme, combien en est-il qui préféreront mourir plutôt que de manquer à ce caractère?
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C’est ainsi qu’une juste notion du rôle de l’homme et de sa mission élèvera l’ouvrier au-dessus de tous ceux à qui manque cette lumière.
Me demandera-t-on quelle idée je me fais de la di- J gnité humaine. Je dirai qu’elle consiste d’ahord dans I ce principe spirituel qu’on nomme tantôt Raison et tan- Uôt Conscience, qui, s’élevant au-dessus des temps et des lieux, discerne la vérité immuable et la justice éternelle; qui, au milieu de choses imparfaites, conçoit la perfection; qui est universel, impartial, en opposition directe avec les principes égoïstes ot étroits de la nature humaine ; qui me dit avec autorité que mon prochain vaut autant que moi-même, et que ses droits sont aussi sacrés que les miens ; qui me commande de recevoir toute la vérité, quoiqu’elle combatte mon orgueil, et de faire justice à tous, quel que soit mon intérêt ; qui me fait aimer avec joie tout ce qui est beau, bon et saint, quel que soit l’être en qui se troujvent ces qualités. Ce principe est en nous un rayon îde la Divinité. Nous ne pouvons pas connaître ce qu’est l’homme avant d’avoir distingué dans notre âme quelque chose de la grandeur céleste de ce principe.
L’homme est un être libre, créé pour agir et pour décider de sa propre
destinée.
Il y a encore une autre grande vue de l’homme, comprise, il est vrai, dans la première, mais qui mérite d’être étudiée séparément. L’homme est un être libre, créé pour agir suivant une force intérieure, pour se former lui-même, pour décider de sa propre destinée; intimement lié avec la nature, mais saus lui
être soumis; encore plus fortement lié avec Dieu, mais sans être assujetti même à la Divinité; maître de rendre ou de refuser le culte dû à son créateur; entouré de mille forces contraires, d’éléments physiques qui sont pour lui des causes de plaisir et de peine, environné de dangers visibles et invisibles, des influences d’un monde tentateur, et cependant ayant j reçu de Dieu le pouvoir de lutter contre toutes ces 1 actions diverses, de se perfectionner par le combat même, en résistant à ce monde qui menace de l’accabler. Telle est l’iiée de l’homme. Heureux celui chez qui elle est développée par des réflexions sérieuses I
De l'importance de l'individu.
Si j’avais le temps, j’aimerais à parler des autres grandes idées qui appartiennent à la science de l’aine, et qui résument et nous donnent dans une seule expression lumineuse les études des siècles. Je parlerais de la vie humaine, de sa grandeur, de sa véritable fln ; je montrerais la vertu comme le bien suprême, absolu, je vous ferais voir ce qu’est la liberté, l’idée la plus élevée de la science politique, celle qui, par sa présence constante dans l’esprit du peuple, est la principale source de la vie et de la grandeur de notre pays ; je développerais toutes ces idées ; et je vous montrerais comment on peut les faire naître chez l’ouvrier, et lui donner ainsi une élévation qui manque à tant de gens qui sont au-dessus du besoin. .Mais, laissant de côté tout cela, j’indiquerai seulement un autre résultat de la science de l’âme, et l’un des plus importants, un résultat que l’ouvrier, comme tout homme, peut et doit atteindre, et affermir en lui par
136 (EUVnES SOCIALES DE CHAWNING. 52
la réflexion : c’est l’idée de son importance comme individu. 11 faut que l’ouvrier comprenne qu’il a une valeur, et non pas seulement comme membre d’une communauté, cl contribuant à un bien général distinct du sien propre, mais une valeur personnelle, une valeur comme individu. Il n’est pas un ressort de machine. Dans une machine, les parties n’ont aucune utilité, sinon en tant qu’elles servent à l’ensemble, pour qui seul elles sont faites. 11 n’en est pas de même de l’homme : il n’est pas un moyen, mais une lin ; il existe pour lui-même, pour le développement de sa nature, pour la vertu, pour le bonheur. Sans doute il doit travailler pour les autres, mais non pas comme un esclave, non pas en étouffant son esprit, non pas en se dégradant lui-même ; il doit travailler pour les autres, en se respectant, en suivant les règles de la justice et de la bienveillance, en gardant la liberté de volonté et d’intelligence dont il a besoin pour se perfectionner. Jamais il ne doit oublier sa dignité individuelle, qui ne lui vient ni de la naissance, ni du succès, ni de la fortune, ni de l’apparence, mais qui consiste dans les forces indestructibles de son âme. Je ne parle pas en rhéteur, je ne fais point de phrases, mais j’exprime une conviction calme et réfléchie, en disant que l’ouvrier doit avoir pour lui-même plus de respect que n’en a pour sa propre personne le plus fier monarque qu’enivre l’éclat de son rang.