I.es grandes idées sont plus fortes que les passions
J’ai maintenant expliqué ce que j’entends par les grandes idées qui exaltent l’àme. On n’en peut exagérer la valeur et la force : elles sont les plus puis-
santés influences de la terre. Une seule idée suffit pour régénérer un homme. L’idée de liberté dans les républiques anciennes et modernes, l’idée d’inspiration dans plusieurs religions, l’idée d’immortalité, n’ontelles pas souvent triomphé des intérêts du monde! Combien n’ont-elles pas fait de héros et de martyrs! Les grandes idées sont plus puissantes que les pas- . sions. Les faire naître est la plus haute fonction de ' l’éducation. Jusqu'ici on y a bien peu songé. L’édu- * cation du peuple a consisté à lui donner des habitudes ^ machinales, à le rompre à l’usage et aux opinions courantes, à lui enseigner la religion et la morale , comme des traditions. Il est temps qu’une éducation * nationale remplace cette éducation mécanique, et j que, dans leur conduite, les hommes fassent une part plus grande aux idées et aux principes, et s’abandonnent moins à une impulsion aveugle et à une imitation sans discernement.
Les g;ron(Ics pensées viennent du travail naturel de notre esprit.
M’opposera-t-on cette objection qui revient sans cesse, qu’on ne trouvera point de grandes pensées chez le peuple, dont les moyens de culture sont si bornés? Je répondrai à cette objection dans la prochaine conférence ; mais je désire établir un fait, ou une loi de notre nature, qui donnera du courage à tous ceux qui, avec peu de fortune, ont pourtant soif , d’un noble progrès. C’est que les grandes idées nous ! viennent moins d'un enseignement extérieur, direct, ' pénible, que d’influences indirectes et du travail naturel de notre esprit ; de sorte qu’elles ne sont pas inaccessibles à ceux qui n’ont pu acquérir un savoir étendu.
■ Digilized by Googl
I>a vérité sc révèle d’elle-même aiii cœurs naïfs, aux espnU droits.
Ainsi des maîtres zélés pourraient, pendant des années entières, nous parler de Dieu, de la vertu, de l’àme sans que pour cela nous restions moins ignorants qu’au début; tandis qu’un regard, une parole, une action de l’un de nos semblables qu’anime une grande idée, et que le hasard place sur notre route dans un moment favorable, éveillera et développera en nous celte même idée. C’est un fait prouvé par l’expérience, que les plus grandes idées viennent souvent à un esprit droit sans qu’il sache comment : c’est l’éclair, c’est la lumière du ciel. L’homme qui cultive sérieusement la vertu et la vérité trouve en lui-même un enseignement bien supérieur à celui que donnent les hommes. L’âme, l’intime présence de Dieu, la grandeur delà création, la gloire du désintéressement la laideur du mal, la dignité de la justice universelle, la puissance du principe moral, la vérité immuable, l’immortalité et les sources intérieures de bonheur, toutes ces révélations qui excitent la soif des choses supérieures, se présentent d’elles-mémes à celui qui travaille humblement à s’améliorer. Parfois un aspect ordinaire de la nature, un des rapports de la vie les plus communs s’offrira à nous avec un éclat et un sens inconnus. Quelquefois une pensée de celte espèce fait époque dans la vie ; elle en change tout le cours ; c’est une nouvelle création. Et ces grandes idées ne sont pas le privilège d’une seule classe ; ce sont des communications que l’esprit infini fait à tous les esprits qui s’ouvrent pouf les recevoir ; même le travail est en ce point une bien meilleure condition qu’une
vie de luxe et de grand monde : il vaut mieux même que l’étude quand elle sert d’aliment à la vanité, à l’orgueil, à la jalousie. Une simplicité d’enfant attire ces révélations bien mieux qu’une culture égoïste de l’intelligence, quelque étendue qu’elle soit. !
3Iais cette révélation ne se fait pas passivement. Elle est le résultat de l’exercice de nos facultés.
Peut-être est-il bon de placer ici une réserve et un conseil. En parlant de ces grandes idées qui apparaissent parfois d’elles-mémes, comme une soudaine illumination, je ne veux point dire que nous devions les attendre passivement ou nous y livrer sans réflexion. Il faut nous y préparer par l’exercice de nos facultés, en profitant de tous les moyens d’éducation qui sont à notre portée. D’ailleurs ces illuminations, quand elles viennent, ne sont pas des vues complètes, distinctes, parfaites, mais des lueurs, des éclairs, des suggestions comme toutes les impressions qui nous viennent du monde extérieur : il y faut songer, il y faut réfléchir longuement ; il faut que notre intelligence et notre activité mettent ces notions en rapport avec toutes nos autres pensées. Une grande idée sur laquelle on n’a pas réfléchi peut éblouir ét égarer, peut détruire l’équilibre et l’harmonie de l’esprit, et pousser à des excès funestes. C’est pour exciter le libre et sérieux développement de nos facultés, c’est pour nous faire passer de l'inertie à l’action et à la vie que les inspirations intérieures et les enseignements du monde sont donnés à l’esprit.
ŒUVRES sociales; de CIIANNING.
Le principe moral et religieux est la base de l'éducation personnelle.
J’ai longuement parlé de cette force de pensée que l’ouvrier doit rechercher comme sa véritable élévation, et je terminerai en faisant remarquer que pour quelque objet, que pour quelque fin qu’on emploie cette force, on doit se proposer avant tout d’acquérir une intelligence plus large et plus nette de tous les devoirs de la vie. Le champ de la pensée ne peut pas être trop étendu ; mais le but principal doit être d’acquérir des idées plus précises, plus claires de ce qui est juste et bien dans toute condition. Ne croyez pas que je parle . ici comme homme de ma profession, et qu’entraîné par la force de l’habitude je reprenne sans m’en apercevoir le ton de la chaire. Le devoir est de toutes les professions et de tous les rangs. Userait aussi raisonnable de s’imaginer qu’on peut vivre sans respiration, ou voir sans lumière, que d’exclure le principe moral et religieux de l’œuvre de Téducation personnelle. Et je le dis, parce que vous êtes exposés à vous méprendre et à croire que la science est le progrès. La science manque son but quand elle ne mène pas à une vertu plus haute.
Grandeur de la puissance morale.
Je ne prétends pas que nous ne devions jamais penser, lire ou étudier que pour connaître nos devoirs ; il ne faut pas enchaîner l’esprit par des règles rigides.
La curiosité, l’amusement, les goûts naturels peuvent jusqu’à un certain point diriger innocemment la lecture et l’étude. Mais en ce cas même, nous sommes obligés de nous perfectionner moralement aussi bien
57 DE L’ÉLÉVATION DES CLASSES OUVniÊRES. 441
qu’intellectuellcment, en cherchant la vérité et en rejetant le mensonge, en nous tenant en garde contre les souillures qui s’attachent à presque toutes les productions de l’homme. A quoi sert la force intellectuelle sans la force morale? Combien peu nous est-il profitable d'étudier le monde extérieur si sa grandeur ne nous apprend point à en respecter l’auteur, si ses bienfaits n’éveillent pas en nous un amour fraternel pour nos semblables? Combien peu nous est-il profitable d’étudier l’histoire, si le passé ne nous aide pas à comprendre les dangers et les devoirs du temps présent, si les souffrances de nos pères ne nous apprennent pas à souffrir, et leurs grandes et bonnes actions à agir noblement ; si le développement du cœur humain, dans tous les siècles et dans tous les pays, ne nous donne pas une meilleure connaissance de nous-mêmes? Quel profit retirons-nous de la littérature, si la peinture de la vie et du caractère, les sentiments généreux, les exemples de désintéressement et de droiture que l’on y trouve en grand nombre, ne nous encouragent pas, ne nous poussent pas à vivre d’une façon plus sage, plus pure, plus belle? Qu’il est peu solide le bien q*ue nous retirons de la poésie et des beauxarts, si la beauté qui charme l’imagination n’échauffe pas et ne purifie pas le cœur, si elle ne nous élève pas jusqu’à l’amour et à l’admiration de ce qui est beau, parfait et élevé dans le caractère et dans la vie? Que nos études soient donc aussi larges que le permet notre condition ; mais que leur but le plus élevé soit de nous apprendre où est notre devoir et notre bonheur, de nous faire connaître la perfection de notre nature, le véritable emploi de la vie, la meilleure di-
ŒUVRES SOCIAI.es DE CHANN1?;G.
’ rcction de nos facultés. C’est ainsi que la culture de l’intelligence est un bien sans mélange, quand on l’emploie religieusement poifr éclairer la conscience, pour alimenter la llamme des sentiments généreux, pour nous perfectionner dans notre état, pour embellir nos actions les plus communes, poumons donner des joies innocentes et une sainte influence, et enfin pour nous inspirer le courage, la force, la constance, au milieu des changements soudains, des terribles tentations et des cruelles épreuves de la vie,
•iV