‹ Œuvres sociales de ChanningChapitre 14 sur 19 · DE L’IVROGNERIE · texte numérisé non relu

DE L’IVROGNERIE

TART.F. DES MATIÈRES

i Aviht-propos, par M. Éd. LaboaUye 19G

H Introduction 2 )3

15 L'intempérance est l'eitinction volontaire de la raison.. . . . . , 205 15 La misère est le moindre des maux causés par l’intempérance. . . 207 17 En dehora de ses effets désastreux, l’intempérance est ha'isaable

• par elle-même 209

‘ 19 Tentations qui poussent à l'intempérance 211

20 L’intempérapce chez les homme» les mieux dottés 212

21 L'intempérance dans les classes élevée» 213

22 li’intempérancc cliei les fummes 21*

2* Causes de l'inlempérance.. • . 216

26 L’excès du travail. 218

26 La sensualité générale ».... 218

2S Manque du respect personnel chez l’ouvrier, .......... 220

29 De l’inquiétude fiévreuse de notre temps 221

50 Des moyens d’arnHer l'inteiiipérance 222

1 51 11 faut développer rôncruie morale. . ••• 223

55 La bienveillance doit eii&ter entre toutes les classes 225

54 l.’enaeiKnement est un art supérieur 226

36 Influence de la religion chrétienne dans l'enseignement. . . . . . 228

' 39 L'art d'euseigner devrait être l’une des plus hautes fonctions de

l'État 231

, 40 L*in^truction répandue dans toutes les classes est la commune

’ richesse 232

I 44 Moyens de détruire ou d’atténuer l’intempérapcc 236

! 44 Des plaisirs qui délassent au lieu des plaisirs <pii épuisent. . . , 236

46 1j musipue. . . ■ 258

47 La danse ■ . 239

' ~b ' . - — 48 Le théâtre . 240

50 De la déclanialion 242

t . 51 Les livres, comme amusement, valent tout le luie de la terre. . , 243

51 L'éducation physique ne doit pas être uéRligée. . . . . . . . . . 243

54 Nécessité d'empêcher la veute des boissons spiritueiises. . , . . . 246

I 58 Espérance de succès « 250

59 La liberté entretient le respect de goi-même. . • 251

rrai». — IHP. iiMOK iiAço.x £i cuie., Mt ii'anruRiB, 1.

AVANT-PROPOS

Une légende orientale nous conte que lorsque Noé plantait la vigne, Satan l'aperçut et que, avec sa curiosité ordinaire, il s’approcha de lui :

— Que plantes-tu là, fils de la terre? dit le prince des démons.

— Une vigne, répondit Noé.

— A quoi bon cet arbuste? demanda le tentateur.

— Le fruit en est aussi agréable à l’œil que délicieux au goût, répondit le patriarche, et on en tire une liqueur qui égaye le cœur de l’homme.

— S’il en est ainsi, reprit Satan, je veux t’aider.

Disant cela, le diable apporta un agneau, le tua et en fit couler le sang dans le fossé. 11 en fit de même d’un lion, d’un singe et d’un porc ; c’est de cette ^çon qu’il arrosa les racines de la vigne.

Depuis ce temps, chaque fois qu’un homme boit un peu de vin, il devient doux et caressant comme un agneau. S’il augmente la dose, le voilà fort et hardi comme un lion. Mais s’ü va plus loin, il est bientôt malicieux et fou comme un

AVANT-PROPOS

singe, et si, par malheur, il ne s’arrête pas, il finit par ressembler au porc, qui se vautre dans l’ordure,

11 y a dti vrai dans cet apologue, et cependant l’ivresse du vin n’est rien à côté de cette ivresse furieuse que donne l'alcool. En France, il y a malheureusement trop de gens qui abusent du vin, et qui d’un bienfait font une malédiction ; mais, hormis quelques pays, où ne pousse pas la vigne, on ne voit pas des populations entières abruties et minées par ces eaux-de-vie de grains qui sont un véritable poison. 11 • n’en est pas de meme en Amérique ; là, comme dans les fabriques anglaises, comme dans le nord do l’Europe, l’ivrognerie est un lléau mortel que le législateur combat comme nous combattons le choléra. Mais les lois sont impuissantes contre les mœurs ; ce n’est pas par un décret qu’on rend les • hommes vertueux. Elles font un bien relatif, je le reconnais ; je voudrais môme que chez nous on interdît 1a vente de l’absinthe, comme à Boston on interdit la vente de l’alcool ; mais, pour guérir toute passion, il faut des remèdes moraux; c’est la seule façon d’attaquer le mal à la racine et d’en préserver les générations à venir.

C’est ce que sentait Channing. Son amour de la liberté individuelle l’empêcha de se joindre aux sociétés de tempérance et d’engager son peuple à y prendre part. 11 craignait la tyrannie des associations presque autant que celte des gouvernements. Mais, ainsi qu’on en jugera par son discours, il partageait entièrement les idées de ceux qui soulevaient l’opinion contre le mal de l’ivrognerie. S’il combattit en volontaire, du moins le fit-il avec un zèle, une conviction, un amour des hommes qu’on ne saurait trop admirer.

Ce discours n’est pas un acte isolé dans sa vie ; Channing ne parlait que surdos sujets qu’il avait longtemps médités. On eu peut juger par quelques passages tirés de ses manuscrits, et publiés par son neveu *.

' « 1825. — Je voudrais indiquer quelques moyens de pré-

* ilemoir of Channing, London 1851, p. 336-338.

venir l’intempérance. Il me semble qu’un de ces moyensT^ •

c’est de donner plus d’attention à l’éducation physique ; il \ nous faut procurer à nos enfants une constitution vigou- 1 reuse. Un tempérament chétif, moitié maladie, moitié santé, I amène à sa suite le malaise et l’inquiétude. La volonté alfai- ] blie recherche des stimulants, et beaucoup de gens, je le 1 crois, deviennent ivrognes par infirmité du corps. La force | physique n’est pas seulement désirable par elle-même ; eu f nous donnant la clarté et la santé de l’intelligence, elle fa- \ vorise la tempérance et les autres vertus; elle écarte loin ^ de nous ce sentiment de faiblesse, cette agitation, cet ac- \ cablement qu’on ne peut comprendre, tant qu’on n’en a ; #

pas souffert. ^ v

« Il nous faut [donc une meilleure éducation physique. ^

Sans doute le principal objet de l’éducation, c’est l’esprit; ^

mais l'esprit habite la matière; il agit par les organes, il ^

souffre et languit avec eux. Un enfant doit peu de reconnaissance au père qui lui procure le savoir au prix de la santé.

Prenez garde de sacrifier le corps à l’intelligence, car tous deux ont été créés pour travailler ensemble et s’aider mutuellement. Tout en instniisant vos enfants dans les langues étrangères, les lettres, les sciences, efforcez-vous de leur faire acquérir cette énergie musculaire qui seule leur permettra de profiter de toutes ces richesses. Ne souffrez pas que leurs premières années se passent dans ces écoles humides et sans air, où l’on respire la maladie; plus tard, ne les laissez pas sacrifier l’exercice à l’étude. On ne néglige pas impunément le corps ; la faiblesse nerveuse traîne à sa suite la mauvaise humeur, l’irritation et l’intempérance.

< Il est un autre moyen de prévenir Uivroguerie que je propose avec défiance, parce que les occasions me manquent pour arrêter et justifier mon opinion. Toutefois, je soumets mon idée à ceux qui en ce point ont plus d’expérience que moi. Je crois qu’on pourrait enrayer l’intempérance en proportionnant davantage le travail aux forces humaines. Autre-

AYAWT-PROPOS.

ment dit, je crains que beaucoup d'ouvriers ne s'épuisent par excès de travail ; cet épuisement est une des plus fortes tentations qui poussent à l’ivrognerie. Je sais qu’en certaines professions les ouvriers souffrent de l’insuffisance et de l’irrégularité du travail ; mais, dans un temps comme le nôtre, où l’industrie déborde, je crains que beaucoup de gens ne soient surmenés par des efforts trop grands pour leur force physique. 11 y a quelque temps qu’un homme, vénérahle par son âge et sa sagesse, faisait observer que, par suite de notre façon de vivre plus excitante, les ouvriers d’à présent font dans leur journée une besogne plus considérable d’un tiers ou d’un quart que celle qu’ils faisaient autrefois. On m’assure aussi que chez nous les entrepreneurs donnent de l’eau-de-vie à leurs ouvriers, par calcul et comme moyen d’obtenir plus de travail. Donner de l’eau-de-vie régulièrement et gratuitement n’est pas, je le veux bien, ce qui produit l’intempérance. Mais j’estime que le corps humain ne peut pas dépenser plus de forces qu’il ne le fait naturellement sans stimulants. Le surplus de travail qu’on obtient avec de l’eau-de-vie est donc un excès qui peu à peu brise le corps. L’épuisement qui lui succède crée une soif irrésistible de stimulants nouveaux, et l’argent qù’on a gagné par un labeur violent se perd à réparer les forces qu’on a dissipées.

« Ne serait-il pas possible d’estimer au juste ce qu’un homme peut faire en des circonstances ordinaires, sans compromettre sa santé, et de tirer de là la mesure des efforts qu’on peut exiger de l’ouvrier? Adam Smith remarque qu’un homme qui travaille modérément et régulièrement rendra, en lin de compte, plus de services à la société qu’un ouvriqf surmené et qui, dit notre philosophe, cherchera du soulagement dans la dissipation. Je ne puis m’empècher d’espérer que le nouveau système de travail qu’on essaye dans l’Ouest est destiné à réussir. En laissant à l’ouvrier une sage liberté, on compte qu’il accomplira sa tâche journalière en moins de temps et avec moins de fatigue qu’aujourd’hui , et qu’il

pourra employer le reste de sa journée delà façon qui con* vient à un être intelligent, social et morale Oui, je compte que la société marche vers un état de choses où l’inégalité des conditions diminuera. Au lieu de souffrir comme des bêtes de somme, d’user leur vie, d’étouffer leur esprit dans un labeur continuel, pour soutenir un corps périssable, les travailleurs apprendront à connaître leur âme, ils auront les moyens de développer leurs facultés divines et sauront en user.

(( Ces remarques me conduisent naturellement à un der- t nier moyen d’arrêter l’intempérance ; il faut répandre parmi ' les ouvriers les jouissances intellectuelles. Sans doute cela ^ ne suffira pas à rendre les gens tempérés ; il y a là néanmoins un puissant secours. Que de gens tombent dans l’ivrognerie, faute d’une occupation qui les intéresse? Dans les grandes villes, combien n’y a-t-il pas de jeunes gens qui, ne sachant pas ce que c’est que la compagnie d’un livre et tout à fait étrangers aux plaisirs de l’intelligence, ne peuvent remplir leurs soirées qu’en courant les lieux publics et en acceptant la société qui s’y trouve? L’Angleterre, la mère des bonnes inventions, s’est préoccupée de ce mal. On fait là-bas de grands efforts pour donner aux ouvriers un degré d’instruction dont autrefois on les jugeait incapables; on les prépare à faire leur état avec plus d’intelligence; on ne veut pas s’en tenir là, on compte leur enseigner l’iiistoire, l’économie politique, la morale; si bien qu’un ouvrier en saura plus qu’un homme du monde n’en sait à présent*. C’est là une perspective qui me réjouit. C’est la résurrection de l’esprit. A Philadelphie, cette réforme commence; nous pou-

* L’estai a réussi complètement. On sait qu’aux États-Unis, la besogne restant la même, la journée est di scendue à dix heures de travail efl'ectif, et qu’en ce moment elle descend à huit heures.

Grâce à cette diffusion des connaissances usuelles, il n’y a pas de comtnunistes en Angleterre, et l’on n’y parle pas de révolution sociale. Chacun y veut devenir propriétaire, mais on n’y est pas asseis ignorant pour attaquer la propriété. [Édit.)

AVANT-PROPOS

vons espérer que rhabitude de réfléchir, la prévoyance, le respect de soi-même et le goût des plaisirs innocents arracheront plus d’une victime à l’intempérance. »

' « 1855. — Dans une société aussi libre que la notre, ne

comptons pas trop sur les mesures coercitives. Il n'y a que le despotisme qui puisse les pousser jusqu’au bout, et même, en ce cas, si la hache abat les branches, elle ne touche pas à la racine du mal. L’application sommaire de la force n’extirpera pas un mal qui tient profondément à notre nature et à notre état social. Pour ce vice, comme pour tous les autres, ^ l’erreur du passé a été de le combattre par les restrictions, la terreur et la compression; c’est là une œuvre superficielle qui peut prévenir l’explosion du mal, mais n’en atteint pas la source. La meilleure façon de corriger la nature humaine, ce n’est pas de l’enfermer dans les murs d’une prison; il faut la traiter généreusement, il faut appeler à agir toutes les forces du corps et de l’âme, de l’intelligence et de la conscience, de la pensée et du sentiment, leur ouvrir pleine car- ! rière, leur assurer le développement le plus complet. Multipliez dans la société les influences qui permettent au corps et à l’âme de grandir et de se fortifier, toutes les forces physiques, intelligentes et morales trouveront de quoi s'étendre et se nourrir; le vice, qui n’est, sous un autre nom, qu’un développement partiel de la nature humaine, un principe de vie qui a grandi aux dépens du reste, disparaîtra de luimême et mourra de sa belle mort. »

Ce sont là de belles paroles ; on ne peut trop faire pour soustraire les générations nouvelles aux misères et aux vices qui déciment les hommes faits ; mais doit-on s’en tenir là? N’y a-t-il pas moyen de guérir un ivrogne? Faut-il désespérer de ceux qui se sont abandonnés à ce penchant fatal?

Channing ne le pensait pas ; il n’oubliait jamais qu’il était disciple de Celui qui était venu pour sauver les brebis perdues d’Israël. Il proposait d’ouvrir des asiles où l’on traite-

rait pliysiqucment et moralement les ivrognes, car, pour lui, i’ivrognerie était tout ensemble un vice et une maladie.

« Remarquez, écrivait-il en 1855, que la réforme d’un ivrogne, quand elle a lieu, est complète. L’homme qui s’abandonne à la vengeance, à l’orgueil, à l’envie, à la colère, à la fraude, à la débauche, ne guérit presque jamais de sa passion. Ces vices s’emparent de l’imagination, ils se mêlent à la pensée, ils agissent si subtilement et à de telles profondeurs, qu’une fois leur esclave on ne se rachète jamais. 11 n’est pas rare, au contraire, de voir des ivrognes qui deviennent sobres, et ce qu’il y a de consolant, c’est que, aussitôt réformés, ils reviennent aux sentiments généreux, aux affections domestiques, aux goûts innocents et délicats, souvent même à l’énergie d’intelligence qu’ils avaient perdus. Vous pouvez recevoir dans votre intimité un homme qui a renoncé à boire. Vous ne pouvez jamais vous confier entièrement à celui qui a été déshonnête, encore qu’il soit rentré dans le droit chemin. 11 en est de même de la débauche, elle laisse derrière elle une souillure dont l’imagination et la pensée ne se lavent jamais entièrement. Cette facilité de parfaite guérison tient, je crois, à ce que l’ivrognerie est une maladie physique plus encore que morale ou intellectuelle; cette considération, qui diminue l’horreur du vice, doit nous encourager à user de tous les moyens pour sauver les victimes. «

L’idée de Channing a germé aux États-Unis. En 1865, le gouverneur du Massachusetts, John A. Andrew, un dos hommes d’État les plus remarquables qu’ait produits l’Amérique, proposait d’ouvrir un hôpital pour y traiter les ivrognes. « L’ivrognerie, disait-il, dans son adresse à la législature du Massachusetts, l’ivrognerie est une maladie aussi bien qu’un vice. Depuis longtemps nous faisons des lois pour la punir, il serait temps d’en faire pour la guérir. » L’expérience ai été faite à New-York et à Boston; elle a prouvé que, soustrait au mépris public et à la dégradation,

AVANT-PROPOS

entouré d'amis et de livres, et soigneusement tenu à l’abri de la tentation, l’ivrogne , devenu buveur d’eau , pouvait guérir, alors meme qu’il était tombé au dernier degré de la maladie. Il serait bon d’étudier sur place ces essais généreux et de voir si nous ne pourrions pas en profiter.

Quoi qu’il en soit, on ne lira pas sans intérêt ce discours de Channing ; il n’est même pas besoin d’avoir en vue les maux de l’ivTognerie pour se plaire à cette lecture. Il y a une foule de réflexions judicieuses sur l’éducation qui sont d’un intérêt général. C’est là, du reste, le caractère des écrits de Channing. Tout s’y ramène à une même idée, le complet développement de toutes les facultés de l’homme, pour amener l’individu à ce degré de perfection qui fait à la fois la grandeur et le bonheur de la vie. Améliorer et perfectionner chaque individu, de façon à faciliter toutes les réformes et à favoriser tous les progrès, toutes les libertés, c’est le grand problème de la démocratie moderne; ce problème, Channing l’a résolu.

ÉD. UBUULAYE.

Page 1