‹ Œuvres sociales de ChanningChapitre 13 sur 19 · RÉSUMÉ · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ

J’ai essayé de montrer que les plus grands obstacles au progrès des classes laborieuses se trouvent dans ces classes mêmes, et que par conséquent on peut les surmonter. Il ne faut que de la volonté. La difficulté extérieure diminuera et disparaîtra devant le peuple des qu’il voudra sérieusement le progrès, dès que la grande idée de s’élever s’emparera de son esprit. Je sais qu’on sourira de la pensée que j’émets, que l’ouvrier peut être amené à pratiquer l’économie et l’abstinence afin de devenir un être plus noble. Mais ces sceptiques qui n’ont jamais éprouvé la puissance d’une grande idée ne peuvent pas juger d’autrui. Qu’ils sachent cependant que l’enthousiasme n’est pas tout à fait un rêve, et qu’il n'est pas entièrement contre nature que des individus ou des associations conçoivent l’idée de quelque chose de plus élevé, de plus séduisant que ce qu’on a connu jusqu’ici.

Noblesse du travail manuel.

Après avoir traité de l’élévation de l’ouvrier, et examiné les objections qu’on lui oppose, il me reste à considérer quelques-unes des circonstances qui nous font espérer le progrès du peuple. Je serai bref, car le temps m’y force.

C’est d’abord une circonstance encourageante, que de voir combien augmente le respect pour le travail, ou plutôt combien s’évanouissent les anciens préjugés qui flétrissent le travail manuel, comme abais-

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sant l’homme, ou le plaçant dans une sphère inférieure. La cause de ce changement est pleine d’avenir ; car c’est l’intelligence, le christianisme et la liberté en progrès, qui tous protestent contre les anciennes barrières sociales, et commandent une sympathie particulière pour ceux qui supportent les plus lourdes charges et produisent la plus grande partie de ce qui fait le bien-être de. la vie civilisée. Ce mépris pour le travail est un reste des vieux préjugés de l’aristocratie qui jadis proscrivait le commerce comme indigne d’un homme bien né ; il disparaîtra avec d’autres préjugés qui ont la même origine. Et les résultats seront heureux. 11 est difficile qu’une classe d’hommes se respecte quand, autour d’elle, tout lui refu.se le resj)cct. Une profe.ssion , considérée comme dégradante, est souvent une cau.se de dégradation pour ceux qui la suivent. Loin donc, de nous l’idée qu’il y a quelque chose de bas dans le travail manuel ! i Croire que Dieu a irnposé à la grande majorité du genre humain une tache indigne de l’homme, c’est une pensée qui doit choquer tout esprit religieux. S’il y avait une occupation dont on ne pût se dispen.seret qui dégradât ceux qui s’y consacrent, je dirais que tout le monde devrait y prendre part, et la neutraliser ainsi par une extrême division, au lieu de la laisser peser sur quelques individus comme une charge exclusive. La prospérité de l’Etat n’exige l’abaissement ni riuimiliation de personne. Le travail manuel est si loin de mériter le mépris et le dédain, qu’on finira par voir que, lorsqu’il est réuni à la culture intellectuelle, il donne un jugement plus sain, il favorise une observation plus pénétrante, une imagination plus

créatrice, et un goût plus pur, qu’aucune autre profession. L’homme pense à quelques-uns, mais Dieu pense à tous, et l’on verra enfin que tous ont sous la main les moyens de progrès les plus efficaces.

De la littérature populaire.

Un autre caractère de notre époque, qui doit nous encourager, c’est la création d’une littérature populaire, qui met l’instruction à la portée des classes ouvrières, quelle que soit la branche qu’elles désirent cultiver. Au milieu des inutiles volumes que la presse produit chaque jour sans autre but que d’amuser, on trouve sur chaque sujet des livres excellents, publiés au profit de la masse des lecteurs. Des mines de vérités inappréciables sont ainsi ouvertes à quiconque veut penser et s’instruire. La littérature, aujourd’hui, se plie à tous les besoins, et je pense qu’elle prendra une nouvelle forme tout à l’avantage des classes ouvrières. Elle aura pour objet de montrer le progrès des arts utiles, et de conserver la mémoire des hommes auxquels le monde doit de la reconnaissance pour de grandes découvertes. Chaque métier a de beaux noms dans son histoire : quelques professions peuvent compter parmi leurs représentants des philosophes, des poètes, des hommes d’un véritable génie. Je demanderai aux membres de cette association si un cours ayant pour but de faire connaître l’histoire des •• métiers les plus importants, les avantages que la société en a tirés, les hommes qui s’y sont distingués n“ contribuerait pas beaucoup à instruire et en même temps à élever ceux qui m’écoutent. Un semblable

cours les transporterait bien loin dans le passé, leur fournirait une instruction curieuse, et en même temps leur apprendrait où choisir des modèles. J’irai plus loin. Je serais heureux de voir les membres d’une grande industrie établir un anniversaire pour la commémoration de ceux qui ont illustré leur état par leurs vertus, par leurs decouvertes, par leur génie. Il est temps que l’honneur soit accordé d’après des principes plus élevés que ceux qui ont dirigé le jugement des âges écoulés. Certes l’inventeur de l’imprimerie, celui qui découvrit la boussole, les hommes qui ont appliqué la force de la vapeur à la mécanique’, ont d’autres droits à la reconnaissance du genre humain, que la race sanguinaire des conquérants, et même que les meilleurs princes. L antiquité a fait des dieux de ceux qui les premiers cultivèrent le blé et les plantes utiles, et de ceux qui les premiers forgèrent les métaux; et nous, dans des siècles plus avancés, nous pouvons nous glorifier de noms encore plus grands dans les annales des arts utiles. Conservons la mémoire de ces grands hommes pour exciter une émulation généreuse chez ceux qui les suivent dans la carrière.

L’éducation des enfants des travailleurs est le plus grand moyen de progrès.

Une autre raison d’espérer le progrès des classes ouvrières, ce sont les vues plus justes qu’elles commencent à suivre ‘quant à l’éducation de leurs enfant'-. C’es{ le fondement principal de nos espérances. Les tra • vailleurs s’élèveront par l’éducation de la jeunesse. Ce n’est pas que je prétende, comme on fait quelquefois témérairement, que le progrès n’est possible que pour

les jeunes gens. Je ne désespère d’aucun âge. Les hommes qui ont vécu trente ou cinquante ans ne doivent pas croire que la porte leur soit fermée. Quiconque a soif de devenir meilleur a dans ce désir la garantie que ses efforts ne lui seront pas inutiles. Jamais on n’est ! trop vieu.x pour apprendre'. Le monde, depuis notre I première jusqu’à notre dernière heure, est pour nous une école, et la vie entière n’a qu’un but, l’éducation. Mais il est vrai de dire que l’enfant qui n’est pas encore' endurci, et que la corruption n’a pas encore atteint, est le sujet qui donne le plus d’espérances.

S.ivoir enseigner est le premier des arts et la première des sciences.

Je crois qu’on fera bien davantage pour les enfants, à mesure que se répandra une simple vérité, presque trop simple, serait-on tenté de croire, pour avoir besoin d'être exposée, mais jusqu’à ce jour obstinément négligée, savoir que l’éducation est une chimère, une déception, quand le maître n’est pas habile et accompli. On commence à comprendre la dignité du maître. L’idée que nulle fonction, sous le rapport de l’importance et de la dignité, n’est comparable à l’éducation de l’enfance, commence à poindre chez nous. Nous comprenons que le talent de former la jeunesse à l’énergie, à la vérité et à la vertu, est le premier de tous les arts et la première de toutes les sciences, et que, par conséquent, encourager les bons maîtres est le plus saint devoir qu’une société ait à remplir envers elle-

* Platon a dit aussi (jue l'éducation commençait au berceau et finissait à la tombe. L’esprit deriiomme, en effet, progresse et s’élève sans cesse par l’instruction, alors même que son corps s’affaiblit. (Ch.)

môme. Je dis que la vérité commence à poindre ; il faut qu’elle ait son jour. L’instruction des enfants de toutes les classes, surtout des classes ouvrières, a été jusqu’ici trop souvent confiée à des mains inhabiles ou mal préparées; aussi, trop souvent l’école n'est qu’un mot. Toute la valeur de l’école, sachez-le bien, est dans le maître. Vous pouvez entasser tout l’appareil coûteux de l’instruction ; mais sans un homme intelligent, .sans un homme de talent, tons vos sacrifices seront sans effet, tandis qu’un bon inslituteur, sans aucun appareil, produira les résultats les plus heureux. Notre Université se vante, et avec raison, de sa bibliothèque, de son cabinet et de ses instruments de physique ; mais tout cela est muet, sans vie, sans utilité, excepté quand ceux qui s’en servent lui communiquent leur puissance. Quelques maîtres distingués, habiles à comprendre, à pénétrer, à vivifier les esprits de leurs élèves, valent tous les secours. Et je dis cela, parce que c’est une opinion généralement répandue que les enfants des classes ouvrières ne peuvent pas être instruits, par suite de l’impuissance où sont leurs parents de leur fournir des livres et d’autres instruments d’instruction. Mais dans l’éducation, les livres et les instruments ne sont pas l’indispensable ; ce qu’il faut, ce sont des maîtres supérieurs.

L’t'dncation éveille les facultés et enseigne à l’élève rus.ige de son propre esprit. ^

[ A vrai dire, peu de livres vaut mieux que beaucoup. 1 Le but de l’éducation n’est pas tant de donner une \ certaine somme de connaissances, que d’éveiller les fa-

cultes, et d’enseigner à l’élève l’usage de son propre esprit; un seul livre expliqué par un homme qui sait atteindre ces deux fins, vaut mieux que des hibliothè^ ques lues comme on lit ordinairement. Il n’est pas né-;' cessaire qu’on enseigne beaucoup de choses à la jeu-j 1 nesse, mais qu’on lui enseigne un petit nombre de* i choses, philosophiquement, avec prol'ondeur, d’une manière vivifiante. Par exemple, il n’y a pas de nécessité à ce qu’on promène l’auditeur à travers l’histoire du monde, depuis le déluge jusqu’à nos jours*. Qu’on lui fasse lire une seule histoire avec réflexion, qu’il apprenne à en étudier et à en vérifier les preuves, qu’il suive dans leur enchaînement les causes et les effets des événements, qu’il pénètre jusque dans les motifs des actions, qu’il observe le travail de la nature humaine dans ce que font et ce que souffrent les hommes, qu’il juge avec impartialité des actes et des caractères, qu’il sympathise avec tout ce qui est noble, qu’il découvre l’esprit d’un siècle sous des formes qui diffèrent des nôtres, qu’il saisisse les grandes vérités qui sont enveloppées dans les détails, qu’il discerne une providence morale, une rétribution, au milieu de toutes les corruptions et de tous les changements; qu’il apprenne à lire ainsi une seule histoire, et il saura lire toutes les histoires. Il saura étudier, si plus tard il en a le temps, toute la série des événements humains; il sera plus instruit avec un seul livre qu’il ne l’aurait été par toutes les histoires écrites dans toutes les lan- 1

> Observation fort juste et dont feront bien de profiter chez nout les examinateurs au baccalauréat ès lettres qui exigent trop souvent des détails tels qu’ils échappent par leur insignifiance aux meilleurs esprits. (Ch.)

ŒUVRES SOCIALES DE CllANNING.

gués, si on les lui avait enseignées, comme on le fait ordinairement.

L'éducation des enfants d’ouvriers est un grand intérêt social.

Je le répète, l’éducation des enfants de l’ouvrier ne sera jamais arrêtée faute de livres et d’instruments. Un plus grand nombre de toutes ces choses pourrait être utile, mais on peut s’en procurer facilement un nombre suffisant. Ce qui manque, c’est une race de maîtres auxquels la philosophie de l’esprit soit familière, des hommes et des femmes de talent qui respectent dans l’enfant la nature humaine, qui s’efforcent d’éveiller et de développer ses meilleurs instincts, ses meilleures facultés, et qui se consacrent à cette mission, comme à la grande fin de la vie. Ce bien, j’en suis convaincu, doit venir, mais il viendra lentement. L’établissement d’écoles normales montre qu’on commence à sentir ce dont nous avons besoin. Il faut que la société reconnaisse que l’éducation est son plus grand intérêt et son premier devoir. Il faut que les maîtres de la jeunesse aient le pas sur les classes qui font fortune, et que les femmes du monde le cèdent à l’institutrice. Il faut que les parents sacrifient le luxe et le plaisir pour donner à leurs enfants tous les moyens d’instruction et les meilleurs guides possibles. Ce n’est pas qu’on puisse créer de bons instituteurs à prix d’argent ; il y faut une vocation individuelle, un véritable intérêt porté à l’éducation; mais des avantages extérieurs secondent ce penchant. Les moyens d’éducation seront toujours en proportion du respect dont la société entoure l’instituteur.

DE L’ÉLÉVATION DES CLASSES OUVRIÉIiES.

^ Formep au début de la vie la force et la justesse de la pensée.

• Heureusement que dans ce pays l’idée véritable de l’éducation, de sa nature, de son importance, se pro-

, page sans bruit et gagne du terrain. Ceux qui se reportent en arrière d’un demi-siècle aperçoivent un progrès réel dans les écoles et dans l’enseignement. Ce qui devrait encourager chez nous ce mouvement, c’est que rien ne nous manque pour l’élévation intellectuelle des classes ouvrières, si ce n’est de donner une impulsion à l’enfance, et de former au début de la vie la justesse et la force de la pensée ; car une fois cette conquête obtenue, les circonstances continueront pres(|ued’cllesmèmes l’œuvre du progrès. C’est un des inappréciables bienfaits des institutions libres, qu’elles sont de constants stimulants pour l’intelligence; elles fournissent dans une succession rapide des sujets propres à vivifier la pensée et le jugement. Tout un peuple, ému au même moment par des questions d’un intérêt profond et universel, est amené à réfléchir, à raisonner, à juger, à agir, et là où la faculté de penser a reçu une sage culture, l’intelligence, sans s’en douter, et par l’elfet d’une sympathie presque irrésistible, est toujours en action. L’esprit, comme le corps, est soumis à l’influence du climat dans lequel on vit, de l’air qu’on respire, et l’air de la liberté fortifie, réjouit, développe l’esprit à un point dont on ii’a pas l’idée sous le despotisme. Cependant ce stimulant de la liberté ne sert qu’à,ccux qui ont appris à réfléchir pour parvenir à la vérité : les hommes passionnés, les hommes qui ne réfléchissent pas sont poussés par ce même stimulant à de funestes excès.

Le rcoicde aux excès de la civilisation moderne est dans une saine application des principes chrétiens.

Le dernier motif qui nous fait espérer l’élévation de l’ouvrier, le motif principal, celui qui nous soutient le plus, c’est le développement de plus en plus sensible des principes du Christianisme. On ne peut pas juger d’après le passé de l’influence que plus tard e.xercera la religion. Jusqu’à ce moment on en a fait un outil politique, et on en a abusé de plusieurs manières ; mais on commence à comprendre son véritable esprit, l’esprit de fraternité et de liberté ; cet esprit détruira l’œuvre à laquelle des principes opposés ont travaillé pendant des siècles. Le Christianisme est le seul remède eflîcace contre les épouvantables maux de la civilisation moderne ; contre ces doctrines qui enseignent aux membres de la société à s’emparer de tout et à s’élever au-dessus de tout, comme si c’était là le but suprême de la vie. Les fruits naturels d’une pareille civilisation sont le mépris des droits d’autrui, la fraude, l’oppression, l’esprit de jeu transporté dans le commerce, les entreprises hasardeuses, les convulsions commerciales, ce qui amène l’appauvrissement de l’ouvrier et l’ébranlement de toutes les conditions. Le remède doit venir, et il peut venir seulement de la nouvelle application des principes chrétiens, quand lajustice et l’amour universels seront la règle des institutions sociales, du commerce, des affaires, de la vie active. Cette application a commencé, et l’ouvrier, entre tous, doit en ressentir l’heureuse et noble influence.

L’aurore d’un âge meilleur.

Telles sont quelques-unes des raisons qui nous font espérer l’élévation des classes ouvrières. On pourrait y ajouter d’autres grands motifs d’encouragement puisés dans les éléments de la nature humaine, dans les perfections et la Providence de Dieu, et dans les prophétiques intimations de sa parole ; mais je me contente de les indiquer. Partout je trouve de puissantes raisons d’espérer l’amélioration des masses. Je ne vois pas, et je ne puis point voir pourquoi le travail manuel et l’éducation personnelle ne pourraient marcher enseml)le et du même pas. Je ne vois pas pourquoi l’ouvrier ne parviendrait pas à acquérir des habitudes et des manières polies, aussi bien que d’autres hommes. Je ne vois pas pourquoi, sous son humble toit, la conversation ne serait pas animée par l’esprit et ennoblie par l’intelligence. Je ne vois pas pourquoi, au milieu de ses fatigues, il ne porterait pas ses regards autour de lui sur la glorieuse création de Dieu, et ne se fortifierait pas et ne se reposerait pas à ce spectacle. Je ne vois pas pourquoi les grandes idées qui exaltent l'humanité, celles du Père infini, de notre affinité avec Dieu, et de la fin de notre être, ne grandiraient pas encore, brillantes et fortes, dans l’iime du travailleur. La société, j’en ai la conviction, marche vers une condition dans laquelle, en regardant en arrière, elle verra avec étonnement combien on a négligé ou perverti les facultés de l’homme. Dans le développement d’une philanthropie plus large, dans la diffusion de l’esprit chrétien de fraternité, dans la reconnaissance de l’égalité des droits pour chaque

ŒUVRES SOCIAI.es DE CIIANNING.

créature humaine, nous apercevons l’aurore, la promesse d’un âge meilleur, où personne ne sera empêché de s’élever que par sa propre faute ; où l’ahominable doctrine, digne du prince des démons, que l’ordre social demande l’abaissement de la majorité des hommes, sera repoussée avec horreur et mépris ; où le grand objet de la société sera de rassembler les moyens et les influences propres .à éveiller et développer les plus nobles facultés de toutes les classes ; où l’on dépensera bien moins pour le corps et bien plus pour l’esprit ; où des hommes doués du talent d’élever leurs semblables seront envoyés pour porter la lumière et la force dans toutes les sphères de la vie humaine ; où de vastes bibliothèques, des collections de beaux-arts, des cabinets d’histoire naturelle, tous les établissements faits pour polir le peuple et l’anoblir, seront formés partout et ouverts à tous ; où enfin les travaux de la vie deviendront, grâce à cette influence supérieure, les instruments de l’élévation humaine.

Craintes et espérances sur l’avenir.

Telles sont mes espérances touchant l’élévation intellectuelle, morale, religieuse, sociale des classes ouvrières. Je ne dirais pas cependant toute ma pensée, si je n’ajoutais que j’ai aussi des craintes. Il ne me reste pas assez de temps pour m’étendre sur ce point; mais la vérité ne serait pas entière si je n’en parlais pas. Je ne veux déguiser ni à moi-même ni aux autres le véritable caractère du monde où nous vivons. L’imperfection humaine jette de l’incertitude sur l’avenir. La société, comme le monde, renferme dans son sein

lOt DE L'ÉLÉVATION DES CLASSES OUVRIÈRES

’ de terribles éléments. Qui peut espérer que les orages qui ont grondé sur les siècles passés aient épuisé leur malignité? Il est possible que, par leur insouciance, leurs passions, leur jalousie des riches, leur abandon à des partis et à des meneurs politiques, les classes ouvrières changent en ténèbres ces brillantes perspectives, détruisent l’espérance que la philanthropie nourrit aujourd’hui, l’espérance d’un état social plus heureux et plus saint.

Dans ce mystérieux état des choses, il est aussi possible que le mal nous vienne de causes qu'on croit ne promettre que le bien. L’inquiétude actuelle et le désir général, c’est d’enrichir le pays, et l’on regarde l’accroissement de la richesse comme devant nécessairement profiter à toutes les conditions. Mais cette conséquence est-elle sûre? Est-ce qu’un pays ne peut pas être riche, tandis qu’une grande portion du peuple reste plongée dans une affreuse misère? En Angleterre, la plus riche nation du monde, combien est triste, combien est dégradée la condition des classes agricoles et manufacturières I On pense que les institutions de notre pays sont une garantie que l’accroissement de la richesse profitera également à toutes les portions de la société et contribuera à leur progrès : je l’espère, mais je n’en suis pas certain. Il s’opère en ce moment un changement important dans notre condition. Les progrès de la navigation à vapeur ont à moitié supprimé l’espace qui sépare l’Europe de l’Amérique, et chaque jour les deux continents se rapprochent. Nous saluons avec allégresse ce triomphe de l’industrie. Nous attendons comme une ère glorieuse dans notre histoire, le printemps prochain, où cette

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métropole se trouvera rattachée à rAngleterre par • une ligne de bateaux à vapeur. Qu’une grande impulsion soit alors donnée à notre industrie, et que notre richesse et notre population augmentent, on n’en peut douter-; mais c’est peu de chose. La grande question, c’est de savoir si la masse du peuple aura ainsi gagné en bien-être durable et plus encore en intelligence et en caractère, s’il y aura profit pour la culture de ses facultés et de ses sentiments les plus nobles ! Il ne suffit pas de croître, si notre accroissement doit ressembler à celui des autres grandes villes. Mieux vaut rester ce que nous sommes, mieux vaut même décliner que de marcher sur les traces d’une grande cité, soit des temps passés, soit des temps actuels. Je ne doute pas que, grâce à la Providence, le rapprochement de l’Europe et de l’Amérique ne devienne un bienfait pour toutes deux ; mais sans notre vigilance les premiers effets peuvent être plus ou moins désastreux. Il est impossible de douter que pendant quelque temps beaucoup d’entre nous, surtout dans les classes aisées, seront de plus en plus infectés de la contagion étrangère, sympathiseront davantage avec les institutions, et prendront davantage l’esprit et les mœurs du vieux monde. Comme peuple, nous manquons d’indépendance morale’. Nous nous inclinons devant les grands des autres pays, et nous deviendrons, pendant quelque temps, de plus en plus

* Cps craintes que Clianning exprimait en 1840 sont en partie justifiées aujourd'hui. Beaucoup d'Américains, qui n'ont pas su résister à l'enivrement que produit chez lescaraclèresfaiblesunetortune soudaine, quittent le pays qui les a enrichis et où ils pourraient produire tant de bien, pour venir s’amollir et se corrompre au contact de la société européenne. (Oh.)

serviles dans notre imitation. Mais quoique mauvais, ce n’est peut-être pas là le pire résultat. Je demanderai ce qui arrivera quand les classes ouvrières d’Eurojic seront deux fois plus près de nous qu’elles ne le sont aujourd’hui? Ne devons-nous pas craindre une concurrence dont nos ouvriers auront à souffrir? Est -ce que l’artisan de notre pays pourra conserv’er son terrain en face des ouvriers d’Europe, ignorants, affamés, qui travaillent pour toute espèce de salaire, et qui jamais ne songent à se réserver une heure pour leur éducation personnelle? Ne devons-nous pas craindre que l’accroissement de nos rapports avec l’Europe ne nous amène ces divisions terribles qui partagent un peuple en nations séparées? Plutôt que devoir nos classes laborieuses devenir une populace d’Europe, l’homme de bien en viendrait presque à désirer que des ouragans continuels, repoussant chaque navire de l’Océan, séparassent entièrement les deux hémisphères. Que le ciel nous préserve des bienfaits d’un plus grand voisinage avec l’Europe, si avec lui doit venir la dégradation que nous avons vue ou dont nous avons lu les récits ! Dieu nous garde de cette affreuse misère des pauvres dans les grandes cités du vieux monde, de ces ouvriers de manufactures, usés par un travail excessif, de ces paysans ignorants et à demi abrutis! On doit tout tenter, tout essayer pour nous préserver des maladies sociales de l’Europe, et pour élever ici une population intelligente, honnête, et qui se respecte. Si, pour atteindre ce but, il faut changer notre façon de vivre, diminuer nos relations avec l’étranger, renoncer à la concurrence commerciale et manufacturière; s’il faut que nos grandes villes cessent de s’étendre <?t

qu’une partie de notre population commerçante retourne au travail des champs, ne craignons pas d’obéir à cette nécessité. 11 est évident que la civilisation do notre époque peut mener à l’abaissement moral et intellectuel d’une grande portion de la société; et l’on devrait songer à cette influence, l’étudier, l’observer, y résister, avec la résolution ferme et solennelle de n’épargner aucun sacrifice pour l’empècber.

Peut-être que les craintes que j’exprime sont sans fondement. Je ne vous demande pas de les partager. J’aurai atteint mon but si je vous amène à étudier habituellement et avec ardeur l’influence des événements et des lois sur le caractère et la condition des classes ouvrières. 11 n’est pas de sujet sur lequel vos pensées doivent se porter plus souvent. Beaucoup d’entre vous s’occupent d’autres questions : par exemple, du ré- .sultat probable de la prochaine élection du président, ou des chances de tel ou tel parti. Mais ces questionslà sont insignifiantes, comparées à la grande question de savoir si les classes ouvrières de ce pays sont destinées à l’ignorance et à l’abaissement des classes pauvres de l’Europe, ou si elles obtiendront des moyens de progrès intellectuel et moral? Vous vous abusez, vous êtes traîtres envers vous -mêmes, quand vous permettez aux politiques de vous absorber dans leurs projets égo’istes, et de vous détourner de ce grand problème. Dans vos pensées, donnez-lui la première place. En sortant de cette conférence, emportez-le avec vous ; discutez-le ensemble ; étudiez-le quand vous serez seuls ; que les meilleurs esprits s’en occupent; prenez la résolution de ne rien négliger pour vous assurer à vous-mêmes et à ceux qui vien-

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dront après vous le bien-être intellectuel et moral.

Dans ces lectures, j’ai exprimé le vif intérêt que je porte aux ouvriers ; mais je n’ai pas de partialité pour eux parce que ce sont des ouvriers. Mon âme est attirée vers les classes laborieuses, parce qu’elles constituent la majorité de la race humaine. Mon grand intérêt est pour l’humanité et pour la masse ouvrière, qui en forme la représentation la plus considérable. Pour ceux qui regardent l’humanité avec dédain ou avec une défiance profonde, ce langage peut paraître vide de sens; ils peuvent dire que chez moi l’imagination et le sentiment l’emportent sur le jugement. N’importe ; je rends bien à ces sceptiques la pitié que je leur inspire. La surprise que leur occasionne ma crédulité ne peut surpasser l’étonnement douloureux avec lequel je regarde leur indifférence pour le sort de leurs semblables. Malgré leurs doutes et leurs railleries, la nature humaine m’est toujours chère. Lorsque je l’envisage telle qu’elle s’est manifestée en Jésus-Christ, dans sa perk'etion, je ne puis m’empêcher de la respecter comme le vrai temple de la Divinité. Lorsque je la vois telle qu’elle s’est révélée dans les hommes de bien, dans les grands esprits de tous les temps, je bénis Dieu de ces preuves multipliées, croissantes, des hautes destinées qui attendent l’humanité. Lorsque je la vois écrasée, abattue, étoiilféc par l’ignorance et le vice, par l’oppression, l’injustice et des travaux qui l’épuisent, je pleure sur elle, et je sens que tout homme devrait être disposé à tout souffrir pour en assurer la rédemption. J’espère, et je dois espérer le progrès de l’humanité. Mais, en parlant ainsi, je ne m’aveugle pas sur les dangers immédiats; je ne

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suis pas sûr cpie de sombres nuages et d’horribles orages ne s’amoncellent pas maintenant sur le monde. Lorsque nous reportons nos regards en arrière sur riiistoire mystérieuse de notre race, nous voyons que la Providence a usé de terribles révolutions pour détruire les abus des siècles et conduire le genre humain à son progrès actuel. J’ignore si de pareilles épreuves ne nous sont pas réservées. Notre civilisation offre bien des sujets d’inquiétude et d’appréhension. Eilc est en opposition directe avec les grandes idées du christianisme ; elle est égoïste, mercenaire, sensuelle. Une telle civilisation ne peut, ne doit pas durer toujours. Comment sera-t-ellc remplacée? Je ne sais, j’espère cependant qu’elle n’est pas condamnée, comme la vieille civilisation romaine, à s’écrouler dans le sang. J’ai la confiance que l’œuvre des âges ne doit pas périr par la violence, par la rapine et par l’épée qui détruit tout. J’ai la conviction que l’état social actuel renferme dans son sein quelque chose de mieux que ce qu’il a déjà produit. J’ai la conviction qu’un avenir plus brillant sortira, non de la désolation, mais des améliorations et des changements graduels du présent. Entre les changements dont j’attends le salut du monde moderne, l’un des premiers, c’est l’élévation intellectuelle et morale des classes ouvrières. Probablement les impulsions qui doivent réformer et vivifier la société viendront non point des classes les plus élevées, mais des plus obscures; c’est là, je le vois avec plaisir, que de nouveaux besoins, de nouveaux principes et de nouvelles aspirations commencent à se manifester. Que nos conquêtes passées nous donnent du courage ! Que la foi dans une Providence

piiternelle nous soutienne, et fussions-nous dé(;us dans le présent, ne doutons jamais que les grands intérêts de l’humanité ne soient toujours en sûreté sous l’œd et la protection du Tout-Puissant, sou ami I

FU DIS L’ÉL£VATm^ DES CLASSES ODVRiiBEa.

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