‹ Œuvres sociales de ChanningChapitre 16 sur 19 · DEVOIRS DES PAUVRES · texte numérisé non relu

DEVOIRS DES PAUVRES

TABLE DES MATIÈRES

1 Atai^-piiomh, par M Ed. Labnulay*» . . WS

16 Droits des pau^^reî» au point de vue de la moi alë~pTï1ltilÿüb t7i

17 Leur plus grand maineur est la d<‘i:radatioti morale. . 273

18 pauvres peuvent avoir leur Dart de bonheur . ziv

91 La pauvreté détruit le respect personnel. 17S

La paUTFClè éprise iVaprit..

î5 Influence de la pauvreté sur les afTections domestiques 98i

17 Le pauvre soufjre du spectu-.le de U rkhossc.. . 1S5

19 La pauvreté se réfugie dans les plaisirs dé^'raaamt

SI PéA jim'-llOfAliOfti à jnlt*Od»irt» dans U combtiort a« PlUfrta «g

SS La culture morale et reliuu tisG est indisiUMwabie aux pauvres 19

SA Lf^ principes rnnram el "rebtfieux rêponil i n l à tous nos hesoinü 190

55 Lime, pour s'èletfr. n'a bës<iin que dos7rKiyens~aocpssiMes a lüus agi

56 La vêntê morale et roligteuse est Je trrsoi de rinleingence. Ip

n germes des grandes uiéfs moralw sont dans toute! Jes Smet 1 ^

58 L'éducation la pins haute e>t A !a portée du pauvre tss

59 Supyrioi iié de réducation nioi»l« et reli«tiPuso sur la culture mteilectuclle. î95

43 L’edm ation morale et rrligipuse est Tainie <1«* loutes Jes Têritié». . i 199

45 Elle nous donne une sunéiioiitt» >tir nous-m^nies SQl

46 Chacun doit contribuer K IV*ducati 0 P morale du paurre. SOI

50 pour le Miui au nene aussi bien que au pauvre, ii ne goii y >TOir dU’une

teuie caste, telle rte rpumanitfe.. ‘ S06

M Tous nous devons conlt ibiier à cette œuvre SM

51 KariicuiièremHn Ifi niinisires de la renKion chreliennc £08

54 Ninisiére des pauvres SIO

S6 La pauvreté don eireéiudtée sout tous lefl aspecu sil

58 Puissance du chnsiianismp pour le sotilaK^inViu ries paurres 514

59 La richesse doii rrprêsciuer m bicniaitaiTce divine... sïS

61 DeVOlKS MOIIAOX DBS HV8lCI?ALITtt. — ELOCK 00 DOCîlDR TVCKEftlIàll. —

ObJét âé cé dîteour*- TT S 17

M I/unton est la loi deia «Têatîon Slt

66 Quelle est la cité la plus heureuse? St9

64 Bbparathm irop proroge des diverwi <lme6 4»li société dans les "i^apdet

villes. . . SJO

66 Ce uui constitue une Société heureuse Slî

67 t:c ftu'il Y a de plus granit dans la riié, c'est i homnie itii-inéine 5Ï5

66 Devoirs des Ijons citoyens dans la cité.

âE Il miuorie pUin de pn-venir le > nrpe uue de le puntr. sl5

70 ha société est coupable du mal qir« lie aurait pu empéeher S16

71 L9 pitié envers iês criminels ne doit pas s éJendre jusgira leur impunité. . .

^ W Devoirs des citoyens envers leurs semulaMes. 318

7s Ces detoirs, le propre iniêréc des citoyens esïKe qu'îlt les rempiisseôl. . . . Sf9 74 Ces devoirs sont dans ré'uuaiion ijiieiîeiine.. . sao

76 progrès rapproch*^ I homme de Di«‘u Ml

77 Pe (a vraie prospéi'ilè desRraiules villes. 666

60 Devoirs des mini-lrcs clirériens envers les pauvres. . , , \

66 Joseph Tdckesman; sa jeunesse SÏS

65 11 se dévoue au sci vice des pauvres. . .T, . 7 . , . sAl

66 II a lait de la chanié une oeuvre vivante. » ^ » • •jt-

69 Cette œuvre esl devenue uneassociation de bienfaisance entre <liYeries Églises. 546

61 Profond amour oe Tuc>%erman pour les malheureux 7 , , . sjl

64 En loiit homme il chmliaii iiueinue cDosQ à aimer 550

64 Inniienre salutaire de sa parole.. « S6Ô

6i Sa passion pour les entants des pauvres S51

67 U iiietiail toute l'ardeur de son Ame au se^ice des malhcurem . SSS

66 ga h^aine de l'iviognene, principale source de to roiséro, s54

W L’influence de ses travaux se répand au oenors, . 77 SM

tôt Son profond chagrin de la mort de sa femme , 656

105 Remarques sur wn caractère 656

W Sa piéle éclairée. S61

106 Sa confiante en Dieu

107 Son earacière heureux s6S

106 Set derniers jours 564

110 Beauté de la tie et oe ton

64811. — tU9, StIION R4Ç0II XT OOMP.j RCS D'eRrURTI, 1.

AVANT-PROPOS

Le paupérisme est le grand problème de la démocratie ; mais il faut s’entendre sur ce mot ; Paupérisme n’est pas synonyme d’indigence. Dans tous les temps, dans tous les pays, il y a eu des vieillards, des malades, des infirmes, des veuves chargées d’enfants, des orphelins iiicapalAes de travailler et retombant à la charge de la charité privée ou publique. Secourir ces misères inévitables, c’est le premier devoir de toute société qui reconnaît les préceptes de l’Évangile ou qui écoute la voix de l’humanité. Le paupérisme est autre chose ; c’est la condition de ces nombreux ouvriers qui n’ont d’autre ressource que leurs bras et qui vivent au jour le jour. Quand le travail abonde, leur situation n’est pas mauvaise, quelquefois même ils ont une certaine aisance ; mais, si les affaires s’arrêtent, ils sont ruinés. Le chômage les met sur le pavé, sans argent et sans pain. Dans la vie de l’ouvrier, et surtout de l’ouvrier des fabriques, il y a donc quelque chose d'aléatoire ; il n’est jamais, sûr du lendemain. Pour lui, la chance de s’élever est petite, la chance d’être misérable n’est que trop grande ;

AVANT-PROPOS

fout-il s’étonner si, devant un avenir aussi douteux, le commun des ouvriers cherclie à s'étourdir? fout-il s’étonnet si les esprits les plus ardents demandent une réforme sociale qui leur garantisse la sécurité ?

Le paupérisme n’est pas le fruit de la révolution, ni de la philosophie, comme on le répète à de bonnes gens qui ont l’innocence de le croire ; il n’est pas vTai que sous l’ancien régime la condition de l’ouvrier fût meilleure, ou du moins plus assurée qu’à présent. Tout au contraire, rien n’était plus misérable et plus incertain que la vie de ces malheureux dont personne ne se souciait. Mais ils vivaient isolés, dispersés, et pouvaient souffrir ou mourir sans que l’administration ou la société y prît garde. Aujourd’hui, les ouvriers forment un corps considérable. C’est une armée en vue et avec laquelle il fout compter. Une crise dans l’industrie, c’est la misère qui s’abat d’un seul coup sur des milliers d’hommes, de femmes et d’enfaiits ; et ces hommes sont des citoyens, des membres du souverain. Dès qu’ils souffrent, la presse répand au loin leurs plaintes, l’opinion s’éveille, le gouvernement s’inquiète. Loin de prouver que notre temps vaut moins que le passé, tout ce bruit, toute cette agitation attestent au contraire que la société moderne a pour ses enfants déshérités une sollicitude qui manquait à nos devanciers. .le n’accuse point nos pères; l’ignorance dans laquelle on les tenait est leur justification. Mais au dernier siècle, qui donc s’occupait de la condition des ouvriers? Chez nous, le travail et le chômage jouojit dans l’État un plus grand rôle que les querelles des partis ; la question sociale prime la question politique.

Mais si le paupérisme est une question de si grande importance, s’il ii’est pas do gouvernement ni de parti qui n’eu désire la solution, il faut avouer que cette solution, ou ne l’a pas trouvée. La maladie est connue, mais non pas le remède ; c’est ce qui explique le succès passager de tous les cmpiri(iues qui viciment offrir leur panacée. Quand on

souffre depuis longtemps, on croit volontiers aux charlatans qui promettent de vous guérir ; mais quand on est ignorant, on y croit bien davantage. Or, le peuple soulfre, et il est aussi ignorant en affaires qu’en polilûjue. On lui répète que le gouvernement , que la société , que la propriété, que le capital sont la cause de tous ses maux ; il trouve juste qu’on lui propose de changer le gouvernement, la société, la propriété, le capital. On lui dit qu’il est victime d’une mauvaise organisation sociale ; il regarde comme ses amis ceux qui lui promettent de réformer ce système et de le remplacer par un meilleur ; il considère comme ses ennemis ceux qui demandent le maintien de ce qui existe. Ce sont des gens qui exploitent sa misère et s’enrichissent àses dépens. Pour détromper le peuple, pour lui faire toucher du doigt les sophismes ou les erreurs de ceux qui l’abusent, il faudrait vivre avec lui, l’instruire , lui montrer que la cause de sa souffrance n’est pas ce qu’on lui dit ; il faudrait surtout chercher avec lui le remède d’un mal qu’on ne peut contester. Mais qui vit avec le peuple? qui lui parle? cjui se fait le conseil et l’ami de l’ouvrier ? On écrit de bous livres d’économie politique ; on réfute do façon invincible des systèmes dangereux ou ridicules, mais si le peuple ne lit pas, à quoi bon tous ces volumes, petits ou gros ? Ce sont des lettres qui n'arrivent pas à leur adresse. Cependant la plaie s’irrite et s’envenime ; le peuple s’abandonne à ceux qui flattent sa passion ; car ceux-là du moins ont l’air de s’intéressera lui.

Il y a quarante ans, à une époque où la question du paupérisme était à peine née en France, Cluuming s’en inquiétait aux Etats-Unis. Et cependant, en Amérique, le paupérisme est bien moins à craindre, car le travail est abondant, les bras sont rares, la main-d’œuvre est chère, et enfui, quand le chômage arrive, il y a de la terre à cultiver pour tout le monde. Mais ce qui touchait Chantiing, ce qui le rendaiit soucieux, c’était la séparation, de jour eu jour plus

AVANT-PROPOS

grande, qui s’élablissait entre les riches et les pauvres. 11 est bon sans doute cpie la Constitution proclame l’égalité ; mais cette égalité devant la loi, qui n’est autre chose qu’une égale liberté pour tous les citoyens, ne peut empêcher que par le cours naturel des choses, les uns ne s’enrichissent, tandis que les autres restent dans la pauvreté. L’intelligence, le travail, l’économie, les circonstances, mille raisons diverses font que la richesse, ou, sous un autre nom, le capital, tend sans cesse à s’accroître dans toute société que ne trouble ni la révolution, ni la guerre. En soi la richesse est chose excellente, car elle représente tons les raoyene matériels dont l’homme dispose pour satisfaire ses besoins ; mais elle a cet inconvénient inévitable qu’elle grossit les différences qui déjà séparent les individus. Quand elle n’est pas trop inégalement répartie, elle fait de la sociéié une hiérarchie régulière (je ne parle qu’au |)oint de vue économique) ; on passe de la pauvreté à la ricliesse par de nombreux degrés intermédiaires qui sont occupés par de petites ou de médiocres fortunes. Telle est par exemple la situation actuelle de la France en ce qui touche la détention du sol, et cette situation est bonne; de la plus petite à la plus grande propriété, il y a une échelle infinie de domaines de toutes grandeurs. En fait, la propriété est accessible à tous. Aussi faut-il une foi plus que robuste pour s’imaginer qu’en France on remanierait aisément la propriété du sol et ses conditions. Mais, dans l’industrie, les capitaux s’accumulent de façon plus inégale; l’extrême pauvreté s’y heurte à l’extrême richesse, et .si l’on n’y prend garde, la société, dans les centres industriels, se coupe en deux : d’un côté les pauvres, de l’autre les riches. 11 y a là deux peuples en présence, et deux peuples qui, ne se connaissant pas, sont tout près d’être ennemis.

Voilà ce qui effrayait Channing ; il sentait que le progrès de l’industrîfe, dont nous sommes si fiers, n’était pas cependant sans danger pour l’ouvrier. 11 voyait que la spécula-

lion, l’agiotage, le monopole, les crises commerciales et financières, ont une action directe sur l’intérêt deTargenf, le prix des choses, le taux des salaires, et que toutes ces causes réunies exercent une influance souvent désastreuse sur ceux qui n’ont pour tout capital que leur force et leur esprit. Comment arrêter l’accroissement incessant du paupérisme? C’était là une de ses grandes préoccupations.

Il faut évidemment assurer à l’ouvrier une certaine indépendance ; il faut qu’il ne soit pas, comme un esclave, à la merci de celui qui lui jette un morceau de pain. .Mais comment assurer cette indépendance? Par des moyens extérieurs, par la tutelle de l’Etat, par le droit au travail, c’est-à-dire par des ateliers nationaux ? Clianning n’y songeait pas. Tous ces systèmes protecteurs ne font qu’aggraver le mal qu’ils prétendent guérir. L’ouvrier n’est plus dans la main du fabricant, mais il est dans la main de l’État, c’est à dire du plus incapable, du plus exigeant, du plus dur de tous les maîtres. Non, il n’y a pour l’ouvrier d’autre indépendance que celle qu’il peut conquérir luimême, par un libre effort. Tout ce qui l’éclaire, tout ce qui l’instruit, tout ce qui le moralise, tout cequi lui donne le goût du travail et de l’économie, contribue à son affranchissement. C’est l’individu seul qui peut payer la rançon de sa liberté ! Le problème social n’est pas un problème administratif; c’est ün problème moral.

Est-ce à dire que la société n’a rien à faire ? Ce n’était pas l’opinion de Channing. 11 croyait au contraire qu’on ne ferait point de réforme durable si l’on ne commençait par établir des relatio'ns nouvelles entre les classes laborieuses et les classes privilégiées de la fortune. 11 voulait qu’avant tout on abattit d’un commun elfort le mur qui sépare lej riches et les pauvres; qu’on ne laissât pas les premiers s’engourdir et se corrompre dans leur opulence, tandis que 1er seconds s’étourdissent et se perdent dans leur misère, leiii ignorance et leur dégradation. Il voulait que les heureux du

AVANT-PROPOS

monde se mêlassent à leurs frères moins forlunés, bien convaincu (]ue tous y gagneraient, et le# riches peut-être plus encore que les pauvres.

Cette fusion de toutes les classes, cette fi aternitéde tous les hommes, Channing la demandait en se réclamant de l’Évangile. Le plus beau nom pour lui était celui de Hiilanthrope'chrélien. Nous sommes aujourd’liui si loin de ces idées que, à première vue, elles étonneront plus d’un lecteur. Par des raisons qu’il serait trop long d’expliquer, on s’éloigne du chi islianisme,dans notre pays de France, on le considère comme inconciliable avec la liberté. C’est là, je ne crains pas de le dire, la plus fausse de toutes les idées. La liberté moderne est sortie de l’Évangile, la souveraineté de l’individu n’exisie que chez les peuples chtétiens. Toutes les autres religions du monde, paganisme, brahmanisme, boudhisme, mahométisme, n’ont enfanté que la souveraineté de l’État et le despotisme d’un maître. Nous sommes trop disposés à rendre l’Évangile responsable des prétentions qu’a affectées, en un autre tem|)S, une Église étroitement unie à l’État, qu’elle dominait. Aux États-Unis, on ne peut avoir des préjugés semblables. L’Église et l’État sont séparés, :ct l’Église à laquelle appartient Channing, l’Église unitaire, a rompu avec tous les symboles et réduit la religion à l’amour de Dieu et des hommes. Or, il suffit de lire l’Évangile pour y voir à chaque page un amour des pauvres et des petits, une tendresse pour ceux qui souft’rent, qu’on ne trouve dans aucune philosophie et dans aucun système. On oublie trop que Jésus-Christ a été un charpentier, qu’il a vécu du travail de ses mains, qu’il a maudit l’égoïsme du riche et béni la misère et la souffrance. Où donc trouver un enseignement plus pur? La morale de l’Évangile est à la fois la morale de l’humanité et la morale de la liberté.

C’est là que Channing avait puisé ses nobles inquiétudes pour l’avenir de la civilisation. C’était à l’Évangile qu’il demandait de résoudre le problème qui nous tourmente; et

9 LES DROITS ET LES DEVOll'o l'ES PAEVHES. 205

cette solution, il était convaincu que l’Évangile seul pouvait la donner.

« 11 me semble, écrivait-il vers 1851, que les signes dis temps nous indiquent Vapproche d’un grand changement dans la société'. L’idée, le principe essentiel de cette réforme, sera que l’objet principal de la société, c’est l’élévation de tous ses membres, considérés comme êtres intelligents et moraux; il faudia que chacun contribue à l’œuvre dans la mesure de son pouvoir. Le système actuel, système antisocial, doit céder le pas à l’idée chrétienne, et je dé<ire que nous ayons une large part dans la meilleure de toutes les révolutions.

« Je crois aussi que le temps est venu où l’on cstimeta les Églises j^ar le bien quelles feront. Les symboles seront de moins en moins la marque du chrétien. Celui-là sera reconnu pour approcher le plus près de la vérité, qui aura travaillé pour ses frères avec le plus de courage et de succès L »

11 écrivait en 1853 :

« La distinction que la richesse établit dans la société est peut-être la preuve la plus forte qu’on puisse alléguer du peu d’influence qu’exerce l’Évangile. En regardant les nations chrétiennes, qui donc soupçonnerait que leur divin Maître a béni le pauvre et a déclaré que l’opulence est un des plus grands obstacles de la vertu et du salut? qui soupçonnerait que le Christ lui-même a vécu dans la pauvreté, et qu’il a choid parmi les pauvres les principaux et les plus illustres ministres de son royaume? Peut-on nier que l’amour de la richesse est le plus grand ennemi de l’esprit chrétien, esprit d’humanité et de fraternité? Je ne désire pas seulement qu’on établisse un ministère des pauvres, je désire que ce soit l’esprit chrétien qui anime ce ministère, afin que nous apprenions à considérer les pauvres et à les aider, non point comme des inférieurs, mais comme des frères. 11

‘ ilemoir of Chmming, p. 340.

WANT-PROl’OS.

iO

Huit que ce miiiistcre leur donne la véritable élévation ; qn’il écarte de leur cœur l'idée que leur sort est une dégradation; qu’il leur enseigne la grandeur et le prix de leur ànie devant Dieu; qu’il leur apprenne à user de la souffrance même comme d’un moyen pour s’élever à la vertu, à l’énergie morale, au bonheur. 11 n’y a d’autre dégradation que celle où les hommes tombent par leurs vices ; et, à ce point de vue, la fortune ne vaut pas mieux que la pauvreté ; il y a autant de gens qui deviennent riches qu’il y a de gens qui deviennent pauvres, par le crime. La supériorité de l’àme immortelle sur toutes les distinctions extérieures, est le fondement même de la vie chrétiemie ; la piété, la philanthropie, ne peuvent avancer que par une conviction profonde et éclairée de cette vérité. Heureuse la communion chrétienne qui sera caractérisée par cette conviction !

« On nous reproche souvent, à nous autres unitaires, que notre façondecomprendre le christianisme convient aux gens qui ont reçu de l’éducation, aux riches, aux hommes du monde, mais non pas aux pauvres. Cette accusation, si elle était fondée, serait la plus forte de toutes. Nous savons qu’elle est fausse. Mais jiourquoi nous l’a-t-on intentée? C’est, je le crains, que nous y avons donné prise en n’ayant pas assez reconnu et manifesté l’esprit céleste du christianisme. 11 nous a manqué cet amour universel, ce respect sincère pour la nature humaine, cette sympathie particulière pour ceux qui sont pauvres et exposés, ce travail patient et sérieux pour élever les âmes, ([ui est la marque même du christianisme. Faute de ces vertus, nous n’avons pas su intéresser la masse de riiumanité. D’autres Églises ont trouvé dans la terreur, dans le mystère, le moyen de s’emparer de la foule. Ces moyens nous les avons rejetés. Mais la véritable méthode pour atteindre l’homme, quelle que soit sa condition, comment eu avons-nous usé? nous sommesnous intéressés aux pauvres comme à des frères? avons-nous reconnu coidialemeut (ju’ils sont comme nous, hls immor-

dl LES DROITS ET LES DEVOIRS DES PAUVRES. 267

tels de notre Père qui est aux cieux? leur avons-nous fait sentir que celte parenté nous était plus chère et nous paraissait plus noble que tous les liens (jui nous unissent aux grands et aux heureux du monde? leur avons-nous exjnimé notre foi dans la perfectibilité de toute âme humaine? leur avons nous parlé le langage du cœur? Non, les préjugés de la société dans laquelle nous vivons, joints à notre ambition et à notre égoïsme, nous ont séparés de nos frères. Est-il donc étrange que nos idées ne répondent pas à leurs besoins et ne puissent les intéresser^? »

Le ministère des pauvres dont parle Channing avait été fondé par son ami le docteur Tuckerman. 11 avait pour objet de visiter les pauvres à domicile, de les instruire, de les consoler et de les aider. On lira plus loin les pages que Channing a consacrées à l’excellent pasteur; rarement l’amitié chrétienne a parlé un langage plus touchant et plus vrai. Mais Channing n'était pas de ces hommes qui se contentent d’applaudir au bien sans s’y mêler. Dès le premier jour il voulut s’associer à Tuckerman, comme plus tard il voulut s’associer à Horace Mann. Partout où il était question d’éclairer et d’élever le peuple, il était au premier rang. Ce poitrinaire, qui n’avait que le souffle, trouvait des forces pour encourager, soutenir, aider tous ceux qui se dévouaient à la cause de l’humanité.

11 enrôla toutes les Eglises protestantes de Boston, sans distinction de symbole, en les appelant à soutenir le ministère des pauvres. Le discours (|u’il prononça à cette occasion, sous le titre de the Ministry al large, est celui que nous avons intitulé des Droits et des devoirs des pauvres. Nous nous sommes permis ce changement, parce que le titre anglais n’aurait rien dit aux lecteurs français et que, d’ailleurs, dans ce discours, Channing s’occupe plutôt des pauvres que du ministère qui leur est consacré. On lira, je

* Menwir of Channing, p. 341.

AVANT-PUOPOS.

crois, ce morceau avec intérêt et profit. 11 n’est qu’un passage sur lequel je crois devoir faire une réserve. Dans son désir de prouver aux pauvres qu’ils ne sont pas plus malheureux que les riches, Channing va trop loin (|uand il dit qu’il y a plus de gens qui meurent d'indigestion que de faim, et que la toilette de la femme riche est plus meurtrière que les haillons qui ne défendent pas du froid la femme pauvre. Quand les faits seraient vrais, ce dont je doute, ils auraient le tort de ne rien prouver. Le pauvre répondrait aisément que si le riche se tue, c’est sa faute, tandis que si l’indigent meurt, c’est la faute de la misère, sinon même la faute de la société. 11 n’y a aucune comparaison à établir entre des faits qui n’ont pas la même cause, quoiqu’ils puissent amener le même résultat. Mais à côté de celte tache légère, que de belles choses on trouvera dans ce discours, quel sentiment de la dignité humaine ! quel mépris de l’apparence et de l’éclat qui séduit la faiblesse ou la vanité! quelle estime du travailleur! quel amourdes hommes ! Plus on lit Channing, pins on se sent pénétré par cette âme de feu. Il est impossible de vivre avec lui sans devenir meilleur.

Les gens qui ont dans leur poche un mécanisme pour faire le bonheur du genre humain, les grands géiiies qui s’imaginent qu’avec trois lignes d’écriture sur papier blanc ils régénéreront la société, auront sans doute une estime médiocre pour cet honnête pasteur qui, pour réformer le monde, no connaît d’autre moyen que d’instruire , de moraliser, d’aider et d’aimer chaque individu. Mais, depuis que la civilisation existe, je ne connais pas encore de système social ou d’utopie qui ait réussi, ni de législateur qui, du jour au lendemain, ait changé un peuple. Tout ce qu’on nous dit de Minos, de Lycurgue, etc., sont autant de fables; l’exemple de la révolution française est là pour le prouver..Tout au contraire, la incthode que recommande Channing a toujours eu plein succès tpiand il s’est trouvé des hommes pour l’employer. Le christianisme s’est propagé d’individu à individu.

en commençant par les pauvres et les esclaves; c’est du fond de la société païenne qu’il s’est élevé et qu’il a fini par tout couvrir. 11 en est de même des idées de liberté et d’égalité. Défendues par quelques apôtres méconnus ou persécutés, elles ont fait lentement leur chemin ; mais aujourd’hui elles dominent les gouvernements et les rois. Pourquoi n’en serait-il pas de même de l’idée de fraternité? pourquoi le ' peuple ne finirait-il pas par comprendre que l’éducation est son salut et que lui seul peut s’affrancliir en s’élevant? Clianning a été le propagateur de cette doctrine, elle triomphera si chacun de nous s’y associe dans la mesure de scs forces. Nous ne trancherons pas le nœud gordien; cela est bon pour les Alexandre, qui croient résoudre les questions quand ils détruisent ou qu’ils tuent ; pour nous, plus modestes, nous essayerons de défaire ce nœud terrible qui menace d’étouffer la dénwcratie. Laissons des ignorants ou des ambitieux semer la haine et l’envie et promettre à la foule ce qu’ils ne peuvent pas lui donner; mais ne nous lassons pas d'aimer le peuple et de nous mêler à lui. Saisissons toute occasion de lui dire la vérité ; quand nous pouvons lui parler, parlons; quand nous ne pouvons pas lui parler, écrivons ; semons le bon grain dans les champs, sur les chemins, dans les places publiques : il finira par lever. Au grand jour toutes les ombres disparaissent. A la lueur de la vérité, tous les sophismes s’envolent. A mesure qu’il s’instruira, le peuple reconnaîtra ses vrais amis, ceux qui ne l’ont pas flatté, ceux qui ne l’ont pas trompé, et au premier rang de ces amis, j’espère que l’ouvrier français, imitant l’ouvrier américain, comme l’ouvrier anglais, placera le bon et vertueux Clianning.

Clatigiiy-Versailles, octobre 1869.

ÉD. LABOUL.AYE.

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