‹ Œuvres sociales de ChanningChapitre 17 sur 19 · DEVOIRS DES PAUVRES · texte numérisé non relu

DEVOIRS DES PAUVRES

Nous nous réunissons pour le premier anniversaire de la Confrérie charitable des Eglises, institution établie afin de créer un ministère pour les pauvres et de communiquer ainsi les bienfaits moraux et spirituels à la portion la plus malheureuse de la société. Nous devons rendre grâces à Dieu de ce que nous vivons dans une société où un tel dessein trouve un appui sincère. Ce gage du progrès qu’a fait l’humanité doit nous réjouir. L’homme n’est jamais resté insensible aux souffrances et aux besoins extérieurs de l’homme, mais cette institution prouve qu’il comprend aussi ce qu'exigent des besoins plus profonds, des nécessités plus grandes. Cette institution est une des formes qu’a prises l’esprit du christianisme, es-

' Discours prononcé à Boston, le 9 avril 1855, devant la Confrérie charitable des E|);liscs [the Benevolcnt Fraternity of Chwrhen), sur ce texte de Luc, iv, 18 : s L’esprit du Seigneur est sur moi, car il m’a sacré pour prêcher l’Évangile aux pauvres. >

prit de respect et d’amour pour l’àmc humaine, de sympathie pour sa chute, d’ardent désir pour sa rédemption.

Droiti des pauvres au point de vue de la morale publique.

Dans cette circonstance, il n’est qu’un sujet dont je puisse vous entretenir, celui des droits du pauvre considéré comme être moral et intelligent, et ce sujet, je l’aborde avec le sentiment de mon insuffisance. Je comprends les prétentions du monde, les exigences des choses extérieures; je puis considérer sans émotion la richesse, la pompe, le rang ; je puis regarder en face les dignités sociales sous leurs formes les plus imposantes; mais ce n’est qu’avec une crainte pleine de respect que j’approche de Tâme immortelle, même quand je la contemple dans le dernier et le plus misérable des hommes. Là j’aperçois un mystère où se perdent mes facultés. Je vois une existence, près de laquelle la durée du monde et des deux n’est que d’un moment. Je dis que je la vois; je ne suis point le jouet de mon imagination; j’ai le sentiment de la vérité, ou plutôt j’ai le sentiment que je suis audessous de la vérité. Je sens donc combien je suis incapable de traiter ce sujet comme il faut. Mais nous devons agir suivant nos forces. Quelque faible qu’il soit, le témoignage qu’on rend sincèrement à de grands principes n’est jamais perdu. Une puissance supérieure à l’homme se plaît souvent à user du plus faible mortel quand il est sanctifié par l’amour simple et humble de la vérité. Puisse cetle puissance nous couvrir de ses ailes, opérer en nous, et ouvrir les âmes à la vérité!

Ix'ur i>liis grand malhtiur est la dégradation morale.

Exciter un intérêt moral, spirituel, pour les pauvres, tel est mon but. Je ne veux pas diminuer votre sym* ■ pathie pour leur condition extérieure, je voudrais au contraire l’augmenter. Mais leurs souffrances pliysiques ne sont pas leur plus grand mal. Le grand malheur des pauvres, ce n’est pas leur pauvreté, à prendi e ce mot dans le sens ordinaire : c’est la dégradation qu’amènent leurs besoins et la bassesse de leur condition. Donnez-leur l’esprit chrétien, leur sort ne sera plus insupportable. Écartez la misère qu’ils appellent sur leur tête en faisant le mal, ôtez de leurs souffrances inévitables ce que le vice y ajoute de douleurs, leur fardeau deviendra léger comparé au poids qui les accable maintenant.

La condition des pauvres est dure, je le sais. Je ne la considère pas avec l’insensibilité d’un stoïcien; je ne nie pas que la douleur soit un mal et que la privation soit la perte d’un bien; mais quand je compare les différentes classes de la société, je ne trouve point que la différence entre les riches et les pauvres, en ce qui touche la souffrance physique, soit aussi grande qu’on l’imagine. Quelques-uns de nos indigents meurent faute d’une nourriture suffisante, cela est malheureusement vrai; mais il y a bien plus de gens qui meurent de trop manger, il y en a bien plus qui meurent d’excès que de besoin. Il en est de même du vêtement; le pauvre sous ses haillons frissonne de froid, mais le riche, sous ses habits d’une mode absurde et nuisible, souffre peut-être davantage. La riche toilette de nos filles les conduit plus

ΟVnES SOCIALES DE CHANNING.

souvent au tombeau que la nudité n’y mène les mendiants. Le travail est souvent excessif pour les pauvres; mais ils souffrent moins de leur fatigue que ne souffrent de leur oisiveté ces riches qui n’ont rien à faire, rien pour remplir leur vie, rien pour satisfaire au besoin d’action, qui chez l’homme est infini. Par suite de notre système d’éducation, combien de nos filles sont victimes de l’ennui, malheur inconnu aux pauvres, et plus insupportable que l’accablement qui suit un labeur excessif. Le jeune oisif qui passe la journée à donner sa personne en spectacle dans la rue ne doit pas exciter l’envie de l’ouvrier surchargé de travail, et ce n’est que chez les riches qu’on trouve ces promeneurs inutiles.

Les pauvres peuvent avoir leur part de bonheur.

Je le répète, le pauvre mérite toute sympathie; mais gardons-nous, en exagérant ses peines, de perdre de vue les causes principales, les causes intimes de sa misère. La condition de la plupart de nos indigents serait acceptée comme un bien-être partout ailleurs. Assurez au paysan d’Europe du pain de froment en abondance pendant toute l’année, il bénira son heureux sort. Chez nous, plus d’une famille pauvre, si elle était condamnée à ne vivre que de pain, murmerait contre ce dur régime; aussi la table de nos indigents est-elle chaque jour couverte de plats et d’assaisonnements que le travailleur de l’ancien continent n’a jamais vus dans sa chaumièro. L’habitant du Groenland et le Lapon qui demeurent dans des huttes, et pour qui la nourriture de nos pauvres serait l’abondance, se trouvent plus que satisfaits de leur

sort : ils ne changeraient pas leurs solitudes pour nos terres les plus fertiles et nos plus glorieuses cités. Ce n’est donc pas la souffrance physique du pauvre qui fait sa principale misèi-e, ce sont ses rapports avec le reste de la société, le manque de ressources intellectuelles, l’inÛuence dégradante de sa position.

Qu’on ne dise pas que la condition du pauvre est nécessairement misérable. Donnez-lui l’esprit chrétien , il trouvera dans son état les principaux éléments du bonheur. Par exemple, les affections domestiques existent et se développent chez le pauvretaussi bien que chez le riche ; et pour tous les hommes elles sont la principale source de bonheur ici-bas. Et il est à reiharquer que, dans la famille, si les pauvres ont des désavantages, ils ont aussi des avantages. Leur condition étroite les oblige à s’entr’aider plus que ne font les riches ; cette nécessité, on le sait, donne à l’amour des pères et des enfants, des frères et des sœurs, une force, une tendresse, qu’on ne rencontre pas toujours parmi les gens heureux, chez qui la richesse détruit la dépendance réciproque, et le besoin de secours mutuel. Qu’on ne dise pas que le pauvre ne peut avoir de bonheur domestique, faute de moyens pour instruire ses enfants. Dans l’éducation, un jugement sain et le goût de l’honnéteté ont plus de prix que toute la richesse et que tous les talents. Faute de ces qualités, les enfants d’hommes de génie, d’hommes opulents, sont souvent les plus mal élevés de la société; et si, par nos efforts, nous pouvons donner au pauvre le sens moral, nous lui ouvrirons la source du seul bonheur domestique qui soit sans mélange.

Les pauvres pourraient jouir des avantages les plus

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importants que donne la richesse, s’ils avaient une éducation morale et religieuse en rapport avec leur condition. Quelque chétive que soit une demeure, les livres y pénètrent, et surtout le livre qui contient plus d’aliment que tous les autres ensemble pour l’intelligence, pour l’imagination et pour le cœur : la Bible. Je suis convaincu que, parmi les pauvres, il en est qui trouvent dans ce seul livre plus de consolation, plus de vérité viviüante, plus d’images belles et élevées, plus d’éducation pour l’âme entière, que des milliers de savants n’en trouvent dans leurs études générales et bien plus que des millions de riches n’en rencontrent dans cette littérature superficielle et éphémère à laquelle ils consacrent toutes leurs heures de lecture.

Les pauvres ne sont pas même exclus des plaisirs que donne un goût délicat; une éducation morale bien dirigée peut les leur procurer. 11 est vrai que leurs demeures ne sont pas tapissées des ouvrages de l’art; mais la beauté vivante de la nature s’étale aux yeux de tous ses enfants; et l’histoire des hommes de génie qui se sont formés eux-mémes nous montre que l’habitant d’une misérable cabane en portant ses regards sur un ciel serein, un nuage éclairé, un soleil couchant, a quelquefois reçu dans son esprit ravi des impressions de majesté et de beauté divines que le langage brûlant de la poésie n’exprime que faiblement. 11 est vrai que les riches peuvent visiter des contrées lointaines et repaître leurs yeux des plus rares merveilles de la création ; mais la terre et le ciel révèlent partout dans la variété de leur aspect une grandeur aussi imposante que le Niagara ou les Andes;

et le pauvre dans ses promenades ordinaires n’a besoin que d’un œil plus intelligent pour discerner une beauté qu’on n’a pas encore fait passer dans les chefsd’œuvre de la peinture et de la sculpture.

Ainsi donc, pour les pauvres comme pour les autres hommes, il y a des sources de bonheur; et, chose remarquable, leur bonheur a une dignité particulière. Il est plus honorable d’être content dans la médiocrité que dans l’affluence, plus beau d’être gai dans la gêne que dans la fortune. Un homme pauvre, vivant de pain et d’eau, parce qu’il ne veut pas demander plus que n’exigent les premiers besoins, et menant une vie calme et douce, grâce à ses sentiments affectueux, à la joie qu’il trouve dans l’accomplissement de son devoir, à sa confiance en Dieu, est un des véritables héros de la terre ; il entend mieux le bonheur que nous, qui ne nous trouvons à l’aise que « vêtus de pourpre, et assis devant une table somptueuse, » ou entourés et parés de tous les produits de la nature et de l’art. Sa pauvreté extérieure est le signe de sa richesse intérieure, tandis que l’esclavage du luxe et de la mollesse où nous vivons trahit la misère de notre esprit et de notre cœur.

J’ai présenté le beau côté de la condition du pauvre. J’ai montré les avantages qui sont à sa portée; mais je ne dis pas pour cela qu’il soit heureux. Ces avantages, il les perd trop souvent faute d’éducation. Les pauvres sont généralement misérables tout en ayant le moyen d’être heureux. Ne craignez pas que je représente leur état sous de fausses couleurs ; il est assez triste pour exciter une profonde sympathie ; mais le malheur des pauvres ne vient pas tant de causes

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physiques insurmontables que d’une misère morale. L’iulluence morale de leur condition, du mng qu’ils occupent dans la société, de leurs rapports avec les autres classes, ces inllucnccs sont plus terribles que la faim ou le froid, et c’est sur elles que je désire appeler votre intérêt.

La pauvreté détruit le icspcct personnel.

Quelle est donc cette influence morale de la pauvreté qui demande toute notre attention? Je remarque, en premier lieu, comme l’un de scs effets les plus funestes, qu’elle diminue et souvent détruit le respect personnel. Je sais, et c’est pour moi une grande consolation , que nos institutions contre-balancent cet effet de la pauvreté ; mais il n’en existe pas moins, et trop souvent c’est une cause de dégradation. Tous nous avons de la peine à bien compi’endrc notre nature, mais combien cela est-il plus diflicile pour les pauvres! Comme on ne leur a pas appris quelle est l’imporlance et la dignité de leurs facultés morales et intellectuelles, ils s’estiment naturellement selon le rang qu’ils tiennent dans la société. Vivant au milieu des adorateurs de la richesse, ils se regardent comme dégradés parce qu’ils n’ont rien. Dans les regards, dans le ton, dans les manières du monde, ils lisent la preuve qu’on les considère comme une race inférieure, et ils manquent de force morale pour repousser ce cruel mensonge qui les décourage. Le nom de respectable, ils ne l’entendent donner qu’aux autres classes de la société ; pour eux, ce sont des gens de basse condition. Or, rien n’écrase l’esprit comme d’étre habituellement exposé au dédain ou au mé-

pris. Il est difficile qu’un homme se connaisse et s’apprécie, au milieu des humiliations. Il n’y a pas de plus grand homme que celui qui a foi en lui-même quand autour de lui tout le renie et l’abandonne. Étonnons-nous maintenant que les pauvres, ainsi délai.ssés, acceptent leur sort et que dans leurs haillons ils voient le signe d’une dégradation intérieure aussi bien qu’extérieure?

Une autre cause qui détruit chez eux le respect personnel, c’est la dépendance où les met le besoin. Il est difficile de demander l’aumône sans que l’esprit se courbe. La dépendance engendre la servilité, celui qui s’est abaissé devant autrui ne peut être juste envers soi-même. Le manque de respect personnel dispose à toute espèce de mal. Dégradés à leurs propres yeux comme à ceux d’autrui, les pauvres ne connaissent plus le frein salutaire de l’opinion, et n’ayant point de rang à perdre, point d’honneur à compromettre, ils s’abandonnent avec insouciance aux vices les plus grossiers.

La pauvreté épuise l’esprit.

La condition du pauvre est encore défavorable à l’action et au développement de l’intelligence; c’est un cruel malheur pour un être raisonnable. Il est vrai que, chez la plupart des hommes, les occupations matérielles rétrécissent l’intelligence : on perd le sentiment de ce qu’elle vaut par le misérable emploi qu’on est forcé d’en faire. Cependant la diversité et l’étendue des plans qu’on suit pour s’enrichir ou pour vivre donnent à l’esprit un certain degré d’activité. Les besoins du corps font songer à l’avenir, engagent dans

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(les entreprises qui exigent de l’invention, de la sagacité et du talent. Le malheur des pauvres, c’est qu’ils sont absorbés par des besoins immédiats; il leur faut la provision du jour, le prochain repas, le soulagement du fardeau qui les gène. Aussi leurs facultés «vivent et se meuvent dans l’heure présente, » ou plutôt s’y flétrissent et s’y perdent. L’espérance et l’imagination, ces ailes de l’aine, faites pour la transporter et l’élever, languissent chez le pauvre, car l’avenir n’a point d’encouragement pour lui. Les ténèbres du présent couvrent les années futures. La grande idée qui chez les autres hommes fait naître un monde de réllexions, l’idée d’un sort meilleur, a presque disparu de l’àme du pauvre. Il n’espère plus rien ni pour ses enfants, ni pour lui-même. L’amour paternel même, qui chez le grand nombre est le principal stimulant de l’intelligence, est paralysé chez lui par le désespoir. C’est ainsi que la pauvreté épuise l’esprit.

La pauvreté produit le même effet d’une autre manière sur laquelle j’appelle toute votre attention. Les pauvres n’ont d’autre société que leurs pareils ; ils ne voient que des gens pour qui le champ de la pensée est des plus étroits. Nous savons tous que c’est du contact avec d’autres esprits, et surtout avec des esprits plus actifs et plus élevés, que l’intelligence reçoit sa principale impulsion. Peu d’entre nous pourraient échapper à l’influence énervante d’un commerce perpétuel avec des hommes ignorants, indolents et bornés; et par là vous voyez combien les pauvres souffrent de notre civilisation trop vantée, qui repose tout entière sur l’idée de propriété. Pans

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les sociétés peu avancées en richesse, il n’y a pas comme chez nous des barrières insurmontables qui séparent les différentes conditions. Les moins instruits ne sont pas tenus à distance de ceux qui, grâce à des dons naturels ou à des causes particulières, ont plus d’idées que les autres. Pounjuoi une pareille division existe-t-elle? Condjien sont cruels, combien sont peu chrétiens, l’orgueil et le préjugé qui font des hommes éclairés une caste, et laissent les ignorants et les malheureux fortifier et propager sans fin l’ignorance et l’erreur !

Influence de la pauvreté sur les aiïcctions domestiques.

Parlons d’un autre mal de la pauvreté, de son influence désastreuse sur les affections domestiques. Faites naître ces affections dans la cabane du pauvre, vous lui aurez donné les éléments du plus grand bonheur dont on puisse jouir ici-bas. Mais dans les demeures de l’indigence bien des choses refroidissent les sentiments les plus délicats. Une famille entassée dans une seule pièce, souvent étroite, qui doit servir à la fois de salon, de cuisine, de chambre à coucher, de chambre d’enfants et de malades, manque nécessairement de propreté, d’ordre et de bien-être, à moins d’une grande énergie morale et d’un profond respect personnel. Ses membres sont sans cesse exposés à se mêler d’une façon gênante. Les convenances sont difficilement observées. La femme, mal tenue tt sale, perd son charme. Les jeunes filles grandissent sans cette réserve et cette délicatesse qui sont la principale défense de la chasteté. La grossièreté de manières et de langage, conséquence trop certaine d’une

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vie en commun, devient habitude d’enfance, elle endurcit l’esprit, que plus tard le vice ne dégoûtera plus. Le manque d’un intérieur propre et rangé est un des plus grands maux de la misère’. Entassés dans l’ordure, les pauvres cessent de se respecter les uns les autres. Les affections dépérissent au milieu du bruit perpétuel, parmi la confusion et la lutte des intérêts.

En ce point la condition du pauvre est pire que celle du sauvage. Ce dernier, il est vrai, a une hutte plus grossièrement construite, mais ses habitudes et ses goûts le font vivre au dehors. Autour de lui s’étend une nature sans bornes, sans maîtres, qu’il parcourt à son gré et où il satisfait sa passion pour la liberté. Endurci dès l’enfance contre les éléments, il vit à la brillante lumière et à l’air pur du ciel. A la ville, il faut que le pauvre choisisse entre sa chambre resserrée et la rue étroite. L’appropriation du moindre coin de terre et les usages de la société ne lui permettent pas de rassembler sa famille ou de se réunir à ceux de sa tribu sous l’ombrage, d'un arbre touffu. 11 a une maison, sans le bien-être d’un intérieur ; il ne peut pas

• Ces intérieurs domestiques si nécessaires à l’éducation de l’enfance, au développement de la vie de famille, à scs douceurs, à la moralité publique, manquent aussi, à Paris, non-seulement aux pauvres, mais encore aux classes presque aisées. C’est aujourd’hui la principale cause des dissipations de la vie privée. Beaucoup d’ouvriers, de petits employés, chefs de famille, en sont réduits à prendre leurs repas dans des lieux publics. Quel enseignement, pour les enfants, qui entendent tout ce qui se dit et qui cherchent à tout comprendre ! Pour ces familles il n’y a pas de foyer domestique. Le logement n’est plus jxmr eux qu’un abri contre la nuit. Cet état de choses est dû principalement aux travaux qui, en transformant Paris avec tant de précipitation et parfois avec tant de légèreté, y ont profondément altéré les conditions ordinaires de la vie. (Ch.)

l’égayer en invitant ses voisins à partager son repas. Il n’y a guère de sujet de conversation entre lui, sa femme et ses enfants, si ce n’est celui de leurs communs besoins. Aussi les plaisirs des sens sont-ils pour lui le seul moyen de satisfaire ce besoin de jouissance qu’on ne détruira jamais chez l’homme. Ces plaisirs, dans d’autres demeures, sont plus ou moins raffinés. La table est servie avec ordre et propreté ; et pendant le repas on observe une bienséance qui prouve que l’homme est plus qu’une créature sensuelle. Au contraire, la table du pauvre, couverte de restes et dont on s’approche rarement avec politesse et convenance, ne sert trop souvent qu’à satisfaire un appétit égoïste et brutal et à rapprocher encore plus de l’animal ceux qui y prennent place. Je ne dis pas que cela soit nécessaire et universel; la pauvreté, sous l’action de saintes influences, peut trouver le ciel dans son misérable intérieur; mais je parle d’un penchant prononcé qu’une forte influence religieuse peut seule surmonter.

IjC pauvre aouffre du spectacle de la richesae.

Je passe à une autre influence qui pèse d’une manière funeste sur les pauvres. Ils vivent en face et au milieu d’innombrables plaisirs, d’innombrables jouissances qui ne sont pas à leur portée. Leurs rapports avec les riches ne sont pas assez intimes pour que leur intelligence y gagne, mais c’en est assez pour exciter des appétits, des désirs, des besoins qu’ils ne peuvent satisfaire. De leurs tristes réduits ils contemplent les palais du luxe. A l’heure de leur repas froid et grossier, ils entendent les équipages qui portent les autres

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à ces tables qui plient sous rabondancc des plats, qui sont chargées devins pétillants, parfumées des fruits de tous les climats. Epuisés de fatigue, ils en rencontrent d’autres qui, pensent-ils, sont exempts et de travail et de soucis. Ils croient que tous les biens de la vie sont échus en partage aux autres. De là le désir brûlant ; de là le sombre mécontentement ; de là l’envie et la haine; de là enfin, le crime, justifié jusqu’à un certain point à leurs yeux par ce qu’ils nomment les inégalités, les injustices de la société. Ce sont là quelques-unes des misères de la civilisation. Le sauvage n’est pas irrité par la vue d’une condition meilleure que la sienne. Entre l’idée qu’il se fait du bonheur et son sort il n’y a pas de disproportion : chez le pauvre la disproportion est infinie. Vous savez tous comme nous jugeons de notre état par comparaison. Les édifices qui, il y a un siècle, étaient pour nos pères des maisons de luxe, nous semblent à peine confortables, parce que des demeures plus belles et plus commodes les entourent.

Nous ne pensons guère à la tristesse que le voisinage du riche apporte à l’indigent. Il est dévoré par des besoins artificiels que le crime seul peut satisfaire. Il est entouré de jouissances qu’il ne peut se procurer que par la ruse ou la violence. Malheureusement l’esprit dominant chez les riches, j’allais dire toute leur conduite, augmente les tentations du pauvre. Il est très-rare que des rangs élevés de la société descende jusqu’à lui une voix distincte, la véritable voix de la sagesse, pour lui dire que les richesses ne sont pas le bonheur et que tous les hommes ont à leur portée une félicité que l’argent ne saurait acheter. L’adoration de

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la richesse, c’est la seule pensée des gens du monde, et c’est le plus puissant moyen d’inoculer au pauvre le mécontentement et le crime. Les riches croient avoir tout fait en donnant l’aumône ; ils songent peu au don fatal de l’exemple qu’ils répandent continuellement. Ils songent peu que leur esprit et leur vie, leurs plaisirs et leur matérialisme, leur idolâtrie de la fortune et leur dédain pour les conditions inférieures enseignent sans cesse au pauvre qu’il n’y a qu’un seul bien sur la terre ; l’argent, et que ce bien, il n’y a point de part. Ils songent peu que, par leur conduite, ils irritent, ils aigrissent et dégradent l’esprit des malheureux, qu’ils les attachent à la terre et détruisent leur communication avec le ciel.

Iæ pauvrett: se réfugie dans les plaisirs dégradants.

Je passe à une autre terrible épreuve pour les pauvres. Tandis que leur condition, comme nous l’avons vu, leur refuse beaucoup de jouissances qui de tous côtés frappent leurs regards et enflamment leurs désirs, elle met aussi à leur portée des plaisirs dégradants. La nature humaine a une soif ardente des plaisirs qui surexcitent et qui rompent la monotonie de la vie. C’est ce besoin qui fait sortir le riche de son agréable intérieur pour aller chercher des scènes nouvelles, des amusements qui le remuent. Combien doit-il tourmenter plus fortement ceux que le poids des inquiétudes et des privations accable! combien le pauvre doit il désirer d’oublier un instant les pénibles réalités de la vie! Et quels sont les moyens que la société lui procure ou lui laisse pour y échapper? quel présent la science et la civilisation lui font-elles?

Une boisson forte, des liqueurs ardentes, un poison liquide, un feu liquide, image du feu de l’enfer! Dans son voisinage chaque pauvre trouve un fleuve du Léthé qui le plonge pour un instant dans Foubli de toutes ses humiliations et de tous ses cba”iins. Ceux d’entre nous dont la soif de plaisir est régulièrement satisfaite par .une suite de distractions innocentes, et qui ne rencontrent autour d’eux que des choses qui les charment et les animent, comprennent peu la force de cette tentation. Le pauvre qui n’a point reçu d’éducation, qui n’a pour ressourev's ni des livres, ni sa famille, ni une table bien servie, ni un logement gai, ni lieux de réunion et de divertissement, le pauvre, écrasé sous le poids du désespoir, des dettes, de la servitude et de travaux qui l’épuisent, est poussé par une impulsion terrible dans les repaires de l’intempérance : et là il se plonge dans une misère plus cruelle que toutes les tortures que l’homme a inventées. 11 éteint la lumière de la raison, foule aux pieds les caractères de 1 humanité, efface autant qu’il est en lui l’image de Dieu et devient une brute. Misère terrible! Et cette misère, ne l’oubliez pas, lui vient de la civilisation au milieu de laquelle il vit. Il est victime du perfectionnement de la science et des arts , car la science et les arts multiplient le poison qui le détruit. Il est la victime des riches; car c’est le capital des riches qui élève les distilleries et les entoure de tentations mortelles. Il est la victime d’un progrès partiel de la société , qui l’environne de plaisirs et de séductions, sans éveiller en son ûme une force morale suffisante pour y résister.

Tels sont les maux de la pauvreté. C’est une condi-

lion qui présente des obstacles nombreux et particuliers au développement de l’intelligence et du sentiment, qui enseigne mal à se respecter et à se dominer soi-mèmè. Les pauvres sont exposés à se faire d’euxmêmes, de la nature et de la vie humaines, des idées qui les découragent. La conscience de leur force morale et intellectuelle est endormie. Leur foi dans la bonté de Dieu, dans la vertu, dans l’immortalité, est obscurcie par ce qu’il y a de sombre dans leur destinée. Ignorants, découragés, fortement tentés, n’ont-ils pas des droits sacrés sur leurs frères pour en obtenir des secours que, jusqu’à présent, ils n’ont jamais reçus?

J’ai montré, je crois, que les plus grands maux de la pauvreté ont une origine morale et un caractère moral ; c’est pour ces maux que je veux exciter votre intérêt. Nous avons de la pitié pour les souffrances physiques ; (juand donc nos cœurs seront-ils émus d’une misère plus grande? Est-ce qu’il n’y a rien qui nous touche dans ce fait que dans toutes les grandes villes habite une multitude d’êtres humains, tombant ou tombés dans la dernière dégradation, vivant dans des maisons sombres et sales, dans des caves humides où l’air n’est jamais renouvelé, où jamais l’œil ne voit rien de beau, où l’oreille est constamment blessée, où les ténèbres extérieures sont l’image des ténèbres de l’àine, où l’on n’entend le nom de Dieu que quand il est profané, où l’on ne connaît la charité que comme ressource de la paresse, où l’enfant est élevé au milieu des habitudes grossières, des paroles impures, des vapeurs de l’intempérance, jusqu’à ce qu’on l’envoie rôder comme un mendiant.

De ces demeures part un cri plus aigu et plus perçant que le cri de la faim ; il vous demande des secours et de la force. Je ne dis pas que tous les pauvres soient tels que je viens de les décrire. Loin de là; parmi eux se trouvent le sel de la terre, les lumières du monde, les élus de Dieu. Il n’y a pas de lien nécessaire entre l’indigence et le crime. Le christianisme ne connaît pas les distinctions de rang, il répond également aux besoins de toutes les conditions ; mais il est vrai que la misère incline à la dégradation morale, et combattre ce danger devrait être regardé comme un des devoirs les plus sacrés, comme un des plus précieux privilèges que le Christ ait légué à ses fidèles.

Des améliorations à introduire dans la condition des pauvres.

De l’idée que nous avons donnée des plus grands maux de l’indigence, il résulte que le plus grand bienfait qu’on puisse conférer aux pauvres, c’est une éducation morale et religieuse. Ce n’est pas à dire pour cela que leur condition physique ne demande aucun secours. Non; il faut que la charité les soulage dans leurs souffrances et leurs pressants besoins; mais songeons bien que la charité ne produit point de bien permanent si elle ne va plus loin que le corps, si elle ne parvient jusqu’à l'âme, si elle ne touche les ressorts intérieurs du progrès, si elle n’éveille que'que force de volonté, queh|ue pieux et généreux sentiment, quelque respect de soi-même. La charité la plus utile est celle qui écarte de la route du pauvre les obstacles au bien et les tentations du mal, et qui l’encourage à lutter pour atteindre son bien véritable. Une législation sage peut aussi faire quelque chose

pour le bien-être moral îles iiuligcnts; je ne parle pas des lois des pauvres, mais des lois qui écartent autant que possible tout ce qui dégrade la condition des malheureux. Les lois devraient, par exemple, défendre la location de demeures inhabi tables, malsaines, sans ventilation, où manquent les conditions essentielles de la propreté. De pareilles ordonnances, jointes à des mesures prises pour le nettoiement des mes et pour la distribution abondante en chaque demeure d’une eau pure et salubre, feraient beaucoup pour la santé, la propreté et le respect personnel des pauvres ; et de là dépend en grande partie leur bien-être moral.

Li culture morale et religieuse est indispensable aux pauvres.

Mais, apres tout, nous devons placer notre conliance dans des moyens plus directs*, plus puissants (|ue la législation. Les pauvres ont besoin d’une culture morale et religieuse comme ils n’en ont jamais connu ; il faut qu'ils la reçoivent. Je dis culture, cl je choisis ce mol, parce qu’il exprime le dévelopjtenient de l’àme, et sans cela on ne peut rien faire d’tilile ni pour les riches, ni pour les pauvres. Malheureusement, la plupart du temps, la religion a été enseignée aux pauvres de façon mécanique, superliciellc, comme une tradition. On la leur a imposée comme un frein ou comme une formule ; on s’ est adressé aux sens ou l’imagination et non à des facultés plus élevées. Pour agir sur leur esprit on a trop souvent employé comme moyen le plus puissant un enfer ou un ciel tout matériel. 11 faut davantage; il faut un travail plus profond, une culture intérieure, le dévelojtjiement de la raison, de la conscience, du sentiment et de la vo-

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lonté. La véritable religion est une vie qui se développe en nous ; ce n’est pas quelque chose qu’on y force du dehors. Pour résister à la dépression de son sort, le pauvre a besoin d’une puissance intérieure qui l’élève. L’éducation est le seul secours efficace que nous puissions lui prêter ; que sa misère parle pour lui et qu’elle nous décide à faire en ce point tout ce qui est en notre pouvoir.

Les principes moraux et religieux répondent à tous les besoins.

Si le temps le permettait, je vous montrerais que les principes de la religion et de la morale, quand ils sont bien établis dans Pâme du pauvre, répondent à tous les besoins et combattent tous les maux dont j’ai tracé le tableau. Ils donnent au malheureux la force de résister à l’adversité de sa condition, ils lui inspirent le respect de soi-même, ils adoucissent ses mœurs, animent ses facultés intellectuelles, lui ouvrent les sources de la paix domestique, lui apprennent à voir sans murmure les jouissances des autres, et le préservent des excès dans lesquels la faim et le désespoir poussent un si grand nombre de misérables. Mais je suis forcé de laisser de côté ce sujet trop étendu et presque rebattu , quoiqu’on n’en sente pas assez toute l’importance. Peut-être réussirais-je mieux à exciter en vous un intérêt spirituel pour cette classe de la société en me bornant à un seul point, en vous montrant que la culture morale et religieuse que je demande pour les pauvres est la plus noble culture que l’homme puisse recevoir.

L’âme pour s'élever n’a besoin que des moyens accessibles à tous.

Nous sommes tous, je le crains, aveuglés sur ce sujet par les erreurs et les préjugés de notre éducation. Nous sommes disposés à nous imaginer que la seule éducation importante pour l’homme est celle qui lui vient des bibliothèques, des institutions littéraires, de riches établissements, c’est-à-dire de choses qui ne sont pas à la portée du pauvre. Les avantages que procure la richesse nous paraissent le grand moyen, le moyen essentiel pour développer l’esprit humain. Peut-être sourions-nous quancj on parle de l’éducation des pauvres. Les plus grandes lumières que comporte leur condition paraissent des ténèbres en comparaison des connaissances qu’on va chercher dans nos savantes écoles ; et la plus grande activité d’esprit qu’on puisse exciter chez eux est comparée avec dédain à celle que les leçons de la philosophie et les chefs-d’œuvre du génie excitent chez ceux que la fortune a mieux traités. Il est beaucoup de gens qui regardent avec mépris l’éducation qu’on peut donner au [)auvre et le bien qu’il en peut tirer ; de là cette indifférence générale à lui fournir les moyens de développer son intelligence. C’est là un préjugé dont nous devrions rougir. J’affirme que l’éducation la plus relevée est à la portée du pauvre non moins que du riche. J’affirme que le riche peut faire partager au pauvre ses biens les plus précieux. Il n’y a rien dans l’indigence qui exclue les plus nobles progrès. Le Père commun, dans son impartialité, a destiné à tous les hommes ses dons les plus excellents. Les richesses exclusives, ou celles dont quelques privilégiés seulement peuvent jouir,

sont choses sans valeur si on les compare <à ce qui est donne à tous. Le Lien essentiel est le plus libéralement répandu. II est temps de nous débarrasser de nos idées puériles sur le progrès bumnin ; il est temps d’apprendre que des avantages qui sont le monopole de quelques prél'érés ne sont pas nécessaires au développement de la nature humaine ; l’ànie pour s’élever n’a besoin que de moyens qui sont accessibles à tous.

Le fait est qu’il n’y a point pour nous d’éducation digne de ce nom si ce n’est celle qui commence et finit avec notre nature morale et religieuse ; nul autre enseignement ne peut faire un homme. Nous nous efforçons, il est vrai, de développer l’àme par l’emploi exclusif de stimulants et d’aliments intellectuels, par les écoles et les collèges, par les lettres et les beaux-arts. Nous espérons former des hommes et des femmes par la littérature et la science, c’est en vain. Nous saurons un jour que la culture morale et religieuse est le principe et la force de toute véritable éducation ; nous défigurons la nature par les moyens sur lesquels nous comptons pour la développer ; le pauvre dont on éveille la conscience et le sentiment moral commence sous des auspices plus heureux que le riche (pii met tout son espoir dans la culture de l’intelligence et du goût.

La vérité morale et religieuse est le trésor de l'intelligence.

C’est chose ordinaire que de mesurer l’éducation des hommes à leur savoir. Assurément c’est un élément et un moyen important de progrès ; mais le savoir est varié ; il diffère chez les individus suivant l’objet qui les occupe, et c’est d’après cet objet qu’on

doit en apprécier la valeur. Ce n’est point l’étendue, ‘ mais la nature du savoir qui donne la mesure de l’éducation. De vrai c'est de la folie que de parler d’un savoir étendu. Le plus grand philosophe est d’hier et ne sait rien ; Newton disait qu’il n’avait recueilli que quelques petits cailloux sur les hords d’un océan sans limites. Aussitôt que nous essayons de pénétrer un sujet, nous nous apercevons qu’il a une profondeur incommensurable. Le connu nous indique un inconnu infini. Chaque découverte nous conduit à un abîme d’obscurité. Dans toute chose, depuis le grain de sable jusqu’aux étoiles, le sage trouve des mystères, devant lesquels sa science s’anéantit. Il faut donc mesurer le progrès de l’individu non pas sur l’étendue, mais sur la naturede ses études; or, l’étudequi seule élèvel’homme est à la portée de tous. La vérité morale et religieuse, tel est le trésor de l’intelligence : on est toujours pauvre sans cela. Elle est au-dessus de la vérité physique, autant que l’esprit est au-dessus de la matière, ou le ciel au-dessus de la terre. Les sciences naturelles perdent leur dignité, quand elles se séparent de la morale, quand elles ne servent pas à protéger, à confirmer et à illustrer la vérité spirituelle

Les germes des grandes idées morales sont dans toutes les âmes.

La véritable éducation de l’homme consiste dans le | développement des grandes idées morales ; c’est-à-dire ■ l’idée de Dieu, l’idée du devoir, du droit, de la justice, \ de l’amour, du sacrifice, de la perfection morale telle \' qu’elle s’est manifestée dans le Christ, du bonheur, i de l’immortalité, du ciel. Les éléments ou les germes i de ces idées sont dans toutes les âmes, en constituent

l’essence, et sont destinées à une expansion sans fin. Voilà les privilèges de notre nature ; voilà ce qui constitue notre humanité! Développer ces idées est le grand œuvre de la vie. L’éclat qu’elles prennent, l’amour qu’elles inspirent, la force de volonté qu’elles excitent et qui leur fait dominer toutes nos actions, telles sont les seule.s mesures d’apres lesquelles on peut apprécier une éducation humaine.

L’éducation la plus haute est à la portée du pauvre.

Ces vues nous montrent que l’éducation la plus haute est à la portée du pauvre. Ce n’est pas une science versée du dehors, c’est le développement des principes et des éléments de l’âme elle-même qui constitue le véritable progrès de l’individu. La science est sans doute essentielle pour mettre en jeu ces éléments; mais ce qui V contribue le plus est à la portée du pauvre aussi bien que du riche. La société et l’expérience, la nature et la révélation, qui sont nos grands maîtres de religion et de morale, ceux qui vivifient nos âmes, n’ouvrent pas leurs écoles pour quelques privilégiés, ne révèlent pas leurs mystères à quelques initiés seulement; elles ont été ordonnées de Dieu pour répandre leur lumière et leurs bienfaits sur tous les hommes.

L’éducation la plus élevée, je le répète, est à |a portée des pauvres, cl quelquefois ils y parviennent : sans science ils sont souvent plus sages que le philosophe. L’astronome les dédaigne, mais leurs regards portent plus haut que les astres. Le géologue les 'méprise, / mais leurs regards pénètrent plus bas que le centre do la terre ; ils voient clair dans leur âme, ils y découvrent (les éléments plus puissants, plus divins, que ceux

qui ont soulevé les continents. En d’autres termes, les grandes idées dont j’ai parlé peuvent être et sont souvent plus développées chez le pauvre que chez les savants ou les gens en réputation ; et dans ce cas c’est le pauvre qui est le mieux élevé.

Supériorité de l’éducation morale et religieuse sur la culture intellectuelle.

Prenez, par exemple, l’idée de justice. Supposez un homme éminent par son savoir, mais chez qui cette idée n’est que faiblement développée. Sous le nom de justice il n’entend guère autre chose que le respect de la propriété. Que ce mot signifie le respect de tous les droits, et surtout des droits moraux de tout homme, du plus humble comme du plus élevé, c’est une idée qui peut-être n’est jamais entrée dans son esprit, et qui à plus forte raison ne s’est ni développée ni transformée en une conviction puissante et vive. Supposez maintenant un pauvre à qui la parole du Christ a rendu l’idée du juste réelle, claire, brillante, forte; qui reconnaît le droit de propriété dans toute son étendue, quoique ce droit lui soit contraire; mais qui ne s’arrête pas là ; qui comprend les droits les plus élevés des hommes, considérés comme êtres moraux et raisonnables, leur droit d’exercer et de développer toutes leurs facultés, leur droit d’obtenir des moyens de progrès, leur droit de chercher la vérité et d’énoncer leurs convictions honnêtes, leur droit de consulter avant tout la règle qui est dans leur âme et de la suivre partout où elle les conduit, leur droit d’être estimés et honorés selon leur conduite morale; leur droit, si on leur fait injure, d’être soutenus et défen-

20e ŒUVRES SOCIALES DE CIIANNING. 40

dus contre toute oppression. Supposez, dis-je, que le pauvre s’élève jusqu’à comprendre aussi largement la justice, à la révérer, à en faire la règle souveraine de scs actions, à rendre à tout homme, ami ou ennemi, loin ou près, tout ce qui lui est dû, à s’abstenir consciencieusement , noii-seulement d’actions injustes, mais de pensées, de jugements, de scntimejits et de paroles injustes : n’esl-il pas mieux élevé, ne tient-il pas la vérité plus solidement et plus sûrement que le savant, qui, avec toutes ses connaissances, ne comprend pas les premieis droits de l’homme, dont les travaux sont peut-être dégradés par l’injustice avec laquelle il traite ses rivaux, et qui, enfin, s’il en avait le pouvoir, enchaînerait toute intelligence qui menace de surpasser la sienne?

La grande idée sur laquelle repose avant tout l’éducalion de l’homme, c’est celle de Dieu. C’est dans cette idée que se résument toute beauté, toute gloire, toute sainteté, tout bonheur. Elle surpasse d’une manière infinie en valeur et en dignité toute la science entassée dans les encyclopédies et les bibliothèques ; mais cette idée peut se développer aussi bien chez le pauvre que chez le riche. Ce n’est point une idée qui demande une étude approfondie, le loisir, la richesse. Les éléments en sont dans toutes les âmes; on les trouve surtout dans notre nature morale, dans l’idée du devoir, dans le sentiment de respect, dans notre approbation de la vertu , dans nos affections désintéressées, dans les besoins et les aspirations qui nous portent vers l’infini. 11 n’y a qu’une seule manière de développer ces germes de l’idée de Dieu, c’est d’étre fidèle aux convictions arrêtées que nous

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nous sommes faites à l’endroit du devoir et de la volonté divine. On connaît Dieu quand on lui obéit, quand on. lui ressemble, quand on l’aime; c’est une science qui est à la portée du riche comme du pauvre ; plus d’un savant ne l’a pas connue. L’orgueil de la science, comme un nuage épais, a caché au philosophe le soleil des intelligences, la seule lumière véritable, et, faute de ce rayon vivifiant, il est tombé, sous le rapport de l’éducation, au-dessous, bien audessous du pauvre.

Ces remarques m’ont été suggérées par le penchant qui entraîne notre époque à placer l’éducation de l’homme dans les sciences naturelles, portées à ce degré de recherches où la majorité du peuple ne peut atteindre. Je ne veux nullement nier le prix de ces sciences ; mises <à leur place, elles sont pour l’homme un grand moyen de progrès. J’admire la force intellectuelle qui domine et combine les faits épars, et qui, par l’analyse et la comparaison, s’élève aux lois générales du monde matériel. Mais le philosophe qui ne voit pas dans la force de la pensée quelque chose de plus noble que la nature extérieure qu'il analyse ; celui qui, en suivant des actions mécaniques ou chimiques, ne sent pas que dans son âme il y a une action plus haute; celui que toutes les puissances finies ne mènent pas au Tout-Puissant, et qui dans l’ordre et la beauté de l’univers n’aperçoit pas quelque lueur de l’Intelligence et de la Perfection divine, celui-là s’arrête au seuil du temple de la vérité. Elle est misérable et étroite l’étude qui confine l’àme dans la matière, qui la tourne aux choses de dehors comme s’il y avart là rien qui fût plus noble qu’elle-môme. Je

crains que l’esprit de la science, aujourd’hui, ne soit trop souvent la dégradation plutôt que la véritable f éducation de l’âme ; c’est l’esprit, ce fils du ciel, qu’on j fait plier devant la matière brutale. On cherche le savoir plutôt pour atteindre un bien matériel et passager, que pour en faire l’aliment de cette vie intérieure qui ne doit pas périr ; et cependant les adorateurs de la science plaignent ou méprisent le pauvre, parce que cette éducation lui manque. Malheureux pauvres I exclus des bibliothèques, des laboratoires et des établissements scientifiques ! devant la sagesse de ce monde il ne vous sert de rien que votre nature manifestée dans votre âme et dans celle des autres, que la parole et les œuvres de Dieu, que l’Océan, la terre et les deux vous soient ouverts ; que vous puissiez connaître les divines perfections, le caractère du Christ, les devoirs de la vie, les vertus, les généreux sacrifices, les belles et saintes émotions qui sont la révélation et le gage du ciel. Tout cola n’est rien, tout cela ne peut vous élever au rang d’homme instruit, parce que les mystères du télescope, du microscope, de la machine pneumatique et du creuset, ne vous ont pas été révélés. Je voudrais qu’ils vous fussent révélés. Je crois que le temps approche où la bienfaisance chrétienne se plaira à répandre toutes les vérités, tous les arts, dans tous les rangs de la société. Mais en attendant, ne perdez pas courage ! Un seul rayon de vérité morale et religieuse vaut toute la sagesse des écoles. Une seule leçon du Christ vous élevera plus haut que des années d’étude sous ces maîtres qui sont trop éclairés pour suivre le guide céleste.

Vous qui m’écoutez, ne méprisez pas le pauvre à

i3 LES DROITS ET LES DEVOIRS DES PAUVRES. 290

cause de son ignorance. A-t-il vu la justice ; a-t-il senti la force obligatoire des lois éternelles de la morale ; la beauté de la vertu s’est-elle révélée à lui sous quelqu’un de ses aspects: s’il en est ainsi, il est entré dans la plus grande école de la science ; il a été éclairé j par une lumière qui vaut toutes les sciences naturelles de tous les mondes. Je suis presque hors de moi quand j’entends le savant, qui à chaque pas rencontre des ténèbres impénétrables, mettre la science au-dessus de l’idée du devoir, au-dessus de l’idée du bien, au-dessus de l’idée de Dieu. Et cependant il est vrai, et on devrait comprendre qu’on aura beau sonder, torturer, disséquer la nature, jamais elle ne révélera des vérités aussi sublimes, aussi précieuses que celles que contient la conscience de l’individu le plus humble, et que la parole du Christ offre à tous les yeux.

L’éducation morale et religieuse est l’amie de toutes les vérités.

De ce que j’indique la supériorité de l’éducation morale et religieuse, on ne conclura pas, je l’espère, qu’il faille négliger ou mépriser les sciences naturelles ; non, l’éducation morale et religieuse est l’amie de toutes les vérités et n’est l’ennemie d’aucune ; elle est favorable à l’intelligence, elle encourage à la recherche des lois et de l’ordre de l’univers. Ceci demande un court éclaircissement, parce qu’une opinion contraire a prévalu, parce qu’on a reproché à l’éducation religieuse de rétrécir l’esprit et d’empêcher que la lumière de la science n’y pénètre. Il n’y a pas d’accusation moins fondée. La superstition rétrécit et obscurcit l’esprit : mais celte foi vive dans la vérité morale et religieuse, que je défends comme la plus

liante éducation du riche aussi bien que du pauvre, n’est nullement étroite ou exclusive. Elle n’enchaîne pas l’esprit à quelques doctrines stériles. A mesure qu’elle grandit, elle seconde toute notre nature, donne un large champ à la pensée, ouvre l’intelligence à la vérité et l’imagination à la beauté. Les grands principes de la science morale et religieuse sont, plus que tous les autres, féconds et vivifiants; ils tiennent intimement à toutes les autres vérités. L’amour de Dieu et de l’homme, qui est le centre où tous les principes aboutissent, est le véritable esprit qu’il faut porter dans l’étude de la nature. C’est alors un charme sans fin que de découvrir les harmonies, la grande et bienfaisante ordonnance de la création ; cet esprit inspire pour les ouvrages du Père de l’Univers un intérêt plus profond, plus vif, plus durable que ne j)eut le faire la curiosité philosophique. Je pense aussi que la foi dans la vérité morale et religieuse a d’étroites affinités avec l’esprit scientifique et par conséquent contribue à le perfectionner. Tous deux, par exemple, ont le même objet, c’est-à-dire les vérités universelles. Comme autre coïncidence, je ferai remarquer que c’est la plus haute prérogative du génie scientifique que d’interpréter des signes obscurs, de s’élancer d’une faible donnée jusqu’aux plus sublimes découvertes, de lire dans quelques fragments l’histoire des siècles écoulés et des mondes évanouis, de découvrir dans la pomme qui tombe la loi qui régit les sphères. Or, c’est le propre de la foi morale et religieuse de voir dans le fini la manifestation de l’infini, dans le présent le germe de l’avenir sans bornes, dans le visible rincompréhensible invisible, dans les facultés et les besoins de l’amc son impé-

/i5 LES DIlOlTS ET LES DEVOIliS DE-» PAUVRES.

rissable de.slinée : telle est l’harmonie qui existe entre l’esprit religieux et l’esprit philosophique. C’est d’une éducation morale et religieuse plus hante que j’attends une plus haute interprétation de la nature. Les lois de la nature, nous ne devons pas l’oublier, ont leur source dans l’intelligence divine ; elles en sont le produit, l’expression, le type ; et je ne puis m’empêcher de croire que l’homme qui comprend le mieux la pensée divine, qui y participe le plus largement, possède pour interpréter la nature une puissance qui n’est accordée à aucun autre. Il est en harmonie avec le système qu’il doit expliquer. Il a en lui même les principes auxquels la création doit son origine. Jusqu’ici la science a pénétré à peine au-dessous de la surface des choses. Les principes de la vie animale et de la vie végétale, dont tous les êtres organisés qui nous entourent ne sont que des modifications différentes, les forces auxquelles est soumise la matière ou qui la constituent, les liens qui rattachent la matière à l'esprit, sont encore enveloppés de ténèbres ; et combien peu sont connus les rapports du monde physique et du monde spirituel ! D’où viendra la lumière pour éclairer ces abîmes de la sagesse créatrice? Je l’attends de l'esprit philosophique, baptisé, sanctifié, exalté, éclairé par une nouvelle culture des principes religieux et moraux de l’àme humaine.

Elle nous donne une supériorilé sur nous-mêmes.

Le sujet s’élargit à mesure que j’avance. La supériorité de l’éducation morale et religieuse sur toutes les autres est confirmée par une foule d’arguments que je n’ai pas encore touches. La sagesse particulière que

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donne cette éducation, en nous révélant la fin, le bien suprême de notre être, que nulle autre étude ne nous enseigne ; la puissance particulière qu’elle nous donne sur nous-mêmes, et qui est bien supérieure à tout enqiire sur la nature extérieure ; la nécessité d’une telle direction, pour que la science devienne un bienfait, pour l’empêcher de devenir une malédiction: ce sont là d’importantes considérations qui se pressent dans mon esprit, mais sur lesqucllès je n’ai pas le temps d’insister. Toutes démontrent que l’éducation du pauvre vaut toutes les autres, et qu’en faisant agir sur lui des influences morales et religieuses, on lui donne le plus grand bien d’ici-bas.

Chacun doit conlrihucr à l’éducation morale du pauvre.

Mes amis, je vous ai fait connaître les plus grands maux qui menacent le pauvre, je vous ai montré la valeur et la dignité de l’éducation qui est à sa portée. La conviction que j’ai voulu faire entrer dans tous les cœurs, c’est que nous sommes solennellement tenus de prendre un vif intérêt moral et religieux pour les pauvres, et de leur donner, autant qu’il est en notre pouvoir, les moyens d’une culture morale et religieuse. Encore une fois je ne veux pas diminuer votre sympathie pour leurs besoins et leurs peines physiques. Sous prétexte de prendre soin de leurs âmes, il ne faut pas négliger leurs corps ; mais, d’un autre côté, il ne faut pas nous imaginer qu’après avoir pourvu à leurs besoins extérieurs, nous avons rempli toutes les obligations du chrétien. Ce n’est pas assez défaire (piehiuefois l’aumùne de notre superflu; il faut que nous legardions les pauvres comme exposés

à de plus grands maux que la faim et le froid, et comme créés pour un bien plus élevé que du pain ou la chaleur d’un foyer. L’amour du Christ pour eux ne devrait pas nous paraître une folie, uu enthousiasme aveugle, mais un amour dû à la nature humaine sous toutes ses formes. Voir au delà du corps ce qu’il y a de spirituel dans l’homme, c’est le grand caractère de l’amour chrétien. Il faut, si je puis m’exprimer ainsi, que l’âme de notre frère ressorte et devienne plus visible, plus saillante pour nous que son corps. Reconnaître et estimer la nature spirituelle du pauvre, c’est une science plus grande que de mesurer la terre ou le ciel, La développer en son cœur, c’est une œuvre plus haute que de bâtir des cités. Donner la vie morale à ceux qui sont tombés, c’est plus que de faire sortir les morts de leurs tombeaux. Voici la philanthropie qui caractérise notre religion; et sans elle nous ne pouvons faire aux pauvres de bien efficace.

Le devoir que j’enseigne est difficile, mais il est grand. Acquérir et conserver la conviction sincère que, chez l’homme, l’élément spirituel vaut mieux que tout le reste, ce n’est pas chose facile, surtout pour les heureux du monde ; cependant rien n’est plus essentiel. Dans le pauvre qui passe dans nos rues, l’œil hagard et la démarche incertaine, nous devons voir quelque chose de plus grand que toute l’opulence et la splendeur qui éclatent autour de lui. C’est sur ce fondement du respect dû à toute âme humaine que reposent tous les devoirs sociaux, et sans ce respect aucun ne peut être complètement rempli. Je sens qu’en ce point je n’use pas d’un langage outré. Les mots ne peuvent pas exagérer la valeur de l’ame. Tous,

quand nous avons porte nos regards vers le ciel, nous avons senti qu’il y avait Kà-haut un infini que nous ne pouvions explorer. Eh bien , quand je pénètre dans l’esprit de l’homme et que j’y vois les germes d’une vie immortelle, je sens plus vivement encore que là aussi il y a un infini caché par delà ce que je vois. Dans l’idée du devoir qui naît dans le cœur de tout homme j’aperçois une loi plus sacrée, plus illimitée que la gravitation, une loi qui rattache l’àme à un univers plus glorieux que celui auquel l’attraction rattache le corps, une loi qui durera quand les lois de la nature auront cessé. Tout sentiment moral, toute action intellectuelle, est pour moi l’indice, le signe prophétique d’une faculté spirituelle qui doit se développer à jamais; c’est ainsi que le faible rayon d’unp étoile éloignée révèle un éclat que l’imagination né peut se figurer. Si cela est vrai , est-ce qu’il n’est pas lésé dans son droit, et grandement lésé, l’homme qui n’éveille chez ses frères aucun Intérêt moral et qui n’en reçoit aucun secours spirituel?

C’est la gloire de notre pays que les droits civils et politiques de chacun y sont protégés; que la loi impartiale veille également sur le riche et sur l’indigent. Mais l’homme a d’autres droits, et de plus importants que les droits civils ; et cela est surtout vrai du pauvre. Que sert à celui qui ne possède rien, de vivre dans un État où la propriété est inviolable? quel avantage est-ce pour lui que chaque citoyen puisse par l'élection arriver au pouvoir, quand sa condition est une barrière infranchissable qui lui défend d’avancer? Pour les pauvres, comme pour tous les hommes, les droits les plus importants sont les droits moraux; c’est le droit

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(l’être traités suivant leur nature, d’être traites, non comme des animaux ou des outils, mais comme dos humains ; c’est le droit d’être estimes et honorés, selon leur fidélité à la loi morale ; c’est le droit à tous les secours que peuvent leur donner des frères pour favoriser leur progrès moral, pour développer leurs plus hautes facultés. Ces droits sont fondés sur la suprématie de l’ame, et tant qu’on ne les reconnaît pas, les pauvres sont victimes d’une grande injustice.

Ainsi donc tous nos rapports avec les pauvres doivent tendre à exciter en eux la conscience de leurs facultés morales et de leur responsabilité, à élever leur esprit et leur espérance au-dessus de leur condition. Par la manière dont nous les apprécions, nous devons les aider à se connaître eux-mêmes. Ils doivent être préservés du mépris d’eux-mêmes en voyant le respect'' d’autrui pour le grand objet de leur vie. Nous pouvons parler des malheurs, mais jamais de la bassesse de leur condition. S’ils sont fidèles à la lumière qu’ils ont reçue, ils sont entre les plus élevés, ils n’ont point de supérieurs, hormis ceux qui suivent une lumière plus brillante et plus pure. Leur refuser le respect, c’est enlever à leur vertu un appui qui constitue un des droits les plus sacrés de l’homme. Sont-ils tombés et perdus moralement, notre pitié sincère doit encore leur apprendre (p^iel est le prix de l’àme même déchue, et leur faire sentir qu’il n’est rien pour nous d’aussi terrible que leur dégradation.

Pour le salut du riche aussi bien que du pauvre, il ne doit y aroir qu’une seule caste, celle de l’humanité.

Cet intérêt moral et spirituel pour les pauvres, nous devons l’exprimer et le rendre efficace, en les approchant, en allant les voir autant que nos autres devoirs le permettent. 11 faut vivre avec eux, non pas comme avec une autre race, mais comme avec des frères. Il faut que la religion opère un nouveau miracle, il faut qu’elle exorcise et chasse l’esprit de caste. 11 faut que les distinctions extérieures nous paraissent non pas un ahîme profond, mais des lignes superficielles, que les chances d’un jour peuvent effacer et qui ne sont larges que pour les esprits étroits. Comment les hommes instruits et éclairés peuvent-ils se communiquer à leurs frères moins favorisés de la fortune, si ce n’est en allant à eux? Rien ne caractérise mieux la force, le bonheur et la véritable civilisation d’une société que cette union fraternelle de toutes les conditions. Sans elle il y a une véritable guerre civile dans l’État. Pour le salut du riche, aussi bien que du pauvre, il faut qu’ils soient liés par un intérêt mutuel : il ne doit y avoir qu’une seule caste, celle de l'humanité.

Tous nous devons contriliuer à cette œuvre.

Pour rendre ces rapports intéressants et utiles, il nous faut apprécier et cultiver la faculté d’agir moralement sur les pauvres. 11 n’y a pas d’art plus divin que de toucher et de vivifier d’autres esprits. Ne dites pas que celte tâche est au-dessus de vos forces. Quoil vous vous préteudez bien élevés, et vous ne pouvez

approcher et secourir vos frères ignorants ! A quoi donc sert l’éducation si elle ne nous habitue pas au commerce de nos semblables? Que notre jeunesse a été mal employée, si nous avons seulement appris le dialecte et les manières d’une classe d’élite, si nous ignorons le langage de l’humanité, si on ne nous a point appris à nous mêler avec nos Irères et à agir sur eux ! Comment êtes-vous au-dessus du pauvre, si vous ne pouvez ni le comprendre, ni le guider, ni le gouverner? 11 vous reste encore à apprendre le premier talent de celui qui vit en société, le talent de communiquer ce que vous avez de vrai et de bon dans l’âme. Vous ne pouvez l’acquérir trop tôt.

Oui, je vous invite à acquérir et à employer le talent de parler à l’ignorant, au pauvre, et surtout à l’enfant pauvre. Que chacun de vous essaye de procurer au moins à un seul individu le bonheur pour lequel Dieu l’a créé. Eveillez en lui quelque activité morale, car c’est de cette activité, et non d’un enseignement purement extérieur, que dépend le progrès du riche et du pauvre. Essayez de l’élever au-dessus des besoins écrasants du corps en lui montraut la grande fin de son être, cette fin si propre à l’animer. Montrez-lui que la source de tout bonheur est en nous, et que cette source peut être ouverte également dans toutes les âmes. Montrez-lui combien de vertu, combien de calme il peut se procurer par sa fidélité à remplir scs devoirs domestiques ; quels progrès il peut faire en usant de l’occasion avec ardeur et résolution ; quelle étroite union il peut contracter avec Dieu ; quelle influence bienfaisante il peut exercer dans son étroite sphère; quel héroïsme il peut montrer {)armi les pri-

valions et les peines ; comme il peut changer la souffrance en gloire ; comme le ciel peut commencer icibas dans la condition la moins prospère. Certes, celui qui peut apporter de pareilles vérités à un être humain a reçu d’en haut une glorieuse mission.

Particulièrement les ministres de la religion chrétienne.

Dans ces considérations j’ai cherché à faire naître chez tous ceux qui m’écoutent un intérêt personnel pour le bien-être moral du pauvre. Je n’ignore pas, cependant, qu’il en est beaucoup parmi vous qui ne peuvent consacrer que peu de temps à cette œuvre. Mais ce qu’ils ne peuvent faire par eux-mêmes, ils le peuvent faire par d’autres, et c’est ce que je tiens pour l’un des devoirs les plus sacrés du chrétien. Si nous ne pouvons pas visiter souvent les pauvres, nous pouvons leur envoyer ceux qui sont qualifiés pour les servir mieux que nous. Nous pouvons entretenir des ministres pour étudier et appliquer les moyens qui peu-’ vent éclairer, consoler, réformer et sauver les ignorants et les malheureux : tout homme que Dieu a favorisé est tenu de contribuer à cette œuvre. Le ministère chrétien est un bienfait pour tous les hommes, mais surtout pour les pauvres. Nou« qui avons du loisir et un intérieur tranquille, qui pouvons rassembler autour de nous les maîtres de tous les siècles, nous pouvons plus facilement nous passer d’un maître vivant, que les pauvres qui n’ont pas l’habitude d’apprendre dans les livres, qui ne sont pas accoutumés aux efforts de l’esprit, qui ne peuvent s’instruire que par les yeux et par l'oreille, par le regard bienveillant

î(3 LES DnOITS ET I.ES DEVOIRS DES PAUVRES. 509

cl la voix pénétrante. Envoycz-lcur les ministres de la vérité et de la grâce divine.

Et ne croyez pas que cette mission puisse être remplie par le premier qui s’en charge. Il y en a, je le sais, et beaucoup peut-être, qui s’imaginent que ce ministère n’exige qu’une capacité ordinaire et qui, par conséquent, inclinent à confier l’enseignement des pauvres et des ignorants à des hommes insuffisants pour un autre état. Loin de nous cette fâcheuse erreur! S’il est une mission digne des anges, c’est d’enseigner la vérité chrétienne. Le Fils de Dieu l’a sanctifiée en s’y consacrant en personne : toutes les autres œuvres s’abaissent devant celle-là. La royauté est de l’impuissance, une parade vulgaire, comparée à l’action profonde et vivifiante qu’un instituteur exerce sur l’âme immortelle. Pour une intelligence élevée, un génie créateur, une éloquence pénétrante, il n’est pas de but plus haut, de stimulant plus considérable que d’étudier et de communiquer la vérité morale et religieuse, que d’inspirer à d’autres esprits la sagesse et l’amour qui nous ont été révélés en Jésus-Christ; et il viendra un moment où les plus grands esprits se consacreront avec joie à celle œuvre, comme à leur véritable vocation. Que le ministère des pauvres puisse être exercé par un homme manquant de quelques-unes des qualités que demande une Église, c’est chose vraie; mais ce ministère a besoin de dons qui ne sont pas communs : un jugement sain, une intelligence claire, le sentiment de la nature humaine, l’esprit de recherche et de patience, le talent de faire ressortir la vérité par des exemples familiers et frappants, un cœur ardent, un dévouement sincère au service de l’humanité.

Voilà les hommes qu’il nous faut trouver pour les pauvres si la chose est possible. Celui qui ne veut .^)as contribuer à l’éducation morale et religieuse des misérables n’est pas digne de vivre dans la chrétienté: il mérite d’étre exclu de la lumière qu’il ne veut pas répandre. Qu’il renie sa religion s’il le veut; mais y croire et ne point la communiquer à ceux qui ne peuvent avoir d’autre richesse, c’est jeter le mépris sur l'excellence de cette religion et s’endurcir contre le cri le plus sacré de l’humanité.

Ministère des pauvres.

Mes amis, c’est une grande consolation pour nous qu’on ait déjà fait autant d’efforts à Boston pour établir un ministère pareil. Ici on songe aux pauvres plus que nulle autre part. La confrérie des Églises devant laquelle je parle a pour cette œuvre trois ministres à son service; on espère que ce nombre sera augmenté, et tous nous savons qu’ils n’ont pas travaillé en vain. Nous avons des preuves de leur bonne influence. Dieu a protégé cette institution de façon signalée. Depuis son établissement, le ministère n’a pas seulement porté l’instruction, les conseils, .les avertissements, l’espérance et la force morale chez une foule d’hommes qui autrement n’eussent jamais entendu de voix qui les encourageât, n’eussent jamais rien vu qui leur rappelât les devoirs du chrétien; il a produit encore des effets plus heureux dans d’autres rangs de la société. Il a rapproché le riche du pauvre, il lui a fait connaître sa véritable condition et ses besoins, il a excité la sympathie des heureux du monde, il les a intéressés au bien-être des misérables :

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ce sont là des signes d’un progrès durable dans la société.

Ainsi, ce ministère n’a pas été un mécanisme sans vie; il a de la vitalité, du sérieux, de la force. 11 ne reste pas enfermé dans le cercle d’un service routinier, mais il cherche de nouveaux moyens de parvenir jusqu’aux pauvres; il cherche surtout à agir sur les enfants. Non content de les rassembler dans les écoles du dimanche, il en forme des congrégations pour le culte et leur confie le détail du service de manière à fixer leur attention et à toucher leur cœur. Quel service inappréciable rendu à l’humanité I Autrefois ces enfants n’avaient aucune part au culte public, les parents ne les conduisaient jamais à la maison de prière; ils perdaient, ou faisaient plus que perdre le dimanche dans les rues; ce jour sacré était pour eux le jour des tentations et du crime. Tout en soignant les adultes, le ministre du pauvre s’occupe des enfants avec une attention particulière, et par l’enfant il arrive souvent au cœur du père. Grâce à ces efforts, les enfants qu’on avait élevés à mendier sont envoyés aux écoles publiques ou aux écoles du dimanche, et de cette manière plus d’un pied imprudent qui marchait à la ruine a été remis dans le sentier du devoir. On peut affirmer hardiment que, depuis l’institution récente de ce ministère, la mendicité des rues a diminué, malgré le rapide accroissement de la population. Heureusement que des hommes intelligents et de nobles cœurs sont prêts à entrer dans ce nouveau champ et qu’il faut de nouveaux travailleurs. Il est important que les ministres des pauvres ne s’occupent pas seulement des indigents, mais qu’ils

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atteignent aussi les rangs où se recrute l’indigence, je veux parler de cette classe d’ouvriers qui sont toujours au bord de la misère, qui vivent au jour le jour, et qu’une courte maladie ou un manque de travail réduit à la mendicité. C’est là que l’abominable incrédulité de nos jours choisit scs victimes, et c’est pourquoi il faut que la charité chrétienne les visite et leur porte la lumière de la vérité. Les attacher à l’église, les engager à donner pour l’entretien du culte une partie de ce qu’ils dépensent trop souvent en plaisirs pernicieux, ce serait rendre un service essentiel aux mœurs et à la religion.

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