DES MUNICIPALITÉS
Objet (le ce discours.
Il y a ciii(| an.s ([ne cette chapelle fut consacrée à l’instniction morale et religieuse des [tauvres de Doston, Cet événement ne fait pas de bruit dans l’histoire, on trouvera peut-être qu’il ne mérite pas une attention particulière ; cependant il est des individus et des familles qui se le rappellent comme le commencement d’heureuses influences. En outre, ce n’est pas un événement isolé : cette chapelle est le signe d’un mouvement considérable qui ne s’arrêtera pas de sitôt. Nous la devons aux travaux du fidèle serviteur de Dieu qui a introduit chez nous le ministère des pauvres*. Elle nous en rappelle la vie et les travaux; aussi l’anniversaire de sa dédicace est-il une occasion naturelle de payer un tribut à cette mémoire vénérée. Depuis la
Discours prononcé dans la chapelle de Warrenslreel à Boston, le j1 janvier 1841.
* C’est le docteur Tiickcrman, r.imi de Clianning, et comme lui ministre de l'Église unitaire. [Édit.)
mort de cet homme de bien, j’ai toujours désiré exprimer mon respect pour son caractère et mon opinion sur la grandeur de son œuvre : c’est sur quoi j’appelle votre attention. Mais, avant d’aborder ce sujet, je me propose d’en considérer un plus général, dont l’ami que nous avons perdu s’entretenait souvent, auquel il revenait constamment dans ses écrits, et dej’intelligence duquel dépend surtout la durée du ministère des pauvres. Ce sujet, c’est l’obligation où est une ville de donner ses soins à la santé morale de ses enfants, et surtout de veiller à la santé et à l'éducation morale des classes les plus pauvres et les plus exposées. La vie de l’ami qui nous a été enlevé était la preuve et l’expression touchante de cette vérité ; nous en occuper, c’est une introduction naturelle à l’éloge de ses vertus et de ses travaux, qui convient tout à fait à l’occasion qui nous rassemble.
L’union est la loi de la création.
Mes amis, pourquoi, dans les villes, sommes-nous si près les uns des autres? C’est afin que le rapprochement éveille la sympathie ; que nos besoins multipliés nous unissent plus étroitement ; que nous comprenions nos souffrances et nos dangers mutuels ; que nous agissions continuellement les uns sur les autres pour notre bien commun. Pouquoi ne sommes-nous pas créés pour la solitude et en état de satisfaire seuls à nos besoins? Dieu a assez de place pour faire un univers habité par des êtres isolés et muets, vivants pour eux-mêmes, sans jouissances partagées. Mais, dans la nature entière, nous ne trouvons rien d’isolé, rien qui reste seul. L’union est la loi de la création. La matière
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elle-même est un emblème de la sympathie universelle ; car tous ses atomes tendent l’un vers l’autre, et ses grandes masses sont unies en un système par une attraction mutuelle. Combien la race humaine n’at-elle pas été mieux faite encore pour une sympathie et une aide réciproque ! Qu’il est visible que l’homme est fait pour la société ! il naît dans les bras de l’amour, c’est l’affection qui le fait vivre ; il est doué de la parole et mêlé à des frères dont les sentiments répondent aux siens ; c’est dans leurs coeurs qu’il brûle de répandre son cœur ; leurs droits, leurs sentiments et leurs intérêts, il les comprend et les respecte en vertu d’une loi de justice et d’amour écrite en lui par une main divine, l’ouvons-nous demander pourquoi de tels êtres sont réunis dans les cités? N’est-ce pas pour obtenir un bonheur commun ? n’est-ce pas pour désirer et chercher leur plus grand bien mutuel ?
Quelle est la cité la plus heureuse?
Quelle est la société la plus heureuse ? quelle est la cité que nous devrions choisir par-dessus toutes les autres pour y établir notre foyer? C’est celle dont les membres forment un seul corps, où personne ne prétend au monopole de l’honneur ou du bien-être, où nulle classe n’est la proie des autres, où il y a un désir général de procurer à chaque individu l’occasion de développer ses facultés. Quelle est la société la plus heureuse? Ce n’est pas celle où les biens sont entassés - dans un petit nombre demains, où la propriété creuse un abîme entre les différentes conditions, où une partie des citoyens est gonflée d’orgueil tandis que l’autre a l’âme brisée ; non, c’est la société où le tra-
ŒUVRES SOCIAI.es RE CIIANNING.
jiO
vail est respecté, où les moyens de bien-être et de progrès sont lil)éralemcnt répandus. Ce n’est pas une communauté où l’intelligence est le privilège du petit nombre, tandis que la majorité est livrée à l’ignorance, à la superstition, à la brutalité; c’est une communauté où l’esprit est tellement respecté dans chaque condition qu’on y procure l’éducation à tous les hommes. C’est une société où la religion n’est pas employée à subjuguer les masses, mais est dispensée même aux plus pauvres pour les soustraire à l’influence dégradante de la pauvreté, pour leur donner des sentiments généreux et de nobles espérances, pour les élever de l’état de brute au rang d’hommes, de chrétiens, d’enfants de Dieu. Une société heureuse est celle où la nature humaine est honorée, où la sauver de l’ignorance et du crime, la porter à la science, à la vertu et au bonheur, est considéré comme la principale fin de l’union sociale.
Si'pnration trop profonde des diverses classes de ia société dans les grandes villes.
C’est le malheur des grandes villes qu’on n’y trouve ni l’union ni la sympathie; la différence des comlitions les partage en sociétés distinctes. On peut dire que dans les grandes villes il y a deux nations qui se comprennent aussi peu l’une l’autre que si elles habitaient chacune un pays étranger. Dans une cité comme Londres, la distance de quelques rues vous fait passer d’un état de civilisation à un autre, des excès de la recherche à la barbarie, des demeures de l’intelligence à celles de l’ignorance brutale ; de ce qu’on appelle le bon ton à la grossièreté ; et ces sociétés distinctes ne
C5 DEVOIRS MORAUX DES MüNIClPAUTÉS. 521
SC connaissent pas. Il nous arrive de Londres des voyageurs qui viennent pour visiter nos Indiens, mais qui laissent chez eux une société tout aussi barbare que celle qu’ils cherchent, et qui peut-être ont passé là toute leur vie sans y faire attention. Pour ces voyageurs, une cabane, dans l’un des faubourgs qu’ils ont quittés, serait un lieu aussi étrange que le wigwam de nos forêts. Ce que souffrent des milliers de concitoyens, les extrémités auxquelles ces malheureux sont réduits, leurs moyens de vivre, tout cela ils le connaissent aussi peu que le genre de vie des tribus sauvages. Que de choses plus utiles ils apprendraient, que de sentiments plus saints s’éveilleraient en leur cœur, si au lieu d’explorer le nouveau monde, ils pénétraient dans les repaires de la misère, de la douleur et du crime, qui sont à leur porte ! Et, ce que je dis de Londres, est également vrai de Boston jusqu’à un certain point. Il est ici plus d’une personne qui grandit et meurt sans savoir comment vit et meurt la multitude qui l’entoure, sans être jamais descendu dans la cave humide où l’enfance et la vieillesse passent la nuit et le jour, l’hiver et l’été, sans être jamais monté dans cette mansarde qui contient entre ses murs étroits et nus, nonseulement une, mais deux et meme trois familles. On voit les pauvres dans la rue, mais ohncles suit jamais en pensée jusque dans leurs tristes réduits, on ne se demande jamais comment ils occupent leurs longues journées. On voyage, au moins en lisant, dans des régions lointaines, chez des nations qui diffèrent de mœurs et de langages, mais on est étranger à la condition et au caractère du peuple qui parle notre langue, qui vit sous nos yeux et qui nous est uni dans un même
état social pour partager avec nous le bonheur ou la peine. Cet éloignement qui rend l’iioinme étranger à riioinine et qui fait qu’une classe ignore l’autre, est un des traits les plus tristes des grandes cités. Cela montre cond)ien le véritable lien des sociétés est encore imparfaitement connu.
Ce qui constitue une société heureuse.
Une société heureuse est celle dont les membres s’occupent les uns des autres, et où l’on prend un intérêt particulier au progrès intellectuel et moral de tous. La sympathie qui pourvoit au.v besoins matériels de tous, qui envoie des secours dans la maison du pauvre, est un fruit béni du christianisme; c’est un bonheur quand elle prévaut dans une grande ville et y fortifie l’union. Mais nous savons maintenant (jn’on ne peut pas secourir le pauvre d’une façon essentielle et durable si l’on ne faitque soulager ses besoins physiques. Nous comprenons que les plus grands efforts d’une société doivent tendre moins encore à soulager l’indigence qu’à en tarir la source, à pourvoir aux besoins moraux, à répandre des habitudes et des principes plus purs, à écarter les tentations de l’intempérance et de la paresse, à sauver l’enfant de la perdition morale, à mettre enfin l’individu en état de se suffire à lui-méme, en réveillant en lui cet esprit et ces facultés qui font un homme. La gloire et le bonheur d’une société consistent dans des eflbrts énergiques, inspirés par l’amour et soutenus par la foi, afin de répandre dans toutes les classes l’intelligence et le respect personnel, l’empire sur soi-méme, la soif de l’instruction et du progrès moral et religieux. Voilà le premier but, voilà l’intérêt
suprême qu’une société doit se proposer, et dans celuilà tous les autres sont renfermés !
Ce qu’il y a de plus gr.and dans la cité, c’est l’homme lui-même.
C’estune vérité évidente, et cependant trop peu comprise, que ce qu’il y a de plus grand dans la cité, c’est l’homme lui-même: il en est la fin. Nous admirons les palais, mais l’ouvrier qui les bâtit est plus grand que les palais, La nature humaine, sous sa forme la plus humble, dans le dernier des misérables, est plus précieuse que tous les embellissements de la rue. Vous parlez de la prospérité de notre ville, je ne connais qu’une véritable prospérité. L’âme humaine granditelle et prospère-t-elle ici? Ne me montrez pas vos rues où la foule se pousse ; car je vous demanderai qui la pousse cette foule. Est-ce une cohue à l’âme vile, égoïste, vouée au culte de l’or, méprisant l’humanité? Ces femmes que je rencontre sont-elles des prostituées aux brillantes parures, ou des femmes à la mode, oisives, prodigues, à charge à elles-mêmes et aux autres? vais-je y trouver ces jeunes gens qui étalent leur jolie personne comme le chef-d’œuvre de la nature, qui perdent les heures dorées de la vie dans la dissipation et l’oisiveté, et qui portent la débauche sur leur visage et dans leurs regards? vais-je y heurter une foule rapace qui cherche à s’enrichir par la fraude et la ru.se? une foule inquiète, et que la crainte du besoin pousse à des moyens suspects pour gagner de l'argent? une foule insensible qui ne se soucie nullement d’autrui, pourvu qu’elle prospère et qu’elle jouisse? dans le voisinage de vos commodes et splendides demeures y a-t-il des retraites où habitent l’hor-
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ri.ble misère, le crime insouciant, l’intempérance brutale, l’enfance à demi morte de faim, l’impiété, la dissolution, la tentation épiant la jeunesse imprudente? est-ce qu’on voit ces repaires se multiplier avec votre prospérité, dominer et neutraliser les influences de la vérité et de la vertu? Votre prospérité alors n’est (|u’une parade. Le véritable usage de la prospérité, c’est de rendre un peuple meilleur. La gloire et le bonheur d’une cité n’est pas dans le nombre, mais dans le caractère de sa population. De tous les beauxarts, le plus grand est l’art de former de nobles modèles de .l’humanité. Les plus magnifiques produits de nos manufactures ne sont rien auprès d’un individu sage et bon. Une cité qui pratiquerait le principe que l’homme est plus précieux que la richesse et le luxe, serait bientôt à la tête de la civilisation ; une cité où les hommes seraient élevés de manière à être dignes de leur nom deviendrait la métropole de la terre.
, Devoirs 'des bons citoyens dans la cite.
Dieu nous a fait prospérer et, je l’espère, nous fera prospérer encore dans nos affaires ; montrons-lui notre reconnaissance en cherchant pourquoi la prospérité nous a -été donnée, et comment elle pourra remplir la fin que s’est proposée son auteur. Servonsnous-en pour donner un caractère plus noble à notre cité, pour répandre dans tous les rangs des influences pures et civilisatrices ; servons-nous-en pour multiplier les bonnes influences parmi les classes les plus exposées à la tentation. Employons-la pour empêcher le crime de se propager du père à l’enfant ; employons-la en faveur de ceux chez qui la nature humaine souffre le
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plus, et qui, si on les abandonne, attireront probablement sur eux le bras (le la loi. L’orgueil d’une cité c’est la santé et la moralité des classes les plus exposées au crime ; c’est la meilleure preuve que les riches sont sages, intelligents et dignes de leur fortune. Le crime est à l’État ce qu’une maladie dangereuse est au corps humain; le prévenir doit être pour la société un objet de premier intérêt. Ce point est si important que je ne puis le quitter sans appeler là dessus vos plus sérieuses réflexions.
Il importe plus de prévenir le crime que de le punir.
Jusqu’ici la société a surtout employé sa force à punir le crime. 11 est bien plus important de le prévenir ; et en disant cela je ne pense pas seulement à ceux qui en sont les victimes, à ceux qui soulfrent du crime. Je parle aussi, je plaide surtout pour ceux qui le eommctt(îut. Dans les moments où la pensée est calme et lucide, je sens plus de pitié pour celui qui fait le mal que pour celui qui l’éprouve. Dans un vol, par e.vemple, le plus malheureux sans aucun doute c’est le voleur et non pas le volé. Les innocents ne sont pas perdus par la violence ou la fraude qui les accable. On leur fait tort ; mais ils sont innocents. Ils ne'portent pas le stigmate infâme du crime, et rien ne peut exprimer l’importance de cette distinction. Quand je visite la cellule d’un condamné, quand je vois un homme déchu, rejeté par ses semblables, un homme dont on ne peut plus prononcer le nom dans sa demeure sans y faire verser des larmes, un malheureux qui a perdu la confiance de tous ses amis, qui a perdu cette source de toute vertu et de tout clTort :
l’estime publique, un coupable dont la conscience est chargée du poids d’un crime irréparable, et qui s’est rendu sourd à la voix de la religion et de l’amour, c’est là, mes amis, c’est là ce que j’appelle une ruine. Combien l’homme qu’il a volé ou frappé n’est-il pas plus heureux que lui? Aussi ce que je veux, ce n’est pas seulement que la société se défende contre le crime, c’est qu’elle fasse tout ce qu’elle peut pour préserver du crime ceux de ses membres qui y sont exposés, et cela dans l’intérêt de ces misérables autant que dans le sien. Elle ne doit pas souffrir que la nature humaine tombe aussi bas, et d’une manière aussi terrible, si la chute peut être évitée. La société ne doit pas nourrir de monstres dans son sein. Si elle ne veut pas user de sa prospérité pour sauver les ignorants et les pauvres du vice le plus horrible, si elle veut même exciter le vice par son égoïsme et son luxe, son culte de la richesse, son mépris de l’humanité, alors elle doit souffrir du crime, elle mérite sa souffrance.
La société est coupable dû mal qu’elle aurait pu empêcher.
Je voudrais que, comme citoyens, nous pussions comprendre et sentir combien nous sommes coupables i’une grande partie des crimes et de la misère qui , BOUS entourent et dont nous nous plaignons. N’est-ce ; pas une vérité reconnue, que nous sommes responsa- ; files de tout le mal que nous aurions pu, mais que ■ nous n’avons pas voulu empêcher? Si la Providence ' nous offrait un remède pour sauver la vie de l’homme qui se meurt à nos pieds, et que nous n’en fissions pas usage, ne serions-nous pas coupables? Ne sommesne us pas complices de la mort de l’aveugle, qui, sous
nos yeux, s’approche d’un précipice, si nous ne l’avertissons pas du danger? Par la même raison on peut nous imputer une part considérable du crime et de la misère qui nous environne. Pourquoi, dans une < grande cité, tant d’enfants sont-ils élevés dans l’igno- j rance et dans le vice? Parce que la cité les abandonne i à des influences funestes, auxquelles elle pourrait et devrait les soustraire. Pourquoi la mendicité est-elle si souvent transmise du père à l’enfant? Parce que le public, et les individus ne font rien pour empêcher ce fatal héritage. D’où viennent les crimes les plus horribles? Du désespoir, de l’abandon, de souffrances que la sympathie eût allégées. Si la sympathie humaine, si la ; sympathie chrétienne pénétrait dans la demeure de ' l'ignorant, du pauvre, de celui qui souffre ; si elle élevait la voix pour les encourager, les guider et les ^ consoler, si elle étendait les bras pour les soutenir, quel monde nouveau ne créerait-elle pas? Dans quelle cité nouvelle ne vivrions-nous pas? Combien de victimes de l’impitoyable justice deviendraient la preuve vivante et heureuse de la force régénératrice que possèdent la sagesse et la charité chrétiennes?
La piti(5 envers les criminels ne doit pas s’élendre jiiS'ju’à leur iiupunité.
Je viens d’exprimer ma sympathie pour les coupables; mais n’imaginez pas que je veuille les soustraire , au juste châtiment qui réforme le coupable et protège j la société. La pitié qui veut écarter les justes peines de la loi, est, bien qu’à son insu, une véritable cruauté. C’est comme ami des misérables que nous voulons leur ôter l’espoir d’échapper au châtiment. Mais la so-
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ciétc ne doit pas s’arrêter là ; elle doit user de tous les moyens en son pouvoir pour sauver scs membres de la dégradation, de la misère, du crime et du supplice. Surtout qu’elle protège l’enfant. C’est un devoir ! de premier ordre qu’aucune société n’a encore rempli. !Si on laisse grandir l’enfant dans l’ignorance complète de ses devoirs, de son créateur, de ses rapports lavée la société, si on le laisse grandir dans une atmo- * sphère d’impiété et d’intempérance, dans l’habitude du mensonge et de la fraude, que la société ne se plaigne pas du crime qu’il commettra. Elle est demeurée tranquille spectatrice, et l’a vu, d’année en année, s’armer contre l’ordre et la paix publique ; quand il frappe le dernier coup, quel est donc le coupable? Prendre soin des ignorants et de ceux qui sont exposés aux tentations, c’est un des premiers devoirs de la société.
Devoirs des citoyens envers leurs semblables.
Je sais ce qu’on objectera à cette obligation. « Nous n’avons pas le temps de nous occuper des autres. Nous remplissons notre devoir en nous occupant de nous et de nos familles. Que chaque homme surveille son intérieur, la société sera paisible. » Je réponds, tout d’abord que cette excuse n’est pas fondée. Il est trèspeu de personnes qui puissent dire sincèrement que leur famille exige l’emploi de tout leur temps, et de toutes leurs forces. Combien de temps dissipé, combien de pensées, de richesses, de forces sont perdues, absolument perdues ! Si la volonté était égale à la puissance, si l’on portait un intérêt fraternel à ceux de nos concitoyens qui tombent ou qui sont tombés, que d’énergie on aurait à sa disposition pour délivrer la so-
ciété de ses terribles maux, et cela sans que la famille en souffrît I
Ces devoirs, le propre intérêt des citoyens exige qu’ils les remplissent.
Mais bien plus, nous nous faisons tort à nous-mêmes en négligeant l’état moral de la cité où nous vivons, sous prétexte de nous occuper de nos familles. Que vous servira, mes amis, le soin de votre intérieur, si dans la rue voi.sine, au milieu des repaires du vice, l’incendiaire, le voleur, l’assassin, apprennent le crime et préparent leurs instruments de destruction? A quoi vous servira-t-il d'instruire laborieusement vos enfants, si autour de vous les enfants des autres sont négligés, corrompus par les mauvais conseils ou les passions impures? Où nos fils reçoivent-ils souvent les impressions les plus vives? Dans la rue, à l’école, de leurs camarades. Leur perte peut dépendre d’une jeune fille élevée dans les repaires du vice. Leur premier blasphème ne sera peut-être que l’écho des paroles impies qu’ils ont entendu prononcer par les enfants de quelque misérable. Quel est le grand obstacle à nos efforts pour élever nos enfants? C’est la corruption qui nous entoure. Cette corruption se glisse dans notre foyer et en neutralise l’influence. Nous espérons conserver la pureté de notre petit cercle au milieu de l’impureté générale ; c’est comme si nous essayions de préserver notre maison quand la contagion sévit autour de nous. Si, dans notre voisinage, un amas de boue exhalait une odeur infecte et des vapeurs pestilentielles, dirions-nous, pour n’y pas toucher, que nous avons assez à faire de préserver notre maison d’un
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pareil foyer d’infection? Certes, pour ne l’avoir point causée, la maladie ne nous respecterait pas davantage. Eh bien , la contagion du mal moral est aussi dangereuse que celle de la peste. Nous avons donc un intérêt personnel au triomphe général de l’ordre et des bons principes. Dès que souffre un des membres du corps social, il faut que tous les autres souffrent avec lui. C’est l’ordonnance de Dieu, et une ordonnance pleine de miséricorde. C’est ainsi qu’il nous somme, de veiller au bien de notre frère. Dans cette cité, où les enfants reçoivent presque tous leur instruction dans les écoles publiques, tous les parents ont un motif particulier pour demander l’amélioration de toutes les classes de la société.
Ces devoirs sont dans l’éducation chrétienne.
Qu’il me soit permis de répondre encore à l’excuse dont on se sert pour négliger .ses semblables, excuse tirée de la nécessité où nous sommes de nous occuper de nos familles. Oui, nous devons soigner notre famille ; mais quelle est la grande fin de l’éducation que nous donnons à nos enfants? Est-ce de les élever pour eux seulement? De les renfermer dans leurs plaisirs? De leur donner une science qui ne serve qu’à leur intérêt personnel? Notre premier soin ne devrait-il pas être de leur inspirer l’esprit du chri.stianisme? de faire naître en eux un généreux intérêt pour leurs semblables? de les préparer à vivre et à mourir pour leurs frères? N’est-ce point là la véritable éducation? Et pouvons-nous donc mieux les élever qu’en leur apprenant par notre exemple comment on doit s’intcrû-wer f'Jîux qui sont moins heureux que
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nous? Est-cc que nos conversations ordinaires ne devraient pas éveiller en eux la sympathie pour le pauvre, pour l’ignorant, pour celui qui est tombé? Est-ce que les influences du foyer domestique ne devraient pas les préparer à être un jour les bienfaiteurs de leur race? Voilà l’éducation chrétienne! Elle vaut toutes les sciences. Donnez à la société des enfants généreux et désintéressés, vous lui aurez payé votre dette avec intérêt. Heureuse la maison où sont formés de pareils chefs de famille, et d’où sortiront quelque jour ces pures influences ! Sous ce rapport notre éducation est très-défectueuse. Pendant que nous payons avec profusion pour acquérir à nos enfants des talents superficiels, nous ne faisons presque rien pour inspirer à la jeunesse un esprit noble, héroïque et prêt au sacrifice.
Le progrès rapproche l’homme de Dieu.
Pour répondre à ces remarques, le scepticisme qui voit tout en laid s’écriera ; « Pourquoi toute cette peine? On ne peut pas améliorer la société. On ne peut pas en détruire les maux. » Mais ce cri de corbeau ne signifie rien pour celui qui croit au Christ, le régénérateur divinement envoyé au monde, ni pour celui qui, à la lumière de l’histoire, compare le présent avec le passé. Appuyé sur ces autorités, je soutiens que la société peut être améliorée. Je suis convaincu que cette ville deviendrait une place nouvelle, une nouvelle création, si les hommes intelligents, les gens de bien, cherchaient sérieusement à y propager l’intelligence et la vertu. Nous avons tous les moyens d’opérer une immense révolution, si nous voulons en user courageusement. J’ajouterai, que si Dieu permet le
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mal, c’est précisément pour qu’on le combatte et qu’on en vienne à bout. L’intention de Dieu est que le monde devienne meilleur et plus heureux, non par son action immédiate, mais par les travaux et les peines de la cliarité. Le monde est, jusqu’à un certain point, livré à la puissance du mal, afin qu’il devienne un monument, un trophée de la puissance de la vertu. La grandeur de ses crimes et de ses malheurs n’est pas unmolif de désespoir, mais un appel à des efforts plus grands. Ici-bas le philantlirope divin a commencé à faire la guerre au mal. Sa croix est élevée pour réunir les combattants, la victoire est écrite dans son sang. L’esprit qu’inspire Jésus-Christ s’est déjà montré assez puissant pour cette lutte. Combien n’a-t-il pas déjà fait pour réprimer la férocité chez les nations chrétiennes, pour purifier la vie domestique, pour abolir ou adoucir l’esclavage, pour préparer des asiles à la maladie et à la misère? Ce ne sont là que ses premiers fruits. Les progrès que le monde a déjà faits sous son influence, nous apprennent que la société n’est pas destinée à se répéter continuellement, à rester à tout jamais immobile. Nous savons que les grandes cités ne sont pas condamnées à être toujours des sentines de corruption. Celui-là n’a pas compris le caractère de notre âge qui ne voit pas les moyens et les matériaux d’un vaste et heureux changement dans la société. La révolution que nous devons seconder a déjà commencé. La marque distinctive de notre époque, c’est une propagation de l’intelligence, de la civilisation, de l’esprit de progrès dans une sphère beaucoup plus étendue qu’autrefois. Les classes moyennes et les classes ouvrières ont des moyens d’action aux-
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quels on n’eût jamais songé autrefois ; pourquoi s’arrêter là? Pourquoi ne pas augmenter ces moyens chez ceux qui en jouissent déjà? Pourquoi ne pas les étendre à ceux qui ne les possèdent pas encore? Pourquoi une portion de la société serait-elle privée des lumières, des sympathies, des secours qui l’élèveraient au bien-être et à la vertu?
De la vraie prospérité des grandes villes.
Dans ce moment, il est plus que déraisonnable de douter ou de désespérer des progrès de la société. La Providence met sous nos yeux, en pleine lumière, le succès des efforts qu’on fait de toutes parts pour l’amélioration de l’humanité. Je pourrais m’en référer au changement qu’a produit chez nous en quelques années l’union des gens de bien pour détruire l’intempérance, le vice qui semblait le plus enraciné, celui qui, plus que tous les autres, propage la misère et le crime. Mais cette révolution morale dans notre pays n’est plus rien quand on la compare à l’œuvre étonnante, incroyable, qui s’accomplit maintenant de l’autre côté de l’Océan. Si on nous avait demandé, il y a quelques années, quel était le pays le plus dégradé, le plus misérable, le plus écrasé entre tous par l’intempérance, nous aurions nommé l’Irlande. Là hommes et femmes, vieillards et jeunes gens, étaient tous emportés par ce qui semblait le torrent irrésistible. L’enfance était baptisée dans l’ivrognerie. Eh bien! dans le court espace de deux ou trois ans, ce vice, qui avait duré des siècles, a été presque déraciné. Au point de vue moral, l’Irlande des temps passés a disparu. Une nouvelle Irlande est née. Trois millions d’hommes se sont en-
gagés par serment à une abstinence totale, et la violation de ce serinent est on ne peut plus rare. Les grands anniversaires nationaux, où toute 1a population ouvrière avait coutume de sc perdre dans les excès, sont maintenant des occasions de plaisirs innocents. L’impôt des boissons a diminué de près d’un derai-mil-> lion sterling. L'histoire ne connaît point de révolution pareille. C’est le grand événement du jour. Le père Mathew, le chef de cette révolution morale, est bien plus grand que les héros et les hommes d’Etat du siècle. Comme protestants nous rions de l’Eglise catholique avec ses vieilles légendes; mais voici quelque chose de plus grand, et de vrai, ^ous pouvons douter de ses saints d’autrefois, elle a un ministre vivant qui, si l’on peut le juger d’après une de ses œuvres, mérite d’être canonisé, et devoir son nom placé dans le calendrier, non loin de celui des apôtres. Est-ce donc un âge où il soit permis de douter d’un changement radical de la société, où on puisse nier qu’il soit possible de tirer le peuple de l’ignorance brutale et du vice plus brutal encore?
Ces observations sont nécessaires aujourd’hui. Notre cité grandit, et nous désirons pour elle up accroissement rapide, comme si l’étendue et le nombre étaient le bonheur. Nous brûlons d’augmenter en population. Ne vaut-il pas la peine de nous demander quelle espèce de population il nous faut réunir? Sommes-nous assez aveugles pour vouloir sérieusement recommencer l’expérience des autres cités? Désirons-nous seulement accroître notre bien-être physique, notre richesse matérielle ? Ne savons-nous pas que les grandes cités ont jusqu’ici attiré les gens perdus de vices? qu’elles
ont engendré une horde de pauvres, ignorants, débauchés, criminels? qu’elles ont été défigurées par riiorriblc contraste du luxe et de la faim, de la splendeur et de la misère? Ignorons-nous que, chez les classes indigentes et laborieuses des grandes villes, la mortalité est effrayante en comparaison de celle des campagnes, résultat qu’il faut attribuer à l’atmosphère pestilentielle que respire l’ouvrier, à la malpropreté, à l’obscurité et à l’humidité de sa demeure, à la souffrance et aux privations de ses enfants, et enfin aux vices grossiers qu’engendrent l’ignorance et la misère? Est-ce l’avenir que nous rêvons pour notre chère et honorable métropole? Yous ne me soupçonnez pas d’être l’ennemi de ce qu’on appelle le progrès. Que notre cité s’agrandisse ; que les chemins de fer la rattachent à l’üuest lointain; que le commerce l’unisse aux États les plus reculés de l’Est; mais pendant que sa richesse et sa population augmentent, faites aussi qu’elle croisse encore plus vite en intelligence, en vertu, en bonnes mœurs, en union fraternelle. Inquiétons-nous davantage du progrès moral que du progrès matériel. Que Dieu arrête notre prospérité, si elle n’est animée, sanctifiée, ennoblie par l’esprit public, par une éducation meilleure, et par l’intérêt toujours croissant que les heureux du monde et les gens éclairés témoigneront aux pauvres et aux ignorants. Si la prospérité doit rétrécir nos sentiments, nous emlurcir, nous partager en hautes et basses classes, corrompre les riches à force d’excès ou d’orgueil, et créer une classe de pauvres plus abandonnés, que Dieu nous préserve d’une pareille prospérité ! .Mais abuser de la prospérité n’est j)as nécessaire. On peut en user no-
bleinent. Elle peut faciliter le bien, multiplier le nombre de ceux qui enseignent la vérité et la vertu. Elle peut faire fleurir comme la rose les déserts de la société. Consacrons à cet objet notre prospérité. Rendons ainsi grâces à l’auteur de tout bien !
Devoirs des ministres chrétiens envers les pauvres.
Comment accomplir la noble tâche à laquelle nous sommes appelés, je n’ai point le temps de le dire, j’appelle seulement votre attention sur un moyen d’améliorer notre cité, moyen que recommande naturellement l’occasion qui nous rassemble. Je veux parler du ministère des pauvres. Les motifs de cette institution sont trop visibles pour qu’il soit besoin d’une longue explication. Qui ne voit, qui ne reconnaît combien les classes de la société qui jouissent le moins des avantages de l’éducation ont besoin de l’enseignement et de la voix d’un maître? Qui ne sent combien ceux que leurs habitudes, leur condition et leurs besoins excluent, de fait, de nos églises, ont besoin d’être visités dans leur demeure par les ministres du christianisme? Si nous-mêmes, avec tous les rnovens d’éducation qui sont à notre portée, nous avons besoin du ministère chrétien, que dirons-nous des pauvres? N’est-ce pas un devoir, et ne devrions-nous pas nous réjouir d’envoyer des hommes pieux et éclairés, forlilier ceux que des influences impures écartent fatalement du devoir, guider ceux qui n’ont pas de conseillers, avertir et encourager ceux qui sont exposés aux tentations les plus violentes, réveiller l’esprit de ceux qui ont presque perdu la conscience de leurs facultés inlellcctuelles, inspirer de la feniieté à ceux
qui souffrent, découvrir un monde meilleur à ceux pour qui cette terre est sombre, et par-dessus tout arracher les enfants à leur perte, sauver cette jeunesse qui semble née pour recueillir un héritage de misère ou de crime ?
Le ministère des pauvres est une institution sage, noble et chrétienne. Vous êtes appelés ce soir à contribuer à son soutien. Faites-le avec joie. Vous n’êtes pas invités à exécuter un plan de charité douteuse, ou à envoyer des missionnaires dans des régions lointaines ; il n’est pas besoin d’un travail pénible de plusieurs années pour que les fruits paraissent sur un sol nouveau et ingrat. On vous invite à seconder une institution placée au cœur de la cité, et qui, vous le savez, répand la vie dans notre population. Ses chapelles, ses écoles du dimanche, ses bibliothèques, sont au milieu de vous. Les portes où les ministres vont frapper pour porter des consolations et des conseils, sont près des vôtres. Vous voyez le résultat de son influence dans ces enfants ici rassemblés. Le but du ministère est de faire disparaître le trait le plus affligeant de notre civilisation : la profonde corruption des grandes cités ; et dans l’énergie qu’on y déploie maintenant, nous trouvons l’assurance d’une ère plus heureuse, où la société pourra prospérer sans le terrible sacrifice d’un si grand nombre de ses membres. Puisse cette bonne œuvre continuer et s’étendre, puissent les générations futures nous bénir de leur avoir épargné quelques-uns des plus terribles maux qui attristent notre époque !
J’ai terminé mes remarques sur le sujet que suggérait notre réunion. Mais l’œuvre du ministère pour
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les pauvres rappelle à mon esprit des pensées tendres et solennelles, que vous ne jugerez pus, j’en suis sûr, étrangères à notre réunion, et dont l’expression sera un soulagement pour mon cœur. Ici le ministère des pauvres a dû surtout son origine et son établissement à l’un de mes premiers, de mes plus chers amis, qui, il y a peu de mois, fermait les yeux sur une rive étrangère. Permettez-moi de payer un tribut à sa mémoire, permettez-moi en même temps de parler avec la franchise de l’amitié. Je n’ai pas rassemblé des matériaux pour une biographie complète de cet homme distingué; je crois être plus juste envers sa mémoire, en rappelant notre longue amitié qu’en racontant une suite d’événements. J’exprimerai avec simplicité tout ce qui se présentera à mon souvenir, j’espère que l’image pure que je porte en moi, image de mon ami qui n’est plus, pourra passer dans le cœur de ceux qui m’écoutent.
Joseph Tuckermax, sa jeunesse.
Il y a environ quarante-sept ans que je fis la connaissance de Joseph Tuckerman, et depuis lors nous avons vécu en frères, échangeant nos pensées, nos sentiments, nos critiijues, nos encouragements, avec une sincérité qui a été rarement surpassée. Je pense à lui avec un charme particulier ; car il fut peut-être, parmi tous ceux que j’ai connus, l’exemple le plus remarquable du progrès, le modèle d’un homme qui surmonte les obstacles et s’améliore malgré les désavantages de sa position. Lorsque je le vis pour la première fois au collège, il avait l’innocence de l’enfance; il était sensible, généreux, sans un seul des vices aux-
quels la jeunesse est exposée, mais il ne semblait pas prendre la vie au sérieux. Trois ans passèrent comme un jour de i’éte, sans qu’il s’intéressât à ces études sévères, se laissant aller naturellement à des plaisirs innocents sans doute, mais qui consumaient les. heures du travail. Que de fois il m’a parlé avec douleur et repentir de sa jeunesse perdue ! Pendant sa dernière année de collège, on vit commencer en lui un changement, et souvent il en racontait la cause avec une vive sensibilité. Sa mère, comme il le répétait, était la meilleure des femmes. Elle lui avait inculqué les vérités de la religion avec l’amour d’une mère, tempéré par une sagesse peu commune. La semence était jetée dans une bonne terre. La religion, qui n’avait été pour lui qu’un frein contre le mal, commença à le porter au bien ; ce fut à elle qu'il dut la perfection et la grandeur de sa vie. En quittant le collège, il se consacra au ministère chrétien ; mais, avec l’étourderie de la jeunesse, il s’en imposa les devoirs sans être assez préparé. De là une suite d’humiliations, pénibles dans le moment, mais dont plus tard il parlait comme d’un châtiment miséricordieux. C’est ainsi qu’il commença tristement une carrière où il devait être si utile et déployer tant d’énergie.
Par un décret bienveillant de la Providence, il fut placé dans une petite et obscure paroisse qui n’offrait rien- pour satisfaire l’ambition ou dissiper l’esprit. Il passa plusieurs années dans cette vie monotone, mais qui était faite pour lui donner le calme et la solidité dont il avait besoin. Là il se mit à étudier, à étudier avec soin et avec conscience, acquit beaucoup de lumières, et consacra beaucoup de temps aux sujets
épineux de la théologie. Ce que sa première éducation avait de défectueux fut ainsi réparé, ses facultés gagnèrent en force et en pénétration.
Il n’était pas fait cependant pour user sa vie dans de pareilles occupations. Sa force n’était pas dans les études abstraites. S’il s’y était abandonné, il ne serait jamais arrivé à des vues grandies et nouvelles. Le cœur, chez lui, était la grande puissance. C’est surtout à ses sentiments moraux, religieux et bienveillants qu’il dut l’expansion de son intelligence. Une fois que l’étude lui eut donné une base solide, un instinct, qui ne le trompait pas, lui dit que l’étude n’était pas sa vocation ; son cœur demandait une vie active. Il fut de plus en plus touché des misères et des crimes du monde. Quand il était assis dans son cabinet solitaire, la pensée de ce que les hommes souffraient sur terre et sur mer l’arrachait à ses livres. Il se sentait attiré de façon irrésistible vers ses semblables par leurs souffrances, et plus encore par le sentiment qu’il y avait quelque chose de grand sous leur misère, par une sympathie pour leurs besoins moraux. La fenêtre de son cabinet donnait sur la mer ; la voile blanche qui sillonnait l’horizon lui rappelait l’ignorance et les dangers moraux du marin ; aussi fut-il le premier qui, dans ce pays, tenta d’améliorer et d’instruire ces pauvres gens. L’association qu’il établit pour cela ne répondit pas à ses espérances, car il connaissait mal ceux qu’il désirait servir, et la société n’avait pas pris à cœur, comme maintenant, l’œuvre de la réforme. Mais un échec ne pouvait décourager l’esprit qui s’agitait en lui. 11 se livra bientôt avec ardeur à la cause des missions. Il pensa, parla et écrivit sur ce sujet
avec une énergie caractéristique; et si des liens de famille ne l’eussent retenu, je crois qu’il se serait dévoué à la conversion des idolâtres.
Pendant qu’il était tourmenté par cette passion de combattre le mal, sa santé s’affaiblit, et il put craindre pendant quelque temps, de ne plus pouvoir être utile. Mais cette Providence pleine de bonté qui avait ordonné avec une bienveillance signalée les événements de son existence, le guidait par cette pénible transition vers la grande sphère, le grand but de sa vie. La maladie le rendit incapable de parler comme l’exige la chaire; il sentit qu’il devait cesser la prédication régulière; que lui restait-il à faire? Dans un moment de grâce, la pensée de se dévouer au service des pauvres entra dans son esprit ; ’ il reçut une réponse intérieure qui avait le caractère d’un avertissement divin. 11 me consulta, et moi, obéissant à une conviction depuis longtemps enracinée dans mon cœur, convaincu que la société a besoin de nouveaux ministères, de nouveaux moyens d’action pour se sauver, et que des hommes prêts à se sacrifier pour cette rédemption sont le présent le plus précieux que Dieu ait lait à la terre, je l’encourageai dans sa foi et dans son espérance.
Il se dévoue au service des pauvres.
D’abord il entra presque en tremblant dans la maison du pauvre où il était étranger, pour offrir sa sympathie et son amitié. Mais « la brebis reconnut la voix du pasteur. » Los pauvres reconnurent instinctivement leur ami, et, dès le premier moment, il s’établit entre eux des rapports d’une confiance et d’une affec-
tion particulières. Je me rappelle bien cette partie de sa vie, car souvent il venait conlicr à mes oreilles et à mon cœur ses expériences et son succès. Je me souviens de l’effet produit sur son âme par le contact des pauvres. Il les avait aimes lorsqu’il les connaissait peu, quand c’était l’imagination qui lui peignait leurs misères ; mais il était la preuve que nulle théorie, nulle imagination, ne peut accomplir l’œuvre de l’expérience. La sympathie que les pauvres excitaient en lui était si profonde, l’intérêt qu’ils lui inspiraient était si vif, qu’il semblait qu’une nouvelle source d’amour eût jailli dans son cœur. Jamais favori de la fortune n’a couru au palais où les rayons de la faveur royale se concentrent sur lui, avec une ardeur plus grande, d’un pas plus rapide que notre ami ne courait au séjour de la misère, dans les plus sombres ruelles de notre cité. Combien de fois je me suis humilié devant la charité profonde qu’il exhalait dans ces libres entretiens où presque seul j’étais appelé! Je ne puis oublier un soir où, causant avec le docteur Pollen et moi des besoins des pauvres et de la froide dureté de la société, non-seulement il nous émut profondément, mais nous remplit d’étonnement par la force de ses sentiments et l’énergie de sa parole, et je ne puis non plus oublier comment, lorsqu’il nous quitta, le docteur Pollen, bon juge en fait de grandeur, me dit : Voilà un grand homme !
Ce vif amour de ses semblables n'était pas chez lui un enthousiasme extravagant ; il avait sa source dans une idée nette et réfléchie de la nature spirituelle, de la destinée immortelle de tout être humain. Quiconque disceine vraiment et sent profondément la gran-
deurde l’humanité, le rapport de l’âme à Dieu, doit passer pour un enthousiaste au temps où nous vivons ; car notre état social est trop souvent la négation des droits les plus sacrés, des titres les plus nobles et de la destinée même de l’homme.
Ce fut cet amour des pauvres qui donna aux travaux de notre ami leur efficacité, qui fit de son ministère une chose vivante et lui assura la perpétuité. Cet édifice et nos autres chapelles doivent leur fondation à sa charité. Rien ne pouvait l’éloigner des pauvres. Le froid, les orages, la maladie, des douleurs aiguës, rien ne pouvait le retenir chez lui. Les liens de famille seuls l’empêchaient d’aller habiter au milieu des indigents. Il disait parfois que si, en quittant ce monde, il pouvait choisir sa destinée, ce serait celle d’un esprit consacré au service des pauvres, et si les âmes des gens de bien reviennent visiter notre monde, on retrouverait la sienne, je n’en doute pas, dans les repaires de la misère et de la douleur. Chez lui, comme je l’ai déjà dit, il n’y avait pas un enthousiasme aveugle. Il voyait clairement les vices habituels du pauvre : la ruse, la paresse et l’ingratitude. Il remplissait les fonctions de son ministère au milieu de la saleté et de l’abandon qui accompagnent ordinairement l’indigence. Il était entouré de tous côtés des réalités les plus grossières. Ce n’était pas là un spectacle propre à faire un enthousiaste. Mais au travers de tout cela il apercevait, tantôt de faibles signes, tantôt les triomphes d’une vertu divine. Son bonheur était de raconter des exemples de patience, de désintéressement, de piété, offerts au milieu des plus cruelles souffrances. Ces exemples lui disaient que dans les plus pauvres
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réduits, il se trouvait au milieu d’êtres immortels, sa foi dans ce que l’àme a de divin lui faisait trouver le bonheur dans son ministère.
Il a fait (le la chanté une œuvre virante.
Le docteur Tuckerman a été quelquefois appelé le fondateur du ministère des pauvres. Si par là on veut dire que le premier il conçut et établit un ministère distinct pour les pauvres, l’expression n’est pas juste. Avant lui il y avait eu des hommes qui s’étaient consacrés exclusivement et sincèrement à l’instruction religieuse de ceux qu’on ne peut réunir dans les lieux ordinaires du culte. Son mérite est d’avoir donné une vie nouvelle à cette œuvre, et montré ce qu’elle pouvait produire, de l’avoir élevée de l’abandon où elle était tombéé à l’un des premiers rangs parmi les moyens de régénérer le monde, et d’avoir éveillé une fois encore l’espoir d’améliorer ce qu’on regardait comme l’élément désespéré de la société. Les plus grands bienfaiteurs de l’humanité sont moins ceux qui découvrent ou inventent des moyens nouveaux et inconnus, que ceux qui s’emparent des moyens ordinaires et en font des forces nouvelles. Notre ami était à peine entré dans ce ministère qu’il découvrit tout ce qu’on en pouvait tirer. Il y vit des ressources auxquelles on n’avait pas songé. Avec une foi prophétique il y jeta toute son âme; son exemple et son succès excitèrent chez d’autres personnes la même confiance et la même conduite. C’est ainsi que l’on peut dire, et ce sens a de l’importance, qu’il établit ce ministère. Grâce à lui on y a cru. L’œuvre a passé dans d’autres mains avec toute l’énergie qu’il lui a communiquée; on voit,
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on sent qu’elle mérite de prendre [dace parmi nos institutions durables. Ce succès fut dû , en grande partie, sans doute, à la simplicité de son cœur ; mais il le fut aussi à sa connaissance profonde des principes de la nature humaine, qui rendent les pauvres accessibles à l’influence de la vertu, et des moyens par lesquels oh peut le mieux les approcher.
Cette œuvre est devenue une association de bienfaisance entre diverses églises.
Dans l’accomplissement de ce grand travail le docteur Tuckerman ne fut pas seul, il reçut un secours puissant des amis qui sympathisaient avec lui. 11 commença ses travaux sous le patronage de l’Association unitairienne d’Amérique. Plus tard, pour assurer la durée du ministère des pauvres et pour étendre son action, on forma une Union, ou, comme on dit, une Confrérie de diverses églises, chargée du soin et de la direction de cette œuvre importante. On en était venu à sentir que toute Église chrétienne est établie nonseulement pour l’édification de ses membres, mais aussi pour la cause générale du christianisme; et qu’elle est tenue d’étendre les moyens d’instruction morale et religieuse aux familles ou aux individus de son voisinage, que la pauvreté ou tout autre motif prive des bienfaits du culte et de la religion. C’est d’après cette idée que la Confrérie a été établie sur un plan simple, mais qui devait réussir. Dans chacune (les églises disposées à coopérer au soutien du ministère des pauvres, on a formé une association, dont les membres contribuent à l’œuvre générale suivant leurs moyers ou leur dévouement, et chacune de ces asso-
ciations est représentée dans un comité central, auquel est confié le ménagement de l’entreprise. Par cet arrangement on a atteint plus d’un but utile. Le ministère des pauvres s’est trouvé rattaché à nos églises, et l’on peut espérer qu’il aura la durée du ministère régulier. Les églises diverses sont unies par un nouveau lien, non pas par un lien de symbole, de juridiction, ou d’organisation ambitieuse, mais par le lien sacré de la charité ; et de plus elles sont amenées à reconnaître d’une manière manifeste et pratique l’obligation où elles sont de porter leurs regards plus loin qu’elles-mêmes, et de travailler à la propagation de la vérité et de la vertu chrétienne.
L’association ne donnait qu’un faible salaire au docteur Tuckerman, mais il ne désirait rien de plus que ce qui était nécessaire pour ne pas s’endetter; cela il le désirait. 11 était sur ce point d’une susceptibilité particulière, et sa biographie serait imparfaite si l’on omettait ce trait de son caractère. 11 reculait devant le plus léger embarras pécuniaire comme devant un mal insupportable. « Ne dois rien à personne » était un préce[)te qu’il ne perdait jamais de vue dans ses arrangements domestiques ; et par sa stricte économie et sa sage prévoyance, il put passer une longue vie et élever une nombreuse lamille sans anticiper une seule fois sur son revenu, et sans contracter une seule dette. Pour quelques-uns de ses amis, d’habitude plus relâchés, ses conseils et son exemple étaient, sous ce rapport, une critique et une leçon de sagesse.
Quant aux grandes idées qui le dominaient et qui le guidaient dans son ministère, quant au détail de ses travaux, on les trouvera dans les Rapports qu’il avait
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1 habitude de présenter aux sociétés sous le patronage desquelles il agissait. 11 est vrai qu’il a publié un volume sur ce sujet ; mais c’est à peine s’il est digne de son talent ou de la cause qu’il servait. Il l’avait préparé lorsque la maladie l accablait, lorsque sa constitution était tellement épuisée par l’excès du travail qu’il était obligé de renoncer à tous les devoirs qui l’appelaient hors de sa demeure. 11 le composa avec une impatience maladive, comme s’il craignait de mourir avant d’avoir pu le donner au monde. Il ne faut considérer ce travail que comme une improvisation. On se pressa de l’imprimer, pendant que les amis de l’auteur, consultés par lui, espéraient qu’il soumettrait son livre à une patiente révision. Ainsi composé à la hâte, le livre est naturellement dilfus, c’est le défaut des ouvrages même auxquels il apporta le plus de soin. On eût pu le réduire de moitié; aussi, comme on devait s’y attendre, à peine imprimé fut-il oublié. Le doc^^ur supporta avec une grande égalité d’âme cette pénible épreuve, mais il la ressentit profondément. Les paroles les plus tristes que je lui aie entendu prononcer dans sa maladie étaient celles par lesquelles il exprimait le regret d’avoir précipité cette publication.
C’est surtout dans ses Rapports qu’il faut étudier l’histoire de son ministère. Pour qui veut agir avec sagesse sur tes pauvres, ils sont un véritable trésor. Ce sont les annales d’une expérience qui s’est exercée de mille manières. Ils montrent une connaissance profonde des tentations, des dangers, du cœur des indigents et des malheureux, et tout en dévoilant leurs erreurs et leurs fautes, ils respirent une sympathie tou-
jours prête. Il est aisé d’y voir que le grand principe qui animait son ministère c’était une foi inébranlable dans la miséricorde de Dieu pour les pauvres. Leur condition ne lui parut jamais établir une séparation entre eux et leur Créateur. Au contraire il sentait la présence de Dieu dans l’étroite et misérable demeure de l’indigent comme il ne la sentait nulle autre part.
Profori'l amour de Tiickerman pour les malheureux.
Son estime perpétuelle pour la nature morale, immortelle des pauvres donnait à toutes scs relations avec eux un caractère d’amour et de respect. Il leur parlait avec franchise, avec hardiesse, mais toujours comme aux enfants du même Père infini. 11 avait conliance dans la nature morale de l’homme, quelque brisée et écrasée qu’elle fût ; il était sûr qu’aucun cœur ne pourrait lui résister, s’il pouvait seulement le convaincre de l’intérêt fraternel et sincère qu’il lui portait. La règle qu’il observait si naturellem^t qu’à peine peut-on dire que ce fût une règle, c’était de leur parler toujours d’une manière encourageante. 11 sentait que la sévérité du guide spirituel ne devait pas aggraver le poids sous lequel succombait déjà l’esprit du malheureux. Toute sa force était dans son amour ; c’était pour lui comme une armure divine. On ne peut trop en dire sur ce point. Boston a l’honneur, entre toutes les cités, d'être la preuve de ce qu’on peut accomplir, par une parole, pai’ des actes généreux et pleins d’amour, chez ces classes de la société qu’on ne suppose sensibles qu’à la menace, à la dureté et à la terreur. Le docteur Tuckerman et ses successeurs, dans leur commerce avec les pauvres, et le révérend
51. Taylor dans sa mission près des marins, nous ont appris que les hommes dans les conditions les moins favorables, doivent toujours être traites comme des hommes ; que sous la veste grossière, et même sous les haillons, on peut trouver de nobles et tendres cœurs; et que le plus endurci répond toujours à la voix d’un ami véritable, et d’un frère. L’horrible pensée, que certaines portions de la société ont besoin d’étre maintenues par la superstition et la crainte, a reçu ici une réfutation qui doit être un sujet de joie pour les amis de l’humanité. Le docteur Tuckerman portait chez les pauvres les plus hautes idées de la religion, et souvent il me parlait de l’empressement avec lequel elles étaient accueillies. Il était trop sage sans doute pour les énoncer sous forme abstraite, ou dans un langage technique. Elles avaient passé par son cœur avant d’arriver à ses lèvres ; et coulant de cette source, toutes nouvelles et brûlantes, elles étaient bues comme des eaux vivifiantes par l’âme altérée dupauvre.
Le grand secret du succès qu’obtenait le docteur Tuckerman, c’était le vif intérêt qu’il portait aux individus. Il n’était pas dans sa nature d’agir sur les masses par des moyens généraux ; il mettait toute son âme dans chaque affaire. Le malheureux qu’il visitait semblait éveiller en lui une affection et un intérêt unique. Je me rappelle le langage dont il se servait en parlant d’un homme qui s’était perdu dans de grands égarements. 11 me disait avec une émotion profonde : « J’ai besoin de l’àme de cet homme ; il faut que je le sauve. » Il faisait sentir aux plus corrompus qu’ils avaient un ami, et par l’intérêt qu’il prenait à eux il les rattachait de nouveau à leurs semblables.
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En tout homme il cherchait quelque chose à aimer.
Qu’il me soit permis de donner encore une explication de son succès. En tout homme il cherchait quelque chose à aimer. Il s’emparait de tout ce qui pouvait rester de hon dans une âme déchue, de toute affection domestique, de tout sentiment généreux qui avait échappé au naufrage. S’il pouvait toucher quelque faiblement que ce fut, une seule corde d’amour, s’il pouvait éveiller un tendre souvenir de famille, un sentiment de honte ou de regret, il se réjouissait et prenait courage, comme le hon médecin qui, penché sur un noyé, sent un mouvement du pouls, ou le plus léger signe de vie. Dans de pareils moments ses espérances s’exaltaient ; et ses paroles faisaient naître un espoir semblable chez celui qui était tombé. « 11 ne « foulait pas aux pieds le roseau brisé, il n’éteignait « pas la mèche qui fume encore. »
Influence salutaire de sa parole.
Il commença avec l’idée d’accomplir sa tâche par les visites et la conversation, et il considéra toujours ce moyen comme le plus utile et le plus important. Mais il sentit bientôt qu’on ne pouvait se passer du culte en commun, que c’était un besoin de la nature humaine, que les pauvres, rien qu’en laissant leurs demeures, et en se réunissant avec des habits décents pour adorer Dieu, recevaient une impression salutaire, et qu’ainsi on pouvait les amener de la manière la plus efficace à agir les uns sur les autres pour leur bien mutuel. Il reprit donc la prédication, malgré l’insuffisance de ses forces. Celte situation nouvelle éveilla
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en lui une éloquence remarquable. Dans ses sermons écrits pour un auditoire ordinaire, il n’avait jamais été entraînant; mais ses discours familiers, improvisés, pleins de chaleur, attiraient autour de lui une foule de pauvres suspendus à ses lèvres, et les heureux du siècle n’étaient pas moins touchés de ses pieux discours. L’idée qu’il s’était faite de la prédication subit alors un grand changement. Tandis qu’en public il évitait de se plaindre, il gémissait en particulier sur ces discussions sans vie de la chaire, qui trop souvent rendent l’église aussi froide que la tombe.
Sa passion pour les enfants des pauvres.
L’influence qu’il exerçait sur les pauvres s’augmentait de la variété des formes qu’il lui donnait. Ce n’était pas seulement un guide spirituel. Il était versé dans les détails de la vie ordinaire, excellent économe, sachant beaucoup de choses sur les métiers et les travaux qui occupent le pauvre, indiquant les moyens de diminuer la dépense et d’accroître le bien-être ; c’est par ces talents d’intérieur qu’il acquérait la conliance des malheureux. 11 comprenait leurs moindres besoins et leurs moindres peines, et en se faisant leur conseiller pour les choses terrestres, il parvenait à leur faire goûter les vérités d’en haut. Au moment même où, pour quelques-uns, il n’était qu’un enthousiaste, il enseignait la direction d’un ménage à une pauvre femme, cherchait de l’occupation pour le mari, et trouvait une place pour l’enfant.
Ceci me rappelle une branche de ses travaux à laquelle il prenait un intérêt particulier. Il aimait passionnément les enfants du pauvre. Dans la rue comme
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dans les demeures de l’indigence, ils occupaient habituellement son âme. Il avait coutume de s’arrêter pour demander au petit mendiant quelle était sa demeure et son histoire. Il se rendait au marché et au quai pour y découvrir les enfants qui perdent la journée dans la fainéantise, et prennent leurs premières leçons dans le métier du vol. Il était infatigable dans ses elforts pour placer ces malheureux dans des écoles; des multitudes d’enfants lui doivent leur salut moral et l’éducation qui les a préparés à une vie honorable. Bon nombre de ceux qui s’étaient soustraits à l’aulorité de leur famille, et qui étaient entrés dans le sentier glissant du crime, furent, par ses soins, envoyés à la maison de réforme ; c’était pour lui un bonheur de rencontrer ceux qui par son influence avaient été rendus à la vertu; c’était sa joie d’en parler. C’est à l'intérêt qu’il excita en faveur des enfants pauvres sans protection, que nous devons l’établissement de la ferme-école. Si quelque sujet occupa particulièrement sa pensée et son cœur, ce fut le devoir que la cité est appelée à remplir envers ces enfants, qui, si la société ne les adopte, grandissent pour le crime, la honte et le châtiment. Si jamais sa bonté s’emporta en reproches amers, ce fut quand il parla de l’insensibilité générale pour l’enfant délaissé, élevé par ses parents dans la mendicité et la ruse, accoutumé à respirer les vapeurs de l’intempérance, et à considérer le v>ce comme son élément naturel. Telle fut l’actio/i qu’il exerça, que la mendicité des rues y diminua d’une manière visible au milieu de nous, ce f qui indique une influence dont il est difficile de comprendre l’étendue.
Pour montrer toutes ses vues généreuses à l’endroit des pauvres, je dirai que pendant quelque temps il rassemblait une fois par semaine, l’après-midi, les enfants pour leur apprendre l’Iiistoire naturelle. Il aimait beaucoup cette branche des connaissances humaines, et il avait amassé un grand nombre de faits, qui étaient autant de preuves de la sagesse et de la bonté de Dieu dans la création. Il avait coutume d’expliquer ces faits, il charmait ainsi la curiosité et fixait l’attention de son jeune auditoire, qui le lui prouvait du reste en lui consacrant une partie du temps de ses jeux. Sa faiblesse, qui l’obligea de renoncer à la chaire, le força aussi, après un court essai, de cesser cet enseignement.
Il nicttail toute l’ardeur de son âme au service des mallieurciu.
Je rapporte ces dilfércnts essais comme autant de preuves du large esprit qu’il apporta dans l’exéc ition (le sa tâche. Son grand objet était le progrès de la religion, mais la religion n’était pas seule dans son esprit. 11 sentait les rapports qu’elle a avec la culture intellectuelle, avec la bonne tenue d’un ménage, avec la politesse et la convena'nce des manières, et surtout avec l’accomplissement des devoirs paternels; on peut dire que dans ses pieuses occupations il embrassait toutes les branches de la vie sociale. Le fait est que son coeur était dans son œuvre. Il ne la considérait pas comme la tâche d’un jour, ou de quelques années, mais de sa vie entière. Il voulait y vieillir et y mourir. Le monde dans scs diverses professions ne lui présentait rien (le plus honorable, de plus divin. Son ambition, et il en avait aussi sa part, et scs convictions désintéressées
et religieuses, tout était là ; do sorte qu’il agissait avec une énergie entière et de toute son âme. C’est ainsi qu’il devint fécond en expédients, découvrit de nouveaux modes d’inlluencc, arriva heureusement et par des voies indirectes à son but, et parvint à tirer p^rti de tout. Quelquefois, il est vrai, on s’est plaint qu’il apportait ses pauvres dans toutes les compagnies et dans toutes les conversations. Mais nous devons apprendre à supporter les faiblesses d’une âme ardente et à pardonner un amour plus vif que le nôtre, quand bien même on manquerait de ce tact social qui fait le succès des esprits indiflércnts et légers.
Sa haine de Tivrognerie principale source de la misère.
Il y avait un sujet sur lequel le docteur Tuckerman partageait l’opinion et les sentiments de tous ceux qui visitent les pauvres ou se consacrent à leur service. Il reconnaissait que chez nous la pauvreté est due surtout à l’intempérance, qui augmente infiniment les malheurs d’une triste condition. Une famille indigente où ce vice n’avait pas pénétré, était à ses yeux une famille privilégiée. La pauvreté sans l’ivrognerie lui semblait à peine un mal, comparéeà celle qu’enfante l’ivrognerie. S’il y eut un de nos concitoyciis qu’il honora, comme étant éminemment l’ami des pauvres, ce fut ce philanthrope infatigable, qui, ouvrant son cœur et ses mains à toutes les misères, s’est consacré tout entier à la cause de la tempérance’. L’âme du docteur Tuckerman gémissait sous les maux de l’intempérance comme les anciens prophètes gémissaient
* M. Moïse Gram.
SOUS le poids des douleurs qu’ils avaient mission d’annoncer. Les fumées d’une distillerie étaient, pour sa délicatesse, plus malsaines et plus mortelles que les exhalaisons de la putréfaction et de la peste. 11 regardait la boutique où se débitaient des liqueurs spiritueuses comme il eût regardé une trappe s’ouvrant sur l’enfer. A la vue des hommes, qui au milieu des lumières qui nous éclairent, s’enrichissent en répandant ces poisons dans le pays, il entendait s’élever contre eux les malédictions de ceux qu’ils ont perdus, les gémissements des femmes et des enfants qu’ils ont ruinés. Je le sais, car j’ai vu la véhémence avec laquelle il abordait les intempérants, et souvent il me parla de ses efforts persévérants pour les sauver. S’il avait pu léguer ses convictions à la partie saine et chrétienne de cette cité et de cette république, ce vice disparaîtrait bientôt ; la sanction de l’autorité puldiqué ne serait plus accordée à ces infâmes repaires ; on tarirait l’une des principales sources des misères de notre civilisation.
L’influence de ses travaux se répand nu dehors.
L’influence des travaux du docteur Tuckerman n’a pas été bornée à cette cité ou à ce pays. Ses rapports parvinrent en Europe, et y firent naître des efforts semblables. Lorsque sa mauvaise santé l’obligea de traverser l’Océan, il y a quelques années, il fut cordialement reçu en Angleterre par les esprits qui sympathisaient avec lui. Sa société fut recherchée par les hommes vertueux et distingués, et son expérience lui assura une attention pleine d’un respect profond. Il eut le bonheur de trouver dans ce pays Rammohun
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oy'. J’appris d’im ami, qui assista à leur entrevue, que ce sage et noble Indou, qui recevait tout le monde avec une courtoisie orientale, distingua encore notre concitoyen par le respect affectueux avec lequel il l’accueillit. En France, il fut reçu avec beaucoup de bienveillance par le baron de Gérando, philosophe et philanthrope distingué, que ses nombreuses et profondes recherches sur la pauvreté et sur les moyens de la prévenir ou d’y remédier, laissent sans rival dans le présent comme dans le passé. Cet homme vertueux, dont le seul nom suffit pour justifier la France du reproche qu’on lui adresse quelquefois d’être indifférente à la cause de l’humanité, a témoigné dans ses lettres particulières et dans ses écrits toute sa considération pour le caractère et les travaux de l’ami qui nous a quittés.
C’est ainsi que l’influence exercée par le docteur Tuckerman se fait sentir aujourd’hui des deux côtés de l’Océan; son nom, uni comme il l’est au ministère des pauvres, est du petit nombre de ceux qui passeront à la postérité. Pour inscrire son nom dans l’avenir il n’est pas de monument plus durable qu’une institution de bienfaisance fondée sur les principes de la nature humaine, et qui doit agir sur une nombreuse portion de la société. Les plans des politiques, les accumulations de puissance, et presque tous les écrits d’un siècle disparaissent. Les hommes qui font le plus de bruit dans le monde passent et se perdent comme le son de la trompette. Mais les institutions entrées
* C’élait un savant et riche bratnine indien qui parcourait l’Europe pour y étudier la civilisation et en faire profiter ses compatriotes. {ÉUü.)
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dans les habitudes d’im peuple, et surtout incorporées au christianisme, cette vérité immortelle, ce règne éternel, traversent les siècles. Notre ami a laissé un nom qui vivra ; non pas qu’un nom vaille la peine qu’on s’en occupe, mais il est bon de rappeler aux ambitieux qui prennent le bruit d’un jour pour la renommée, qu’un nom est la récompense de ces hommes qui travaillent dans des sentiers obscurs, et aux(iuels ils daignent à peine accorder un regard en passant. Le docteur Tuckerman n’était pas tout à fait au-dessus de la gloire; qui de nous l’est entièrement? Mais son œuvre lui était bien plus chère que la renommée; il travailla pendant des années sans songer à la réputation qu’il lui devrait; et dans ce siècle de petites choses il avait coutume de dire que si les riches et les grands qui lui prêtaient leur appui pouvaient comprendre la dignité et le bonheur do sa mission, ils l’ambitionneraient pour eux-mémes, et voudraient partager la peine qu’ils laissaient à autrui.
Parmi les témoignages rendus à l’utilité de son entreprise, il en était un qui lui faisait un sensible plaisir: c’était la sympathie des chrétiens de communion différente. S'il se mêlait aux pauvres, ce n’était pas pour servir les projets d'une secte, mais pour leur inspirer l’esprit et leur porter les espérances de Jésus- Christ ; aussi trouva-t-il partout des hommes qui désiraient cordialement le succès de son œuvre, et peutêtre qu’il ne laissa chez aucun de nous une impression aussi vive de sa j)iété que chez ceux dont il partageait le moins la croyance.
Son profond chagrin de la mort de sa femme.
En parlant de ce qu’il y a eu d’heureux dans la vie du docteur Tuckerman, je ne dois pas omettre ses liens de famille. Il se maria deux fois, et dans chacune de CCS alliances, il trouva une amie inappréciable. J’ai connu particulièrement sa seconde femme, avec laquelle il passa une grande part de sa vie, je m’estime heureux de rendre hommage à son mérite. Sa modestie et son exquise délicatesse cachaient la l)eauté de son caractère. Elle était peu connue au dehors, mais dans son intérieur elle lépandait sans bruit cette douce et pure lumière dont on ne sent tout le prix qti’après qu’elle est éteinte. La Providence pleine de bonté, qui proportionne scs bienfaits cà nos besoins, s’était montrée d’une manière visible en donnant à notre ami une telle compagne. La sagesse calme et bienveillante de sa femme, sa douce bumilité, son amour, qui, Lien que tendre, était trop pur |)our troubler la netteté de ses idées, tout la disposait instinctivement, et sans qu’aucun des deux en eût conscience, à agir sur cette âme plus vive et plus ardente. Elle était véritablement un esprit bienfaisant, répandant le calme sans qu’on s’en aperçût, et par cela même de la façon la plus sûre. Le coup qui l’enleva fit à son époux une blessure que le temps ne put cicatriser. S’il avait eu assez de force pour quitter la maison de deuil et visiter SOS pauvres, il eût échappé pendant une bonne partie du jour au sentiment de sa solitude. Mais quelques minutes de promenade dans la rue le forçaient (le rentrer chez lui fatigué. Cet (vil plein d’amour qui brillait naguère à son arrivée, u’était plus là pour jeter
sur lui son doux rayon. La voix qui chaque jour s’inquiétait de ses travaux, et qui, comme une seconde conscience, lui mui murait tout bas une douce approbation, était muette. L’afl'ection qui d’une tendre main lui soutenait sa tête souffrante, et par des soins maternels retardait l’heure de l’épuisement et de la maladie, il ne la trouvait plus. 11 n’était pas seul, il est vrai, car l’amour et le respect filial ne se lassaient pas de lui prodiguer leurs consolations ; mais quoiqu’il en sentît et qu’il en reconnût tout le prix, rien ne pouvait remplacer ce qu’il avait perdu.
Cette grande perte n’amena point chez lui des éclats de douleur. C’était un chagrin muet, profond, le sentiment d’un vide immense, le dernier fardeau dont l’àme i-uisse se débarrasser. Dès lors son attachement à la vie déclina sensiblement. Dans ses heures d’attendrissement, il appelait la mort. 11 avait sur lui le portrait de l’amie qui l’avait quitté, et plus d’une fois il me parla du soulagement qu’il trouvait à contempler celte image, avec une chaleur que, plus heureux que lui, je ne pouvais comprendre. 11 entendait sa voix dans l’autre monde, et le désir de ce monde meilleur, toujours ardent chez lui, devenait alors plus vif et plus touchant.
Remarques sur son caractère.
Nous en avons assez dit pour faire connaître les vertus extraordinaires du docteur Tuckerman. Il est vrai cependant que, dans ses rapports accidentels avec les étrangers, il ne produisait pas une impression aussi favorable qu’on eût été en droit de l’espérer. Pour ceux qui le voyaient rarement, il semblait trop pénétré de
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sa valeur. Son tempérament, facile à exciter, le poussait à une certaine exagération de paroles. Parfois ses sentiments l’emportaient sur son jugement. 11 ne savait pas découvrir le point au delà duquel la sympathie de l'auditeur ne pouvait plus le suivre, de sorte que quchjuefois il semblait exiger une attention à laquelle il n’avait p; s droit. Le fait est que la nature humaine, même chez les hommes vertueux, est inégale et imparfaite. Nous nous étonnons quelquefois de la réunion d’éléments opposés dans le même caractère. Mais esl-il parmi nous quelqu’un d’assez parfait pour ne pas connaître par expérience les contradictions de l’âme humaine ? Il est consolant de penser combien notre confiance dans une bonté supérieure est peu affaiblie par ces nuages. Personne peut-être ne vil plus clairement que moi les imperfections de cet homme de bien. Mais ma foi dans ses grandes vertus était aussi ferme que s’il eut été sans défaut. Il y avait une pureté dans son amour, dans son désintéressement, dont je ne doutais pas plus que de son existence. Si jamais homme se consacra sincèrement au service de ses frères, ce fut celui-là.
J’ai fait ces remarques parce qu’il y a longtemps que je doute qu’H soit moral et sage de louer sans restriction les morts, comme il est de mode aujourd’hui. Je crains que nous ne rendions suspects les portraits de nos amis en leur donnant les couleurs d’une perfection qui n’existe pas. Je regarde comme indigne d’être loué tout homme dont on ne peut pas dire ce qu’il était, et qui, lorsque ses plus grands défauts ont été mis à découvert, ne peut inspirer ni respect, ni amour.
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SGI
Sa piété éclairée.
J’ai parlé du docteur Tuckerman dans scs rapports avec ses semblables, ce serait lui faire tort que de ne point parler des rapports plus élevés qu’il avait avec Dieu. C’était là que la beauté de >on caractère était le plus visible pour ceux qui pénétraient le plus profondément dans son cœur. D’autres admiraient sa philanthropie ; sa piété faisait plus d’impression sur moi. Elle participait de l’ardeur de sa nature, mais elle était plus calme, plus sage, plus pure que ses autres sentiments. Elle était simple, généreuse, toujours présente, elle s’exprimait sans affectation, elle colorait scs pensées et ses sentiments les plus ordinaires, et donnait de la force et de l’élévation à toutes ses vertus. C’était une piété telle qu’on devait l’attendre de son enfance, une piété venue dès lèvres et du visage rayonnant d’une mère.
Sa religion était du caractère le plus large et le plus libéral. Le christianisme même était trop étroit pour lui. Il s’intéressait aux témoignages que la nature rend à Dieu, et aux efforts des anciens philosophes pour parvenir à la vérité divine Mais le christianisme était son rocher, sa citadelle, sa nourriture, sa vie. C’est l’amour qui lui faisait comprendre le caractère de Jésus et sentir le besoin de la « bonne nouvelle. » Il avait beaucoup étudié l’Ancien Testament, et avait même songé à un ouvrage sur les antiquités juives. Mais son respect toujours croissant pour le Nouveau Testament lui fit établir une différence immense entre ce dernier et les anciennes Écritures. Â l’une des époques de son ministère, quand les
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besoins pressants des pauvres le forçaient de renoncer entièrement à l’élude, je me rappelle qu’il me montra une Harmonie grecque des quatre Évangiles, en me disant que c’était là sa bibliothèque, que l’iiistoire du Christ était sa théologie, et que le malin il dérobait un moment pour le consacrer à cette lecture, n’ayant plus de temps pour nulle autre chose.
Sa confiance en Dieu.
La religion ne se manifeste pas de la même façon chez tous les hommes. Chez lui elle brillait surtout par la foi ou la confiance filiale et la reconnaissance. Sa loi en Dieu était sans borne. Jamais elle ne chancela, jamais il n’y eut d’éclipse. Je l’ai vu sous le poids d’une affliction qui, en quelques jours, fit sur sa personne le ravage de plusieurs années; sa confiance était inébranlable, sa soumission entière. Malgré les crimes et les misères de la vie, jamais il ne douta des desseins miséricordieux de la Providence. Il voyait un rayon de la bonté divine sortir des événements et des épreuves les plus sombres. Sans doute son amour pour les pauvres lui aidait à comprendre, mieux que personne, combien Dieu les aimait. Toute la création lui parlait de la bonté paternelle et de la gloire infinie de son auteur. Cette piété filiale excitait en lui des facultés qui autrement seraient demeurées endormies. La nature avait rais en lui peu d’élément poétique. 11 avait peu de goût pour la musique ou pour les beaux-arts, il ne prenait pas grand plaisir aux œuvres d’imagination. Mais sa piété, qui lui faisait ouvrir les yeux, l’oreille et le cœur au.v manifestations de Dieu dans ses œuvres, lui révélait la beauté
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dont il était entouré, et de cette manière devenait pour lui une source de joies élevées. Les controverses religieuses ne pouvaient occuper un pareil esprit. 11 était au-dessus d’elles ; c’est à peine s’il semblait en connaître l’existence. Il comprenait ce qui pénètre, calme et élève les âmes de tous les chrétiens ; et dans la vie active qui lui taisait quitter son cabinet, il ne voulait pas en savoir davantage.
Son caractère lieureux. ,
Sa reconnaissance était aussi ardente que sa foi. En ce point, son tempérament le favorisait. 11 était naturellement heureux. Dans sa nature, il n’y avait aucun germe de tristesse ou d’ennui. Sa vie, au début, fut brillante, joyeuse, sans nuages ; c’est à cette raison qu’il faut surtout attribuer la légèreté de sa jeunesse. Comme l'aimant cherche et attire à lui le métal dispersé pour lequel il a de l’al'tinité, de même son esprit choisissait les idées qui lui présentaient la Providence sous l’aspect le plus riant, et s’y attachait par instinct. Dans une nature pareille, la piété prenait naturellement la forme de la reconnaissance. Son esprit s’exhalait ordinairement en actions de grâce. Son sort lui paraissait un des plus heureux de la terre. 11 n’avait pas besoin d’un froid et pénible calcul pour se rappeler les bienfaits qu’il avait reçus. Ils se présentaient d’eux-memes et paraissaient devant lui, brillant d’une lumière céleste, parce qu’il les rapportait à la bonté qui l’en avait comblé.
Sa piété lui donnait des espérances de gloire, de progrès, de bonheur futurs, plus certaines que je n’en ai jamais rencontrées. On dit ordinairement que
l’autre monde répand son éclat sur celui-ci. Chez lui c’était le présent qui éclairait l’avenir. Son expérience constante delà bonté de Dieu l’assurait d’une bonté plus grande encore dans l’autre vie. 11 parlait, avec un cœur plein d’émotion et le langage le plus vrai, de l’immortalité, du ciel, d’une nouvelle manière d’approcher Dieu. De vrai son langage était tel que beaucoup d’hommes vertueux ne pouvaient pas toujours le suivre. Le sentiment de notre indignité couvre de nuages notre éternel avenir. Chez lui jamais de nuage ; non pas qu’il n’eût la conscience de son indignité, non pas qu’il songeât à approcher de la Pureté infinie par ses mérites ; jamais pareille idée ne lui traversa l’esprit. Mais il était si naturellement heureux, il sentait si vivement la bonté de Dieu ; il connaissait si bien par expérience la vérité des promesses du Christ, qu’il voyait le ciel ouvert devant lui, sans l’effort qu’exigent ordinairement la foi et l’espérance de la plupart des hommes.
Scs derniers jours.
Dans sa dernière maladie, son caractère parut dans toute sa beauté. 11 n’avait pas entièrement perdu l’amour naturel de la vie. Parfois, lorsque des symptômes funestes setnblaient disparaître^ il usait avec confiance des moyens qui pouvaient rétablir sa santé. Mais en général il sentait qu’il était près de mourir, que sa tâche était remplie, et qu’il n’avait plus rien à faire avec le monde que le quitter. J’ai regretté de n’avoir pas recueilli quelques-unes de ses conversations. Parler était dangereux pour lui, car la moindre émotion augmentait la fièvre qui le dévorait; mais lorsque j'entamais
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un sujet intéressant, une foule de pensées se preslaient dans son esprit, et il était obligé de les exprimer. L’autre monde l’occupait naturellement ; ses idées de la vie et du progrès de l’âme, dans ses nouveaux et plus étroits rapports avec Dieu, avec le Christ, avec les justes devenus parfaits, semblaient le transporter, pendant un moment, bien loin de la tristesse et des douleurs de son état. Ses idées ne se ressentaient en rien de la maladie ; ses goûts et scs sentiments habituels s’y mêlaient continuellement. Dans les courts moments de repos que lui laissaient l’éppisement et la souffrance, il parlait avec intérêt des événements du jour, et se récréait avec les livres qui autrefois l’avaient charmé. C’était le même homme que dans l’état de santé ; il n’y avait rien de forcé ni d’artificiel dans l’élévation de sa pensée. Tl avait toujours lu avec délices les moralistes de l’antiquité, et le dernier livre peut-être que je mis entre ses mains, furent les Tusculanes de Cicéron, qu’il lut avec avidité. L’étendue de son esprit était telle, que pendant que le Christ était son espérance, et la perfection chrétienne son aspiration, il se réjouissait encore de découvrir un respect si profond pour la majesté de la vertu chez le grand Romain, pour qui la vérité chrétienne n’avait pas encore lui. On devait s’attendre « à ce que sa pas- * sion dominante fût forte dans la mort; » jusqu’au dernier moment où je le vis, les pauvres furent dans son cœur. Comme il leur avait consacré sa vie, la mort même ne put l’en séparer.
Il nous reste à faire une réflexion touchante. Le docteur Tuckerman a été martyr de sa cause. On ne peut douter que ses jours n’aient été abrégés par l’excès de
SCS fatigues. Ses amis l’en avaient prévenu. Lui-même vit le danger, et résolut plus d’une fois de diminuer ses travaux ; mais quand il s’éloignait des pauvres, ils le suivaient chez lui, et il ne pouvait résister à leur voix et à leurs regards suppliants, A mes sérieuses re- ■ montrances il répondait que son ministère pouvait avoir besoin d’une victime, que des travaux au delà de ses forces étaient peut-être nécessaires pour montrer ce (|u’on pouvait attendre de l’institution, et qu’il était prêt à souffrir et à mourir pour une telle cause. Vivant ainsi, il vieillit avant l’âge. Ses promenades devinrent de moms en moins longues ; puis il fut emprisonné chez lui. La prostration des forces fut suivie d’une toux pénible et d’une fièvre brûlante. Comme nous l’avons vu, sa dernière maladie fut un brillant témoignage rendu à sa piété. Mais sa fin fut triste. Par un décret mystérieux de la Providence, la souffrance persiste souvent, taudis que la raison elles affections semblent décliner; il en lut ainsi chez lui. Dans les derniers moments de notre ami, le corps sembla . dominer la pensée; il mourut dans des souffrances épouvantables ; il passa dans un meilleur monde au milieu d’une agonie terrible. Enfin, son martyre cessa ; et qui de nous peut exprimer ou concevoir la béatitude de l’esprit, passant des ténèbres épaisses d’ici-bas à la lumière du ciel?
Beauté de sa TÎe et de son œuvre.
Tel fut le fondateur du .Ministère des pauvres dans Boston. C’était un homme que j’ai connu parfaitement, un homme dont je ne pouvais ignorer les imperfections, car elles étaient à la surface de son caractère;
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mais il avait un grand cœnr, mais il fut la victime volontaire de la cause qu’il avait épousée par amour et crainte de Dieu ; mais après lui il a laissé comme souvenir, non pas seulement le Iribut passager de l’amitié, mais une institution qui durera toujours, et ipii le met au rang des bienfaiteurs de cette ville et du monde. Lorsqu’il commença son œuvre, il ne prévoyait pas qu’il exercerait une telle inlluence et acquerrait un tel honneur. Il croyait se dévouer à une vie obscure. Il ne s’attendait pas à ce que son nom sortît jamais de la maison du pauvre ; il était heureux de penser qu’un individu, une famille recevrait de son ministère un peu de force, de lumière et de consolation. .Mais peu à peu l’idée lui vint qu’il commençait un mouvement destiné à lui survivre et à détruire de plus en plus les grands maux de la civilisation. Il vit de plus en plus clairement que le .Ministère des pauvres, uni à d’autres moyens d’action, changerait l’aspect d’une grande part de la société. Ce devint sa conviction réfléchie, et une conviction qu’il exprimait souvent, qu’il n’était pas nécessaire que les grandes cités fussent des repaires de vice et de misère ; que chez nous il y avait maintenant assez d’intelligence, de vertu et de piété, pour donner, si on les faisait agir de concert, une nouvelle vie morale et intellectuelle aux classes négligées de la société. C’est dans cette foi qu’il agit, travailla, souffrit et mourut. Jamais il ne cessa de remercier Dieu de l’avoir envoyé dans ce champ de labeurs. Bien des semaines avant qu’il nous quittât pour ne jamais revenir, j’étais presque le seul ami qu’il eût la force de recevoir ; et c’était un bonheur pour moi de voir son visage pâle et amaigri
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briller de reconnaissance à la pensée de l’œuvre qu’il lui avait été donné d’accomplir, à l’espoir qu’elle durerait et grandirait quand lui serait endormi dans la poussière. D’une telle vie et d’une telle mort apprenons à aimer nos frères pauvres et souffrants ; et, autant que' nous le pourrons, envoyons-leur. des hommes dévoués et actifs, dont l’amour, les conseils, les prières soulagent la douleur, éveillent la conscience, touchent le cœur, guident la jeunesse, soutiennent la vieillesse et sur les sombres sentiers de cette vie répandent l’éclat de la vie à venir.