‹ Œuvres sociales de W.E. ChanningChapitre 19 sur 30 · LA TEMPÉRANCE · texte numérisé non relu

LA TEMPÉRANCE

Prononcé à la demande du conseil de la Société de tempérance de Massachussetts, dans l’Odéon , à Boston, le 2% février 1837, jour fixé pour la réunion simultanée dans le monde entier des amis de la tempérance.

Je vois devant moi les représentants de différentes sociétés pour l’encouragement de la tempérance. C’est une belle et grande cause , et je dois remercier Dieu, si la mission qui m’est confiée , me permet de les soutenir dans l’œuvre qu’ils ont entreprise, ou de jeter une nouvelle lumière sur la route qu’ils suivent. L’occasion actuelle est bien faite pour animer un ministre chrétien. Quel noble témoignage cette assemblée ne rend-elle pas à l’esprit et à l’influence de la foi chrétienne ! Pourquoi cette foule est-elle réunie? Ce n’est pas pour une satisfaction égoïste , ce n’est pas pour une fin mondaine , c’est pour arrêter un grand mal moral et social , et contribuer au progrès de la vertu , de la dignité , du bien-être des hommes. Et d’où vient cette sympathie pour ceux qui sont tombés, pour les coupables, pour les misérables ? L’avons-nous tirée des écoles de la philosophie ancienne, ou des temples de la Grèce et de Rome? Non. C’est l’héritage que nous a laissé Jésus-

Christ. Nous l'avons reçu de ses lèvres, de sa vie, de sa croix. Cette réunion, si nous remontions à son origine, nous reporterait à Bethléem et au Calvaire. L’impulsion que le Christ a donnée à l'àme humaine , après avoir duré pendant des siècles, paraît aujourd’hui plus visible encore dans les efforts nouveaux et multipliés que Fait la philanthropie pour racheter le monde du mal, quelle que soit la forme qu’il emprunte. Dans l’enceinte de ces murs l’autorité du Christ a été quelquefois mise en question, son caractère injurié. Au blasphémateur de ce saint nom, quelle réponse que la foule ici rassemblée ! Une religion qui rapproche et unit ainsi les hommes pour secourir, pour encourager, pour sauver leurs semblables égarés ou perdus, porte au front le sceau, large , brillant, manifeste de la Divinité. Soyons reconnaissants de ce que nous sommes nés sous sa lumière, et encore plus reconnaissants , si nous avons été baptisés dans son amour divin et désintéressé !

Au point où en sont maintenant les efforts faits pour encourager la tempérance , je ne puis sans doute servir votre cause en apportant des idées nouvelles. Les amis de la tempérance ont complètement exploré le terrain que je vais parcourir. Néanmoins quiconque est habitué à penser par lui-môme est naturellement amené à des vues ou des considérations particulières, même dans le sujet le plus familier; et en concentrant son esprit, il réussit quelquefois à les faire ressortir d’une façon nouvelle, à leur conquérir le rang qu’elles méritent , et à leur assurer une attention qui peutêtre ne leur avait pas été accordée et qui cependant leur est due.

J’ai quelquefois pensé, peut-être sans fondement,

que le plus grand mal de l’intempérance , son mal essentiel, n’était pas aussi parfaitement, aussi fréquemment indiqué que ses maux secondaires , et que l’on n’avait pas une conviction suffisante de la profondeur de ses causes, et des remèdes qu'elle demande. Frappé de ces idées, j’appelle votré attention sur les points suivants : — le grand mal , le mal essentiel de l’intempérance , — l’étendue de ses tentations , — ses causes , — les moyens de la prévenir ou de la guérir.

I. Je commence par demander quel est le grand mal, le mal essentiel de l'intempérance? La réponse est que l’intempérance est l’extinction volontaire de la raison. Le grand mal est intérieur ou spirituel. L’intempérant se dépouille , pendant un certain temps , de sa nature raisonnable et morale , perd la conscience de ce qu’il est et l’empire sur lui-même, produit en lui la démence , et par la répétition de cette folie dégrade de plus en plus ses facultés intellectuelles et morales. Il pèche d’une manière immédiate et directe contre la raison, ce principe divin, qui distingue la vérité du mensonge, le bien du mal, et qui sépare l’homme de la brute. C’est là l’essence du vice, ce qui en fait l’horreur et le danger, ce qui devrait principalement frapper et animer quiconque travaille à le détruire. Tous les autres maux de l’intempérance ne sont rien en comparaison de celui-là ; presque tous en viennent ; et il est juste, il est à désirer que tous les autres maux s’y joignent et l’accompagnent. Oui , quand l’homme lève un bras criminel contre ce qui fait vraiment sa vie , quand il éteint sa raison et sa conscience, il est à dé-

sirer que lui et tous les autres soient avertis d’une manière solennelle, effrayante, de l’énormité du crime; que des calamités extérieures et terribles soient la preuve de la ruine intérieure à laquelle il travaille ; que la condamnation et le malheur écrits sur son visage , sur son corps, sur toute sa personne , déclarent quelle terrible chose c’est pour l’homme, la créature raisonna* ble de Dieu, de renoncer à sa raison et de s’abrutir. Il est ordinaire chez ceux qui parlent contre l’intempérance, de dépeindre le visage aviné de l’ivrogne, tantôt rouge , tantôt d’une pâleur- mortelle. On montre ses membres tremblants et paralysés. On fait voir sa prospérité décroissante, sa pauvreté, son désespoir. On décrit sa demeure où régnent la tristesse et la désolation, son foyer glacé, sa table pauvre, sa femme au cœurbrisé, l’aspect misérable de ses enfants, et nous gémissons à l’idée de ce triste tableau. Mais il est juste? que tout cela soit ainsi. Il est juste que celui qui, ayant été averti , éteint en lui le flambeau de l'intelligence et de la conscience, que celui qui abandonne son rang parmi les créatures que Dieu fit raisonnables pour descendre au rang des brutes , soit au milieu de ses concitoyens un monument de la colère divine , et qu’il enseigne partout où on le verra, qu’il enseigne dans tont son aspect, dans chacun de ses mouvements quel épouvantable crime c’est que de détruire la raison ! Si nous étions constitués de façon qu’on pût éteindre sa raison, sans que le visage perdît de sa fraîcheur, l’extérieur de sa grâce , le corps de sa vigueur, sans que notre prospérité en fût afl'aiblie , sans qu’on aperçût aucun changement dans notre demeure, bien loin d’y gagner, nous perdrions les preuves visibles du soin paternel de Dieu.

Son amour et sa bonté, aussi bien que sa justice, se manifestent dans la terrible marque dont il a frappé l’ivrogne, dans toute l’amertume des joies de l’ivresse. Ces maux extérieurs, si terribles qu’ils paraissent , ne sont qu’un faible emblème de la ruine intérieure. Nous devrions y voir le respect de Dieu pour sa propre image qu’il a placée dans notre âme, ses avertissements paternels pour prévenir le crime de celui qui anéantit en lui-même la vie morale et intellectuelle.

Nous sommes trop disposés à fixer nos pensées sur les conséquences ou la punition du crime, et à négliger le crime lui-même : ce n’est pas là tirer du châtiment le plus grand profit. Le châtiment est le signe extérieur d’un mal intérieur ; il est fait pour révéler quelque chose de plus terrible que lui-même. La grandeur du châtiment est un moyen de personnifier, de rendre visible la grandeur du crime auquel il est attaché. La misère de l’intempérance, son aspect repoussant , sa face lugubre et les souffrances physiques qu’elle entraîne ne sont pas justement appréciées, si elles ne nous représentent la désolation plus terrible que ce vice apporte dans l’âme.

Entre les maux que cause l’intempérance, on accorde une grande importance à la pauvreté qui en est la suite. Mais ce mal, tout grand qu’il est, n’est rien en comparaison du mal essentiel de l’intempérance, que je désire si vivement vous montrer dans tout son jour. Qu’importe qu’on soit pauvre , si l’on porte dans sa pauvreté l’esprit , l'énergie, la raison et les vertus d’un homme. Qu’importe d’être obligé de vivre de pain et d’eau pendant quelques années ? Combien et des plus riches sont réduits par la maladie à une condition pire que celle-là ? Une pauvreté honnête, vertueuse, noble,

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