‹ Œuvres sociales de W.E. ChanningChapitre 20 sur 30 · IG · texte numérisé non relu

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est comparativement un mal léger. La philosophie de l’antiquité en faisait comme la condition de la vertu : elle a été le sort de plus d’un chrétien. La pauvreté de l’ivrogne doit tout ce qu’elle a d’affreux à la cause qui la produit. Celui qui devient mendiant, parce qu’il s’est fait brute, est vraiment misérable. Celui qui n’a pas de consolation, qui n’a que des souvenirs pleins d’angoisse, et des remords déchirants, quand il regarde son foyer glacé, sa table sans pain, ses enfants couverts de haillons, celui-là véritablement porte un poids de douleur qui l’écrase. Qu’il souffre, c’est chose légère; qu’il se soit attiré cette souffrance par l’extinction volontaire de sa raison, c’est là la pensée terrible, la malédiction insupportable.

•On nous dit qu’il faut préserver tel ou tel homme de l’ivrognerie, pour l’empêcher « de s’adresser à la ville, * de devenir une charge pour la cité. Ce motif n’est pas à dédaigner; maisjenepuis attacher un seul moment ma pensée aux quelques centaines ou aux quelques milliers de dollars que coûtent les intempérants. Lorsque je vais au Dépôt de mendicité, et que je vois la dégradation, la faiblesse intellectuelle, l’abjection, l’imbécillité, écrites sur le visage de l’ivrogne, j’aperçois une ruine en comparaison de laquelle des frais d’entretien ne sont qu’un grain de sable. Je ne suis pas fâché que la société soit * taxée à cause de l’ivrogne. Je voudrais qu’elle le fût davantage. Je voudrais que les charges fussent si lourdes, que nous fussions obligés de nous réveiller, et de nous demander comment on peut sauver l’ivrogne de la ruine. Dieu a voulu, et il l’a voulu avec sagesse, que le péché étendît son mal au delà de lui-même , qu’aucun être humain ne souffrit seul, que l’homme qui tombe en

entraînât d’autres sinon dans son crime, du moins dans une part de son malheur. Si l'un des membres du corps social souffre, il faut que les autres souffrent aussi, et c’est justice : c’est là une de ces dépendances qui nous intéresse au salut moral d’autrui et nous force de travailler pour relever ceux qui sont tombés.

On doit plaindre et haïr l’intempérance pour ellemême , bien plus que pour ses conséquences extérieures : ces conséquences doivent ce qu’elles ont d’amer à leur source criminelle. Nous parlons des malheurs que l’ivrogne apporte dans sa famille; mais retranchez sa brutalité, et combien ses malheurs ne seront-ils pas adoucis? Nous parlons de sa femme et de ses enfants couverts de haillons; que les haillons restent : mais supposez qu’ils viennent d’une cause innocente ; supposez que l’ivrogne est un homme vertueux, un bon père, et que c’est la maladie , et non le vice , qui a fait tomber ainsi sa famille. Supposez que sa femme et ses enfants lui sont attachés d’un grand amour, amour mérité par une vie de travail et une affection infatigable; faites qu’ils sachent que l’épuisement de son corps vient des peines qu’il a endurées pour leur donner le bien-être ; supposez enfin qu’il leur dise : « Nous sommes pauvres en biens de ce monde , mais riches en afiection et en confiance religieuse. Je vous quitte; mais je vous laisse avec le Père de l’orphelin , le Dieu de la veuve. # Suppposez cela , combien ces haillons seront changés ! Qu’elle sera changée cette demeure froide et nue ! La chaleur du cœur peut faire résister au froid de l’hiver, et il y a de l’espoir, il y a de l’honneur dans cette vertueuse indigence. Qu’est-ce qui brise le cœur de la femme de l’ivrogne ? Ce n’est pas que son mari soit

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pauvre, mais c’est qu’il soit ivrogne. Au lieu de cette figure avinée , tantôt défigurée par la colère, tantôt dépouillée de tout rayon d’intelligence, si l’épouse pouvait voir ce visage affectueux qui pendant des années fut le miroir d’une ûme pleine de bons principes et d’un cœur fidèle, de quel fardeau ne se trouverait-elle pas soulagée ? Mais non , c’est un époux dont le contact est impur, dont les infirmités accusent le crime , un époux qui a détruit toutes les espérances de sa femme, quia été infidèle au serment qu’il lui jura ; un époux qui fait de sa demeure un enfer, ce n’est plus celui que le travail, la maladie et la Providence ont livré aux soins de sa femme et de ses enfants.

Nous songeons trop aux conséquences du vice, et pas assez au vice lui-même. C’est le vice cependant qui empoisonne ce que nous appelons sa conséquence, le vice qui est l’amertume dans la coupe de la douleur humaine.

II. Je vais maintenant vous soumettre quelques observations sur les tentations qui poussent à l’intempérance ; et pour cela , je n'irai pas consulter les statistiques; je n’essayerai pas de compter les victimes. Je désire exciter une vigilance universelle, en montrant * que les tentations qui nous entraînent à cet excès sont répandues parmi toutes les classes de la société. Nous parlons souvent comme si les ouvriers , les ignorants , les hommes sans éducation , couraient seuls des dangers , et comme si nous-mêmes n’avions d’autre intérêt dans cette question que l’intérêt d’autrui. Mais il n’en est pas ainsi , et dans toutes les classes il y a péril. En

vérité , lorsque nous nous rappelons les tristes histoires de gens de toute' condition qu’on vit jadis parmi les plus fermes et qui ont ensuite cédé à la tentation, nous sentons que personne ne doit bannir ses craintes, et que nous aussi peut-être nous marchons sur le bord de l’abîme. Les jeunes gens sont exposés à l’intempérance, car la jeunesse manque de prévoyance , aime l’excitation, met le bonheur dans la joie bruyante, a du penchant pour le plaisir des festins, et trop souvent y trouve, ou s’y fait le chemin de l’enfer; mais les hommes âgés ne sont pas non plus à l’abri, car la vieillesse énerve aussi bien l’esprit que le corps , et nous enlève sans bruit l’empire de nous-mêmes. Les oisifs ne courent pas un moindre danger que l’ouvrier accablé par un travail excessif; car de fatigants désirs naissent dans J’esprit inoccupé , et l’on cherche avec avidité l’excitation des boissons enivrantes comme moyen d’échapper à l’insupportable ennui de ne rien faire. Les gens d’un caractère grossier et sans éducation tombent facilement dans l’intempérance , parce que la brutalité ne les dégoûte pas. Il est plus triste de penser que des hommes de génie et de bon sens ne sont guère moins exposés. L’extrême activité de l’esprit épuise plus encore que le travail des mains. Elle use , si je puis m’exprimer ainsi , les esprits les plus subtils, et laisse, ou un affaiblissement du corps qui demande des toniques , ou une agitation continuelle qui cherche un soulagement dans des calmants trompeurs. En outre il est naturel aux esprits d’une grande énergie d’avoir soif d’une excitation violente , et quand ils ne la trouvent pas dans des occupations et des plaisirs innocents , ils la cherchent trop souvent parmi des jouissances coupables.

Ces observations s’appliquent surtout aux hommes doués d’un génie poétique, d’une imagination ardente, et que rend plus vive encore une excessive sensibilité. Ces gens qui vivent dans le monde de leur création , qui s’enflamment pour des beautés et des joies idéales, et qui s’égarent trop souvent dans des rêveries où l’imagination sert le désir, où les sens triomphent de l’intelligence , sont surtout en danger de perdre l’équilibre de l’esprit, le calme de la pensée, la clarté du jugement et la force morale de la volonté , pour devenir les enfants du caprice, dédaigner les plaisirs simples et ordinaires, et courir à leur ruine par une soif fiévreuse de jouissances artificielles et enivrantes. Chez des personnes ainsi faites, ces dispositions mauvaises sont souvent aggravées par une irritabilité particulière du système nerveux. De là vient que les productions de la littérature sont si tristes ; de là vient que les plus brillantes lumières du monde intellectuel ont trop souvent des éclipses désastreuses , et que la voix inspirée du génie , Si pénétrante et si noble , s’éteint quelquefois dans le Cri brutal ou imbécille de l’ivrognerie.

Je viens de parler des hommes intelligents du plus haut degré ; mais on peut dire de tous les hommes bien élevés en général , qu’ils' ne doivent pas se croire à l’abri du danger. On dit que , dans une môme condition , on pourrait trouver un nombre aussi grand de gens intempérants parmi ceux qui ont été au collège , que parmi ceux qui n’ont pas reçu la même instruction. II ne faut cependant pas en conclure que la culture de l’intelligence n’apporte aucun secours moral : la vérité est que tousses bons effets sont paralysés. Les hommes bien élevés succombent à la tentation aussi souvent que

les autres , non pas parce que l’éducation est inutile , mais parce nos collèges donnent une éducation incomplète; tout y concourt au développement de l’intelligence; mais on ne fait que peu de chose pour la culture morale , et rien pour le corps. Une autre cause du mal , c’est encore que les jeunes gens ayant reçu une éducation libérale , entrent dans des carrières qui d’abord donnent peu ou point d’occupation; qui, pendant longtemps , les exposent aux tentations de l’oisiveté , les plus dangereuses dans un âge d’inexpérience et de passion. Voilà pourquoi l’intempérance fait des recrues parmi cette classe qui forme le principal espoir de la société.

Je voudrais qu’il me fût permis d’en rester là; mais l’intempérance a encore une autre proie plus déplorable , c’est la femme. Je ne connais pas sur la terre de spectacle plus triste que de voir le visage de la femme , visage qui autrefois ne connut d’autre rougeur que celle d’une sensibilité exquise ou d’une sainte modestie , de le voir cramoisi , défiguré par l’intempérance. La femme même n’est pas à l’abri de ce vice ! La délicatesse de son organisation physique l’expose à des défaillances qui lui font désirer le secours trompeur que donne une liqueur excitante. L’homme , avec ses nerfs de fer, sait peu ce que souffre la nature sensitive de la femme ; quelles pensées de désespoir viennent en foule la troubler dans sa solitude , combien elle est épuisée par des soucis constants , et combien l’empire de soimême est diminué par les dérangements de son frêle système. Il faut dire la vérité. Dans toutes nos familles, quelle que soit leur condition , il y a des individus exposés , et la craintç et la vigilance sont du devoir de tous.

Ne Croyez pas que j’exagère quand je vous montre combien vous êtes exposés à l’intempérance. Que personne ne dise , en voyant un ivrogne dont la santé est détruite et l’intelligence corrompue , « je ne pois jamais tomber si bas. » Lui aussi , dans ses jeunes années, craignait aussi peu que vous de tomber. Les promesses de sa jeunesse étaient aussi brillantes que les vôtres; et même, après avoir commencé à décliner, il n’avait pas plus de méfiance que le plus ferme de ceux qui l'entouraient , et il aurait repoussé avec autant d’indignation l’avis d’être en garde .contre l’intempérance. Le danger de ce vice, c’est qu’il s’empare de nous par degrés , d’une manière presque imperceptible : ceux qui en meurent en ont rarement reconnu les premières atteintes. La jeunesse ne voit pas ou ne soupçonne pas l’ivrognerie dans le breuvage pétillant qui excite et double sa gaîté. Le malade ne la voit pas dans le cordial que son médecin lui prescrit , et qui donne un nouveau ton à ses organes affaiblis. L’homme de pensée, l’homme de génie, ne découvre pas le poison de la paralysie dans le breuvage qui semble une source d’inspiration pour l’intelligence et l’imagination. Celui qui aime le monde et ses plaisirs est loin de penser que ce vin qui anime la conversation, il le boira un jour seul , et qu’il tombera trop lias pour goûter ces jouissances sociales dans lesquelles il trouve aujourd’hui tant de charmes. L’intempérance arrive pas à pas et sans bruit, et quand elle attache les premiers liens, sa main est trop légère pour qu’on la sente. Cette vérité d’une triste expérience , il nous faut tous la conserver précieusement , et , dans toutes les classes elle doit avoir de l’influenee sur les habitudes et les arrangements de la vie domestique et sociale*

Telle est l’étendue des tentations qui nous poussent à cc vice. 11 est vrai de dire cependant, que bien qu’on puisse en suivie les ravages dans toutes les conditions , c’est dans la classe ouvrière , parmi les pauvres qu’on le rencontre le plus souvent : là les crimes et les maux de l’intempérance s’élèvent à un tel degré que nous reculons épouvantés; c’est là surtout qu’il faut la combattre. Dans les réflexions suivantes , je me bornerai donc à indiquer les causes et les remèdes du mal dans cette classe de la société.

111. Entre les causes d'intempérance , il eu est un grand nombre qui tiennent à l’état actuel de la société, à cet état que chacun s’efforce de consolider , et qui donne des privilèges à la plupart d’entre nous. J’insisterai sur ces causes , parce qu’elles nous montrent l’obligation où nous sommes de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour faire déraciner ce vice. 11 est de toute justice que ceux qui profilent de notre organisation sociale viennent au secours de ceux auxquels elle fait du mal. Sans aucun doute, la cause première de l’intempérance est dans les intempérants eux-mêmes , dans leur faiblesse morale, dans leur manque de volonté, dans leur abandon volontaire à la tentation. Cependant, la société en augmentant la tentation, et en diminuant la force de résistance , devient responsable des vices qui se propagent, et elle est tenue d’employer tout ce qu’elle a d’énergie pour les faire disparaître. Ceci m’amène à considérer quelques unes des causes d’intempérance qui tiennent à notre état social.

L’une dc6 causes qui aujourd’hui rendent l’intempé-

rance commune, c’est la lourde charge de soins et de peines qui pèse sur les masses. Pour gagner leur subsistance et celle de leur famille , une multitude de gens sont obligés de supporter un degré de travail qui épuise leurs forces et nuit à leur santé ; ils cherchent un secours dans les excitants. Loin que la civilisation ait allégé le travail de l'homme, elle l’a rendu plus lourd; et je vois là le signe d’un vice profond dans ce que nous appelons le progrès de la société. Le créateur n’a pas pu vouloir que toute la vie s’usât en un labeur pénible pour subvenir aux besoins de notre vie animale. C’est une civilisation bien imparfaite que celle où la masse des individus ne peut dérober quelques moments aux travaux manuels , pour les consacrer à la culture morale , intellectuelle et sociale. C’est un triste spectacle que de voir des multitudes d’hommes dégradés à la condition de bêtes de somme. Un travail excessif rend l’âme incapable de résister à la tentation. L’homme usé par la peine, et privé par sa condition de plaisirs relevés, est ainsi poussé à chercher dans les excès sensuels un soulagement trompeur. C’est sans doute une question difficile que de savoir comment la société pourra être modifiée de façon à ce qu’une de ses classes ne soit plus écrasée. Ce qui est trop clair, c’est que dans nos institutions et nos habitudes actuelles on n’aperçoit aucun remède au mal. Au contraire , riches et pauvres semblent de plus en plus accablés d’un travail continuel, tourmentés par une prévoyance qui les épuise , par des luttes pleines d’anxiété, par une concurrence fiévreuse.

Il en est qui attendent de la législation un soulagement au fardeau que supporte la classe ouvrière ; mais des lois égaies pour tous et la liberté civile ne peuvent faire dis-

paraître le contraste choquant de conditions que présentent aujourd’hui toutes les sociétés civilisées. Un progrès intérieur, spirituel est, je crois , le seul remède assuré contre les maux sociaux. Ce dont nous avons besoin , c'est d’une propagation nouvelle de la fraternité chrétienne , pour exciter les puissants et les heureux à secourir libéralement et à encourager les malheureux ou les faibles; ce qu’il nous faut, c’est une nouvelle diffusion de force morale et intellectuelle, pour que le peuple se suffise à lui-même , s'habitue à régler sa conduite . et prenne l’esprit d’indépendance qui dédaigne de demander ou de recevoir un secours inutile.

Une autrecause, qui se rattache d’une manière intime à la précédente, c’est l’ignorance et la dégradation intellectuelles d’un grand nombre d’ouvriers. Ceux qui travaillent péniblement du matin au soir, sans pouvoir donner un instant à la réflexion, à la culture de leur esprit, ont nécessairement des facultés , des vues, des jouissances très bornées. Le moment présent et le corps occupent toutes leurs pensées. Les plaisirs de l’intelligence, de l’imagination, du goût, de la lecture, d’une société cultivée, leur sont presque entièrement refusés. Quel plaisir leur reste, excepté celui des sens? Sans réflexion et sans prévoyance, combien doivent être obscures leurs notions de la religion et du devoir ! Comme ils sont peu préparés à lutter contre la tentation ! Dans ce pays , sans doute , cette cause d’intempérance agit moins qu’ailleurs. Il y a chez nous moins d’ignorance brutale ; mais d’un autre côté , la facilité de s’abandonner aux excès est incomparablement plus grande, de sorte que pour les gens sans (éducation la tentation du vice est peut être plus forte ici qu’en des états moins

éclairés. Notre prospérité extérieure , si elle n’est pas accompagnée du progrès moral et intellectuel , pousse à l’intempérance, et c’est cette impulsion qu’il nous faut combattre.

Passons à une autre cause d’intempérance chez les pauvres et les ouvriers, c’est la sensualité générale, la dissipation de la société. Il y a, il est vrai , beaucoup de vertu , beaucoup d’intelligence chez les riches, mais généralement on n’en voit rien ; car il y a bien plus encore de dissipation , de goût du plaisir , et c’est là ce qui efface tout le reste. La majorité vit surtout pour les sens. Là où il y a peu d’intempérance , dans l’acception ordinaire du mot, il y a néanmoins beaucoup d’excès. Des milliers d’individus , qui ne sont jamais ivres, placent leur principal bonheur dans les plaisirs de la table. Combien d’intelligences paralysées et de visages hébétés, combien d’esprits étouffés par ces dangereuses jouissances ! Quelle est la grande leçon que les riches donnent aux pauvres? Ce n’est pas l’abnégation qu’ils enseignent par leur exemple ; ce n’est pas la suprématie de l’intelligence, ce n’est pas la grande vérité chrétienne : que le bonheur de l’homme consiste dans le triomphe de l’esprit sur le corps, dans la force intérieure , dans la vie de l’âme. Le pauvre apprend du riche que le plus grand bien d’ici-bas c’est la satisfaction du corps. La voix qui sort de la bouche des heureux contredit les leçons du Christ et de la saine philosophie. C’est la sensualité de ceux qui donnent le ton au sentiment public, c’est leur dissipation qui est coupable, à un haut degré, de l’intempérance du pauvre. Comment peut-il résister à l’intempérance ? C’est seulement par la force morale, par l’énergie de la volonté.

par le principe d’abnégation qui se trouve dans son âme. Où lui enseigne-t-on ces vertus ? Reçoit-il une morale plus élevée de ceux que leur condition met au dessus de lui ? La grande question qu’il entend agiter parmi ceux dont l’éducation a été plus soignée que la sienne c’est : que mangerons-nous , que boirons-nous, comment nous habillerons-nous ? Des efforts incessants pour acquérir des biens extérieurs , pour plaire au monde , pour satisfaire les sens , causent presque toute l’activité qu’on déploie autour de lui. Supposer que le pauvre recevra du riche des leçons de luxe et de molesse, et cependant résistera aux plus pressantes tentations , c’est lui supposer une force morale qui , nous le sentons malheureusement , nous manque tout à fait. Dans leurs difficiles épreuves , combien peu de vérité vivifiante , combien peu de grandes idées ou d’inspiration divine les masses reçoivent-elles de ceux que la fortune a placés au-dessus d’eux !

Une autre cause d’intempérance , c’est que , dans l’état actuel de la société , le pauvre , le travailleur n’a pas le respect de soi-même. Tant que la fortune sera l’objet d'un culte , la mesure de l’importance individuelle, le signe de la distinction, il y aura une disposition à se mépriser, à s’abandonner soi-même chez ceux qui , par leur condition , n’ont aucune chance de parvenir. Ceux-la naturellement sentent que le grand bien de la vie leur a été refusé : ils se voient délaissés ; leur condition leur interdit le commerce avec les hommes instruits; ils croient n’avoir qu’une faible mise dans le bonheur général ; ils ne leur semble pas qu’ils y aient rien à perdre. Rien ne leur rappelle la grandeur de leur nature ; rien ne leur apprend que dans leur

obscure situation ils peuvent s’assurer le plus grand bien du monde. Imbus, grâce au ton général de la société, de la funeste idée que la fortune est tout ensemble l’honneur et le bonheur, ils ne trouvent dans leur mince partage rien qui leur inspire le respect d'eux-mêmes. Dans cette erreur, ils ne sont pas plus dégradés que les riches ; ils ne font que répéter le cri de la société ; mais , pour eux , cette erreur amène une ruine profonde immédiate. En les abaissant à leurs propres yeux , elle les dépouille d’une puissante protection contre des vices honteux; elle les dispose aux manières brutales, aux plaisirs grossiers, aux penchants qui avilissent. De toutes les classes de la société, ce sont peut-être les classes pauvres qu’on devrait traiter avec le plus de déférence pour empêcher le principal danger qui les menace; je veux dire la perte du respect personnel. Mais à tous leurs autres maux on ajoute l’abandon : nous étonnerons-nous si les pauvres succombent ?

Je pourrais indiquer dans notre constitution sociale d’autres causes qui favorisent l’intempérance ; mais je passe et me contente de vous montrer le signe caractéristique de notre époque , ce qui aujourd’hui fortifie toutes les dispositions au vice. Notre époque se distingue par ce qu’on nomme le besoin d’excitation , de stimulants énergiques. Être stimulé , être excité , c’est le goût universel. Au calme, à la sobriété , au travail assidu de nos pères a succédé une inquiétude fiévreuse. Les livres qu’on lit ne sont pas les livres modèles, les grands, les immortels ouvrages du génie , qui exigent le calme de la pensée et inspirent des sentiments profonds ; mais des ouvrages éphémères qu’on parcourt avec une rapidité de chemin de fer, et qui procurent

un plaisir semblable à l’ivresse. Les affaires sont une course ; on y est poussé par l’excitation de grands ris» ques et l’espoir d’énormes profits. La religion ellemême a sa part de l’agitation générale : en certains endroits , pour faire avancer la religion , on a recours à des pratiques qui bouleversent le système nerveux et réduisent presque à un état d’aliénation mentale les personnes d’un tempérament impressionable (1). On va à l’église pour être excité plutôt que pour se corriger. Celte soif de stimulants ne peut se contenir dans certains rangs; elle gagne et pervertit toute la société; elle envahit ces classes qui, malheureusement, ne peuvent se procurer qu’un seul stimulant énergique, des liqueurs enivrantes; et chez elles l’esprit del’époque se manifeste par l’ivrognerie.

IV. J’ai placé sous vos yeux quelques unes des causes d’intempérance que nous devons à notre état social ; je l’ai fait afin que vous sentiez que la société , dans tous ses rangs , surtout dans les plus élevés , est tenue en toute justice de combattre le mal ; et ce n’est pas seulement la justice , mais la bienfaisance qui demande avec nous qu’on n’épargne aucun effort pour le prévenir et pour y remédier. Penser que parmi nous il y a des multitudes d’individus placés sur le bord de l’abîme , sans cesse exposés à la tentation de dégrader et de détruire leur nature raisonnable, de s’a-

(1) C’est une allusion aux revivais des méthodistes, qui sont des missions en plein air et avec un appareil théâtral fait ptw agir fortement sur l’imagination. (Edit.)

brutir par des excès, de sceller leur ruine en ce monde et dans l’autre , voilà ce qui devrait peser sur nous comme un fardeau , voilà ce qui devrait nous inquiéter plus sérieusement que l’invasion de la peste; oui, à cette seule idée, quiconque a échappé à la dégradation devrait faire tout ce qui est en son pouvoir pour relever ceux qui sont tombés et surtout pour sauver ceux qui tombent.

La question qui se présente maintenant est celle-ci : comment arrêterons-nous, comment ferons-nous disparaître ce grand mal? Telle est notre dernière demande , et j'y réponds : il y a deux manières de relever l’homme; il faut agir sur lui intérieurement ou extérieurement. Nous devons ou lui donner la force de résister aux tentations, ou écarter de lui les tentations. Nous devons augmenter la force de résistance, ou diminuer la pression. Les deux modes d’action sont utiles ; mais le premier est infiniment le plus important. Nul homme n’est en sûreté contre le danger , sinon celui qui est armé de force morale , dont l’àme est énergique , les principes arrêtés et la volonté vertueuse. Le grand moyen donc, de réprimer l’intempérance dans les classes de la société qui y sont le plus exposées , c’est de leur communiquer, ou d’éveiller en elles la force morale , la modération , une action plus noble et plus énergique de la conscience et du principe religieux. Autrement dit, pour sauver de l’intempérance le travailleur et le pauvre , il faut mettre en œuvre chez eux tout ce qui mène au progrès intellectuel , moral et religieux. Il nous faut les élever comme des êtres moraux et raisonnables , et développer leur plus nobles instincts. Il est chimérique de croire que, si le

peuple ne change pas sous d’autres rapports, on pourra le guérir de l’intempérance. Elle n’est pas un vice isolé; c’est une partie ou un signe de la dégradation générale. On ne peut la faire véritablement disparaître qu’en élevant la condition générale et le caractère du peuple. Pour guérir un membre ou un organe malade , il faut soulager et fortifier tout le corps; il en est de même de l’esprit. Quand bien même nous le voudrions , nous ne pourrions pas faire disparaître chez le pauvre les vices qui nous sont nuisibles , en le laissant d’un autre côté tout aussi corrompu qu’auparavant. Il n’y a qu’une amélioration générale qui puisse défendre le pauvre des vices qui le rendent un fléau pour lui -même et pour ses semblables.

Mais comment communiquer l’énergie morale aux classes les moins heureuses de la société ? Je réponds tout d’abord que le meilleur moyen c'est d’augmenter cette vertu chez les riches. Toutes les classes d’une société ont des liens communs, des sympathies mutuelles. Que l’égoïsme et la sensualité régnent chez les hommes heureux et instruits, les pauvres et les ignorants réfléchiront ces mêmes vices sous une forme plus grossière. Celui-là est le meilleur ami de la tempérance, dans une haute comme dans une basse condition , dont le caractère et la vie expriment clairement , fortement , l’énergie morale , l’abstinence , le triomphe remporté sur les sens et sur la cupidité , l’élévation de sentiments et de principes. Le plus grand bienfaiteur de la société n’est pas celui qui la sert par des actes isolés , mais celui dont le caractère montre une vie et un esprit plus nobles que ceux de la masse. De pareils hommes sont le sel de la terre. La puissance de la vertu

individuelle surpasse toutes les autres forces. La multiplication de ces hommes qui ont la vraie force et la vraie dignité de l'âme serait le plus certain de tous les présages pour annoncer la suppression de l’intempérance dans toute la société.

Un autre moyen, c’est d’entretenir, plus qu’on ne le fait aujourd’hui, des rapports fraternels entre les classes les plus et les moins instruites de la société. Nos barrières et nos distinctions sociales devraient être réprouvées comme d’énormes violations de la loi chrétienne , car elles restreignent la sympathie , et substituent l’esprit de caste et l’orgueil du rang à l’esprit d’humanité , au respect de notre commune nature. Les classes qui possèdent les lumières, la force et la vertu, sont tenues de communiquer ces biens à ceux qui en manquent, Le faible, l’ignorant, ceux qui sont près de tomber et ceux qui sont tombés ne doivent pas être exclus de la société de leurs frères ; on ne doit pas permettre que ces malheureux agissent continuellement et exclusivement les uns sur les autres, et qu’ils propagent ainsi sans fin leurs crimes et leurs douleurs. Les gens de bien devraient former une sainte ligue contre le mal, l’attaquer par des efforts isolés et unis; ils devraient en approcher, l’étudier, prier et pleurer, et mettre toute leur âme dans les efforts qu’ils feraient pour l’écarter. Mes amis, vous que Dieu a faits heureux , qu’il a éclairés, dans le cœur desquels il a éveillé le respect de soimême, que faites-vous pour ceux qui sont tombés, pour ceux qui sont près de tomber, pour vos frères déshérités? Quand un véritable chrétien Songe à la masse de crimes qui , dans cette cité, n’excitent ni compassion ni pitié, ne doit-il pas être choqué de la dureté

de nos cœurs? N’avons-nous pas tous le môme sang, la môme nature , la même origine céleste ; et les distinctions extérieures qui demain seront à jamais ensevelies dans la tombe doivent -elles nous séparer les uns des autres et détruire la sympathie et l’aide qu’un frère doit à son frère? Dans une société chrétienne, on ne devrait pas laisser tomber un être humain sans qu’il eût reçu des conseils, des remontrances, des marques de sympathie , des secours , de ceux qui sont plus éclairés et plus vertueux que lui. Ne dites pas que cela n'est pas possible. Je sais que cela n’est pas possible sans de grands changements dans nos habitudes, nos idées, nos sentiments; mais il faut que ces changements s’accomplissent. Un nouveau lien doit réunir les membres épars de l’humanité. Un nouveau sentiment de responsabilité doit animer les hommes éclairés , les hommes houreux , les hommes vertueux. Le christianisme l’exige; le progrès de la société l’exige; j’en aperçois d'heureux présages , et c’est un des traits les plus brillants de notre époque.

Encore une fois , pour élever et fortifier les classes •de la société les plus exposées, il est indispensable de leur donner une meilleure éducation. Nous nous glorifions des moyens d’éducation fournis aux pauvres dans ce pays ; et cependant il est vrai de dire que , pour les riches , aussi bien que pour les pauvres , ces moyens sont insuffisants. Pour ce qui est de l’éducation morale , on s’en occupe à peine dans nos écoles publiques; et pourtant élever, c’est quelque chose de plus que d’enseigner les éléments des connaissances qui nous servent à gagner notre vie. C’est exercer, c’est développer les facultés et les sentiments les plus nobles. L’éduca-

tion n’est pas l’enseignement impérieux , forcé , mécanique auquel on soumet des intelligences qui restent passives, c’est l’influence vivifiante que des âmes bien douées exercent sur l'esprit de la jeunesse. Cette éducation, nous ne l’avons guère, et nous ne pouvons trop la désirer. A quoi sert , permettez-moi de le demander, la richesse de ce pays, si on ne l’emploie pas à élever une génération qui vaille mieux que nous ? A quoi bon la liberté , sinon pour développer les plus hautes facultés dans toutes les classes et dans chaque individu? Quelle est la grande fin de la société, si ce n’est le progrès de l’humanité? Pourquoi soutenir avec tant de sollicitude les institutions républicaines si elles ne forment une race meilleure, et n’anoblissent pas toutes les conditions?

Une erreur affligeante et commune chez nous veut que les ouvriers soient empêchés, par leur condition , d’atteindre au progrès intellectuel. Ils sont faits , penset-on , pour travailler, et non pour parvenir à la grande fin de tout être humain , c’est-à-dire au développement des facultés et des sentiments que Dieu lui a donnés. Non, il n’en est pas ainsi ! L’enfant le plus pauvre peut et doit avoir en abondance les moyens de se perfectionner ; et si chez nous il y avait un vrai respect de la nature humaine et du christianisme , rien ne lui manquerait. Une lettre que j’ai reçue dernièrement d’un voyageur intelligent qui visite l’Allemagne , m’apprend qu’en certaines provinces on trouve chez les classes les moins heureuses un degré de culture intellectuelle que généralement on ne suppose pas compatible avec leur condition. Le sentiment du beau dans la nature et dans l’art est là-bas une source de bonheur pour des gens que nous ne croyons guère capables de ces nobles

et innocentes jouissances ; les écoles du dimanche donnent un enseignement plus varié qu’ici , et l’on trouve des livres et des connaissances scientifiques dans des chaumières bien inférieures aux maisons de nos laboureurs. « En un mot, ajoute mon ami , j’ai la preuve que l’éducation telle qu’on la donnelà-bas, répand la lumière et le bien-être dans une classe qui existe à peine chez nous, ou qu’on juge trop misérable pour recevoir un certain degré d’instruction, et pour en profiter. » Des faits de ce genre doivent inspirer un nouvel espoir aux philanthropes qui travaillent à répandre la vie morale et intellectuelle parmi tous les rangs de la société.

Combien ne peut-on pas faire de choses, dans cette cité, pour propager le savoir, l’intelligence, le sentiment du beau, les plaisirs de l’imagination et des beauxarts , et pardessus tout l’influence de la religion ! Si les heureux, si les hommes instruits comprenaient qu’après avoir pourvu leurs familles , ils ne peuvent faire un meilleur emploi de leurs biens et de leur influence qu’en favorisant le progrès et l’élévation de la société, que cette ville serait vite régénérée ? Combien d’esprits généreux une sage libéralité pourrait-elle enrôler dans l’œuvre de l’éducation de leurs semblables ! Peut-on mieux employer la fortune qu’à soulager des travaux et des soucis du monde des hommes d’un esprit vigoureux et désintéressé, en leur procurant le temps et l’occasion de s’instruire, et en les mettant à même de consacrer toute leur force , tout leur être à l’amélioration de leurs frères. La marque la plus sûre d’une vraie civilisation c’est l’amoindrissement des arts qui favorisent les jouissances des sens et l’accroissement des occupations intellectuelles ; c’est que les hommes les plus capables de l’Etat

soient de moins en moins absorbés par les travaux matériels , afin de pouvoir se consacrer au développement de l’intelligence , de l’imagination , de la conscience , des bons sentiments, de l’énergie morale de leurs concitoyens eu général et de la jeunesse en particulier. Si ce que nous prodiguons maintenant pour notre luxe et pour notre vanité était sagement , consciencieusement employé à fournir à tous nos concitoyens les moyens d’une noble culture intellectuelle, cette ville serait la merveille et la joie de la terre. Ce que nous perdons suffirait pour donner à tous non-seulement une bonne éducation, mais le goût des arts. La musique pourrait être aussi largement enseignée qu’en Allemagne, et devenir l’allégement du travail , le plaisir de la société , le charme de la solitude , la consolation des plus pauvres demeures. Bien plus, ce que nous perdons maintenant pourrait, au bout de quelques années, donner à cette ville les principaux attraits de Paris; un autre Louvre et un jardin des plantes, où les gens instruits de toute condition auraient l’occasion de cultiver l’amour de l’art et de la nature. Heureusement la cause d’une éducation plus élevée commence à trouver ici des amis. Grâces en soient rendue à ce noble enfant de Boston, dont les cendres reposent sur une rive étrangère , mais qui a laissé à la ville qui l’a vu naître un témoignage d’amour filial, dans son legs magnifique pour la propagation d’une instruction libérale. Honneur au nom de Lowell, le bienfaiteur intelligent de sa ville natale ! Une société , qui dirigerait ses efforts vers une meilleure éducation de la jeunesse, vers un généreux développement de la nature humaine, accomplirait des prodiges qu'on n’a pas encore imaginé; et c’est à atteindre ce

but que nous devrions travailler. Combien sont méprisables notre ostentation et notre luxe , en comparaison du perfectionnement de nos familles, de nos voisins et de nos semblables !

Permettez-moi d’exprimer un sérieux désir, c’est que nos législateurs , jaloux des progrès des autres états , et zélés pour l’ancien honneur de la république , adoptent enfin des mesures énergiques pour avancer chez nous l’éducation. Nous avons besoin d’une institution pour former de meilleurs maîtres; et tant que nous ne l’aurons pas, nous ne ferons point de progrès. Ce qui nous manque surtout, ce sont de bons instituteurs. Nous nous vantons de nos écoles , mais nos écoles font comparativement peu de bien , faute de maîtres instruits. Sans un bon enseignement, une école n’est qu’un nom. Un établissement pour former des instituteurs de la jeunesse serait une source d’eaux-vives qui féconderait le présent et l’avenir. Jusqu’ici nos législateurs ont refusé aux pauvres et aux ouvriers ce suprême moyen d’élévation : nous espérons qu'ils ne resteront pas toujours aveugles quand il s’agit du premier intérêt de l’État.

Nous avons besoin de meilleurs maîtres , et il nous en faut un plus grand nombre, pour toutes les classes de la société , pour les riches , pour les pauvres , pour les enfants et les adultes. Il faut que la société use de ses ressources pour se procurer de meilleurs maîtres ; c'est là son intérêt le plus sérieux. La régénération sera prochaine quand l’art d’enseigner sera considéré comme une des plus hautes fonctions de l’État. Lorsqu’un peuple comprendra que ses plus grands bienfaiteurs et ses membres les plus considérables sont

les hommes qui se consacrent à l’instruction de toutes les classes , à la tâche de ressusciter l’intelligence ensevelie, ce peuple se sera ouvert le sentier de la vraie gloire. Cette vérité fait son chemin; Socrate est maintenant regardé comme le plus grand homme dans un siècle de grands hommes. Le nom de roi a pâli devant celui d’apôtre. Enseigner, soit par la parole, soit par l’action, c’est la fonction la plus élevée sur la terre. On suppose généralement qu’on n’a besoin de maîtres que dans les premières années de la vie; mais est-ce que l’éducation d’un être humain cesse jamais ? Est-ce qu’elle ne peut pas être toujours perfectionnée par un bon enseignement? Quelques uns de nous, il est vrai, peuvent se passer d’un maître , il leur suffit d’un livre silencieux ; mais pour la grande majorité , la voix d’un maître vivant est chose indispensable. Découvrir et satisfaire ce besoin d’enseignement donnerait un nouvel aspect à la société. Rien n’est plus nécessaire que de voir des hommes supérieurs et bienveillants se consacrer à l’instruction des classes les moins éclairées pour leur apprendre la grande fin de la vie, la dignité de leur nature , leurs droits et leuçs devoirs, l’histoire , les lois et les institutions de leur pays, la philosophie de leurs occupations, les harmonies et les richesses de la nature extérieure, ef surtout l’art d’élever leurs enfants dans la santé du corps et dans la vigueur et la pureté de l’esprit.

Oui , nous avons besoin d’une nouvelle profession , dont l’objet soit de réveiller l’intelligence dans ces sphères où elle dort maintenant. Nous honorons et nous ne pouvons pas trop honorer le philanthrope qui fonde des institutions permanentes pour le soulagement des dou-

leurs humaines; mais , je crois , que ce serait encore un plus grand bien que de chercher des gens habiles et désintéressés , et de les charger d’agir immédiatement sur la société. Le philanthrope généreux qui fournirait à un seul de ces hommes le moyen de se consacrer à l’éducation des plus pauvres ferait un bien incalculable. Un seul homme de talent , mettant tout son cœur dans sa tâche, qui vivrait au milieu des ignorants pour y répandre des connaissances utiles et des vérités vivifiantes , par la conversation et les livres, par des rapports francs et pleins d’amitié, qui encouragerait des réunions afin de s’instruire, rassemblerait les plus capables et les exciterait par sa présence et sa direction, rendrait familiers aux parents les principes d’éducation physique, morale et intellectuelle; apprendrait aux familles quelles sont les conditions de la santé et les règles de l’hygiène; se servirait en un mot de toutes les méthodes qu’un esprit actif et généreux découvre pour exciter l’intelligence et la vie morale; un seul homme de talent, ainsi dévoué, répandrait un nouvel esprit dans un cercle considérable ; et quel résultat ne pourrait-on pas espérer si de tels maîtres étaient multipliés et distribués de manière à ce que la société tout entière fut pénétrée de leur influence? Nous devons beaucoup aux écrits des hommes qui se sont distingués par leur génie , leur piété , leur science, vertu ; mais la plupart de ces écrits ne sortent point d’une sphère étroite : il nous faut une classe de maîtres instruits dont la profession soit de faire descendre les idées des esprits supérieurs jusque dans les dernières couches de la société. La richesse commune devrait couler comme de l'eau pour préparer, pour employer de semblables institu-

teurs, pouf engager de nobles et puissants esprits à donner l’impulsion à leur race. Jésus-Christ en instituant le saint ministère posa les fondements de l’action intellectuelle et morale sur laquelle j’insiste en ce moment : c’est sur ces fondements que nous devrions construire de plus en plus, jusqu’à ce qu’une influence vivifiante ait pénétré dans tous les rangs. Qu’il est pénible de penser que tant de force intellectuelle et morale, tant d’énergie divine, reste ainsi morte en nous! Ne ferons-nous rien pour la ressusciter ? En attendant nous pouvons élaguer les branches de l’intempérance, mais la racine vivra ; trop heureux si son ombrage empoisonné n’assombrit pas de nouveau notre pays.

Qu’on ne dise pas que les ouvriers ne peuvent trouver de temps pour l’instruction dont je parle : quand on veut , on trouve plus ou moins de loisir dans toutes les conditions. Qu’on ne dise pas non plus que , dans un monde comnje le nôtre , on chercherait en vain des gens capables disposés à se charger d’une pareille tâche : le christianisme, qui a fait tant de miracles de bienfaisance , qui a envoyé tant d’apôtres et de martyrs, tant d’Howard et de Clarkson ( I ) , peut susciter encore des ouvriers pour cette moisson. Il faut seulement une nouvelle diffusion de l’esprit chrétien , de l’esprit d’amour, une nouvelle intelligence de la fraternité humaine, pour provoquer des efforts qui semblent impossibles dans un siècle qui ne voit que lui-mème et ses plaisirs.

(l) M. Howard a été le réformateur des prisons et des hospices; Clarkson est le premier qui ait demandé l'affranchissement des nègres et l’abolition de l’esclavage. {Edit.)

Je n’indiquerai plus qu’un moyen de propager la force morale et d’améliorer cette partie de la société où l’intempérance choisit surtout ses victimes. Nous ne devons pas seulement encourager l’éducation en général , mais répandre parmi les pauvres une instruction chrétienne, leur envoyer des maîtres chrétiens, qui se dévouent entièrement à leur hien-être spirituel. Et je ne puis m’empécher en ce moment d’exprimer ma joie en voyant les efforts qui sont faits pour établir ici et dans d’autres cités un ministère pour les pauvres. Quoique cette institution ne trouve pas l’appui qui lui est du, elle a encore assez d’énergie pour montrer ce qu’elle peut accomplir. Je la considère commé un des signes les plus heureux de notre temps. Elle prouve que l’esprit de Celui qui est venu chercher et sauver ce qui était perdu n’est pas mort au milieu de nous. Le Christianisme est le pouvoir irrésistible devant lequel l’intempérance doit tomber. Le Christianisme, prêché avec foi, attaque ce vice et l’arrête, parce qu’il en appelle, comme seul il peut le faire, aux espérances et aux craintes de l’homme ; il parle à la conscience au nom du juge tout-puissant ; il parle au cœur au nom du père miséricordieux ; il offre la force à la faiblesse humaine , et le pardon au crime ; il révèle à l’individu sa nature 'immortelle et l’éternité qui l’attend ; il répand sur cette vie un éclat emprunté de la vie à venir ; il réveille les affections généreuses , et il rattache l’homme à Dieu et à ses semblables par de nouveaux liens. Mais le Christianisme pour remplir cette part de sa mission , pour arriv€r jusqu’à ceux qui sont le plus exposés à l’intempérance , ne doit pas seulement parler dans l’église , où on rencontre trop rarement ces malheureux; il faut

qu’en la personne de ses ministres il pénètre dans leurs demeures, il faut qu’il communie avec eux dans le langage de l’amitié, il faut qu’il prenne leurs enfants sous sa protection, sous sa direction. Le ministère des pauvres exercé par des hommes dignes de leur mission sera l’une des plus fortes barrières qu’on ait jamais élevées contre l’intempérance.

Les moyens de détruire ce vice', sur lesquels j’ai jusqu’ici insisté , ont pour objet de fortifier et d’élever le caractère des classes les plus exposées. Je vais maintenant indiquer quelques moyens propres à atteindre la même fin, en diminuant ou en écartant les tentations.

Le premier moyen que j’indiquerai , pour mettre le peuple à l’abri des tentations de l’intempérance , c’est de lui procurer des plaisirs innocents. Je crains qu’on n’ait pas assez insisté sur ce sujet. J’en sens toute l’importance et je me propose de le traiter complètement , bien que quelques-uns des points que je toucherai puissent sembler peu d’accord avec la gravité de notre réunion. Après tout, nous ne devons pas respecter une gravité qui nous empêcherait d’exposer franchement ce qui peut être utile à nos semblables et contribuer à leur amélioration,

J’ai dit qu’on devait protéger le peuple contre la tentation des plaisirs coupables en lui fournissant des plaisirs innocents. Par plaisirs innocents j’entends ceux qui excitent modérément; ceux qui produisent une douce gaieté et non une joie bruyante ; ceux qui délassent au lieu d’épuiser ; ceux qui se présentent fréquemment plutôt que ceux qui durent longtemps ; ceux qui nous renvoient à nos devoirs journaliers le corps et l’esprit fortifiés ; ceux auxquels nous pouvons nous livrer

en la présence et dans la société d’amis respectables; ceux qui s’accordent avec une douce piété, et qui même la favorisent; ceux enfin que sanctifie le respect de soimême et qui ne font pas oublier que la vie a un but plus élevé que l’amusement. Dans toute société il faut des plaisirs, des récréations, et des moyens d’excitation agréable; et si on n’en trouve pas d’innocents, on en cherchera de coupables. L’homme a été créé pour jouir, aussi bien que pour travailler ; et l’état de la société doit répondre à ce principe de la nature humaine. La France, surtout avant la révolution, a été représentée comme un pays de tempérance extraordinaire; fait qui s’explique, du moins en partie, par la gaieté naturelle de ce peuple, et par l’habitude des plaisirs simples et innocents, surtout chez les paysans. Souvent on boit avec excès pour secouer l’abattement de l’esprit, ou pour satisfaire une soif insatiable d’excitation , et ces motifs là ne se rencontrent pas dans une société enjouée. Un état social trop sérieux, où l’on trouve peu de récréations innocentes, doit nécessairement abonder en ivrognes, si l’occasion ne manque pas. Le sauvage boit avec excès , parceque ses heures de sobriété sont tristes et monotones, parce qu’en perdant la conscience de sa condition et de son existence, il ne perd rien de ce qu’il désire conserver. Les ouvriers sont le plus exposés à l’intempérance, parce qu’aujourd’hui ils n’ont guère d’autres jouissances. Celui qui , après son travail , trouve des distractions innocentes , est moins tenté qu’un autre de chercher l’oubli de soi-même : il goûte trop des plaisirs de l’homme pour chercher ceux de la brute. Ainsi donc encourager les jouissance simples et innocentes est un bon moyen de faire triompher la tempérance.

Ces observations montrent combien il est à propos d’encourager les efforts qu’on fait chez nous pour répandre le goût de la musique dans tous les rangs. On se propose de faire de la musique une branche essentielle de l’enseignement de nos écoles; et tous les amis du peuple doivent souhaiter que cette expérience réussisse. Je n’ai pas à parler en ce moment de l’excellente influence de la musique, surtout de la force qu’elle peut et doit donner au sentiment religieux , et à toutes les émotions pures et généreuses. Considérée simplement comme un plaisir délicat, elle exerce une action favorable sur les mœurs publiques. Que le goût de cet art aimable se répande parmi nous, et chaque famille aura une nouvelle ressource. Le foyer aura un nouvel attrait : les rapports de société seront plus gais, et l’on aura fourni à la population un plaisir public innocent. Les amusements publics, qui rassemblent un grand nombre d'individus pour les animer d’une même émotion , ou pour leur faire partager la même joie innocente , ont une action civilisatrice; et peut-être que parmi ces liens de société il n’en est pas un qui produise un bien aussi pur que la musique. Quelle richesse de jouissance notre créateur n’a-t-il pas placée à notre portée en nous entourant d’une atmosphère qui peut se changer en douces harmonies! Et cependant ce bienfait esta peu près perdu pour nous, faute de cultiver l’organe qui est destiné à en jouir.

La danse est un amusement que les gens vertueux n’ont pas voulu encourager , et non sans raison. Dans leur esprit , les idées de danse et de bal se tiennent , et le bal est un des plus mauvais plaisirs de la société. Le temps perdu en préparatifs, l’extravagance de la toi-

Jette, les veilles, l’épuisement, le risque de la santé, la langueur du lendemain, ces maux et d’autres encore que le bal entraîne après lui sont de fortes raisons pour le proscrire. Mais ce n’est pas à dire qu’il faut interdire la danse : au contraire , une des raisons pour bannir le bal , c’est qu’ainsi la danse , au lieu de rester un plaisir rare, et qui demande des arrangements compliqués, peut devenir un amusement de tous les jours et se mêler à nos relations ordinaires. Cet exercice est des plus sains; le corps aussi bien que l’esprit se ressent de son agréable excitation : il n'y a pas d’amusement qui semble plus naturel. L’animation de la jeunesse déborde naturellement en mouvements harmonieux. L’idée véritable de la danse doit la faire aimer. Sa fin est d’exprimer la grâce par le mouvement ; et qui ne sait que le sentiment de la grâce est l'un des plus nobles privilèges de notre nature : il serait à désirer que la danse devint chez nous une chose trop ordinaire pour qu’on en fit l’objet de préparatifs particuliers, comme on fait pour le bal; il faudrait que les membres d’une même famille, quand un temps défavorable les retient au logis , y eussent recours comme à un exercice, comme à un amusement ; que les branches d’une même famille égayassent ainsi leurs réunions; qu’elle occupât une heure dans toutes les assemblées où il y a des jeunes gens. Il serait à désirer que ce talent se répandit chez les ouvriers , non seulement comme plaisir innocent , mais comme moyen d’améliorer les manières. Pourquoi la grâce en serait-elle pas répandue dans toute la société ? La nation française est une preuve qu’un certain degré de grâce et de politesse dans les manières peut se rencontrer dans toutes les conditions. Le philanthrope

et le chrétien doivent désirer de renverser les barrières qui séparent les hommes dans la société ; et l’un des moyens d’y parvenir, c’est de faire disparaître la gaucherie dans le maintien, gaucherie dont on a conscience et que donne l’atelier. Un talent qui procure des mouvements aisés et gracieux ne rapproche pas sans doute les hommes autant que la culture intellectuelle ou morale , cependant il contribue à réunir ceux qui le possèdent.

J’aborde maintenant un autre sujet, sur lequel les opinions sont encore plus divisées, je veux parler du théâtre. Tel qu’il est aujourd’hui , le théâtre ne mérite aucun encouragement : c’est un amas d’influences immorales; il nourrit l’intempérance et le vice. En parlant ainsi, je ne veux pas dire que cet amusement soit radicalement, essentiellement mauvais. Je conçois un théâtre qui serait le plus noble de tous les plaisirs, et qui tiendrait la première place parmi les moyens d’épurer le' goût et d’élever le caractère d’un peuple. Les douleurs profondes, les grandes et terribles passions et les sublimes émotions de la véritable tragédie sont faites pour exciter en nous un vif intérêt pour nos semblables, la conscience de ce que l’homme peut faire, oser et souffrir, et un sentiment profond des terribles mystères de la vie. L’âme du spectateur est émue dans ses profondeurs, et la léthargie, dans laquelle tant d'hommes sont plongés, fait place, du moins pour quelques instants, à une certaine vivacité de pensée, à un certain degré de sensibilité. Le drame répond à une fin élevée quand il nous place en présence des événements les plus frappants, les plus solennels, et que, mettant à nu le cœur humain, il nous en montre les œuvres les

plus puissantes , les plus touchantes et les plus glorieuses. Mais combien peu le théâtre poursuit son but? Comme souvent il se déshonore par la façon dont il défigure la nature humaine , et plus encore par son impiété, sa grossièreté, son indécence, ces basses plaisanteries qu’une femme digne de ce nom ne peut entendre sans rougir, et qu’un homme ne peut goûter sans se dégrader. Est-il possible qu’un peuple chrétien , un peuple délicat , fréquente des théâtres où on lui offre des danses qui ne conviennent qu’à des lieux infâmes , et où «e rend en foule la classe la plus débauchée de la société , qui vient à front découvert, pour tenter et perdre ses victimes ? Tolérer le théâtre dans son état actuel, c’est une honte pour la société. S'il tombait, un drame meilleur pourrait le remplacer.

En attendant , n’y a-t-il pas un amusement ayant de la ressemblance avec le drame et qu’on pourrait intro- . duire utilement chez nous? Nous voulons parler de séances de déclamation. Une œuvre de génie déclamée par un homme de goût , susceptible d’enthousiasme et doué du talent de l’expression , est un plaisir très pur et très noble. Si cet art était cultivé et encouragé , un grand nombre de ceux qui aujourd'hui sont insensibles aux plus belles compositions en sentiraient l’effet et l’excellence. Il n’est pas de moyen plus sûr pour répandre la délicatesse de goût dans une population. Le drame , sans doute, s’adresse plus fortement aux passions que la déclamation, mais cette dernière fait mieux ressortir l’intention de l’auteur. Shakspeare, bien lu, serait mieux compris qu’à la scène. Puis, avec la lecture, nous échappons à l’ennui d’écouter de mauvais acteurs, qui, après tout, occupent le théâtre la plus

grande partie du temps. Une lecture suffisamment variée, et qui comprend des morceaux spirituels et purs, pathétiques et sublimes , convient aussi bien à l’éducation de notre temps que le drame lui convient peu. Si ce genre d’amusement était introduit chez nous et qu’il réussit, il aurait pour résultat de développer le goût de la déclamation, et ce serait un nouveau plaisir dans nos réunions et dans notre intérieur.

J’ai parlé de la culture intellectuelle comme d’une défense contre l’intempérance , parce qu’elle donne de la force et de l’élévation à l’esprit. Comme source d’amusement, elle fait aussi beaucoup de bien, et pour cette raison elle mérite d’être répandue dans toute la société. On peut dire qu’un esprit cultivé a près de lui une source infinie de plaisirs innocents. Tout l’intéresse, car tout est pour lui sujet de réflexion ou de recherches. Les livres , considérés simplement comme amusement , valent tout le luxe de la terre. Le goût des lettres procure une occupation agréable pour les heures de l’oisiveté et de l’ennui ; et combien de personnes , en de pareils moments, sont poussées vers des plaisirs grossiers et brutaux faute de distractions innocentes. Combien ne trouverait-on pas de jeunes gens dans cette ville qui , n’étant pas habitués à trouver un compagnon dans un livre, et étrangers à l’activité intellectuelle, sont, pendant les longues et tristes soirées d’hiver, entraînés vers les repaires de l’Intempérance et dans des compagnies dépravées. C’est l’un des heureux signes de notre époque, que les cours de littérature et de sciences commencent à prendre place parmi les récréations publiques, et attirent même plus que les théâtres. C’est l’un des premiers fruits de notre éducation intellectuelle.

Quelle moisson ne devons-nous pas attendre , si elle est plus largement répandue !

J’ai insisté sur l’importance qu’il y avait à multiplier les plaisirs innocents dans la société. Devenons un peuple plus gai , et nous deviendrons un peuple plus tempérant. Pour augmenter notre goût des plaisirs innocents , et pour détruire plusieurs des souffrances qui poussent à des habitudes vicieuses , il serait bon qu’on accordât une attention plus grande à l’éducation physique. Il y a trop ordinairement chez nous une disposition, moitié maladie, moitié santé, qui, en produisant la mélancolie, l’inquiétude, en affaiblissant l’énergie de la volonté, pousse à l’usage des stimulants nuisibles. Souvent l’intempérance a sa cause dans la faiblesse du corps. La vigueur physique n’est pas seulement bonne en ellemême , elle favorise encore la tempérance en ouvrant l’âme aux impressions de la gaieté, et en écartant ce sentiment indéfinissable d’abattement, d’inquiétude, de découragement , que l’expérience seule peut vous faire comprendre. J’ai demandé l’éducation de l’esprit; mais rien n’est gagné si l’on sacrifie le corps. Ne cherchons pas la culture intellectuelle aux dépens de la santé. Ayons soin que nos enfants, dans leurs premières années, ne soient pas instruits dans des salles étroites, où il n’y a point de ventilation établie, et où ils respirent pendant de longues heures un air vicié. Notre nature entière demande nos soins. Il faut que nous devenions un peuple plus gai, plus animé; et pour cela nous devons nons proposer dans nos systèmes d’éducation de fortifier tout ensemble le corps et l’esprit.

Les idées que je viens d’exprimer ne rencontreront pas une égale faveur chez tous les amis de la tempé-

rance. Pour quelques-uns, pour beaucoup peut-être, religion et amusement semblent deux choses incompatibles, et qui parle en faveur de l’un peut être soupçonné d’être infidèle à l’autre. Mais combattre notre nature , ce p’est pas servir la cause de la piété ni la saine morale. Dieu, qui nous a fait ce que nous sommes, qui nous a donné un corps et un esprit également incapables d’effort continu , qui a mis en nous le goût de récréation après le travail , qui nous a créés pour le sourire plus que pour les larmes , qui a fait du rire la plus contagieuse de toutes les émotions , lui dont le Fils sanctifia par sa présence et sa sympathie une fête nuptiale, lui qui envoie l’enfant , sortant de sa main créatrice, développer sa nature dans des jeux pleins d’action, et qui a disposé jeunes et vieux à trouver une vive jouissance dans les saillies de l’esprit et de la gaieté ; Dieu qui nous a ainsi formés, ne peut nous avoir destinés à une vie triste et monotone , et ne peut pas s’offenser de plaisirs qui soulagent nos fatigues et reposent notre esprit pour le travail à venir. Il est non seulement possible de concilier l’amusement avec le devoir, mais on peut encore en faire le moyen d’efforts plus énergiques, d’attachements plus fidèles, d’une piété plus agréable. La vraie religion a tout à la fois un caractère d’autorité et de douceur : elle nous appelle à souffrir, à mourir plutôt que de nous écarter d’un cheveu de ce que Dieu nous a commandé comme juste et bien ; mais elle nous enseigne aussi que , dans les circonstances ordinaires , il est juste et bon de joindre la récréation au travail, de recevoir les dons de Dieu avec joie et d’alléger le cœur, dans l’intervalle des occupation, parles plaisirs que procure la société. Une religion

qui donnerait de sombres idées de Dieu et qui inspirerait une crainte superstitieuse des amusements innocents, au lieu de favoriser la sobriété diminuerait la force morale de ses sectateurs en les rendant tristes et abattus, et les pousserait à chercher dans l’intempérance un refuge contre le découragement et le désespoir.

Reste à parler de deux autres moyens propres à détruire la tentation , ces moyens sont de flétrir l’usage et d’empêcher la vente des spiritueux.

Premièrement, nous devons empêcher l’usage des spiritueux. Il est évident, trop évident, pour qu’on ait besoin d’insister, qu’écarter ce qui enivre c’est écarter l’ivresse. Que les liqueurs fortes soient bannies de nos maisons , de nos tables , de nos réceptions ; que ceux qui ont de l’influence et de l’autorité dans la société s’abstiennent et engagent ceux qui sont dans leur dépendance à s’abstenir, aussitôt les occasions d’excès diminuent, et la tentation disparait. On objecte, je le sais , que si nous voulons renoncer aux choses dont on abuse , il faudra renoncer à tout , car il n’est rien dont l’homme n’abuse. J’avoue qu’il n’est pas toujours facile de fixer les limites en ce point. S’il nous fallait renoncer à l’une des principales douceurs de la vie, parce qu’on en abuse et qu’on en fait un instrument de crime et de malheur, il serait bon d’examiner et de délibérer avant d’agir. Mais il n’en est pas ainsi : les liqueurs spiritueuses ne sont pas une des principales douceurs de la vie ; elles ne sont nullement une douceur ; elles ne donnent point de force ; elles ne contribuent en rien à la santé ; on peut y renoncer sans le moindre inconvénient. Elles n’aident ni à porter le fardeau, ni à remplir les devoirs de la vie ; et en parlant

ainsi , je reste au dessous de la vérité. Ce n’est pas assez de dire qu’elles ne font jamais de bien ; elles font généralement du mal. Alors même qu’on en fait un usage modéré , elles agissent ordinairement de façon défavorable sur le corps et sur l’esprit. Suivant l’opinion de médecins distingués, elles ne se digèrent pas comme la nourriture , elles circulent dans le corps sans être assimilées, et comme un poison. Comme tous les poisons, elles peuvent parfois servir de médicaments ; mais comme breuvage de gens bien portants, elles ne font jamais de bien, et sont généralement pernicieuses. Elles n’ont pas plus été destinées par la Providence pour nous servir de boisson, que l’opium ne l’a été pour nous servir de nourriture.

Considérez ensuite que les liqueurs fortes , non seulement ne font pas de bien , quand on en use modérément, mais qu’elles excitent une soif ardente, fiévreuse, à laquelle une foule de gens n’ont pas la force de résister ; que dans certaines classes de la société , un grand nombre d’individus devenus leurs victimes sont privés de leur raison , ruinés de corps et d’àme , perdus dans cette vie et dans l’autre; qu’avec elles la désolation entre dans les familles, les pères sont précipités prématurément dans la tombe, et les enfants élevés pour le crime et la honte. Considérez tout cela, et alors, comme si vous étiez en présence de Dieu, jugez si vous n’êtes pas tenus d’user de toute votre influence pour bannir de la nation l’usage des spiritueux , comme l’une des habi- ' tudes les plus pernicieuses. Si , à la suite de ce breuvage , vous deviez voir une maladie dégoûtante et mortelle éclater périodiquement dans tous les rangs, et décimer la part la moins heureuse de la société , n’éle-

veriez-vous pas la voix contre ce poison. Est-ce que le résultat actuel, répété, de l’usage des liqueurs spiritueuses , n’est pas un mal plus terrible que la peste ? Cet usage, vous êtes tenus de l’empêcher ; et comment? En vous abstenant vous-mêmes entièrement des liqueurs fortes , en les bannissant de vos tables , en donnait tout votre poids et toute votre autorité à cette exclusion. Cette condamnation solennelle , prononcée par des hommes de bien , par des gens respectables , ne peut que répandre dans toute la population une opinion salutaire. C’est surtout notre devoir dans ce moment où les hommes religieux et les philanthropes unissent leurs efforts contre le mal , dans un moment où il a été fait sur la société une impression qui dépasse les espérances les plus hardies. Aujourd’hui, celui qui fait usage de boissons fortes , ou en offre à ses hôtes , celui-là se place de fait parmi les ennemis de la tempérance et de l’humanité. Il ne donne pas seulement à ses enfants et à ses domestiques un exemple dont un jour il se repentira amèrement ; il résiste aux gens de bien dans leur lutte pour la vertu et le bonheur du genre humain. Il déserte la bannière de la réforme sociale et se jette dans les rangs ennemis.

Il résulte de ces observations que nous devons empêcher la vente des liqueurs spiritueuses. On ne doit pas vendre comme boisson ce qu’on ne doit pas boire. Personne n’a moralement le droit de fournir ce qu’interdit le bien de lasociété.Nous savons tous que l’intempérance est augmentée de façon effrayante par le nombre des boutiques auxquelles on permet la vente en détail des spiritueux : tout homme de bien désire qu’elles soient fermées. La loi , je le sais , ne peut agir que jusqu’à

un certain point, ou seulement dans quelques parties favorisées du pays. Ici la loi est la volonté du peuple, et le législateur ne peut rien faire s’il n’est soutenu par la voix publique. Former une opinion éclairée et puissante qui demande la suppression de ces pépinières brevetées d’intempérance c’est donc un devoir que tout homme de bien est tenu de remplir, et un service auquel chacun peut prendre part. Et non seulement on devrait empêcher la vente des spiritueux dans ces repairs impurs, mais on devrait en considérer la vente par des gens respectables comme un grand mal public. Le détaillant, pour s’excuser, se met derrière le marchand en gros, et n’a-t-il pas le droit de le faire ? Pouvons-nous espérer qu’il s’abstiendra de répandre, sur une petite échelle, ce que d’autres répandent largement, sans encourir de reproche? Pouvons-nous croire que sa conscience sera troublée, quand il marche sur les traces de gens considérés? Je ne m’établis pas juge du caractère de ceux qui vendent des spiritueux : ils ont vieilli dans la croyance que leur commerce était innocent, et cette conviction ils peuvent la conserver sincèrement. Mais l’erreur, quoique sincère , n’en est pas moins l’erreur. Le bien et le mal ne dépendent pas du jugement ou de la volonté des hommes. La vérité et le devoir peuvent rester cachés pendant des siècles ; mais ils restent inébranlables comme le trône de Dieu , et lorsque la Providence les manifeste à un ou à plusieurs, il faut qu’on les proclame , quelle que soit la résistance opposée. La vérité, la vérité, voilà l’espoir du monde ! Il faut qu’elle soit annoncée avec douceur, mais avec énergie.

J’ai indiqué quelques uns des moyens de résister à

J 'intempérance. Je serais heureux de vous présenter d'autres réflexions si le temps le permettait ; mais il faut m'arrêter. J’ajouterai seulement que tout ami de l’humanité a bien des motifs d’encouragement pour combattre l’intempérance. Le succès si manifeste des sociétés instituées à cet effet doit donner du courage et de l’espoir. Mais quand bien même ces associations et ces efforts échoueraient , je ne désespérerais pas. De l’excès même du mal, nous pouvons tirer du courage et de l’espérance pour lui résister. Il n’est pas possible que Dieu ait créé un être moral pour devenir une brute, ou qu’il l’ait placé dans des circonstances qui le poussent d’une manière irrésistible à renoncer complètement au bien propre de sa nature. Il y a , il faut qu’il y ait, des moyens de prévenir ou de guérir cette maladie morale, cette maladie mortelle. Le malheur, c’est qu’un trop grand nombre d’entre nous, qui s’appellent les amis de la tempérance, n’ont pais assez de vertu et assez d’amour pour user fortement des armes de l’esprit afin de secourir ceux qui sont tentés et ceux qui sont tombés. Nous sommes nous-mêmes trop sensuels pour préserver les autres de la sensualité. La différence qui existe entre nous et les intempérants est trop faible pour que nous puissions suffire à leur délivrance. Mais qu’il y ait des moyens de combattre l’intempérance ; que ce soit le dessein et la tendance du christianisme de susciter des hommes dignes et capables de réussir, et qu’il y en ait toujours quelques uns de préparés à nous diriger dans cette œuvre sainte, c’est ce dont je ne puis douter. Je vois, il est vrai , une terrible énergie dans les appétits et les passions de l’homme , mais je ne me décourage pas. La

vérité est plus puissante que l’erreur; la vertu plus forte que le vice , Dieu plus fort que le méchant. En luttant sérieusement contre l’intempérance, nous avons le secours , l’amitié de celui qui est le Tout-Puissant. Nous avons des alliés dans tout ce qui est pur, raisonnable, divin , dans l’âme humaine , dans l’intelligence progressive du siècle , dans tout ce qui élève le sentiment public, dans la religion , dans la législation, dans la philosophie , dans les inquiétudes du père, dans les prières du chrétien, dans les enseignements de la maison de Dieu , dans l’influence de l’esprit de Dieu. Avec de tels alliés, de tels amis, de tels secours , les gens de bien ne peuvent désespérer ; qu’ils soient fermes dans leur foi,, ils moissonneront un jour, s’ils ne faiblissent pas.

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