NISTËRË POUR LES PAUVRES
DISCOURS
Prononcé à Boston, le 9 avril 1835, devant la Confrérie de Bienfaisance des Églises [lhe benevolent Fralernity of Churches).
L’ciprit du Seigneur e*t sur moi , car il m'â sacré pour prêcher l'Évangile eux pauvres. (Lire, IV, 16.)
Nous nous réunissons pour le premier anniversaire de la Confrérie de Bienfaisance des Églises, institution établie dans le but de créer un ministère pour les pauvres, et de communiquer ainsi les bienfaits moraux et spirituels à.la portion la plus malheureuse de la société. Nous devons rendre grâces à Dieu de ce que nous vivons dans une société où un tel dessein trouve un appui sincère. Ce gage du progrès qu’a fait l’humanité doit nous réjouir. L’homme n’est jamais resté insensible aux souffrances et aux besoins extérieurs de l’homme ; mais cette institution prouve qu’il comprend aussi se qu’exigent des besoins plus profonds, des nécessités plus grandes. Celte institution est une des formes qu’a prises l’esprit du christianisme , esprit de respect et d’amour pour l’âme humaine, de sympathie pouf sa chute , d’ardent désir pour sa rédemption.
Dans cette circonstance , il n’est qu’un sujet dont je
Digitlzed by Googl
puisse vous entretenir, celui des droits du pauvre considéré comme être moral et intelligent, et ce sujet , je l’aborde avec le sentiment de rpon insuffisance. Je comprends les prétentions du monde , les exigences des choses extérieures; je puis considérer sans émotion la richesse , la pompe , le rang ; je puis regarder en face les dignités sociales sous leurs formes les plus imposantes; mais ce n’est qu’avec une crainte pleine de respect que j’approche del’ûme immortelle, même quand je la contemple dans le dernier et le plus misérable des hommes. Là j’aperçois un mystère où se perdent mes facultés. Je vois une existence , près de laquelle la durée du monde et des cieux n’est que d’un moment. Je dis que je la vois; je ne suis point le jouet de mon ima gination; j’ai le sentiment de la vérité, on plutôt j’ai le sentiment que je suis au dessous de la vérité. Je sens donc combien je suis incapable de traiter ce sujet comme il faut. Mais nous devons agir suivant nos forces. Un témoignage, quelque faible qu’il soit, s’il est rendu avec sincérité à de grands principesn’est jamais perdu. Une puissance plus élevée qüe l’homme se plaît souvent à user du plus faible mortel quand il est sanctifié par l’amour simple et humble de la vérité. Puisse cette puissance nous couvrir de ses ailes, opérer en nous, et ouvrir les âmes à la vérité !
Exciter un intérêt spirituel pour les pauvres , tel est mon but. Je ne veux pas diminuer votre sympathie pour leur condition extérieure; je voudrais au contraire l’augmenter. Mais leurs souffrances physiques ne sont pas leur plus grand mal. Le grand malheur des pauvres ce n’est pas leur pauvreté, à prendre ce mot dans son sens ordinaire, c’est la dégradation qu’amènent leurs priva-
tions et la bassesse de leur condition. Donnez-leur Tes-* prit chrétien , et leur sort ne sera plus insupportable. Ecartez la misère qu’ils appellent sur leur tête en faisant le mal, ôtez de leurs’souffrances inévitables çe que le vice y ajoute de douleurs, et leur fardeau deviendra léger comparé au poids qui les accable maintenant,
La condition des pauvres est dure, je le sais. Je ne la considère pas avec l’insensibilité d’un stoïcien ; je ne nie pas que la douleur soit un mal , et que la privation soit la perte d’un bien ; mais quand je compare les différentes classes de la société, je ne trouve point que la différence entre les riches et les pauvres , pour ce qui touche la souffrance physique, soit aussi grande qu’on l’imagine. Quelques uns de nos indigents meurent faute d’une nourriture suffisante , cela est ipalheuseusement, vrai ; mais il y a bien plus de gens qui meurent de trop manger, bien plus qui meurent d’excès plutôt que de besoin. Il en est de même du vêtement; le pauvre sous ses haillons frissonne de froid , mais le riche , sous ses habits d’une mode absurde et nuisible, souffre peutêtre d'avantage, La riche toilette de nos filles les conduit plus souvent au tombeau que la nudité n’y mène les mendiants. Le travail est souvent excessif pour les pauvres ; mais ils souffrent moins de leur fatigue que ne souffrent de leur oisiveté ces riches qui n’ont rien à faire , rien pour remplir leur vie, rien pour satisfaire au besoin d’action, qui chez l’homme est infini. Par suite de notre système d’éducation, combien de nos filles sont victimes de l’ennui, malheur inconnu aux* pauvres , et plus insupportable que l’accablement qui suit un labeur excessif. Le jeune hotnrne oisif qui passe, la journée à donner sa personne en spectacle (fans la,
rue ne doit pas exciter l’envier de l’ouvrier surchargé de travail , et ce n’est que chez les riches qu’on trouve ces inutiles promeneurs.
Je le répète , le pauvre mérite toute sympathie ; mais gardons-nous , en exagérant ses peines, de perdre de vue les causes principales, les causes intimes de sa misère. La condition de la plupart de nos indigents serait acceptée comme un bien-être partout ailleurs. Assurez au paysan d’Europe du pain de froment en abondance, pendant toute l’année, et il bénira son heureux sort. Chez nous, plus d’une famille pauvre, si elle était condamnée à ne vivre que de pain , murmurerait contre ce dur régime ; aussi la table de nos indigents est-elle chaque jour couverte de plats et d’assaisonnements que le travailleur de l’ancien continent n’a jamais vus dans sa chaumière. L’habitant du Groenland et le Lapon qui demeurent dans des huttes, et pour qui la nourriture de nos pauvres serait l’abondance, se trouvent plus que satisfaits de leur sort : ils ne changeraient pas leurs solitudes pour nos terres les plus fertiles et nos plus glorieuses cités. Ce n’est donc pas la souffrance physique du pauvre qui fait sa principale misère, ce sont ses rapports avecle reste de la société, le manque de ressources intellectuelles, l’influence dégradante de sa position.
Qu’on ne dise pas que la condition du pauvre est nécessairement misérable. Donnez-lui l’esprit chrétien, et il trouvera dans son sort les principaux éléments du bonheur. Par exemple, les affections domestiques, existent et se développent chez le pauvre aussi bien que chez le riche ; et pour tous les hommes elles sont la principale source de bonheur ici-bas. Et il est à remarquer que, dans la famille, si les pauvres ont des désa-
vantages ils ont aussi des avantages. Leur condition étroite les oblige à s’entre-aider plus que ne font les riches, et cette nécessité, on le sait, donne à l’amour des pères et des enfants, des frères et des sœurs, une force, une tendresse, qu’on ne rencontre pas toujours ' parmi les gens heureux, chez qui la richesse détruit la dépendance réciproque, et le besoin de secours mutuel. Et qu’on ne dise pas que le pauvre ne peut avoir de bonheur domestique, faute de moyens pour instruire ses enfants. Dans l’éducation, un jugement sain et le goût de l’honnêteté ont plus ^de prix que toute la richesse et que tous les talents. Faute de ces qualités les enfants d’hommes de génie, d’hommes opulents, sont souvent les plus mal élevés delà société; et si, par nos efforts, nous pouvons donner au pauvre le sens moral, nous lui ouvrirons la source du seul bonheur domestique qui soit sans mélange.
Les pauvres pourraient jouir des avantages les plus importants que donne la richesse, s’ils avaient une éducation morale et religieuse en rr.pport avec leur condition. Quelque chétive que soit une demeure, les livres y pénètrent ; et surtout le livre qui contient plus d’aliment que tous les autres ensemble pour l’intelligence , pour l’imagination et pour le cœur: la Bible. Et je suis convaincu, que parmi les pauvres, il en est qui trouvent dans ce seul livre plus de consolation, plus de vérité vivifiante, plus d’images belles et élevées, plus d’éducation pour l’âme entière, que des milliers de savants n’en trouvent dans leurs études générales, et bien plus que des millions de riches n’en rencontrent dans cette littérature superficielle et passagère à laquelle ils consacrent toutes leurs heures de lecture.
Les pauvres ne sont pas même exclus des plaisirs que donne un goût délicat ; une éducation morale bien dirigée peut les leur procurer. Il est vrai que leurs demeures ne sont pas tapissées des ouvrages de l’art ; mais la beauté vivante de la nature s’étale aux yeux de tous ses enfants ; et l’histoire des hommes de génie qui se sont formés eux -mêmes nous montre que l’habitant d’une misérable cabane en portant ses regards sur un ciel serein, un nuage éclairé, un soleil couchant, a quelquefois reçu dans son esprit ravi des impressions de majesté et de beauté divines que le langage brûlant de la poésie n’exprime que faiblement. Il est vrai que les riches peuvent visiter des contrées lointaines et repaître leurs yeux des plus rares merveilles de la création; mais la terre et le ciel révèlent partout dans la variété de leur aspect une grandeur aussi imposante que le Niagara ou les Andes ; et le pauvre dans ses promenades ordinaires n’a besoin que d’un œil plus intelligent pour discerner une< beauté qu’on n’a pas encore fait passer dans les chefs-d’œuvre de la peinture et delà sculpture.
Ainsi donc, pour les pauvres comme pour les autres hommes, il y a des sources de bonheur; et, chose remarquable, leur bonheur a une dignité particulière. Il est plus honorable d’être content dans la médiocrité que dans l’affluence, plus beau d’être gai dans la gêne que dans la fortune. Un homme pauvre, vivant de pain et d’eau, parce qu’il ne veut pas demander plus que n’exigent les premiers besoins, et menant une vie calme et douce, grâce à ses sentiments affectueux , à la joie qu’il trouve dans l’accomplissement de son devoir, à sa confiance en Dieu, est un des véritables héros de la
terre j et entend mieux le bonheur, que nous, qui ne nous trouvons à l’aise que « vêtus de pourpre, et assis devant une table somptueuse, » ou entourés et parés de tous les produits de la nature et de l’art. Sa pauvreté extérieure est le signe de sa richesse intérieure, tandis que l’esclavage du luxe et de la mollesse où nous vivons trahit la misère de notre esprit et de notre coeur.
J’ai présenté le beau côté de la condition du pauvre* J’ai mbntré les avantages qui sont à sa portée ; mais je ne dis pas pour cela qu’il soit heureux. Ces avantages* il les perd trop souvent faute d’éducation. Les pauvres sont généralement misérables tout en ayant le moyen d’être heureux. Ne craignez pas que je représente leur état véritable sous de fausses couleurs ; il est assez triste pour exciter une profonde sympathie; mais lé malheur des pauvres lie vient pas tant de causes physiques insurmontables que d’une misère morale. L’influence morale de leur condition, du rang qu’ils occupent dans la société, de leurs rapports avec les autres classes, ces influences sont plus terribles que la faim ou le froid, et c’est sur elles que je désire appeler surtout votre intérêt.
Quelle est donc cettfe influence morale de la pauvreté qui demande toute notre attention? Je remarquerai, en premier lieu, comme l'un de ses effets les plus funestes, qu’elle diminue et souvent détruit le respect personnel. Je sais, et c’est pour moi une grande consolation, que nos institutions contrebalancent cet effet de la pauvreté ; mais il n’en existe pas moins, et trop souvent c’est une cause de dégradation. Tous nous avons de la peine à bien comprendre notre nature, et que cela est plus difficile pour les pauvres!
Comme on ne leur a pas appris quelle est l’importance et la dignité de leurs facultés morales et intellectuelles, ils s’estiment naturellement selon le rang qu’ils tiennent dans la société. Vivant au milieu des adorateurs de la richesse , ils se regardent comme dégradés parce qu’ils n’ont rien. Dans les regards, dans le ton, dans les manières du monde, ils lisent la preuve qu’on les considère comme une race inférieure, et ils manquent de force morale pour repousser ce cruel mensonge qui les décourage. Le nom de respectable , ils ne l’entendent donner qu’aux autres classes de la société, pour eux, ce sont des gens de basse condition. Or, rien n’écrase l’esprit comme d’être habituellement exposé au dédain ou au mépris. Il est bien difficile qu’un homme se connaisse et s’apprécie, au milieu des humiliations. Il n’y a pas de plus grand homme que celui qui a foi en lui-même quand autour de lui tout le renie et l’abandonne. Étonnons-nous maintenant que les pauvres, ainsi délaissés, acceptent leur sort et que dans leurs haillons ils voient le signe d’une dégradation intérieure aussi bien qu’extérieure ?
Une autre cause qui détruit chez eux le respect personnel, c’est la dépendance où les met le besoin. 11 est difficile de demander l’aumône sans que l’esprit se courbe. La dépendance engendre la servilité, et celui qui s’est abaissé devant autrui ne peut être juste envers lui-même. Le manque de respect personnel dispose à toute espèce de mal. Dégradés à leurs propres yeux comme à ceux d’autrui, les pauvres ne connaissent plus le frein salutaire de l’opinion, et n’ayant point de rang à perdre, point d'honneur à compromettre, ils s'abandonnent avec insouciance aux viceslesplus grossiers.
II . La condition du pauvre est encore défavorable à l’action et au développement de l’intelligence, et c’est un crue) malheur pour un être raisonnable. Il est vrai que chez la plupart des hommes, les occupations matérielles rétrécissent l’intelligence : on perd le sentiment de ce qu’elle vaut par le misérable emploi qu’on est forcé d’en faire. Cependant la diversité et l’étendue des plans qu’on suit pour s’enrichir ou pour vivre donnent à l’esprit * un certain degré d’activité. Les besoins du corps font songer à l’avenir, engagent dans des entreprises qui exigent de l'inven^on, de la sagacité et du talent. Le malheur des pauvres, c’est qu’ils sont absorbés par des besoins immédiats ; il leur faut la provision du jour, le prochain repas, le soulagement du fardeau qui les gène. Aussi leurs facultés « vivent et se meuvent dans l’heure présente, » ou plutôt s’y flétrissent et s’y perdent. L’espérance et l’imagination, ces ailes de l’âme, faites pour la transporter et l’élever, languissent chez le pauvre, car ’ l’avenir n’a point d’encouragement pour lui. Les ténèbres du présent couvrent les années futures. La grande idée qui chez les autres hommes fait naître un monde de réflexions, l’idée d’un sort meilleur, a presque disparu de l’àme du pauvre. Il n’espère plus rien ni pour ses enfants, ni pour lui-même. L’amour paternel même, qui [chez le grand nombre est le principal stimulant de l’intelligence, est paralysé chez lui par le désespoir. C’est ainsi que la pauvreté épuise l’esprit. '
La pauvreté produit le même effet d’une autre manière sur laquelle j’appelle toute votre attention. Les pauvres n’ont pas d'autre société que leurs pareils; ils ne voient que des gens pour qui le champ de la pensée est des plus étroits. Nous savons tous que c’est du con-
tact avec d'autres esprits, et surtout avec des esprits plus actifs et plus élevés quei’intelligence reçoit sa principale impulsion. Peu d’entre nous pourraient échapper à l’influence énervante d’un commerce perpétuel avec dés hommes ignorants , indolents et bornés ; et par là vous voyez combien les pauvres souffrent de notre civilisation trop vantée, qui repose tout entière sur l’idée de propriété. Dans les sociétés peu avancées en richesse, il n’y a pas comme chez nous des barrières insurmontables qui séparent les différentes conditions. Lès moins Instruits ne sont pas tlnus à distance de ceux qui , grâce à des dons naturels ou des causes particulières, ont plus d’idées que les autres, Pourquoi une pareille division existe-t-elle ? Combien sont cruels , combien peu chrétiens, l’orgueil et le préjugé qui font une caste des hommes éclairés, et laissent les ignorants et les malheureux fortifier et propager sans fin l’igno* rance et l’erreur.
III. Parlons d’un autre mal de la pauvreté, de son influence désastreuse sur les affections domestiques. Faites naître ces affections dans la cabane du pauvre, et vouâ lui aurez donné les éléments du plus grand bonheur dont on puisse jouir ici-bas. Mais dans les demeures de l’indigence bien des choses refToidissènt les sentiments les plus délicats. Une famille entassée dans Une seule pièce, souvent étroite, qui doit servir à la fois de salon, de cuisine, de chambre à coucher, de chambre d’enfants et de malades, manque nécessairement de propreté, d’ordre et de bien-être* à moins d’une grande énergie morale- et d’un profond respect personnel. Scs membres sont sans
cesse exposés à se mêler d’une façon gênante. Les convenances sont difficilement observées. La femme , mal tenue et sale, perd son charme. Les jeunes filles grandissent , sans cette réserve et cette délicatesse qui sont la principale défense de la pureté. La grossièreté de manières et de langage, conséquence trop certaine d'une vie en commun, devient habitude d’enfance, et endurcit l’esprit que plus tard le vice ne dégoûtera plus. Le manque d’un intérieur propre et rangé est un des plus grands maux de la misère. Entassés dans l’ordure les pauvres cessent de se respecter les uns les autres. Les alfections dépérissent au milieu du bruit perpétuel, parmi la confusion et la lutte des intérêts.
En ce point la condition du pauvre est pire que celle du sauvage. Ce dernier, il est vrai, a une hutte plus grossièrement construite, mais ses habitudes et ses goûts le font vivre au dehors. Autour de lui s’étend une nature sans bornes, sans maître, qu’il parcourt à son gré et où il satisfait sa passion pour la liberté. Endurci dès l’enfance contre les éléments , il vit à la brillante lumière et à l’air pur du ciel. A la ville, il faut que le pauvre choisisse entre sa chambre resserrée et la rue étroite. L’appropriation du moindre coin de terre et les usages de la société ne lui permettent pas de rassembler sa famille, ou de se réunir à ceux de sa tribu sous l’ombrage d’un arbre touffu. 11 aune maison, sans le bien-être d’un intérieur; il ne peut pas l’égayer en invitant ses voisins à partager son repas. 11 n’y a guère de sujet de conversation entre lui, sa femme et ses enfants, si ce n’est celui de leurs communs besoins. Aussi les plaisirs des sens sont-ils pour lui le seul moyen de satisfaire ce besoin de jouissance qu’on ne détruira jamais chez l’homme. Ces
plaisirs, dans d’autres demeures, sont plus ou moins raffinés. La table est servie avec ordre et propreté; et pendant le repas on observe une bienséance qui prouve que l’homme est plus qu’une créature sensuelle. Au contraire la table du pauvre couverte de restes et dont on s’approche rarement avec politesse et convenance ne sert trop souvent qu’à satisfaire un appétit égoïste et brutal, et à rapprocher encore plus de l’animal ceux qui y prennent place. Je ne dis pas que cela soit nécessaire et universel; car la pauvreté, sous l’action de saintes v influences, peut trouver le ciel dans son misérable intérieur ; mais je parle d’un penchant prononcé qu’une forte influence religieuse peut seule surmonter.
IV. Je passe à une autre influence qui pèse d’une manière funeste sur les pauvres. Ils vivent en face et au milieu d’innombrables plaisirs, d’innombrables jouissances qui ne sont pas à leur portée. Leurs rapports avec les riches ne sont pas assez intimes pour que leur intelligence y gagne , mais c’en est assez pour exciter des appétits , des désirs , des besoins qu’ils ne peuvent satisfaire. De leurs tristes réduits ils contemplent les palais du luxe. A l’heure de leur repas froid et grossier , ils entendent les équipages qui portent les autres à ces tables qui plient sous l’abondance des plats, qui sont chargées des vins pétillants, parfumées des fruits de tous les climats. Épuisés de fatigue . ils en rencontrent d’autres qui , pensent-ils , sont exempts et de travail et de soucis. Ils croient que tous les biens de la vie sont échus en partage aux autres. De là le désir brûlant ; de
là le sombre mécontentement; de là l’envie et la haine; de là enfin le crime, justifié jusqu’à un certain point à leurs yeux par ce qu’ils nomment les inégalités, les injustices de la société. Ce sont là quelques unes des misères de la civilisation. Le sauvage n’est pas irrité par la vue d’une condition meilleure que la sienne. Entre l’idée qu’il se fait du bonheur et son sort il n’y a pas de disproportion : chez le pauvre la disproportion est infinie. Vous savez tous comme nous jugeons de notre sort par comparaison. Ainsi des édifices qui, il y a un siècle, étaient pour nos pères des maisons de luxe , nous semblent à peine confortables, parce que des demeures plus bellesetplus commodes les entourent. Nous ne pensons guère à la tristesse que le voisinage des riches apporte à l’indigent. Il est dévoré par des besoins artificiels que le crime seul peut satisfaire. Il est entouré de jouissances qu’il ne peut avoir que par la ruse ou la violence. Malheureusement l’esprit dominant chez les riches, j’allais dire toute leur conduite, augmente les tentations du pauvre. Il est très-rare que des rangs élevés de la société descende jusqu’à lui une voix distincte, la véritable voix de la sagesse, pour lui dire que les richesses ne sont pas le bonheur et que tous les hommes ont à leur portée une félicité que l’argent rie saurait acheter. L’adoration de la richesse , c’est la seule pensée des gens du monde, et c’est le plus puissant moyen d’inoculer au pauvre le mécontentement et le crime. Les riches croient avoir .tout fait en donnant l’aumône; ils songent peu au don fatal tie l’exemple qu’ils répandent continuellement. Ils songent peu que leur esprit et leur vie, leurs plaisirs et leur matérialisme , leur idolâtrie de la fortune , et leur dédain pour les conditions infé-
rieures, enseignent sans cesse au pauvre qu’il n’y a qu’un seul bien sur la terre, l’argent, le seul bien où il h 'ait point de part. Ils songent peu que, parleur conduite, ils irritent, ils aigrissent et dégradent l’esprit des malheureux , les attachent à la terre et détruisent leur communication avec le ciel.
Y. Je passe à une autre terrible épreuve pour les pauvres. Tandis que leur condition, comme nous l’avons vu, leur refuse beaucoup de jouissances qui de tous côtés frappent leurs regards et enflamment leurs désirs, elle met aussi à leur portée des plaisirs dégradants. La nature humaine a une soif ardente des plaisirs qui surexcitent et qui rompent la monotomie de la vie. C’est ee besoin qui fait sortir le riche de son agréable intérieur pour aller chercher des scènes nouvelles, et des amusements qui le remuent. Combien doit-il tourmenter plus fortement ceux que le poids des inquié. tudes et des privations accable ! Combien le pauvre doit-il désirer vivement d’oublier un instant les pénibles réalités de la vie ! Et quels sont les moyens que la société lui proaire ou lui laisse pour y échapper ? Quel présent la science et la civilisation lui font-elles ? line boisson forte , des liqueurs ardentes, un poison liquide, un feu liquide, image du feu de l’enfer ! Dans son voisinage chaque pauvre trouve un fleuve du Léthé, qui le plonge pour un instant dans l’oubli de toutes ses humiliations et de tous ses chagrins. Ceux d’entre nous dont la soif de plaisir est régulièrement satisfaite par une suite de plaisirs innocents , et qui ne rencontrent autour d’eux que des choses qui les charment et lesani-
ment, comprennent peu ce que c’est que la force de cette tentation. Le pauvre qui n’a point reçu d’éducation, qui n’a pour ressources ni dés livres, ni sa famille, ni une table bien servie, ni un logement gai, ni lieux de réunion et de plaisir, le pauvre écrasé sous le poids du désespoir, des dettes, de la servitude et de 4 travaux qui l’épuisent, est poussé par une impulsion terrible dans les repaires de l’intempérance : et là il se plonge dans une misère plus cruelle que toutes les tortures que l'homme a inventées. 11 éteint la lumière de la raison, foule aux pieds les caractères de l’humanité, efface autant qu’il est en lui l’image de Dieu et devient une brute. Misère terrible ! Et cette misère, ne l’oubliez pas, lu* vient de la civilisation au milieu de laquelle il vit. Il est victime du perfectionnement delà science et des arts, car la science et les arts multiplient le poison qui le détruit. 11 est la victime des riches ; car c’est le capital des riches qüi élève les distilleries et les entoure de tentations mortelles. 11 est la victime d’un progrès partiel de la société; qui l’environne de plaisirs et de séductions, sans éveiller en son âme une force morale suffisante pour y résister.
Tels sont les maux de la pauvreté. C’est une condition qui présente des obstacles nombreux et particuliers au développement de l’intelligence et du sentiment, du respect de soi-même et de l’empire personnel. Lespauvres sont particulièrement exposés à se faire d’euxmômes, de la nature et de la vie humaines des idées * qui les découragent. La conscience de leur force morale et intellectuelle est endormie. Leur foi dans la bonté de Dieu, dans la vertu, dans l’immortalité est obscurcie par ce qu’il y a de nombre dans leur destinée.
Ignorants, découragés, fortement tentés, n’ont-ils pas des droits sacrés sur leurs frères pour en obtenir des secours que jusqu’à présent ils n’ont jamais reçus?
J’ai montré, je crois, que les plus grands maux delà pauvreté ont une origine morale et un caractère moral; et c’est pour ces maux que je veux exciter votre intérêt. Nous avons de la pitié pour les souffrances physiques; quand donc nos cœurs seront-ils émus d’une misère plus grande? Est-ce qu’il n’y a rien qui nous touche dans ce fait que dans toutes les grandes villes habite une multitude d’êtres humains, tombant ou tombés dans la dernière dégradation, vivant dans des maisons sombres et sales, dans des caves humides où l’air n’est jamais renouvelé, où jamais l’œil ne voit rien de beau, où l’oreille est constamment blessée, où les ténèbres extérieures sont l’image des ténèbres de l’àme, où l’on n’entend le nom de Dieu que quand il est profané, où l’onne connaît 1a charité que comme ressource de la paresse, où l’enfant est élevé au milieu des habitudes grossières, des paroles impures, des vapeurs de l’intempérance jnsqu’à ce qu’on l’envoie rôder comme un mendiant. De ces demeures part un cri plus aigu et plus perçant que le cri delà faim; il vous demande des secours et de la force Je ne dis pas que tous les pauvres soient tels que je viens de les décrire. Loin de là ; parmi eux se trouvent le sel de la terre, les lumières du monde, les élus de Dieu. Il n’y a pas de lien nécessaire entre l’indigence et le crime. Le christianisme ne connaît pas les distinctions de rang et répond également aux besoins de toutes les conditions ; mais il est vrai que la misère incline à la dégradation morale, et combattre ce danger devrait être regardé comme l’un des
devoirs les plus sacrés , et des plus précieux privilèges que le Christ ait légué à ses fidèles.
De l’idée que nous avons donnée des plus grands maux de l'indigence , il résulte que le plus grand bienfait qu’on puisse conférer aux pauvres, c’est une éducation morale et religieuse. Ce n’est pas à dire pour cela que leur condition physique ne demande aucun secours. Non ; il faut que la charité les soulage dans leurs souffrances et leurs pressants besoins ; mais songeons bien que la charité ne produit point de bien permanent, si elle ne va plus loin que le corps , si elle ne parvient jusqu’à l’âme , si elle ne touche les ressorts intérieurs du progrès , si elle n’éveille quelque force de volonté, quelque pieux et généreux sentiment, quelque respect de soi-même. La charité la plus utile, c’est celle qui écarte de la route du pauvre les obstacles au bien et les tentations du mal, et qui l’encourage à lutter pour atteindre son bien véritable. Une législation sage peut aussi faire quelque chose pour le bien-être moral des indigents; je ne parle pas des lois des pauvres, mais des lois qui écartent autant que possible tout ce qui dégrade la condition des malheureux. Les lois devraient, par exemple, défendre la location de . demeures inhabitables, malsaines, sans ventilation, où manquent les conditions essentielles de la propreté. De pareilles ordonnances, jointes à des mesures prises pour le nettoiement des allées et pour la distribution abondante en chaque demeure d’une eau pure et salubre feraient beaucoup • pour la santé , la propreté et le respect personnel des pauvres; et de là dépend en grande partie leur bienêtre moral.
Mais , après tout , nous devons placer notre con-
fiance dans des moyens plus directs , plus puissants que la législation. Les pauvres ont besoin d’une culture morale et religieuse comme ils n’en ont jamais connue, et il faut qu’ils la reçoivent. Je dis culture, et je choisis ce mot , parce qu’il exprime le développement de l’àme, et sans cela on ne peut rien faire d’utile ni pour les riches, ni pour les pauvres. Malheureusement , la plupart du temps, la religion a été enseignée aux pauvres de façon mécanique , superficielle , comme une tradition. On la leur a imposée comme un frein , ou comme une forme ; on s’est adressé aux sens ou à l’imagination et non à des principes plus élevés. Pour agir sur leur esprit en a trop souvent employé comme moyen le plus puissant un enfer ou un ciel tout matériel. Mais il faut davantage; il faut un travail plus profond, une culture intérieure, le développement de la raison, de la conscience, du sentiment et de la volonté. La véritable religion est une vie qui se développe en nous; ce n’est pas quelque chose qu’on y force du dehors. Pour résister à la dépression de son sort, le pauvre a besoin d’une puissance intérieure qui l’élève. L’éducation est le seul secours efficace que nous puissions lui prêter; que sa misère parle pour lui et qu’elle nous décide à faire en ce point tout ce qui est cil notre pouvoir.
Si le temps lé permettait , je vous montrerais que les principes de la religion et de la morale , quand ils sont bien établis dans l'àme des pauvres , répondent à tous les besoins et combattent tous les maux dont j’ai* • tracé le tableau; qu’ils donnent au malheureux la force de résistera l’advcrsitc de sa condition, qu’ils lui inspirent le respect de soi-même, adoucissent ses mœurs, animent
éeâ facultés intellectuelles , lui ouvreht les snurôès dfe la paix domestique , lui apprennent à Voir Sans rrtUN mure les jouissances des autres , et le préservent des excès dans lesquels la misère et le désespoir poussent un si grand nombre de misérables. Mais je suis forcé do laisser de côté ce sujet trop étendu et presque rebattu ; quoiqu’on n’en sente pas assez toute l’importance. Peut-être réussirais-je mieux à exciter en vous Un intérêt spirituel pour cette classe de la société en me bornant à un seul point, en vous montrant que la culture morale et religieuse que je demande pour les pauvres est la plus noble culture que l’homme puisse recevoir.
Nous sommes tous, je le crains, aveuglés sur ce sujet par les erreurs et les préjugés de notre éducation. Nous sommes disposés à nous imaginer que la seule éducation importante pour l’homme est celle qui lui vient des bibliothèques, des institutions littéraires, de riches établissements c’est-à-dire de choses qui ne sont pas à la portée du pauvre. Les avantages que procure la richesse nous paraissent le grand moyen, le moyen essentiel pour développer l’esprit humain. Peutêtre sourions-nous quand on parle de l’éducation des pauvres. Les plus grandes lumières que comporte leur condition paraissent des ténèbres en comparaison des connaissances qu’On va chercher dans nos savantes écoles ; et la plus grande activité d’esprit qu’on puisse exciter chez eux est comparée avec dédain à celle que les ouvrages de la philosophie et du génie excitent chez ceux, que la fortune a mieux traités. Il est beaucoup de gens qui regardent avec mépris l’éducation qu’on peut donner au pauvre et le bien qu’il en peut tirer ;
de là cette indifférence générale à lui fournir les moyens de développer son intelligence. Or c’est là un préjugé dont nous devrions rougir. J’affirme que l’éducation la plus relevée est à la portée du pauvre non moins que du riche. J’affirme que le riche peut faire partager au pauvre ses biens les plus précieux. Il n’y a rien dans l’indigence qui exclue les plus nobles progrès. Le Père commun, dans son impartialité, a destiné à [tous les hommes ses dons les plus excellents. Les richesses exclusives, ou celles dont quelques privigiés seulement peuvent jouir, sont choses sans valeur si on les compare à ce qui est donné à tous les hommes. Le bien essentiel est le plus libéralement répandu. Il est temps de nous débarrasser de nos idées puériles sur le progrès humain ; il est temps d’apprendre que des avantages qui sont le monopole de quelques préférés ne sont pas nécessaires au développement de la nature humaine, et que l’âme pour s’élever n’a besoin que de moyens qui sont accessibles à tous.
Le fait est qu’il n’y a point pour l’être humain d’éducation digne de ce nom, si ce n’est celle qui commence et finit avec sa nature morale et religieuse ; nul autre enseignement ne peut faire un homme. Nous nous efforçons, il est vrai, de développer l’âme par l’emploi exclusif de stimulants et d’aliments intellectuels, par les écoles et les collèges, par les talents et les beaux-arts. Nous espérons former des hommes et des femmes par la littérature et la science, mais c’est en vain. Nous saurons plus tard que la culture morale et religieuse est la base et la force de toute véritable éducation; que nous défigurons la nature par les moyens sur lesquels nous comptons pour la développer, et que le pauvre dont on
éveille la conscience et le sentiment moral commence sous des auspices plus heureux que le riche qui met tout son espoir dans la culture de l’intelligence et du goût.
C’est chose ordinaire que de mesurer l’éducation des hommes par leur savoir, et c’est certainement un élément et un moyen important de progrès ; mais le savoir est varié; il diffère chez les individus suivant l’objet qui les occupe, et c’est d’après cet objet qu’on doit en apprécier la valeur. Ce n’est point l’étendue, mais la nature du savoir qui donne la mesure de l’éducation. De vrai c’est de la folie que de parler d’un savoir étendu. Le plus grand philosophe est d’hier et ne sait rien : Newton disait qu’il^n’avait recueilli que quelques petits cailloux sur les bords d’un océan sans limites. Aussitôt que nous essayons de pénétrer un sujet nous nous apercevons qu’il a une profondeur incommensurable. Le connu nous indique un inconnu infini. Chaque découverte nous conduit à un abîme d’obscurité. Dans toute chose, depuis le grain de sable jusqu’aux étoiles, le sage trouve des mystères, devant lesquels sa science s’anéantit. 11 faut donc mesurer le progrès de l’individu non par l’étendue, mais par la nature de ses études, et l'étude qui seule élève l’homme est à la portée de tous. La vérité morale et religieuse, tel est le trésor de l’intelligence, et on est toujours pauvre sans cela. Elle est audessus de*la vérité physique, autant que l’esprit estaudessus de la matière, ou le ciel au-dessus de la terre. Les sciences naturelles perdent leur principale dignité, quand elles se séparent de la morale ; quand elle ne servent pas à protéger, à confirmer et à illustrer la vérité spirituelle.
La véritable éducation de l’homme consiste dans le
développement des grandes idées morales ; c’est-à-dire l’idée de Dieu, l’idée du devoir, du droit, de la justice, de l’amour, du sacrifice, de la perfection morale telle qu’elle s’est manifestée dans le Christ, du bonheur , de l'immortalité , du ciel. Les éléments ou les germes dé ces idées sont dans toutes les âmes, en constituent l’essence, et sont destinées à une expansion sans fin. Voilà les privilèges de notre nature; voilà ce qui constitue notre humanité. Développer ces idées est le grand œuvre de la vie. L’éclat qu’elles prennent, l’amour qu’elles inspirent, la force de volonté qu’elles excitent et qui leur fait domiuer toutes nos actions, telles sont les seules mesures d’après lesquelles on peut apprécier une éducation humaine.
Ces vues nous montrent que l’éducation la plus haute est à la portée du pauvre. Ce n’est pas une science versée du dehors , c’est le développement des principes et des éléments de l’àme elle-même qui constitue le véritable progrès de l’individu. La science est sans doute essentielle pour mettre en jeu ces éléments ; mais ce qui y contribue le plus est à la portée du pauvre aussi bien que du riche. La société et l’expérience , la nature et la révélation , qui sont nos grands maîtres de religion et de morale , ceux qui vivifient noB âmes , n’ouvrent pas leurs écoles pour quelques privilégiés, ne révèlent pas leurs mystères à quelques initiés seulement, elles ont été ordonnées de Dieu pour répandre leurs lumières et leurs bienfaits sur trn^s les hommes;
L’éducation la plus élevée , je le répète , est à la portée des pauvres , et quelquefois ils y parviennent : sans science ils sont souvent plus sages que le philosophe. L’astronome les dédaigne , mais leurs regards portent
plus haut que les astres. Le géologue les dédaigne, mais leurs regards pénètrent plus bas que le centre de la terre ; ils voient clair dans leur ûme , et ils y découvrent des éléments plus puissants , plus divins , que ceux qui ont soulevé les continents. En d’autres mots, les grandes idées dont j’ai parié peuvent être et sont souvent plus développées chez le pauvre que chez les savants , ou les gens en réputation ; et dans ce cas c’est le pauvre qui est le mieux élevé.
Prenez, par exemple , l’idée de justice. Supposez un homme éminent par son savoir, mais chez qui cette idée n’est que faiblement développée. Sous le nom de justice, il n’entend guère autre chose que le respect de la propriété. Que ce mot signifie le respect de tous les droits , et surtout des droits moraux de tout homme, du plus humble comme du plus élevé, c’est une idée qui peut-être n’est jamais entrée dans son esprit , et qui à plus forte raison ne s’est ni développée ni transformée en une conviction puissante et vive. Supposez maintenant un pauvre à qui la parole du Christ a rendu l’idée du juste réelle, claire, brillante, forte; qui reconnaît le droit de propriété dans toute son étendue, quoique ce droit lui soit contraire ; mais qui ne s’arrête pas là ; qui comprend les droits les plus élevés des hommes , considérés comme êtres moraux et raisonnables , leur droit d’exercer et de développer toutes leurs facultés, leur droit d’obtenir des moyens de progrès, leur droit de chercher la vérité et d’énoncer leurs convictions honnêtes, leur droit de consulter avant tout le moniteur qui est dans leur âme, et de le suivre partout où il les conduit, leur droit d’être estimés et honorés selon leur conduite morale ; leur droit, si on leur fait injure d’être
soutenus et défendus contre toute oppression. Supposez, dis-je , que le pauvre s’élève jusqu’à comprendre aussi largement la justice, à la révérer, à en faire la règle souveraine de ses actions, à rendre à tout homme, ami ou ennemi, loin ou près, tout ce qui lui est dû , à s’abstenir consciencieusement, non-seulement d’actions injustes, mais de pensées, de jugements, de sentiments et de paroles injustes; n’est-il pas mieux élevé, ne tient-il pas la vérité plus solidement et plus sûrement que le savant, qui, avec toutes ses connaissances, ne comprend pas les premiers droits de l'homme, dont les travaux sont peut-être dégradés par l’injustice avec laquelle il traite ses rivaux, et qui, enfin, s’il en avait le pouvoir, enchaînerait toute intelligence qui menace de surpasser la sienne ? '
La grande idée sur laquelle repose avant tout l’éducation de l’homme , c’est celle de Dieu. C’est dans cette idée que se résument toute beauté , toute gloire , toute sainteté , tout bonheur. Elle surpasse d’une manière incommensurable en valeur et en dignité toute la science entassée dans les encyclopédies, dans les^bibliothèques ; et cette idée peut se développer aussi bien chez le ptiuvre que chez le riche. Ce n’est point une idée qui demande une étude approfondie, le loisir, la richesse. Les éléments en sont dans toutes les âmes ; on les trouve surtout dans notre nature morale , dans l’idée du devoir, dans le sentiment de respect, dans notre approbation de la vertu, dans nos affections désintéressées et dans les besoins et les aspirations qui nous portent vers l’infini. 11 n’y a qu’une seule manière de développer ces germes de l’idée de Dieu , c’est d’être fidèle aux convictions arrêtées que nous nous sommes
faites à l’endroit du devoir et de la volonté divine. On connaît Dieu quand on lui obéit , quand on lui ressemble, quand on l’aime ; c’est une science qui est à la portée du riche comme du pauvre ; plus d’un savant ne ]’a pas connue. L’orgueil de la science, comme un nuage épais , a caché au philosophe le soleil des intelligences, la seule lumière véritable , et , faute de ce rayon vivifiant, il est tombé, sous le rapportée l’éducation, au dessous, bien au dessous du pauvre.
Ces remarques m’ont été suggérées par le penchant qui entraîne notre époque à placer l’éducation de l’homme dans les sciences naturelles , et surtout à ce degré de savoir où la majorité du peuple ne peut atteindre. Je ne veux nullement nier le prix de ces sciences; mises à leur place elles sont pour l’homme un grqud moyen deprogrès. J’admire la force intellectuelle qui domine et combine les faits épars, et qui.'par l’analyse et la comparaison, s’élève aux lois générales du monde matériel. Mais le philosophe qui ne voit pas dans la force de la pensée quelque chose de plus noble que la nature extérieure qu’il analyse , celui qui, en suivant des actions mécaniques et chimiques , ne sent pas que dans son âme il y a une action plus haute, celui que toutes les puissances finies ne mènent pas au Tout-Puissant , et qui dans l’ordre et la beauté de l’univers n’aperçoit pas quelque lueur de l’Intelligence et de la Perfection divines, celuilà s’arrête au seuil du temple de la vérité. Elle est misérable et étroite l’étude qui confine l’àme dans la matière , qui la tourne aux choses de dehors comme s'il y avait là rien qui fût plus noble qu’elle-même. J° crains que l’esprit de la science , aujourd’hui , ne soit trop souvent la dégradation plutôt que la véritable éducation de
l’ànie } c’est l'esprit , ce fils Ou ciel , qu’on fait plier devant la matière brutale. On cherche le savoir plutôt pour atteindre un bien matériel et passager, que pour en faire l’aliment de cette vie intérieure qui ne doit pas périr ; et cependant les adorateurs de la scienee plaignent ou méprisent le pauvre, parce que cette éducation lui manque. Malheureux pauvres! exclus des bibliothèques, des laboratoires' et des établissements scientifiques! Devant la sagesse de ce monde, il ne vous sert do rien que votre nature manifestée dans votre âme et dans celle des autres, que la parole et les œuvres de Dieu, que l’Océan, la terre et les cieux vous soient ouverts; que vous puissiez connaître les divines perfections , le caractère du Christ , les devoirs de la vie , les vertus , les généreux sacrifices , les belles et saintes émotions qui sont la révélation et le gage du ciel. Tout cela n’est rien, tout cela ne peut vous élever au rang d’hommes instruits, parce que les mystères du télescope, du microscope, de la machine pneumatique et du creuset , ne vous ont pas été révélés. Je voudrais qu’ils vous fussent révélés. Je crois que le temps approche où la bienfaisance chrétienne se plaira à répandre toutes les vérités, tous les arts, dans tous les rangs de la société. Mais en attendant, ne perdez pas courage ! Un seul rayon de vérité morale et religieuse vaut toute la sagesse des écoles. Une seule leçon du Christ vous élevera plus haut que des apnées d’étude sous ces maîtres qui sont trop éclairés pour suivre le guide céleste.
Vous qui m’écoutez, ne méprisez pas le pauvre à cause de son ignorance. A-t-il vu la justice ?.A-t-d senti la force obligatoire des lois éternelles de la morale ? La beauté
de la vertu s’est-elle révélée à lui sous quelqu’un de ses aspects? S’il en est ainsi, il est entré dans la plus grande école de la science ; il a été éclairé par une lumière qui vaut toutes les sciences naturelles de tous les mondes. Je suis presque hors de moi quand j’entends le savant, qui à chaque pas rencontre des ténèbres impénétrables, mettre la science au-dessus de l’idée du devoir et du respect di» bien et de Dieu. Et cependant il est vrai, et on devrait comprendre qu’on aura beau .sonder, torturer, disséquer la nature,. jamais elle ne révélera des vérités aussi sublimes, aussi précieuses que celles que contient la conscience de l’individu le plus humble, et que la parole du Christ offre à tous les yeux.
De ce que j’indique la supériorité de l’éducation morale et religieuse, on ne concluera pas, je l'espère, qu’il faille négliger ou mépriser les sciences naturelles : non, l’éducation morale et religieuse est l'amie de toutes les vérités et n’est l’ennemie d’aucune ; elle est favorable à l’intelligence , et encourage à la recherche des lois et de l’ordre de l’univers. Ceci demande un court éclaircissement , parce qu’une opinion contraire a prévalu , parce qu’on a reproché à l’éducation religieuse de rétrécir l’esprit et d’empêcher que la lumière de la science n’y pénètre. 11 n’y a pas d’accusation moins fondée. La superstition rétrécit et obscurcit l’esprit : mais cette foi vive dans la vérilé morale et religieuse, que je défends comme la plus haute éducation du riche aussi bien que du pauvre, n’est nullement étroite ou exclusive. Elle n’enchaîne pas l’esprit à quelques doctrines stériles. A mesure qu’elle grandit, elle seconde toute notre nature , donne un large champ à la pensée, ouvre l’intel-
ligence 4 la vérité et l'imagination à làbeauté. Les grands principes de la scie pce morale et religieuse sont, plus que tous les autres, féconds et vivifiants ; ils tiennent intimement à toutes les autres vérités. L’amour de Dieu et de l’homme , qui est le centre où tous les principes aboutissent, est le véritable esprit de l’étude de la nature. C’est pour lui un charme sans fin que de découvrir jes harmonies, la grande et bienfaisante ordonnance de la création; il inspire pour les ouvrages du Père de l’Univers un intérêt plus profond , plus vif, plus durable que ne peut le faire la curiosité philosophique. Je pense aussi que la foi dans la vérité morale et religieuse a d’étroites affinités avec l’esprit scientifique et par conséquent contribue aie perfectionner. Tous deux, par exemple, ont le même objet, c’est-à-dire les vérités universelles* Comme autre coïncidence, je ferai remarquer que c’est la plus haute prérogative du génie scientifique que d’interpréter des signes obscurs, de s’élancer d’une faible donnée jusqu’aux plus sublimes découvertes, de lire dans quelques fragments l’histoire des sièclesécoulés et des mondes évanouis, de découvrir dans la pomme qui tombe la loi qui régit les sphères. Or, c’est le propre de la foi morale et religieuse de voir dans le fini la manifestation de l’infini , dans le présent le germe de l’avenir sans bornes, dans le visible l’incompréhensible invisible , dans les facultés et les besoins de l’àme son impérissable destinée : telle est l’harmonie qui existe entre l’esprit religieux et l’esprit philosophique. C’est d’une éducation morale et religieuse plus haute que j’attends une plus haute interprétation de la nature. Les lois de la nature, nous ne devons pas l’oublier, ont leur source dans l’intelligence divine ; elles en sont le
Digitlzed by Googli
produit, l’expression, le type ; et je ne puis m’empôcher de croire que l’homme qui comprend le mieux la pensée divine, qui y participe le plus largement, possède pour interpréter la nature une puissance qui n’est accordée à nul autre. Il est en harmonie avec le système qu’il doit expliquer. Il a en lui-même les principes auxquels la création doit Son origine. Jusqu’ici la science a pénétré à peine au dessous de la surface des choses. Les principes de la vie animale et de la vie végétale , dont tous les êtres organisés qui nous entourent ne sont que des modifications différentes , les forces auxquelles est soumise la matière ou qui la constituent , et les liens qui rattachent la matière à l’esprit , sont encore enveloppés de ténèbres; et combien peu sont connus les rapports du monde physique et du monde spirituel ! D’où viendra la lumière pour éclairer ces abîmes de la sagesse créatrice ? Je l’attends de l’esprit philosophique, baptisé , sanctifié , exalté , éclairé par une nouvelle culture des principes religieux et moraux de l’âme humaine.
Le sujet s’élargit à mesure que j’avance. La supériorité de l’éducation morale et religieuse sur toutes les autres est confirmée par une foule d’arguments que je n’ai pas encore touchés. La sagesse particulière que donne cette éducation, en nous révélant la fin, le bien suprême de notre être, que nulle autre étude ne nous enseigne ; la puissance particulière qu’elle nous donne sur nous mêmes , et qui est bien supérieure à tout empire sur la nature extérieure; la nécessité d’une telle direction, pour que la science devienne un bienfait, pour l’empêcher de devenir une malédiction ; ce sont là d’importantes considérations qui se pressent dans
mon esprit, mais sur lesquelles je n’ai pas le temps d’in- 6ister.Toutes démontrent que l’éducation du pauvre vaut toutes les autres; etqu’en faisant agir sur lui des influences morales et religieuses, vous lui donnez le plus grand bien d’ici-bas.
Mes amis, je vous ai fait connaître les plus grands maux qui menacent le pauvre, et je vous ai montré la valeur et la dignité de l’éducation qui est à sa portée. La conviction que j’ai voulu faire entrer dans tous les cœurs, c’est que nous sommes solennellement tenus de prendre un vif intérêt moral et religieux pour les pauvres, et de leur donner, autant qu’il sera en notre pouvoir, les moyens d’une culture morale et religieuse. Encore une fois je ne veux pas diminuer votre sympathie pour leurs besoins et leurs pjeines physiques. Sous prétexte de prendre soin de leurs âmes , il ne faut pas négliger leurs corps ; mais, d’un autre côté, il ne faut pas nous imaginer qu’après avoir pourvu à leurs besoins extérieurs, nous avons rempli toutes les obligations du chrétien. Ce n’est pas assez de faire quelquefois l’aumône de notre superflu ; il faut que nous regardions les pauvres comme exposés à de plus grands maux que la faim et le froid, et comme créés pour un bien plus élevé que du pain ou la chaleur d’un foyer. L’amour du Christ pour eux ne devrait pas nous paraître une folie, un enthousiasme aveugle, mais un amour dû à la nature humaine sous toutes ses formes. Voir au delà du corps ce qu’il y a de spirituel dans l’homme, c’est le grand cara* 1ère de l’amour chrétien. Il faut , si je puis m’exprimer ainsi , que l’âme de notre frère ressorte et devienne plus visible, plus saillante pour nous que son corps. Reconnaître et estimer la nature spirituelle du pauvre ,
Digitlzed by Googli
c’est une science plus grande que de mesurer la terré ou le ciel. La développer en son cœur, c’est une œuvre plus haute que de bâtir des cités. Donner la vie morale à ceux qui sont tombés, c’est plus que de faire sortir les morts de leurs tombeaux. Voici la philanthropie qui caractérise notre religion ; et sans elle nous ne pouvons faire aux pauvres de bien efficace.
Le devoir que j’enseigne est difficile, mais il est grand. Acquérir et conserver la conviction sincère que, chez l’homme, l’élément spirituel vaut mieux que tout le reste ce n’est pas chose facile , surtout pour les heureux du monde, et cependant rien n’est plus essentiel. Dans le pauvre qui passe dans nos rues, l’œil hagard et la démarche incertaine, nous devons voir quelque chose de plus grand que toute l’opulence et la splendeur qui éclatent autour de lui. C’est sur ce fondement du respect du à toute âme humaine que reposent tous les devoirs so. ciaux , et sans ce respect aucun ne peut être complètement rempli. Je sens qu’en ce point je n’use pas d’un langage outré. Les mots ne peuvent pas exagérer la valeur de l’âme. Tous , quand nous avons porté nos regards vers le ciel, nous avons senti qu’il y avait là haut un espace infini que nous ne pouvions explorer. Eh bien! quand je pénètre dans l’esprit de l’homme et que j’y vois les germes d’une vie immortelle, je sens plus vivement encore que là aussi il y a un infini caché pardelà ce que je vois. Dans l’idée du devoir qui naît dans le cœur de tout homme , j’aperçois une loi plus sacrée, plus illimitée que la gravitation , une loi qui rattache l’âme à un univers plus glorieux que celui auquel l’attraction rattache le corps, une loi qui durera quand les lois delà nature auront cessé. Tout sentiment moral,
toute action intellectuelle, est pour moi l’indice, le signe prophétique d’une faculté spirituelle qui doit se développer à jamais ; c’est ainsi que le faible rayon d’une étoile éloignée révèle un éclat que l’imagination ne peut se figurer. Et si cela est vrai, est-ce qu’il n’est pas lésé dans son droit, et grandement lésé, l’homme qui n’excite chez ses frères aucun intérêt moral et qui n’en reçoit aucun secours spirituel ?
C’est la gloire de notre pays, que les droits civils et politiques de tout homme y sont protégés; que la loi impartiale veille également sur le riche et sur l’indigent. Mais l’homme a d’autres droits, et de plus importants que les droits civils; et cela est surtout vrai dif pauvre. Que sert à celui qui ne possède rien , de vivre dans un Etat où la propriété est inviolable; quel avantage est-ce pour lui que chaque citoyen puisse par l’élection arriver au pouvoir, quand sa condition est une barrière infranchissable qui lui défend d’avancer? Pour les pauvres, comme pour tous les hommes, les droits les plus importants sont les droits moraux ; c’est le droit d’être traités suivant leur nature, d’être traités, non comme dés animaux ou des outils mais comme des hommes ; c’est le droit d’être estimés et honorés , selon leur fidélité à la loi morale ; c’est le droit à tous les secours que peuvent leur donner des frères pour favoriser leur progrès moral, pour développer leurs plus hautes facultés. Ces droits sont fondés sur la suprématie de la nature morale , et tant qu’ils ne sont pas reconnus, les pauvres sont victimes d’une grande injustice.
Ainsi donc tous nos rapports avec les pauvres doivent tendre à exciter en eux la conscience de leurs facultés morales et de leur responsabilité, et à élever leur esprit
et leur espérance au-dessus de leur condition. Nous devons les aider à se connaître eux-mêmes, par la maniéré dont nous les apprécions. Us doivent être préservés du mépris d’eux-mêmes en voyant le respect d’autrui pour le grand objet de leur vie. Nous pouvons parler des malheurs, mais jamais de la bassesse de leur condition. S’ils sont fidèles à la lumière qu’ils ont reçue ils sont entre les plus élevés; ils n’ont point de supérieurs, hormis ceux qui suivent une lumièï ^lüs brillante et plus pure. Leur refuser le respect, c’est enlever à leur vertu un appui , qui constitue l’un des droits les plus sacrés de l’homme. Sont-ils tombés et perdus moralement ? Notre pitié sincère doit encore leur apprendre quel est le prix de l’âme même déchue, et qu’ il n’est rien pour nous d’aussi terrible que leur dégradation.
Cet intérêt moral et spirituel pour les pauvres, nous devons l’exprimer et le rendre efficace , en les approchant , en allant les voir autant que nos autres devoirs le permettent. Il faut vivre avec eux, non pas comme avec une autre race, mais comme avec des frères. 11 faut que la religion opère un nouveau miracle , il faut qu’elle exorcise, et chasse l’esprit de caste. Il faut que les distinctions extérieures nous paraissent non pas « un abîme profond, » mais des lignes superficielles, que les chances d’un jour peuvent effacer, et qui ne sontlarges que pour les esprits étroits. Comment les hommes instruits et éclairés peuvent-ils se communiquer à leurs frères moins favorisés de la fortune, si ce n’est en allant à eux? Rien ne caractérise mieux la force, le bonheur et la véritable civilisation d’une société que cette union fraternelle de toutes les conditions. Sans elle il y a une véritable guerre civile dans l’état. Pour le salut
du riche aussi bien tpie du pauvre, il faut qu’ils soient liés par un intérêt mutuel ; il ne doit y avoir qu’une seule caste, celle de l’humanité.
Pour rendre ces rapports intéressants et utiles, il nous faut apprécier et cultiver la faculté d’agir moralement sur les pauvres. Il n’y a pas d’art plus divin que de toucher et de vivifier d’autres esprits. Ne dites pas que cette tâche est au-dessus de vos forces. Quoi ! vous vous prétendez bien élevés, et vous ne pouvez approcher et secourir vos frères ignorants? À quoi donc sert l’éducation , si elle ne nous habitue pas au commerce de nos semblables. Que notre jeunesse a été mal employée , si nous avons seulement appris le dialecte et les manières d’une classe d’élite , et si nous ignorons le langage de l’humanité, si on ne nous a point appris à nous mêler avec nos frères et à agir sur eux ? Comment êtesvous au-dessus du pauvre, si vous ne pouvez le comprendre , ni le guider ni le gouverner? Il vous reste encore à apprendre le premier talent de celui qui vit en société, le talent de communiquer ce que vous avez de vrai et de bon dans l’àme. Vous ne pouvez pas l’acquérir trop tôt.
Oui , je vous invite à acquérir et à employer le talent de parler à l’ignorant , au pauvre , et surtout à l’enfant pauvre. Que chacun de vous essaie de procurer au moins à un seul individu le bonheur pour lequel Dieu l’a créé. Éveillez en lui quelque activité morale, car c'est de cette activité , et non d’un enseignement purement extérieur que dépend le progrès du riche et du pauvre. Essayez de l’élever au-dessus des besoins écrasants du corps, en lui montrant la grande fin de son être, cette fin si propre à l’animer. Montrez-lui que la source de tout bonheur est
en nous, et que cette source peut être ouverte également dans toutes les âmes. Montrez-lui combien de vertu, combien de calme il peut se procurer, par sa fidélité à remplir ses devoirs domestiques , quels progrès il peut faire en usant de l’occasion avec ardeur et résolution ; quelle étroite union il peut contracter avec Dieu ; quelle influence bienfaisante il peut exercer dans son étroite sphère ; quel héroïsme il peut montrer parmi les privations et les peines ; comme il peut changer la souffrance en gloire; comme le ciel peut commencer ici-bas dans la condition la moins prospère. Certes, celui qui peut apporter de pareilles vérités à un être humain a reçu d’en haut une glorieuse mission.
Dans ces considérations, j’ai cherché à faire naître chez tous ceux qui m’écoutent un intérêt personnel pour le bien-être moral du pauvre. Je n’ignore pas , cependant , qu’il en est beaucoup parmi vous qui ne peuvent consacrer que peu de temps à cette, œuvre. Mais ce qu’ils ne peuvent faire par eux-raêmes, ils le peuvent faire par d’autres, et c’est ce que je tiens pour l’un des devoirs les plus sacrés du chrétien. Si nous ne pouvons pas visiter souvent les pauvres , nous pouvons leur envoyer ceux qui sont qualifiés pour les servir mieux que nous. Nous pouvons entretenir des ministres pour étudier et appliquer les moyens qui peuvent éclairer, consoler, réformer et sauver les ignorants et les malheureux : tout homme que Dieu a favorisé est tenu de contribuer à cette œuvre. Le ministère chrétien est un bienfait pour tous les hommes , mais surtout pour les pauvres. Nous qui avons du loisir et un intérieur tranquille, qui pouvons rassembler autour de nous les maîtres de tous les siècles , nous pouvons plus facilement nous
passer d’un maître vivant * que les pauvres qui n’enè pas l’habitude d’apprendre dans les livres , qui ne sont pas accoutumés aux efforts de l’esprit, qui ne peuvent s’instruire que par les yeux et par l’oreille, parle regard bienveillant et la voix pénétrante. Envoyez-leur les ministres de la vérité et de la grâce divine.
Et ne croyez pas que cette mission puisse être remplie par le premier qui s’en charge. Il y en a, je le sais, et beaucoup peut-être, qui s’imaginent que ce ministère n’exige qu’une capacité ordinaire, et qui, par conséquent, inclinent à confier l’enseignement des pauvres et des ignorants à des hommes insuffisants pour un autre état. Loin de nous cette fâcheuse erreur. S’il est une mission digne des anges , c'est d’enseigner la vérité chrétienne. Le fils de Dieu l’a sanctifiée eu s’y consacrant en personne : toutes les autres œuvres s’abaissent devant cellelà. La royauté est de l’impuissance , une parade vulgaire, comparée à l’action profonde et vivifiante qu’un instituteur exerce sur l’àme immortelle. Pour une intelligence élevée, un génie créateur, une éloquence pénétrante, il n’est pas de but plus haut, de stimulant plus considérable que d’étudier et de communiquer la vérité morale et religieuse , que d’inspirer à d’autres esprits la sagesse et l’amour qui nous ont été révélés dans Jésus- Chist ; et il viendra un moment où les plus grands esprits se consacreront avec joie à cette œuvre, comme à leur véritable vocation. Que le ministère des pauvres puisse être exercé par un homme manquant de quelquesunes des qualités que demande une église, c’est chose vraie ; mais ce ministre a besoin de dons qui ne sont pas communs, un jugement sain, une intelligence claire, e sentiment de la nature humaine , l’esprit de recher-
che et de patience , le talent de faire ressortir la vérité par des exemples familiers et frappants, un cœur ardent, un dévouement sincère au service de l'humanité. Voilà les hommes qu’il nous faut trouver pour les pauvres, si la chose est possible. Celui qui ne veut pas contribuer à l’éducation morale et religieuse des misérables n’est pas digne de vivre dans la chrétienté : il mérite d’étre exclus de la lumière qu’il ne veut pas répandre. Qu’il renie sa religion, s’il le veut ; mais y croire et ne point à la communiquer à ceux qui ne peuvent avoir d’autre richesse , c’est jeter le mépris sur l’excel lence de cette religion , et s’endurcir contre le cri le plus sacré de l’humanité.
Mes amis , c'est une grande consolation pour nous qu’on ait déjà fait autapt d’efforts dans cette cité pour établir un ministère pareil. Ici on songe aux pauvres plus que nulle autre part. La confrérie des églises devant laquelle je parle a pour cette œuvre trois ministres à son service; on espère que ce nombre sera augmenté, et tous nous savons qu’ils n’ont pas travaillé en vain. Nous avons des preuves de leur bonne influence. Dieu a protégé cette institution de façon signalée. Depuis son établissement, le ministère n’a pas seulement porté l’instruction , les conseils , les avertissements , l’espérance et la force morale chez une foule d’hommes qui autrement n’eussent jamais entendu de voix qui les encourageât, n’eûssent jamais rien vu qui leur rappelât les devoirs du chrétien; il a produit encore des effets plus heureux dans d’autres rangs de la société. 11 a rapproché le riche des pauvres , il lui a fait connaître leur véritable condition et leurs besoins , il a excité la sympathie des heureux du monde , il les a intéressés au
bien-être des misérables , et ce sont là des signes d'un progrès durable dans la société.
Ainsi, ce ministère n’a pas été un mécanisme sans vie; il a de la vitalité, du sérieux, de la force. Il ne reste pas enfermé dans le cercle d’un service routinier, mais il cherche de nouveaux moyens de parvenir jusqu’aux pauvres ; il cherche surtout à agir sur les enfants. Non content de les rassembler dans les écoles du dimanche, il en forme des congrégations pour le culte, et leur confie le détail du service , de manière à fixer leur attention et à toucher leur cœur. Quel service inappréciable rendu à l’humanité ! Autrefois . ces enfants n’avaient aucune part au culte public ; les parents ne les conduisaient jamais à la maison de prière; ils perdaient , ou faisaient plus que perdre le dimanche dans les rues, et ce jour sacré était pour eux le jour des tentations et du crime. Tout en soignant les adultes, le ministre du pauvre s’occupe des enfants avec une attention particulière, et par l’enfant il arrive souvent au cœur du père. Grâce à ces efforts, les enfants qu’on avait élevés à mendier sont envoyés aux écoles publiques ou aux écoles du dimanche, et de cette manière plus d’un pied imprudent qui marchait à la ruine a été remis dans le sentier du devoir. On [peut affirmer hardiment que depuis l’institution récente de ce ministère la mendicité des rues a diminué , malgré le rapide accroissement de notre population. Heureusement que des hommes intelligents et de nobles cœurs sont prêts à entrer dans ce nouveau champ, et qu’il faut de nouveaux travailleurs. Il est important que les ministres des pauvres ne s’occupent pas seulement des indigents , mais qu’ils atteignent aussi les rangs où se
recrute l’indigence , je veux parler de cette classe d’ouvriers qui sont toujours au bord de la misère, qui vivent au jour le jour, et qu’une courte maladie ou un manque de travail réduit à la mendicité. C’est là que l’abominable incrédulité de nos jours choisit ses victimes, et c’est pourquoi il faut que la charité chrétienne les visite et leur porte la lumière de la vérité. Les attacher à l’église, les engagera donner pour l’entretien du culte une partie de ce'qu’ils dépensent trop souvent en plaisirs pernicieux , ce serait rendre un service essentiel aux mœurs et à la religion.
L’œuvre du ministre des pauvres est très-étendue, et elle demande un esprit supérieur. Ces ministres sont choisis, non seulement pour secourir des individus, mais pour étudier la pauvreté sous tous ses aspects, dans toutes ses causes, pour suivre ses influences, ses différentes formes , son progrès et son déclin , et pour éclairer ainsi le législateur et le philanthrope dans le grand travail qu’ils ont entrepris afin de prévenir ou de guérir la misère. Pour moi, ce ministère a cet intérêt particulier, que je le considère comme le commencement de mesures destinées à chasser de la société ce qui en est le fléau et le remords, et à changer la face du monde chrétien et civilisé. J’y vois l’expression d’une volonté qui grandit en silence. Les sociétés chrétiennes ne doivent pas rester toujours déshonorées et défigurées par ces hordes misérables de pauvres et d’ignorants; au sein de la civilisation, on ne doit plus trouver des hommes plus malheureux, plus dégradés qu’on ne l’est dans la vie sauvage. Cet horrible contraste de conditions que présentent toutes les grandes villes, a existé trop longtemps. Durera-t-il toujours? Mes
amis, comme tous les autres, nous sommes restés cruellement insensibles ù ce mal , le plus terrible de tous ceux qu’éclaire le soleil. Une longue habitude nous a endurcis. Nous avons vécu dans l’aisance et le luxe, tandis qu’à quelques pas de nous, il y avait de nos frères, des enfants de notre Père céleste, aussi nobles que nous par l’origine et les facultés, sur la face desquels on lisait l’ignorance brutale, la misère sans espoir et la dégradation du vice. Nous avons passé près d’eux dans la rue, je ne dis pas sans verser une larme, mais sans leur donner même une pensée. Oh ! qu’il est rare que nos cœurs aient été touchés à la vue de la ruine de nos frères! Cette insensibilité sera-t-elle éternelle ? Est -ce qu’un nouvel amour ne succédera pas à cette dureté de nos cœurs ? Ne dites pas que le mal est sans remède. Je suis sür que dans ce moment il y a chez nous assez de pitié, de philanthropie et de moralité pour régénérer les classes pauvres, si l’on pouvait employer avec sagesse et persévérance des forces maintenant dispersées et endormies. Déclinerons-nous cette entreprise ? Repousserons-nous l’œuvre la plus noble de la philanthropie? S’il en est ainsi , il nous faut souffrir, et nous méritons de souffrir. Oui. il faut que la société soit troublée, ébranlée, bouleversée même, jusqu’à ce qu’elle ait payé sa dette aux ignorants et aux pauvres. 11 y aura toujours des pauvres, sans doute, mais il n’est pas nécessaire, il ne faut pas qu’il y ait une caste dégradée et sans espérance. 11 n’est pas nécessaire, il ne faut pas qu’ils soient retranchés de la famille humaine. 11 ne faut pas laisser à leurs enfants l’héritage et le germe du crime et de la misère. Faire disparaître cette classe c’est la mission la plus élevée de la philanthropie pbré-
tienne. Me demandez-vous ce qu’il faut faire? Je réponds : le christianisme a opéré d’immenses révolutions, et nous savons ce qu’il peut et ce qu’il doit accomplir. Rapprochons-le du pauvre : envoyons des hommes imbus de son esprit l’annoncer aux misérables , et surtout chargeons-les d’étudier la pauvreté sous toutes ses formes, afln d’arrêter la peste morale qui depuis trop longtemps ravage le monde chrétien.
Je vois devant moi les représentants de différentes communions qui se sont unies pour soutenir le ministère des pauvres. Remercions Dieu de cette manifestation de l’esprit et de la puissance du christianisme. Cette union , formée dans un seul but de charité chrétienne, qui ne cherche que le soulagement spirituel de nés frères malheureux , et dont on ne peut abuser pour un agrandissement de puissance ecclésiastique, est le moyen le plus heureux qu’on pût imaginer pour établir entre nos églises une plus forte sympathie et une amitié plus étroite; sans toucher le moins du monde à ce principe d’indépendance et de libre gouvernement, qui est leur vie. N’est-ce pas une vérité manifeste, que chaque communion ne doit pas seulement pourvoir aux besoins spirituels de ses membres, mais qu’elle est tenue de se dévouer à la cause générale du christianisme, et de répandre parmi les misérables la lumière et les bienfaits de la religion ? Par cette fraternité, nous nous acquittons, en partie, de cette obligation. Puissions-nous la maintenir avec un zèle croissant, une foi inébranlalble , un glorieux succès !
Est-il nécessaire, mes amis, que je vous engage à contribuer de votre fortune à l’œuvre dont je vous entretiens? Je parle aux heureux. Que la Ronté suprême
à laquelle vous devez votre prospérité , vous enseigne dans quel esprit vous devez user de votre richesse ou de votre aisance. A quoi doit véritablement servir la prospérité ? Ce n’est pas à satisfaire les sens ou la vanité, ce n’est pas à élargir l’espace qui nous sépare des malheureux , ce n’est pas à multiplier les signes de notre supériorité, ce n’est pas à nous élever jusqu’au point de dédaigner la multitude comme une race inférieure, non, c’est à multiplier les liens qui nous unissent à nos frères , c’est à étendre nos sympathies , c’est à grandir notre sphère d’action, c’est à nous faire les délégués et les représentants par excellence de la bienfaisance divine. Quel est pour une ville le véritable emploi d’un accroissement de richesse? Ce n’est pas d’élever des édifices plus magnifiques, mais de faire que les maisons soient habitées par un peuple plus vertueux et plus intelligent , que les institutions propres à exciter la vie morale et intellectuelle profitent à la communauté tout entière ; que l’individu soit dirigé vers son véritable bonheur et sa perfection , que la société soit unie par des liens plus purs et plus forts; et que les lois sévères des gouvernements de la terre soient remplacées de plus en plus par la loi d’amour.
Si la richesse n’exerce pas une pareille influence, elle n’est qu’un piège et qu’une malédiction. Si notre prospérité ne doit servir qu’à répandre le luxe et l’égoïsme, à créer la classe frivole des gens à la mode, à rendre plus frappant le contraste de l’opulence insensible et de la misère abjecte, à corrompre les mœurs te endurcir le cœur, mieux vaudrait pour nous que, par un juste jugement de Dieu , notre prospérité fût engloutie dans les abîmes de la mer. l’eu importe que la société
soit plus polie et qu’il y ait dans la vie quelques agréments de plus. La seule question est celle-ci : Comprenons-nous mieux et sentons-nous plus fortement nos rapports avec Dieu et avec nos semblables? Sans cela , cette civilisation dont nous sommes si fiers est un sépulcre blanchi', beau à la vue , mais « rempli intérieurement d’ossements et de pourriture. »
Mais je ne puis terminer ce discours par des avertissements. Vous méritez d’entendre des encouragements et la voix de l’espérance. Vous vous occupez d’une bonne œuvre, comme le prouve cet anniversaire. Vous avez soutenu une institution faite pour éclairer les ignorants et relever ceux qui sont tombés. Ne nous décourageons pas. Étendez-la, fortifiez-la, rendez-la durable; rattachez-la aux institutions que vous maintenez dans, l’intérêt de la religion, transmettez-la à vos enfants. Que vos fils apprennent, par votre exemple , à épouser la causé du Christ, des prophètes, des apôtres , des saints de tous les siècles, qu’ils concourent à régénérer la société et à étendre à toute la famille humaine la lumière et les bienfaits de la foi chrétienne !