‹ Œuvres spirituelles choisies de Jérôme Savonarole, des Frères PrêcheursChapitre 16 sur 71 · D'APRES SAINT BONAVENTURE · texte numérisé non relu

D'APRES SAINT BONAVENTURE

FrcUer Hieronymus de Ferraria, ordinis Prœdicatorum, magnifico et clarissimo, etc. — Traciaio de septe gradi per lequali si ascende alla sommita délia vita spiriiuale, etc. S. L. A. et n. T. in-4°. (Audin, loc cit., n° 45.) ,

Saint Bonaventure s'exprime en ces termes dans le deuxième chapitre de son opuscule : Incendium amoris : « Or, il faut sa- « voir qu'il y a six degrés par lesquels on s'élève peu à peu et « avec ordre à la perfection. Le premier s'appelle Suavité, le a deuxième Avidité, etc. » — Le saint docteur donne ensuite, en quelques mots , l'explication de chacun de ces degrés.

Un noble Bolonais * en ayant fait la demande à Savonarole, celui-ci écrivit en latin, suivant l'usage des lettrés, un petit commentaire de ce texte, et le lui adressa trois mois avant sa mort.

Philippe Gioni, notaire florentin, le traduisit peu après en italien pour les religieuses dominicaines de Sainte -Lucie, de Florence, un des premiers monastères rétablis par Savonarole dans leur ferveur primitive.

Nous avons traduit sur le texte latin publié par Quétif ^ loc, cit., p. 155.

« Frère Jérôme de Ferrare , de Tordre des Prêcheurs, au « magnifique et illustre chevalier Agamemnon Marescotto <c Calvi, jurisconsulte et sénateur de Bologne, salut dans a le Seigneur.

1 Agamemnon Marescotto de Calvi , sénateur de Bologne , docteur en droit civil et en droit canon , qui devint sénateur de Rome et podestat de Florence*. Allié avec les Malvezzi , il fut mis à mort avec plusieurs membres de sa famille , par les partisans des Bentivogli qui opprimaient Bologne depuis plusieurs années.

10 OEUVRES St^IRITUËLLES

« Je viens d'achever le mieux que j'ai pu, avec la grâce « de Dieu , l'exposition sommaire du Traité des degrés qui « conduisent au faite de la vie spirituelle, d'après le très- « docte et très-pieux saint Bpnaventure, de Tordre des a Mineurs. Votre bienveillance à mon endroit est telle que a je ne saurais rien refuser ni éluder de ce que vous de- « mandez ou désirez. Sachez toutefois que ce vénérable (( docteur n'a ni mentionné expressément ni entièrement « oublié le premier degré. Il l'a présupposé comme un « fondement nécessaire, parce qu'il l'adressait à ceux qui , « après avoir reçu la grâce divine, désirent avancer dans la « perfection. Quant à moi, j'en ferai une mention spéciale, « afin d'être plus clair et mieux compris. Lisez donc, et « instruisez- vous en agissant, car ces choses-là ne s'ap- « prennent que par les œuvres. Adieu. »

7 (style florentin).

Février 149 g (gty le nouveau).

Dieu a créé l'homme pour connaître le souverain bien , pour l'aimer en le connaissant, pour le posséder en l'aimant et pour être heureux en le possédant. Mais d'une part, la distance entre Dieu et la créature étant infinie, nul esprit créé ne peut voir et posséder Dieu directement sans un don surnaturel qui, l'élevant au-dessus de lui-même, lui permet d'atteindre jusqu'à la vision et à la jouissance de la majesté, de la bonté et de la gloire divines. D'autre part, la fin et les moyens devant correspondre toujours entre eux, et la rectitude de la vie étant nécessaire pour arriver à la vision et à la jouissance de Dieu, il ne suffît pas à l'homme qui aspire au vrai bonheur de posséder cette rectitude qu'on peut acquérir par les seules forces de

DE JÉRÔME SÀYONAROLE 11

la nature ; il faut encore qu'il reçoive le secours divin de la grâce, selon cette parole de TApôtre : La vie éternelle, c'est la grâce de J}fniMt-Nofrc ^eigmmr THnn-'Fhmt (Rom. VI, 53.) Enfin, comme V action d'un agent, ainsi que parle Aristote , ne se transmet qu'à un sujet bien disposé, quiconque désire vivre de la vie chrétienne, doit se préparer avant tout à recevoir la grâce. On ne saurait la recevoir sans Dieu, car les moteurs secondaires ne communiquent le mouvement qu^ après l'avoir reçu du moteur principal ; et d'ailleurs, c'est l'Apôtre qui k dit, nous ne pouvons rien

(penser de nous-mêmes et par nous -mêmes y car tout notre pouvoir vient de Dieu. (Il Cor. m, o.) Or Dieu, qui est la bonté même, ne cesse pas d'illuminer tout homme venant en ce monde, (Joan. i, 9.) Il donne à chacun ce qui lui est nécessaire , il dirige tous les êtres vers leur perfection , et si les hommes répondaient fidèlement à ses inspirations, ils arriveraient sans nul doute avec son secours à la grâce et à la gloire.

Ainsi , tout homme qui veut arriver à la félicité par une sainte vie doit avant tout suivre Dieu, qui attire son âme, et, pour cela, il doit renoncer à ses péchés, les pleurer et en faire pénitence jusqu'à ce qu'il soit assuré, par des signes non équivoques, qu'il en a reçu l'absolution avec la grâce divine. Ces signes principaux sont : la douleur et la détestation des fautes passées; le ferme propos de vivre désormais en bon chrétien et de préférer la mort au péché; le mépris de la vie présente, avec l'amour et le désir de la vie future. Le premier degré de la vie chrétienne s'appelle donc à juste titre nécessité; j'entends, nécessité de la ' grâce , condition fondamentale d'une telle vie. Et comme, d'après l'oracle des saints Pères, ne pas avancer dans la voie de Dieu, c'est reculer, celui qui est arrivé à ce premier

degré, loin de s*y arrêter, doit s'efforcer de monter aux degrés supérieurs. Il est écrit : Heureux l'homme qui attend ■ de vous son secours ! Du sein de cette vallée de larmes, il dispose dam son cœur des degrés pour s'élever jusqu'au lieu qu'il veut atteindre. Car le Législateur répandra sa bénédiction; il s'avancera de vertu en vertu, et le Dieu des dieux se révélera dans Sion. (Ps. LXXXiii, 6-9.)

Or, il faut savoir qu*il y a une grande différence entre les vertus acquises et les vertus infuses. Celui qui possède les vertus acquises agit non -seulement sans peine, mais encore avec plaisir; tandis que celui qui a reçu les vertus infuses avec la grâce de Dieu et ne les a pas exercées, éprouve dans l'action de grandes difficultés et de vives résistances de la chair, surtout s'il conserve encore les mauvais penchants créés par les dérèglements de sa vie passée. r Celui qui est arrivé au premier degré doit donçjse /a/iguer ■ et manger son pain à la, sueur de son front (Gen. m, 19), ^ afin d'anéantir ses vices, et d'ajouter aux vertus infuses les vertus acquises qui lui permettront d'agir avec facilité et avec joie. Par ce moyen , il arrivera au second degré, qui s'appelle justement suavité. Dès qu'il y sera monté, il pourra chanter avec David dans un saint transport : U Seigneur, qu'elle est grande la multitude des délices que vous h avez réservées à ceux qui vous craignent l [V&, xxx , 20.) Remarquons encore combien les choses spirituelles diffèrent des choses corporelles. On aime et on désire celles-ci avant de les posséder; mais dès qu'on les possède, elles n'inspirent plus que du dégoût. Au contraire, on fait peu de cas des premières avant de les posséder; mais, dès qu'on en jouit, on les estime à leur juste valeur, on les aime et on les désire de plus en plus. La raison en est dans la profondeur de notre âme que Dieu seul peut combler. Voilà

pourquoi nous regardons comme des biens précieux les choses corporelles qui sont à la portée de nos sens, tant que leur imperfection ne nous est pas révélée par la possession et la jouissance. Mais dès que nous les possédons, mieux instruits que nous sommes par Texpérience, la maîtresse universelle, nous les méprisons aussitôt, et, comparant leur petitesse et leur imperfection à la grandeur et à la dignité de notre âme , nous les foulons aux pieds pour en rechercher d'autres. Il n'en est pas ainsi des richesses spirituelles, de la grâce et des vertus de TEsprit- Saint, qui font résider Dieu en nous et deviennent en quelque sorte notre propriété. Celles-là sont infinies comme Dieu lui-même, et, comme lui, surpassent infiniment la capacité de notre cœur. Aussi les méprisons -nous quand nous en sommes privés, parce qu'elles nous sont encore inconnues. Pour les connaître, il faut les posséder, selon cette parole de l'Apocalypse : Nul ne connaît, s'il ne reçoit, (il, 17.) Dès que nous les avons, leur grandeur, infiniment supérieure à celle de notre âme, augmente son désir, en sorte que nous les poursuivons avec une admiration et un amour toujours croissants, afin de les posséder plus parfaitement ^ C'est la loi^ énérale : tout être aspire vers sa perfection . De là^ le troisième degré , nommé àvïditl et correspondant à ces paroles du prophète : Mon âme a soif de Bien, ' [ source d'eau vive; quand viendrai-je et apparaîtrai-je devant la \ face de mon Dieu? (Ps. XU, 3.) 1 \

L'effet dépendant toujours de sa cause, plus un être se rapproche de son principe , plus il se perfectionne, en étant ainsi mieux disposé à recevoir son influence. Donc, plus un chrétien recherche Dieu avec avidité, plus il s'approche de lui et se dispose davantage à recevoir ses dons et à s'enrichir, afin de posséder Jésus- Christ et de jouir de lui plus

intimement. Et comme Dieu est le souverain bien, comme il est écrit de lui que sa cojiversation n'a point d'amertume (Sap. VIII, 16) , la joie qu'il fait éprouver à Tâme purifiée surpasse infiniment toutes les autres joies. Aussi les hommes pieux, notamment les contemplatifs, méprisent tous les plaisirs de ce monde et n'en font aucun cas, et c*est avec raison que notre Docteur a nommé la satiété après Tauidité. Car celui qui jembrasse le Christ et s'entretient avec lui, renonce à toute autre félicité. Quand une fois on a joui de l'esprit, la chair n'inspire plus que du dégoût.

Poursuivons. Toute force est plus puissante quand elle est concentrée que lorsqu'elle est dispersée. C'est pourquoi, dès qu'on se prend à mépriser les créatures pour ne s'attacher qu'à Jésus -Christ, l'amour qu'il inspire est d'autant plus fort qu'il se concentre tout entier en lui seul; l'âme s'unit alors étroitement avec lui , car l'amour est une force unitive. De plus, celui qui aime, soupirant sans cesse vers l'objet aimé, et, le Seigneur étant par sa gloire au-dessus de tous les deux (Ps. CXII, 4), l'amour divin produit nécessairement l'extase; il fait sortir l'homme de lui-même au point qu'il s'élève par delà toutes les choses créées. Enfin, tout homme agit selon ses goûts et sa nature, et parle d'après ses pensées et ses sentiments; le Seigneur lui-même a dit : La bouche parle de Vabqn4anQe du cœur, (Matth. XII, 34.) De là vient que les chrétiens qui brûlent du feu de la charité font des actions et disent des paroles qui paraissent quelquefois insensées. Témoins les Apôtres, qu'animait le souffle de l'Esprit-Saint et que les Juifs prenaient pour des hommes ivres. Charnels et grossiers qu'ils étaient, ceux-ci croyaient qu'ils regorgeaient de vin^ alors qu'ils étaient remplis de lEsprit d'en haut. De là vient encore que les saints, comme enivrés et hors d'eux-mêmes,

tressaillent de joie au sein des opprobres , des insultes et des persécutions. Aussi le cinquième degré est justement ^ appelé wre^^t. Car les justes ne font plus et ne disent plus des choses humaines, mais bien des choses divines qui surpassent les conceptions ordinaires.

Les corps sont présents dans un lieu, en tant que contenus ôt circonscrits par l'espace qu'ils occupent. Mais les esprits, affranchis des lois de Tespace à cause de leur simplicité , sont présents dans un lieu par Faction ou la présidence qu'ils y exercent. Aussi notre âme, créature spirituelle, est présente là où elle agit, c'est-à-dire où elle sent et aime , bien qu'elle reste toujours dans son corps ; et c'est dans ce sens qu'on peut dire avec saint Augustin , gu'el/e €si him plus là oh elle aime que là oh elle anime. Nous ne sommes donc pas sur la terre toutes les fois que nous pensons aux choses éternelles. Ne dit-on pas communément de celui qui pense et s'attache aux choses terrestres qu'i7 est de ce monde. Et le Sauveur n'a- 1- il pas dit aux Juifs: Vous êtes d'en bas, et je suis d*en haut; vous êtes de ce monde, mais moi, je n'en suis point, (Joan. vill, 23.) C'est pourquoi les saints, qui ont fait des progrès dans l'amour divin, en sont tellement pénétrés qu'ils n'habitent plus sur la terre , mais dans le ciel , selon cette parole de l'Apôtre : Quant à nous, notre conversation est dans les deux, (Philip. III, 20.) Dès lors, voguant en quelque sorte dans le port , ils sont assurés de leur récompense ; ils ont atteint / le sixième degré , nommé sécurité.

Par cette conversation céleste l'homme arrive à la sainteté parfaite et au dépouillement de toute affection terrestre. Devenu semblable à un miroir sans tache , il reçoit en abondance les rayons de la lumière divine. En lui la foi est plutôt une vision , l'espérance une sécurité et une

possession ,• la charité une flamme qui , le consumant luimême, le transforme, pour ainsi dire, tout entier en Dieu ; la prudence est une contemplation permanente des choses divines et une impulsion céleste, en sorte qu'il est plutôt dirigé qu'il ne se dirige lui-même dans ses actions; la justice, une terme rectitude de l'âme et une entière conformité à la volonté de Dieu ; la force, une constance inébranlable qui ne connaît ni trouble ni crainte ; la tempérance enfin, une pureté de cœur telle que l'aiguillon de la chair ne se fait plus sentir. Sur ces hauteurs Tâme jouit d'une sérénité inaltérable; elle ne pense qu'à Dieu et repose doucement sur son sein en redisant avec le prophète : Je dormirai dans la paix et je rejposerai sur lui-même, (Ps. IV, 9.) Notre grand Docteur a donc bien nommé tranquillité le septième et dernier degré, qui n'est accessible qu'à un bien petit nombre.

Celui qui n'a pas atteint le premier degré est malheureux. Qu'il gémisse jour et nuit jusqu'à ce qu'il y soit arrivé. Dès qu'il y aura réussi , qu'il ne s'y arrête pas. Qu'il s'efforce, au contraire, de monter au deuxième, et qu'il poursuive cette ascension, jusqu'au jour où il lui sera donné de jouir de Dieu. Car personne dans la vie présente n'est tellement parfait qu'il ne puisse se perfectionner encore : la grâce n'a été donnée sans mesure qu'à Jésus- Christ et à lui seul. Nous devons donc marcher toujours de vertu en vertu, jusqu'à ce que nous soyons arrivés à voir le Dieu des dieux dans Sion, où il vit et règne avec ses saints dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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