‹ Œuvres spirituelles choisies de Jérôme Savonarole, des Frères PrêcheursChapitre 55 sur 71 · DU BONHEUR DE'LA VIE CHRÉTIENNE PREMIÈRE VÉRITÉ · texte numérisé non relu

DU BONHEUR DE'LA VIE CHRÉTIENNE PREMIÈRE VÉRITÉ

Le bonheur de Vhomme consiste dans la contemplation et la jouissance de Dieu.

De tous les êtres qui vivent isur la teiré, Tbomme seul est capable d'agir en vue d'une fin et d'y rapporter des

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moyens proportionnés pour Fatteindre sûrement. ... Le bonheur est la fin dernière de toutes les ac^ons de l'homme. ... Il ne consiste ni dans les plaisirs, ni dans les richesses, ni dans les honneurs, ni dans aucun bien créé; il consiste dans la contemplation et la jouissance de Dieu, qui seules peuvent rassasier les aspirations infinies dû son intelligence et de son cœur, selon ces belles paroles de saint Augustin : « Seigneur, vous nous avez créés pour vous, et: notre cœur est inquiet jusqu'à ce qu'il se repose en TOUS. 3>

DEUXIÈME VÉRITÉ

Le bonhewr de l'homme ne peut pas être pa/rfait .dans cette vie mortelle.

10 Ici-bas, nous ne pouvons connaître Dieu qu'à travers le voile des créatures. Cette contemplation est imparfaite, et partant elle ne saurait rassasier notre âme, parce que tout ce qui est imparfait aspire à sa perfection et s'e£forx^ de l'acquérir.

2** D'après la définition de Boëce, le bonheur est un état parfait, constitué par la réunion de tous les biens. Or, il est impossible que l'homme jouisse sur la terre de tous les biens qu'exige la perfection de l'âme et du corps , notamment de la science et de l'immortalité. Loin d'être immortel, il ignore même le terme de sa vie; toujours et partout, la mort semble prête à le frapper. Quant à la science, elle n'est l'apanage que da petit nombre, qui ne l'acquiert même qu'après de longues années, et mélangée de beaucoup d'erreurs.

11 est encore beaucoup d'autres biens qui font complète-

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ment défaut à l'homme, et dont Tabseoice ne lui permet pas deccontempler Dieu, obj^ suprême delà félicité.

TROISIÈfiœ VÉRITÉ

L'homme peut (woir id-^bas tm commencement de bonheur*.

Il y a un double repos pour le cœur humain : Tua est le repos de la volonté, l'autre le repos des mouvements de la volonté. Or, Thomme peut jouir sur la terre du premier repos, commencement de la félicité. Il en est ainsi dès que la volonté s'est fixée sur l'objet qui est sa fin véritable ; car, bien que tous les hommes désirent être heureux, plusieurs s'égarent et ne savent pas trouver où réside le bonheur, en sorte que leur volonté est dans une agitation continuelle ; elle ne s'apaise que lorsque, sachant que la félicité consiste dans la contemplation de Dieu, elle a résolu de renoncer à tout pour y parvenir. Cependant la volonté ne goûte pas encore le deuxième repos, parce que cette contemplation est imparfaite; elle aspire toujours à contempler Dieu en lui-même, et elle est d'autant plus heureuse qu'elle se rapproche davantage du tçrme suprême.

QUATRIÈME VÉRITÉ

Ce commencement de bonhev/r est phus parfait chez les chrétiens que chez les philosophes.

1° La contemplatipn et la jouissance de Di^ sont plus parfaites chez les chrétiens que chez les philosophes.

DE jâRÔHB SAYONàROLE 287

même les plus savants. Nous l'avons vu, la vie chrétienne a pour principe la grâce surnaturelle, qui l'élève à la participation de la nature divine; et, comme l'action d'un être est toujours en rapport avec sa nature , comme la jouissance est d'autant plus grande que l'action est plus noble, il est évident que les actions du chrétien, dont la nature est en quelque sorte divinisée, sont plus parfaites que celles des philosophes, et que dès lors les jouissances qui les accompagnetit sont beaucoup plus gnuides.

2p Puisque la béatitude consiste dans la contemplation de^Dieu, on est d'autant plus heureux qu'on le connaît plus parfaitement. Or, les vrais chrétiens connaissent Dieu plus parfaitement que les philosophes : 1® ils ont la lumière de la foi, qui élève la lumière de la raison ; ^ ils connaissent sur Dieu des choses entièrement inconnues des autres ; 3® ils ont une pureté de vie suréminente. De là vieiit que les délices dont s'enivrent les chrétiens dans la contemplation de Dieu sont très supérieures à eelles qu'éprouvent les philosophes , même les plus parfiiits. Us sont les plus heureux des hommes sur la terre ; car, si leur bonheur l'emporte sur celui des philosophes, il l'emporte bien plus encore sur celui des autres mortels.

CINQUIÈME VÉRITÉ

Les joies que goûtent les pa/tfcdts chréHens dans la c(mtemplation de Dieu sv>rpassefU toutes les joies de ce monde , sait aensMes , scit spintuell^s.

Tout plaisir exige trois choses : l'oi^jet qui le provoque , le sujet qui l'éprouve, et l'union de l'abjet avec le siqet qui se fait par la sensation ou la connaissance.

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Pareillement , le plaisir est d'autant plus grand que Tobjet est plu3 noble , le sujet plus parfait et leur union plus intime. C'est pour cela que les joies spirituelles sont plus grandes que les joies sensibles , et que , de toutes les joies spirituelles, la plus grande est celle qui accompagne la contemplation de Dieu : elle est causée par Tobjet le plus noble, Dieu, qui est la première vérité et le «ouyerain bien ; elle est éprouvée par la pli^s haute faculté de Tâme, rintelligçnce ; elle jaillit de Tunion la plus intime entre cette faculté et cet objet... Or, les chrétiens connaissent Dieu plus parfaitement que tous les autres hommes ; leur raison est perfectionnée par la foi, et Tunion réciproque de Dieu et de Tâme, créée par la grâce, est la plus intime qui puisse exister. Donc , les joies qu'ils éprouvent dans la contemplation de Dieu surpassent, sous tous les rapports, toutes les joies du monde, soit sensibles, soit spirituelles. ... Cela est d'autant phis vrai que, par la grâce et les dons surnaturels, l'âme du chrétien est plus rapprochée de Dieu que toute autre créature, et que^ par là même, elle participe davantage à sa félicité.

Sans doute, les chrétiens imparfaits ne sauraient savourer ces délices au même degré ; mais, pour légère que soit la joie produite dans leur âme par la charité, ils en sont tellement avides, qu'afin de la goûter ils méprisent tous les biens de la terre, en disant avec le Prophète : Un jour fù$$&ôùn$vosT^wvi8 m xxsui miUe autres, (Ps. LXXXiii, 11.) Aussi tous les vrais chrétiens renopcent-ils aux vains plaiûrs du monde, et recherchent-ils avec ^deur les cpntemplations et les joies divines; encore qu'ils ne les goûtent qu'à un feible degré, ils en sont beaucoup plus enivrés que par toutes les voluptés de la terre. C'est ce qui faisait dire à l'un d'eux au nom de tous : Mon éne m veui

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point d'autre consolation; je me suis souvenu de Dieu, et fat été enivré de délices, (Ps. Lxxiii, 6.) Si les hommes charnels n'en croient rien , ne soyons point étonnés ; ils n'ont aucune connaissance des joies spirituelles. pécheurs, lavezvous, purifiez -vous de vos souillures; bannissez toute mauvaise pensée ; cessez de faire le mal ; apprenez à faire le bien, et après cela, venez et accusez-moi hautement de mensonge, si vous ne sentez point que ce que je viens de dire est la vérité.

SIXIÈME VÉRITÉ

Les chrétiens éprouvent de très grandes joies dans la contemplation de Jésus crucifié.

l^'Ici'bas les choses visibles nous font connaître les choses invisibles, et l'intelligence voit la vérité à travers les images des sens. Or, de tous les moyens sensibles capables de nous initier à la connaissance et à l'amour des choses invisibles et divines, le plus puissant est, sans contredit, la contemplation de Jésus crucifié , faite avec la véritable lumière de la foi. Rien ne nous révèle mieux la bonté de Dieu et son incomparable affection pour nous. Et puisqu'il est si doux d'être aimé, qu'y a-t-il de plus doux que d'avoir été aimé par Dieu jusqu'à la mort, et à la moçt de la croix ? C'est là ce que nous dit clairement la vue du crucifix, et voilà pourquoi elle fait éprouver les plus grandes délices à l'âme qui le contemple.

2° L'espérance d'un bien réjouit l'âme en rendant ce bien présent en elle d'une certaine manière ; elle la réjouit d'autant plus, qu'elle a pour objet un bien plus grand et plus certain. Or, quel plus grand bien peut -on imaginer

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que celui qui nous est résenré dans le eiel? Qael Uen peut être phis certain que celai dont noas ayons le gage dans la parole de Dieu, scellée par son propre sang ?

3* Le coeur de rhomme se réjouit, quand il admire et qu'il espère connaître un jour Tobjet de son admiration. Or, y a«t-il rien de plus admirable que de yoir un Ken fait homme, crucifié pour les hommes? Les chrétiens qui contemplent ce prodige avec Tespérance d*en sonder plus tard les merveilleuses profondeurs, doivent donc éprouver les joies les plus vives et les plus douces.

4® Dieu, ne pouvant représenter convenablement ses perfections par une seule créature, a voulu en produire une diversité innombrable, et lorsque nous les contemplons, notre âme est émue et ravie. Il en est de même quand nous contemplons , dans les œuvres admirables accomplies à travers les âges, la douce charité du Christ, notre Dieu, dont la bonté surpasse toutes les conceptions. Et comme sa bonté et sa charité resplendissent surtout dans sa passion et dans sa mort, notre âme éprouve à ce spectacle d'indicibles tressaillements.

!J<» Cette vérité se démontre, en dernier lieu, par Texpérience. Il serait impossible, en effet, de retracer toutes les joies que les chrétiens ont éprouvées et éprouvent chaque jour dans cette contemplation. Rappelons -nous l'histoire des premiers chrétiens et des temps héroïques de la primitive Eglise , où Ton voyait des martyrs innombrables des deux sexes affronter non seulement avec patience, mais encore avec joie, les supplices les plus affreux; rappelons-nous que des légions de moines ont vécu, contents et heureux, dans la solitude, les déserts et les cavernes, au sein des plus rudes privations. Enfin rappelons -nous que, pour contempler Jésus crucifié, de

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grands docteurs ont renoncé à tous les plaisirs de la chair, à Tétude de la philosophie et à leur propre gloire.

SEPTIÈME VÉBIT£;

La sainte Écriture favorise excellemment cette contemplation et cette jouissance dans le chrétien,

1^ Et d'abord , tous les saints livres se rapportent au divin crucifié , selon cette parole de l'Apôtre : le Cknsi est la fin de la loi, (Rom. x, 4.) De plus, récriture étant le signe de la parole, comme la parole est le signe de la pensée qui jaillit de la raison de l'homme, plus la raison est puissante , plus aussi la pensée est élevée, la parole expressive et l'écriture profonde. Or, la lumière de la foi, plus puissante que la lumière de la raison, a été communiquée au plus haut degré aux prophètes, aux apôtres et aux évangélistes, qui ont eu le privilège d'être infaillibles dans leurs écrits et leurs prédications. C'est pourquoi ils surpassent infiniment tous les autres hommes par l'élévation, la puissance et la profondeur de leurs pensées , de leurs paroles et de leurs écrits.

Vouloir comprendre les écrivains sacrés sans la lumière de la foi, c'est essayer de voler sans ailes. C'est ce qui arrive à certains philosophes, rhéteurs, poètes et gram-^ mairiens orgueilleux de notre âge. Ils ouvrent la sainte Écriture comme un livre ordinaire, et n'y trouvant ni Fétoquence de Cicéron , ni la subtilité des dialecticiens , ils la méprisent aussitôt et la tournent en dérision , convaincus qu'il n'y a rien de plus profond et de plus élevé que les ouvrages des philosophes, rien de plus éloquent et de plus harmonieux que les discours ou les vers des orateurs et des poètes. Mais Celui qui habite dans les deux se rira

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d'eux, et le Seigneur les tourmra en dérision (Ps. il, 4), parce que rhomme charnel ne pénétre point les choses révélées par l'Esprit de Dieu; elles ne lui paraissent que folie, et il ne saurait les comprendre, car on ne les pénètre qu'avec l'Es-prit divin. (I Cor. vi, 14.)

Quant au chrétien qui a la foi , s'il sait lire les auteurs sacrés avec un cœur humble et pur, en complétant la lecture par la méditation , et la méditation par la prière ; s'il a soin de bannir toute précipitation et de s'arrêter sur certains passages, afin de contempler à loisir, il s'élèvera bientôt d'une manière merveilleuse vers les hauteurs de l'ordre surnaturel , et il y goûtera par anticipation les joies éternelles, infiniment supérieures à toutes les voluptés terrestres. Tout être, en effet, est réjoui par ce qui lui est connaturel. De là vient que les joies varient selon les goûts et les attraits particuliers ; le poète a eu raison de dire : Chacun est attiré par son plaisir. Or, la sainte Ecriture est connaturelle à celui qui possède pleinement la foi, parce que la foi et la sainte Écriture procèdent d'un même principe. Aussi le chrétien véritable fait -il ses délices de son étude et de sa contemplation.

2^ La vérité, objet de l'intelligence, cause des joies d'autant plus vives qu'elle est plus élevée. Or, les saints Livres traitent des vérités les plus sublimes , inaccessibles à la raison humaine...

3<* Pareillement, la variété plaît à notre nature parce qu'elle-même est changeante. Or, il existe une admirable variété dans la sainte Ecriture, bien qu'elle nous parle toujours de choses divines ; on y trouve divers faits historiques, un grand nombre de sens et de figures, une ravissante harmonie entre tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament. Et bien qu'ils aient tous pour but

d'inspirer Tamour de Dieu et du prochain , bien que leur sens naturel ou leur sens mystique aient toujours pour objet les choses divines , ils semblent nous enseigner de nouvelles vérités à chaque page, et nous offrir sans cesse de nouvelles fleurs et de nouveaux fruits.

HUITIÈME VÉRITÉ

Plus le chrétien vit simplement, plus il reçoit de consolations de Dieu, de Notre- Seigneur Jésus -Christ ei de l'étude des saintes Écritures.

Cela 'est vrai , d'abord de la simplicité intérieure. Plus Tesprit et le cœur sont simples , plus ils sont aptes à recevoir les illuminations et les consolations divines ; car la simplicité du cœur exige le dégagement des affections terrestres, condition nécessaire pour que l'esprit et Pâme s'appliquent et se conforment entièrement à Dieu , et que tout Thomme devienne simple à sa ressemblance.

Il en est de même si nous parlons de la simplicité extérieure. La contemplation des choses divines exige un parfait repos du cœur. Celui qui désire être illuminé d'en haut doit s'éloigner, autant que possible, du bruit du monde, selon ce qui est écrit : Je le conduirai dans la solitude, et je parlerai à son cœur, (Osée, ii , 14.) Et encore : Il viendra s'asseoir dans la solitude , et il gardera le silence parce qu'il s'élèvera au-dessus de lui-même, (Jerem. m, 28.) Or, plus on est riche , plus on est absorbé par les soins terrestres ; au contraire, moins on est fortuné, plus on est libre et moins distrait de la contemplation. C'est pourquoi les premiers Pères, qui aspiraient à la vie contemplative , renonçaient à tous les biens et s'enfuyaient au désert pour y vivre de peu , et s'appliquer plus aisément à la prière.

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Ainsi, plus ebacun s'efforcera de vivra simplement selon sa mesure, plus il recevra de consolationB de Jéso»* Christ.

NEUVIÈME VÉRITÉ

La vie chrétienne est une vie heureuse,

1® On n'a jamais trouvé , on ne trouvera jamais une vie plus heureuse que la vie chrétienne, parce qu'il ne saurait y en avoir de meilleure ; si donc il y a quelque vie heureuse dans ce monde, c'est bien celle-là.

2** La vie chrétienne contient tous les genres de bonheur dont les philosophes ont parlé. Les plus illustres ont placé le bonheur dans la contemplation des choses divines ; or, nous venons de dire qu'il n'y avait pas de contemplation plus élevée que celle des chrétiens. D'autres l'ont placé dans les vertus morales et la vie active, c'està-dire dans le gouvernement de soi-même et des autres; or, personne ne saurait surpasser les chrétiens sous ce double rapport. D'autres, enfin, l'ont placé dans les richesses, les honneurs, la gloire, le pouvoir, et même dans les plaisirs du corps ; or, nous pouvons affirmer que les chrétiens possèdent tous ces biens d'une manière plus excellente que les autres hommes... En effet, ils méprisent et regardent comme de la boue ces biens terrestres si avidement recherchés par les mondains. Mais, je le demanda, comment agiraient^ils ainsi dans leur sagesse et leur prudence, s'ils n'avaient point en partage des biens d'un ordre plus élevé? De fait, ils ont la grâce de Dieu et la foi, qui fait ré$ider Jé^u9-Chmt dam laur âme (Eph. m, 17), don si excellent que les autres ne sont rien en comparaison. Ensuite , ils ont la ferme espérai^ce de

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recouvrer, dans la résurrection , la beauté et tous les biens du corps au seiu d'une gloire et d*un triomphe dont rbommo ne saurait pressentir la grandeur* Ils sont assurés, enfin, de vivre avec Jésus«Ghrist, et de jouir de cette félicité que Vœil de l'homme n'a jamais me, que son oreille n*a jamais entendue, que son casur n'a jamais goûtée, et que Dieu réserve à ceux qui l'aiment. (I Cor. ii, 9.) Voilà pour» quoi les chrétiens parfaits sont toujours dans la joie, ne désirent rien , ne craignent rien et ne s'attristent de rien dans ce inonde, selon cette parole : Quoi qu'il lui arrive, le juste n'en sera point attristé. ( Prov. xii , 21.) C'est encore pour cela que les apôtres sortaient de la salle du conseil tout joyeux d'avoir été trouvés dignes d'être méprisés pour le nom de Jésus. (Âct. Ap. v, 41.)

DIXIÈME VÉRITÉ

Il rCest pas difficile d'embrasser cette vie et d'y persévérer avec la grâce de Dieu.

La vie chrétienne a pour principe la grâce sanctifiante que Dieu seul peut donner. Nous pouvons l'obtenir facilement de sa bonté ; car si , loin d'épargner son propre Fils, il Va livré pour notre salut, comment douterions^nous qu'il soit prêt à nous accorder toutes choses? (Rom. viii, 32.) La difficulté n'est pas plus grande quant aux dispositions requises ; il est aisé de faire ce qui est en notre pouvoir, alors surtout que la raison nous y engage et que cela dépend de notre libre arbitre , auquel rien au monde ne peut faire violence. Si donc on veut suivre ces trois règles, qui sont fort simples, il sera facile d'arriver à la vie chrétienne et d'y persévérer.

296 OBUYRSS SPIRITUELLES

1® Quand on se propose de vivre chrétiennement, il faut, avant tout, penser à la vie et aux misères de la vie, et redire souvent dans le secret de son âme : « Pourquoi tant s'agiter en vain ? A quoi me serviront les richesses et les honneurs, puisque je suis certain de mourir et que je n'en connais pas le jour ? Si je meurs aujourd'hui , ce qui peut très bien arriver , à quoi m'aura servi le monde entier ? Si la condition de l'homme est la même que celle de la brute, nous sommes, sans contredit, plus malheureux que tous les animaux. Et, en effet, la nature leur fournit les aliments , les vêtements , la demeure et ce qui leur est nécessaire pour la conservation de la vie , tandis que nous ne pouvons nous procurer toutes ces choses qu'avec beaucoup de peine. Les bêtes se contentent du présent et ne s'inquiètent point de l'avenir, tandis que rien ne peut nous rassasier et que nos désirs, toujours inassouvis, nous emportent sans cesse au delà du temps présent. Elles ne sont soumises ni à ces maladies, ni à ces angoisses, ni à ces persécutions qui nous accablent chaque jour de mille manières. Elles se contentent de peu, un rien satisfait leur appétit; mais notre cœur est toujours dans l'inquiétude, et ses misères ont d'insondables profondeurs, (Jerem. xvii, 9.) Enfin, elles ne songent jamais à l'immortalité et à la vie future, dont la pensée nous trouble et nous tourmente en nous faisant craindre de rencontrer des peines éternelles par delà les souffrances de la vie présente.

Concluons : Si notre âme n'est pas immortelle , l'homme est la créature la plus misérable, et si elle est immortelle, ce n'est pas dans cette vie , c'est dans une autre qu'il doit chercher son repos et sa félicité. Or, il est absurde de dire que l'homme, la plus noble des créatures visibles, est

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aussi la plus misérable de toutes... Il faudrait nier la Providence, ce qui serait le comble de la folie...

S'il en est ainsi , tout bomme prudent doit songer continuellement qu'il y a un gouverneur du monde qui a pour rbumanité la même providence que pour la nature , qui dirige les bommes vers la félicité , comme il dirige tous les êtres vers leur fin, par les moyens convenables. Il les dirige librement , parce qu'ils sont des êtres intelligents , et qu'il gouverne cbaque être selon sa nature propre. Aussi voyons-nous que les uns sont bons, les autres mécbants. Les bons sont ceux dont la vie est conforme aux inspirations de la conscience et de la grâce, et qui s'efiPorcent de plaire à Dieu en toutes choses. Les méchants sont ceux qui ne suivent point la raison et n'ont que peu ou pas de règle dans leur conduite. Si donc Dieu est juste, s'il veille sur les hommes, il doit punir le crime et récompenser la vertu. Et comme les peines et les récompenses de cette vie sont insuffisantes, à moins dé nier la Providence ou la justice de Dieu, il &ut reconnaître qu'il existe une autre vie où chacun recevra selon ses œuvres.

Il importe donc souverainement de plaire à Dieu par une bonne vie. Nous l'avons dit , il ne peut pas y avoir de vie plus parfaite que la vie chrétienne , et partant nous ne devons point en chercher d'autre pour agir saintement et plaire à Dieu. Une telle vie, prouvant que les chrétiens sont l'objet d'une providence particulière, ne saurait être privée de sa récompense et de sa félicité, sinon aucune ne pourrait jamais conduire l'homme à sa fin. Si leur foi n'était pas vraie, elle ne pourrait pas être le fondement de leur vie, et d'ailleurs. Dieu ne permettrait pas qu'ils restassent plongés dans une erreur si grave , lui qui éclaire les bons et ceux dont le cœur est droit , et qui laisse les

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pécheurs s'aveugler et s'endurcir. C'est pourquoi, croyons en Jésus-Christ, vivons ehrétiennemcnt ; paf là, nous ne saurions périr, et nous serons heureux en ee inonde et en l'autre.

2® Après avoir résolu, moyennant cette première consi-^ dératiori, d'embrasser la vie chrétienne, il faut considérer, en deuxième lieu',, que cette vie consiste essentiellement dans la grftce sanctifiante.

C'est qu'en effet il y en a qui, voulant exécuter leur résolution, s'attachent aussitôt aux cérémonies extérieures et croient mener la vie chrétienne en les observant. Aussi plusieurs se sont-ils rendus impuissants dans leurs desseins ; il» ont dit faussement qu*ils étaient chrétiens, et ils sont devenus insensés (Rom. i, 21), tiédes et orgueilleuœ, parée que les hommes ne voient que les dehors, dont ils font Vobjet de leurs louanges, tandis que Dieu voit le fond des cceurs, (I Reg. xvi, 7. ) O'est vous, leur dit -il, qui vous justifiez devant les hommes; mais je vois vos ccmrs , et ce qui est grand à leurs yeux est en abomination devant moi, (Lue. XVI, 15.) Donc, quiconque désire vivre chrétiennement doit faire tous ses efforts pour acquérir la grâce divine , et n'avoir point de repos jusqu'à ce qu'il soit moralement certain de l'avoir reçue; et, comme les sacrements de l'Église en sont les canaux , il doit s'en approcher souvent, en particulier des sacrements de pénitence et d'eucharistie. Voici d'après quels signes les commençants peuvent conjecturer qu'ils sont en état de grâce : 1^ la détestation des péchés passés, unie à la résolution de ne plus y retomber à l'avenir ; 2*» le ferme propos d'observer fidèlement les commandements de Dieu et les de volrs d'état ; 3° l'amour des choses divines et des bonnes œuvres, le mépris du monde et des choses de la terre ; 4*» le désir de la vie future et la haine de la vie présente.

Dès qu'on a pu reconnaître à ces signes que Ton est chrétien , on doit savoir que , dans la voie de Dieu , ne pas avancer o*est reculer. On avance quand on augmente chaque jour la grâce et la ferveur, ou qu'on raffermit de plus en plus avec toutes les vertus dans son âme. Le moyen le plus puissant est l'oraison continuelle , dont Texercice est impossible, comme nous l'avons prouvé plus haut, sans la pratique de la simplicité intérieure et extérieure , et sans le renoncement au superflu. C'est pourquoi celui qui veut vivre chrétiennement dans l'état qu'il a embrassé doit vivre simplement, d'après la règle que nous avons exposée, afin de s'appliquer, autant que possible, à l'amour de Dieu et du prochain ; à l'amour de Dieu , par la prière et les autres actes religieux ; à l'amour du 4)rochain , par les œuvres spirituelles ou corporelles de miséricorde , soit dans sa propre maison, soit dans celle des autres. Il resterait à donner à chacun en particulier un règlement de vie ; mais cela est fort difficile, pour ne pas dire impossible, à cause des conditions différentes et des divers états. J'engage donc celui qui désire vivre chrétiennement à se choisir un père spirituel , capable , par son expérience et sa doctrine, de le diriger en toute chose, et dès qu'il l'aura trouvé , à lui révéler les secrets de son âme, à se confesser et à communier souvent, et à ne rien faire que par son eonseil, principalement en matière de conscience...

%^ Considérez, en dernier lieu, qxxHl nous faut enii'er dans le royaume de Dieu à travers de nombreuses tribulations, (Act. Apost. XIV, 2.) Dans la religion chrétienne, vivre saintement , c'est faire le bien , souffrir avec patience , et persévérer ainsi jusqu'à la mort. Il faut donc se préparer à souffrir désormais, selon qu'il est écrit : Mon fils, en vous engageant au service de Dieu, soyez dans la crainte, et pré-

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