SUITE DE LA SECONDE PARTIE
DES DEUX ÉTENDARDS
Les Méditations de la vie de Jésus -Christ pourraient suffire sans doute à former de bons chrétiens, de vrais religieux : humilité , pauvreté , obéissance , régularité, indifférence pour les emplois et pour les demeures, amour du travail, zélé pour son propre avancement , etc. Mais elles ne suffiraient pas pour former tout-à-fait des hommes apostoliques. Or, les prêtres du Seigneur doivent être Fun et l'autre, c'est-à-dire , des hommes qui , morts au monde et à eux-mêmes, et à toutes les inclinations vicieuses, ne respirent plus que la gloire, et la plus grande gloire de Dieu ; qui soient dans ses mains
Retraite j/ririt. IL 4
comme des instrumeiis qu'il puisse appliquer à ses plus grands desseins , sans la moindre res.stance. Poumons faire entrer dans cet esprit , on commence par nous proposer la fameuse parabole des deux étendards. La \oici :
Deux généraux d'armée assemblent des troupes, chacun de son côté , pour se faire la guerre. L un arbore son étendard dans les plaines de Babylone, et l'autre aux environs de Jérusalem. L un est environné d'un tourbillon de flammes mêlées de fumée ; sa figure ferait peur à voir, ma* il se masque. L'autre , dans son air et dans ses manières , est tout aimable; son visage est découvert et ne respire que paix et douceur. . . Le premier ordonne à ses subalternes de ne parler que de richesses d'honneurs et de plaisirs ; de promettre plus qu il ne veut et qu'il ne peut tenk , mais de bien cacher le terme où doivent aboutir ces espérances flatteuses Le second commande a ceux qu'il envoie de ne rien déguiser , de faire sentir la nécessite indispensable de renoncer à soi - même et a tout ce qui flatte les sens et la cupidité ; mais de montrer toujours aussi l'état heureux et permanent ou une vie pénible et mortifiée doit conduire.
L'application de toutes les parties de a parabole estbien aisée à faire, quand on connaît Jésus-Christ et le démon , le caractère , le génie , et les desseins de l'un et de l'autre. Les règles qui sont faites avec tant de sagesse, su. le discernement des esprits, s y trouvent même exprimées d'une manière qui n est point trop obscure , comme plusieurs 1 ont remarqué avant nous. , , Mais sous quel étendard voulons -nous comoat-
tre ? A qui vouions -nous former des soldats et des sujets ? Vous vous feriez sans doute un crime de délibérer. Vous vous êteo rangés , il y a long-temps , sous l'étendard de Jésus - Christ ; vous ne sauriez vous en dédire.
A quoi donc servira cette méditation ? A nous faire aimer nos engagemens , nos chaînes ; à nous faire connaître mieux que jamais l'étendue de nos obligations , et nous aider à les bien remplir.
Mais pour rendre ces réflexions utiles à un plus grand nombre de personnes , nous partagerons ce sujet en deux méditations , dont la première regardera plus directement les états du chrétien, du simple fidèle , des personnes religieuses appliquées à leur propre sanctification. L'autre conviendra à ceux qui travaillent en même temps à la sanctification du prochain.
PRExWEME MEDITATION
DES DEUX ÉTENDARDS
Ou des différentes dispositions où l'onjieut être à l'égard de Jésus-Christ et des ennemis de Jésus Christ.
Ox remarque trois sortes de dispositions, qui forment trois différentes parties, et qui feront le sujet de cette méditation,
PREMIER POINT
Le pre?nier parti est de ceux qui abando?inent Jésus-Christ pour se livrer entièrement au démon.
C'est le sort malheureux de la plupart des hommes , et surtout des hommes du siècle. Ils ne pensent guère plus au ciel et à l'éternité, que s'il n'y en avait point. Leurs passions, leurs desseins, leurs affaires, leurs intrigues d'ambition et de plaisirs , les occupent , les possèdent ; l'esprit, le cœur, l'application , les forces, tout est là. De frivoles espérances les amusent , ou les délices du bien présent les charment, les enchantent, les tiennent dans une espèce d'ivresse qui les rend comme incapables de réflexions. Qui demanderait à cette multitude de citoyens empressés , qu'on rencontre dans tous les quartiers d'une grande ville, à quoi ils pensent et ou ils vont , ce qui les occupe , et pourquoi ils travaillent , en trouverait-il un seul qui pût répondre bien sérieusement : Je cherche Dieu, je pense à mon salut , je travaille pour mon ame , je ne pense qu'à cela? Tel eût été vraisemblablement notre sort , si Dieu , par une grâce spéciale , ne nous eût tirés du milieu de cette malheureuse Babylone. Jamais eussions-nous eu le courage de nous roidir contre le torrent ? Eussions - nous pensé , parlé , agi autrement que tant d'autres ? L'exemple même de la multitude ne nous eût il pas rassurés ? La crainte de nous distinguer, et de nous attirer des persécutions, ne nous eût-elle pas asservis à des lois qu'intérieurement , peut - être , nous eussions condamnées et détestées ? Jugeons de ce que nous eussions été , par ce que nous fûmes avant d'entrer en religion
si jeunes alors , et peut-être si grands pécheurs. Jugeons-en par ce que nous sommes peut être encore aujourd'hui , au milieu de tant de secours ; vertueux uniquement par l'exemple , par l'occasion , par une heureuse nécessité de l'être , que fussionsnous devenus dans l'état d'une nécessité contraire ? Nous avons toutes les faiblesses de notre condition, et peut-être n'avons-nous aucune de ses vertus. N ous sommes ce que sont les moins parfaits , les plus lâches ; leur conduite nous sert de modèle et d'excuse. Nous croyons faire assez de n'être pas plus dérangés qu'eux. Grâces donc, et grâces immortelles à celui qui nous a arrachés du siècle perverti : grâces , dis je, ne fussions-nous pas tout -à-fait ce que nous devons être. Nous sommes vicieux et imparfaits, peufervens. Là, il n'est point d'excès et d'abîmes où , avec de telles passions, nous ne nous fussions précipités. Dans de mauvais momens on dit quelquefois : J'eusse fait aussi aisément mon salut dans le monde. C'est bien peu se rendre justice. Ici, ce qui nous manque, c'est le courage et la détermination à nous vaincre: en eussions- nous eu davantage ailleurs ? Et si nous en eussions eu plus, qui peut empêcher qu'ici , comme là, nous ne nous mettions une bonne fois au - dessus de nos passions et de nos faiblesses? Mille fois renouvelons les engagemens de notre baptême ; on ne dit pas les vœux de notre baptême , ce serait mal parler ; le vœu est quelque chose de meilleur, à quoi l'on n'est pas obligé de se lier. Etre chrétiens, c'est pour nous une nécessité d'obligation indispensable ; mais renouvelons nos engagemens ; soyons par choix, par estime , ce que nous fûmes d'abord , sans le savoir. Je
renonce à Satan , au monde , et aux œuvres du péché ; oui , j'y renonce , abrenuntio : je m'attache à vous , Jésus-Christ, Sauveur de mon ame , et je m'y attache pour ne m'en séparer jamais. Sans cette protestation , mais sincère et qui parte du cœur , je ne suis chrétien que de nom ; je suis apostat en secret. Renouvelons ensuite nos vœux ; baisons avec tendresse et vénération le saint habit que nous portons ; bénissons l'heure , le jour de notre engagement précieux. Hélas 1 qu'eussions - nous trouvé au service du démon, que trahisons et mensonges? Interrogeons la plupart des mondains , s'ils parlent avec sincérité ; écoutons-les lorsqu'ils viennent décharger dans notre sein leurs noirs chagrins. Le démon peut-il donner ce qu'il n'a pas, ce qu'il leur promet ? Est-ii maître de ces royaumes dont il fait un si pompeux étalage (1) ? Combien en a-t-il trompés! Combien sont morts sans obtenir ce qu'ils espéraient , ce qu'ils poursuivaient ! Et peut-on en obtenir ce qu'on désire ? Combien de crimes , tant pour l'acquérir que pour le conserver ! Jamais eston pleinement satisfait? Cesse-t-on de désirer et de craindre ? Enfin , à quel terme aboutissent les plus heureux , après quelques années ? Au tombeau , à l'enfer. Après cela, regrettons le monde, suivons le démon , abandonnons Jésus-Christ. Quel aveuglement î
(i) Hœcomnia tibidabo, sicadens adoraveris me. Matth. 4, g.
SECOND POINT
Le second parti est de ceux qui se partagent, etveulent être au démon tout ensemble et à Jésus-Christ; combattre sous les deux étendards tout à la fois.
Alliage de mondanité et de dévotion , succession perpétuelle de péchés et de pénitences ; quelque chose à la grâce , tout le reste à la nature ; passions privilégiées, restrictions dangereuses ! C'est le sort de la plupart des vertueux mêmes et des dévots du siècle. N'est-ce point le nôtre , et celui d'un grand nombre de religieux ? Combien en est-il qui veuillent être à Jésus -Christ , sans délai , sans réserve , et sans interruption ? A peine souffre-t-on l'explication de nos devoirs dans leur juste étendue ; on est ingénieux à y trouver des adoucissemens ; on fuit celles qui, à force de raisons , pourraient persuader une perfection à laquelle le cœur se sent trop indéterminé. Etat véritablement dangereux et malheureux , puisque ni Jésus - Christ , ni le monde , m l'homme lui-même ne peut être content du partage. Le monde ne saurait l'être; on n'est point assez vicieux pour lui plaire, ni assez vertueux pour mériter au moins son estime et son approbation. Ce sont ces cœurs partagés, qui sont en butte à la satire , et qui attirent des persécutions aux vrais vertueux mêmes avec qui souvent on les confond. La seule passion qu'ils ménagent , les fait soupçonner d'hyporisie dans tout le reste. On ne leur pardonne rien, on ne leur passe rien. Jésus-Christ ne peut pas être plus satisfait d'eux. ïl a tout fait, tout donné, il s'est donné lui-même ; il promet tout , il demande tout,
c'est son droit ; et oserions-nous bien le lui disputer ? Cependant , il se voit traité d'une manière injurieuse ; le démon lui est comparé, préféré. Le démon préféré à Jésus-Christ ! cela se peut-il souffrir? L'homme lui-même , enfin , comment peut-il être tranquille et s'aimer dans cette situation ? Ce qu'il fait pour Jésus - Christ lui coûte infiniment , le secours spécial et la douce consolation de se voir bien avec son Dieu , lui manque ; le joug de la loi lui pèse ; il en est comme accablé ; sans cesse il traîne sa croix , jamais il ne la porte ; ce qu'il refuse à la grâce, se présente continuellement à ses yeux; toujours des remords , des craintes, des agitations , point de paix durable. 11 ne jouit donc ni du plaisir d'être au monde , la loi lui en vient troubler en toute occasion le goût et la douceur ; ni du plaisir d'être à Jésus - Christ ;. ce qu'il souffre le rassure moins que ce qu1 il néglige ne l'inquiète. Qui donc gagne quelque chose à ce partage ? Le démon seul; ce qu'on lui donne ne lui appartient pas , et jamais il ne désespère d'obtenir enfin ce qu'on lui refuse. Quel profit y a-t-il à soutenir des procès contre un homme misérable et ruiné ? S'il succombe , il n'a rien à perdre , il est ce qu'il était ; mais s'il gagne , fut-ce peu de chose , il a plus qu'il ne lui était dû , et devient hardi à faire de nouvelles entreprises.
Nulle assurance donc pour le salut , à l'égard même de ceux qui se ménagent , qui se partagent ; la nature trop souvent l'emporte sur la grâce ; on déchoit peu à peu ; d'un camp l'on passe à l'autre. Arrivent les mauvaisjours , les grandes tentations ; on ne sait si on n'a pas été vaincu ; on sait qu'on Ta été. Ne l'aurais-je point déjà éprouvé, du moins
au sentiment de mes fautes et de mon trouble ? Ne veux-je point revenir?
Ah ! la résolution en est prise ; tout sera désormais à Jésus-Christ , rien au démon , rien au monde, rien à mes passions. Jusqu'ici durs et impitoyables envers vous-mêmes, écoutez aujourd'hui le langage et les remords du cœur. Toujours dire , depuis si long-temps : J'ai tort, Dieu n'est pas content , h monde ne l'est pas, je ne le suis pas moimême. Je tremble, la mort, le jugement , l'éternité, tout me glace d'effroi: et, cependant , toujours demeurer dans mon état ! Ah ! c'en est fait , je change , et je change pour ne plus changer.
TROISIÈME POINT
Le troisième parti est de ceux qui renoncent absolument au démon , et qui se consacrent à Jésus- Christ, non-seulement pour l'aimer et le servir , mais pour le faire aimer et servir , s'il se peut \ de tous les hommes.
C'a été la conduite de tous les saints ; et pourquoi ne serait-ce pas la nôtre ? Jésus-Christ était-il autre pour eux que pour nous ? Avait-il plus fait pour mériter leur attachement P Etaient -ils .d'une autre nature que nous? eurent-ils moins d'obstacles a vaincre? Avons- nous de moindres secours , de moindres récompenses à espérer , dés le temps'présent ? Ont - ils voulu nous tromper dans le récit qu ils firent des grâces et consolations dont ils étaient comblés ? Nous croyons un mondain qui dit qu'il est heureux , et nous voulons que des saints nous
trompent et se trompent eux-mêmes ; la parole d'un Dieu et son serment ne peuvent nous rassurer ; nous ne voulons risquer rien sur la multitude, de ses pro« messes. C'est que nous sommes tout - à - fait sans expérience de ce que Dieu fait à mesure qu'on travaille.
Mais, allons encore plus avant , s'il se peut; nonseulement soyons tout entiers à Jésus-Christ , mais tâchons de lui en attirer après nous une multitude. Heureux ceux que leur institut ou les ordres de leurs supérieurs appliquent à lui gagner des âmes î ce sont eux, sous Jésus-Christ et avec Jésus-Christ , qui désarment l'enfer et lui arrachent ses proies.
Où sont ces grands hommes qu'une espérance mondaine engage à tant de travaux pour la gloire de leur prince ? Nous nous glorifions, peut-être, de descendre et d'appartenir à des héros qui sacrifient jusqu'à leur propre vie pour l'honneur de leur roi. Notre souverain, notre roi immortel est dans le mépris ; on ne parle que de lui ôter la couronne ; on n'y réussit que trop : à peine a-i-il quelques sujets qui lui demeurent fidèles ; et nous craignons de sacrifier à son service nos forces , nos peines, notre vie même , s'il le faut ! Le démon a tant d'apôtres zélés pour ses intérêts ; personne ne voudra- t- il aider Jésus-Christ à faire des conquêtes ? Peut - on connaitre la douceur et les avantages de son service , et ne pas vouloir en faire part à tous ceux qui en sont capables ? Peut-on avoir de la foi, comprendre ce que c'est qu'une ame perdue pour l'éternité , et ne pas la retirer violemment du précipice ? N'avons-nous jamais été dans le monde, et peut-être en religion m^me, des apôtres du démon? N'avons-
nous point débauché à Jésus - Christ quelqu'un de ses soldats ? Conseils pernicieux , exemples séduisansde relâchement et d'irrégularité, raillerie de ceux dont l'exemple nous condamnait , ne sont-ce pas là les moyens dont nous nous sommes servis pour dérober des âmes au Sauveur ? Nous l'aimons bien peu , lui donnassions - nous toutes les autres marques d'amour, si nous pouvons être indifférens sur ce qui le regarde, etinsensibles pour ceux qu'il a rachetés de tout son sang.
Si nous ne pouvons faire rien de plus , rien de mieux, prions beaucoup ; offrons, à cette fin, toutes nos bonnes œuvres ; faisons-nous victimes pour tous. Sainte Thérèse, sans sortir de sa solitude, eut la consolation de savoir que ses vœux et ses larmes avaient beaucoup aidé les saintes entreprises des hommes apostoliques de son temps. Dieu parle au cœur de qui il lui plait ; conjurons-le de parler au cœur des pécheurs : nous gagnerons peut-être plus que ceux à qui le monde attribue la gloire des plus belles conversions, et nos prières, fussent-elles inutiles pour les autres , ne seront pas inutiles pour nous.