‹ Œuvres spirituelles du P. Judde (volume 2)Chapitre 2 sur 116 · Quels sont les motifs qui doivent nous enga · texte numérisé non relu

Quels sont les motifs qui doivent nous enga

ger à combattre pour Jésus-Christ ; et à lui gagner des âmes.

2.° Quels sont "les moyens uniques, mais assurés, pour réussir dans une si belle et si noble entreprise.

3.- Quelles bénédictions sont attachées ordinairement à ce travail.

PREMIER POINT

Motifs qui nous engagent à combattre sous l'êten* dard de Jésus-Christ.

Le premier est la vue de cette multitude infinie d'hommes répandus dans toutes les parties de l'univers, que Jésus-Christ a rachetés de son sang, et qui, séduits par le démon et par ses ministres , ne laissent pas de se précipiter chaque jour en foule dans les enfers. Les prophètes comparent ce nombre à celui des feuilles qui se détachent des arbres, à la fin de l'automne , ou des flocons de neige qui tombent du ciel sur la terre, pendant un hiver froid et nébuleux. Combien de pauvres infidèles qui n'ont qu'à peine quelque idée de la Divinité ! Cornbien d'idolâtres qui rendent à la créature un culte impie et insensé ! Combien qui, connaissant Dieu , comme les Mahométans et les Juifs, méconnaissent et blasphèment Jésus-Christ , sans qui on ne saurait aller à Dieu ? Et parmi ceux qui connaissent Dieu et Jésus-Christ , combien de schismatiques encore, combien d'hérétiques de toute espèce ; combien de mauvais catholiques î Plusieurs ont prétendu que si l'on partageait en trente parties les hommes qui composent les deux mondes, on en trouverait à peine trois contre vingt-sept qui soient dans la vé-

ritable religion. Maintenant , qui partagerait en trente autres parties ceux qui sont dans la vraie religion, en trouverait-il ( de la manière dont on vit aujourd'hui ) , beaucoup plus de trois sur trente qui donnent des espérances bien fondées de leur salut? Quelle est donc, encore une fois, la multitude effroyable de ceux qui périssent î Mais peut-on voir cet affreux spectacle, y faire une sérieuse attention, et n'en être pas touché , et ne pas courir au secours ?

^ Rappelons - nous ce que nous avons médité de l'enfer. Ses feux éternels ne sont pas moins terribles pour les autres que pour nous. Il faudrait travailler toute la vie , et croire son travail bien employé, à faire qu'il y tombât une seule personne de moins; et combien, par les efforts d'un zélé constant et appliqué, pourrions-nous empêcher de pécheurs d'y tomber!

Ecoutons le Sauveur qui s'écrie : C'est donc en vain que j'ai tant travaillé et tant souffert. Je vous ai laissé en ma place, pour achever l'ouvrage de ma rédemption ; vous pouvez en appliquer à tant d'ames les fruits féconds et salutaires : vous aimez mieux votre repos. Ah î du moins, par reconnaissance de ce que je vous ai délivré vous-même de l'enfer, de ce que j'ai inspiré à d'autres la pensée et la volonté de vous prêter la main pour en sortir , quittez aujourd'hui cette lâche indifférence ; paraissez, agissez (1).

Nous aimons bien peu Jésus-Christ, si nous sommes insensibles à la perte de ceux qui lui ont tant

(î) Mémento cjubd et ipse seruieris in terra Ëgypti > et libérayeritte Dominas Deus tuns, Deut. id, i.5

coûté! C'ert peut-être que nous ne connaissons point assez le prix des ames ; rapportons -nous -en donc à celui qui les a rachetées de tout son sang. Mais Jésus- Christ n'avait qu'une raison de les racheter : il voyait dans elles l'ouvrage et l'image de Dieu. Nous en avons deux , nous autres : Tune est qu elles ont été faites à la ressemblance de Dieu ; l'autre, qu'elles ont coûté à Jésus -Christ des travaux, des sueurs et des larmes, son sang et sa vie.

Le second motif qui doit exciter notrezèle à combattre pour Jésus-Christ et sous Jésus-Christ , c'est la vue de cette autre multitude de personnes qui combattent sous l'étendard du démon, qui travaillent à le faire régner, ou sans qu'ils y pensent , ou sans qu'ils s'en fassent aucun scrupule. Hélas î combien le prince des ténèbres , combien Lucifer a-t-il d'agens , de substituts , de coadjuteurs , d'apôtres de tous cotés 1 Sans parler des autres démons, les compagnons de sa rébellion et de son supplice , combien dans le monde , comme s'ils étaient aux gages du démon, comme s' ils étaient ses pensionnaires, font profession de perdre les ames par leurs exemples pernicieux , par leurs sollicitations séduisantes , par leurs conseils damnables , par leurs maximes scandaleuses, par leurs tyranniques persécutions , par les ouvrages abominables de leur plume ou de leur main !

Combien de pasteurs négligens laissent entrer le loup dans la bergerie ! Combien de loups , peutêtre, sous l'habit du pasteur , déchirent eux-mêmes, égorgent, et dévorent l'innocent troupeau ! Notre souverain cependant, notre roi, notre général, ne cesse d'appeler de son côté, et dis soldats.

et des capitaines ; mais presque personne ne se présente. La moisson est véritablement abondante ; mais que le nombre des moissonneurs est petit !

Xavier, du fond des Indes, invitait la jeunesse de l'Université de Paris à venir le seconder. Du haut du Ciel, c'est encore à eux et â nous qu'il s'adresse aujourd'hui. N'oubliez point que vous êtes de la même profession dont je me tins honoré d'être. Je n'eus ni d'autre obligation , ni d'autre raison que vous de faire ce que je fis; vous avez fait les mêmes résolutions que moi ; vous vous êtes enrôlés comme moi sous l'étendard de Jésus -Christ : c'est bien peu, sans doute, de ne faire pour Jésus-Christ que ce que font pour le démon ses émissaires ; et consentiriez-vous à faire moins ? Regardez - vous donc comme étant chargés de tous les intérêts du Sauveur; allez à tout; suppléez partout. Ah î si vous saviez ce que Jésus-Christ vous réserve dans sa gloire ; quelles couronnes il prépare à ses fidèles ministres de quelles consolations il les remplit dans le temps présent î

Que ne fîmes-nous point autrefois, dans le temps d'une jeunesse vive, dissipée, et déréglée ? Tel se souvient encore des mauvais exemples que nous lui avons donnés; il les a depuis donnés à d'autres; sans nous, sans nos sollicitations, sans les livres que nous prêtâmes, sans la hardiesse que nous inspirâmes à mal faire, et lui et eux eussent toujours conservé leur innocence. Mais, ce qui serait bien plus affreux, quel mal n'avons-nous point causé , peutêtre, dans l'état saint et respectable où nous sommes, par nos railleries, par nos petites révoltes, par notre conduite vicieuse ou imparfaite !

Rendons au Sauveur, désormais, ame pour ame; Famé de ceux que nous lui avons ravis , ou que nous ne lui avons pas gagnés, y étant obligés , ou d'autres âmes en la place de celles que nous avons perdues ou égarées , ou , s'il se peut, les unes et les autres, tout à la fois. Ce n'est plus ici un zèle simplement de charité, de générosité et de reconnaissance ; c'est un zèle de la plus exacte justice envers Jésus-Christ et envers le prochain. On ne nous dit plus : Donnez ce que vous pourrez ; on nous dit : Rendez ce que vous devez, et n'attendez avec assurance, que sous cette condition, le pardon et l'oubli entier de vos injustices passées.

Formons encore à Jésus-Christ de saints ministres du Seigneur, qui le servent d'une manière digne de lui, pour le dédommager de tant de négligences q À nous échappent tous les jours à son service. Des saints formés de nos mains demanderont grâce pour nous, prieront pour notre sanctification , et l'obtiendront.

SECOND POINT

Moyens de gagner beaucoup d' âmes à Jésus-Christ.

La Parabole nous l'apprend : prêchez à tous , nous dit-elle, le détachement des biens de la vie présente ; faites-leur craindre les richesses , les plaisirs, les honneurs, à peu prés autant que l'enfer même ; car ils y conduisent comme infailliblement.

Mais nous écouteront-ils, nous croiront -ils ? et quels moyens de leur persuader une si effrayante doctrine, au milieu d'un monde où presque tous di-

sent et font le contraire de ce que nous prêcherons?

Le moyen, c'est de pratiquer nous-mêmes ce que nous voudrons enseigner ; et, à l'exemple de Jésus- Christ notre chef, de faire toujours beaucoup plus incomparablement, que nous n'enseignerons. Non seulement donc une pauvreté d'affection , mais , s'il se peut, une pauvreté réelle ; non-seulement de la patience, mais de l'amour , pour la croix ; nonseulement du détachement et de l'indifférence mais de la haine, pour le monde et pour toutes ses maximes. C'est le moyen unique , mais le moyen sûr et infaillible de faire de grands fruits et d'attirer beaucoup d'ames à Jésus-Christ; pourquoi ? pour Irois raisons :

1 ." Parce que, par là, nous nous unissons intimement à Jésus-Christ; possédés de son esprit, et comme transformés en lui, nous nous tenons liés et attachés au principe de grâce ; sa force devient la nôtre: ce n'est plus tant nous qui pensons, qui agissons et qui parlons, que Jésus-Christ qui pense, qui parle, et qui agit dans nous. Celui qui demeure en moi, et en qui je demeure, porte toujours beaucoup de fruits (1). Et qu'est-ce que demeurer en Jésus- Christ P Le disciple bien-aimé nous l'apprend ; c'est se conduire en toutes choses comme s'est conduit Jésus-Christ (2) .

2. Parce que le plus grand scandale de la religion, c'est de voir que ceux qui parlent et qui instruisent, vivent mal, ou ne vivent pas tout-à-fait de la manière dont ils instruisent. On interprète leurs

(i) Quimanet m me, et ego in eo , hic fert fructum multum Joan. i5, 5. — (2) Qui dicit se in ipso rnanere , débet, sicut ille ambulant, et ipsc ambulare. Ibicï. I. Epist. 2. 6.

paraboles, on les modifie , on les adoucit par leurs actions. On va quelquefois jusqu'à attaquer le fond même de la religion , par la conduite vicieuse ou imparfaite de ceux qui r annoncent; s'ils croyaient bien ce qu'ils disent (et sans doute qu'avec tant d'étude et de lumière ils le croiraient , s'il était vrai ) ; s'ils croyaient donc tout ce qu'ils disent, ils feraient autrement ; s'ils ne font pas autrement , c'est qu'ils ne sont pas tout-à-fait persuadés de ce qu'ils disent ; voilà comment on parle. Peut-être que notre vie ne dément pas absolument nos paroles ; mais prenons garde à la différence qu'il y a entre le bien et le mal que nous pouvons faire. Le moindre mal suffit pour scandaliser ; pour édifier beaucoup , il faut une vertu plus extraordinaire, une vie absolument sans reproche ; pas le moindre intérêt , la moindre recherche de soi-même , la moindre faiblesse qui sente encore l'homme.

3.° Enfin, parce que rien ne montre mieux que ce que nous enseignons , non-seulement est possible dans la pratique, mais qu'il est même facile et consolant, que de nous voir porter avec joie et d'un air aisé un joug bien plus pesant encore que celui que nous voulons imposer aux autres. Or , le plus grand secret de l'éloquence chrétienne est de savoir persuader aux âmes faibles , qui sont toujours le plus grand nombre , cette douceur et ces dédommagemens de la vertu. 11 faut , disent-ils , en nous voyant si chargés et si diligens tout à la fois, il faut que la grâce de la religion soit bien efficace pour faire des anges dans un corps mortel ; que ces gensci se tiennent bien assurés de leur récompense , et que, dès le temps présent, ils trouvent de quoi ne

guère sentir toutes leurs peines , pour mépriser , pour fouler aux pieds avec tant de hauteur, ce que nous aimons si éperdument ! Faisons donc au moins ce qu'ils nous prescrivent ; ils feront encore infiniment plus que nous.

C'est quelque chose de bien grand, de bien glorieux , de bien consolant, que d'être associé à Jésus-Christ dans son apostola* ; mais il faut aspirer à être ce que furent les premiers qu'il envoya pré cher après lui par tout le monde. Méditons souvent ces belles paroles, qui expriment si bien le carac têre et les obligations des hommes vraiment apos toliques.

« L'état dont nous faisons profession, demande que le monde soit comme une croix pour nous , et que nous soyons comme une croix pour le monde ; il demande , dis -je, des hommes nouveaux, qui se soient dépouillés d'eux-mêmes et de toutes leurs passions pour se revêtir de Jésus-Christ ; qui, morts à l'amour-propre, n'aient plus de vie ni de mouvement que pour la parfaite vertu ; qui , comme dit saint Paul, se montrent de dignes ministres du Dieu vivant, par le travail, par les veilles, par l'austérité de ïa vie, par la chasteté, par la science, par la pa tience dans les injures , par une douceur toujours égale, par les dons de l'Esprit saint qui les anime, parla charité sincère, par la prédication libre de la vérité ; enfin, qui combattent avec les armes de la justice, à droite et à gauche, dans la gloire et dans l'opprobre, dans la bonne et dans la mauvaise réputation , dans l'adversité et dans le succès , et courent à grands pas eux-mêmes à la céleste patrie, et y poussent, y entraînent les autres avec eux de

toute leur affection et de toute rétendue de leur pouvoir, sans jamais envisager autre chose que la plus grande gloire de Dieu (1). »

TROISIÈME POINT

Quels succès nous pouvons espérer de notre zèle et de nos combats.

Tout ce qu'un Dieu infiniment puissant , et qui veut ardemment le salut des aines, peut en donner à des hommes qui ne cherchent que sa gloire , et qui se comptent eux-mêmes pour rien, qui rapportent tout à lui et rien à leur profit, à leur honneur , à leur industrie: il écoute leurs prières, leurs vœux, leurs pénitences ; toute leur personne est comme une voix qui crie miséricorde, et le sang de Jésus- Christ la demande avec eux. Il fait souvent des miracles, au moins de grâce et de clémence , à leur ordre ou en leur faveur. C'est pour eux singulièrement qu'il a été dit : Je serai avec vous jusqu'à la consommation des siècles (2).

Quel succès encore ? Tout le succès qu'eurent les

(i) Hommes mundo crucifixos , et quibus mundus ipse crucifixus sit, vitœ nostrœ ratio nos esse postulai; hommes , inquam , novos , qui suis se affectibus exuerint , ut Christum induerent, sibimorluos, ut justitiœ viverent; qui, ut divus Paulus ait, in laboribus in vigiliis, injejuniis, in castitate , in scientid , in longanimitule , in suavitate , in Spiritu sancto , in caritate non fictd , in vevbo veritatis , se Dei Ministros exhibeant y et per arma justitiœ, à dextris et à sinistris, perghriam et ignobilitatem. per in fa* miam et bonam famam, per prospéra deniquè et adversa , magnis itiwribus ad cœlestem patriam et ipsi con tendant , elalioi eliam , quâcumque possunt ope studioque , compeltant, maximai.i Dei gloriam semper intnentes. i Cor. c. 6 et n.

(2) Ecceego vobiscum sum omnibus diebus , usque ad consummationem seculi. Matth. 28. 20

premiers qu'il envoya prêcher par toute la terre, lis n'élaient que douze , et ils changèrent en peu d'années toute la face de l'univers.

Quel succès ? Tout ce qu'en méritèrent , dans la suite des siècles, les prélats et les religieux fondateurs de nouvelles églises dans les divers climats où les apôtres n'avaient point prêché. Combien de fois forcèrent ils le démon à mettre bas les armes, et à reconnaître, avec des plaintes améres et des cris lamentables, qu'il était vaincu !

Approchons encore plus de nos temps. Quel succès ? Tout ce que Dieu en a donné à différentes communautés d'ecclésiastiques ou de religieux , dont les membres, répandus dans les provinces de France et d'Italie, et jusque dans le sein même des pays séparés des églises , y ont produit , par leur zèle, par leur exemple , et par leurs ouvrages de piété, les fruits les plus grands. Ne considérons pas ces grands hommes, tout brillans de gloire, et dans le cours de leurs travaux apostoliques ; ils nous éblouiraient. Mais consultons les premiers temps de leurs épreuves : nous trouverons leurs premières signatures dans nos livres anciens; ils ont habité les mêmes appartemens ; ils ont fait les mêmes exercices de corps et d'esprit ; ils ont été instruits dans le même lieu où actuellement nous voici assemblés : ils furent tout ce que nous sommes ; pourquoi ne pourrions-nous pas devenir ce qu'ils ont été ?

Mais pourquoi, dira-ton, une multitude de leurs successeurs ne font-ils pas autant de bien qu'en fit un de ces ouvriers incomparables ? Ah ! c'est que la multitude , en ramassant tout ce qu'elle a de vertus, de courage , et de confiance en Dieu, n'en a

peut-être pas autant qu'il y en eut dans quelqu'un de ces grands personnages. Cependant , les ministres du démon travaillent plus pour lui, que nous pour le royaume de Jésus-Christ; le verrons-nous, le souffrirons-nous avec tranquillité?

Mais nous ri avons point, dira quelqu'un, tous les talens qu'avaient nos prédécesseurs? Les talens de grâces s'acquièrent par la fidélité aux premiers dons , et les talens naturels, par l'exercice et par l'application au travail. Nous avons ordinairement assez des uns et des autres , pour en pouvoir espérer davantage. Mais nous négligeons de faire valoir ce que nous avons reçu de Dieu : commençons dès aujourd'hui , et nous tirerons de nous-mêmes plus que nous ne croyons.

De plus, il y a du travail pour les talens médiocres comme pour les plus grands. N'entreprenons jamais que ce que nos supérieurs nous jugent capables de bien faire ; ils sauront nous employer utilement : mais piquons-nous de bien faire tout ce que l'on confiera à nos soins.

Enfin, s'il était vrai que nous ne fussions pas capables de si grandes choses, et que nous ne nous trompassions point dans l'idée basse que nous avons de nous-mêmes , souvenons-nous que Dieu ne mesure point la récompense au succès , mais aux efforts de la bonne volonté. Saint Jacques ne fut pas moins agréable à Dieu que les autres apôtres, quoiqu'on dise qu'en Espagne il ne convertit que trèspeu de personnes Il eût voulu convertii tout i^ monde ; il n'omit pour cela rien de sa part ; et ce peu de semence ne laissa pas de fructifier beaucoup après lui.

Soyons de grands saints, et ce que nous ne ferons pas toujours par nos travaux, nous le ferons peut être par nos prières. Sainte Thérèse , sans sor tir de sa solitude , eut la consolation d'apprendre de Jésus -Christ même, qu'elle et ses sœurs n'avaient pas été inutiles à la propagation de la foi et à la conversion de beaucoup d'hérétiques et de pécheurs.

Des trois classes.

Par la méditation des deux étendards, nous nous sommes offerts de nouveau à combattre sous le drapeau de Jésus-Christ, résolus, à ce qu'il nous semble, de travailler toute notre vie à défendre sa gloire, et à lui faire , si nous pouvons, la conquête de tous les cœurs.

Mais, de crainte que nous ne nous flattions peutêtre, et que nous ne nous croyions aussi déterminés qu'il le faut à procurer la gloire du Sauveur , sans l'être en effet, on a soin, immédiatement après la méditation des deux étendards, de nous proposer celle qu'on appelle des trois classes. Dans cette méditation on nous représente trois sortes de personnes, qui pensent toutes à vouloir une certaine chose, qui assurent qu'elles la veulent, et dont il n'y a pourtant que les dernières qui la veuillent en effet, autant qu'il faut la vouloir. Voyons aujourd'hui dans quelle classe nous sommes.

PREMIER POINT

La première classe est de ceux qui semblent vouloir , par exemple , leur salut, la perfection , ou la gloire de Dieu; mais qui ne veulent se servir d'aucun des moyens nécessaires à y parvenir.

On les compare à un malade qui veut guérir mais qui ne veut ni observer de régime, ni s'abstenir de rien , ni faire aucun remède ; ou bien à un homme qui veut faire fortune , mais qui ne veut ni aller à la cour , ni servir dans les armées , ni s'appliquer aux affaires du barreau , du commerce , des finances ; ou bien encore à un négociant qui veut gagner du bien , mais qui ne veut ni vendre , ni acheter , ni risquer , ni voyager.

Cela s'appelle -t- il vouloir ? Non. Ces gens - là voudraient , mais ils ne veulent point ; c'est-à-dire, que si les choses pouvaient se faire sans efforts, sans application , sans danger , alors ils le voudraient ; mais que tanl qu'il y aura à travailler , à souffrir, à risquer, ne voulant point la peine, certainement ils ne veulent pas non plus ce qui ne peut s'acquérir sans peine. C'est une chimère que de vouloir la fin sans les moyens; vouloir faire le tour du monde sans changer de lieu; aplanir les montagnes sans remuer la terre ; faire venir du blé et du vin sans semer et sans planter. Aussi l'enfer est , dit-on , tout rempli de bons désirs, c'est à-dire, de gens qui eussent voulu se sauver, et qui se sont misérablement damnés.

N'avions-nous pas été, peut-être, jusqu'ici dans

cette illusion à l'égard de notre salut , à l'égard de notre conversion , à l'égard de notre sanctification ? Nous voulions nous sauver, et nous ne voulions pas éviter le péché mortel , et nous ne voulions pas éviter le péché véniel qui conduit comme nécessairement au mortel, et nous ne voulions pas éviter l'imperfection volontaire qui mène infailliblement à la tiédeur et au péché véniel. Nous voulions , en veinant au tribunal de la pénitence , nous corriger et ne plus retomber ; et nous ne voulions pas sortir des occasions du péché , mortifier les passions qui étaient les sources de toutes nos fautes , ni mériter par une grande ferveur les grâces de préservation. Nous voulions devenir parfaits, et nous ne voulions pas nous appliquer à devenir hommes mortifiés hommes intérieurs , hommes d'oraison.

Mais ce n'est ni de notre salut , ni de notre conversion , ni même de notre perfection propre qu'il s'agit aujourd'hui principalement ; il s'agit de procurer la gloire de Dieu et de Jésus-Christ ; le voulons-nous ? Nous avons dit que oui ; et après nous être consacrés à Dieu dans l'état que nous avons embrassé , nous serions des perfides et des prévaricateurs si nous osions dire le contraire ; mais il faut donc en prendre les moyens.

Les moyens , nous ne les ignorons plus. Il faut commencer par nous faire des saints; sans cela, nous ne serons jamais propres à rien dans les mains de Dieu. 11 faut ensuite travailler à nous rendre capables des divers emplois de notre état : il y a peu de chose dont un grand travail ne vienne à bout. Du olus au moins , d'un homme qui s'applique à un autre qui se néglige , la distance est infinie.

Retraite spirit. II. A

Demandons pardon à Dieu d'avoir voulu jusqu'ici être dans un état sans vouloir en mieux remplir les devoirs. Humilions-nous d'avoir par là perdu tant de belles occasions de glorifier Dieu , qm ne reviendront jamais ; d'avoir peut-être causé beaucoup de mal dans les âmes , ayant une obligation si essentielle de les sauver. Ayons honte surtout d'avoir vécu tranquilles, et de nous être applaudis peut-être à nous-mêmes dans une situation si dangereuse; d'avoir su réussir dans le dessein de mener une vie douce et presque sans aucun travail ; mais gardons-nous désormais d' une pareille illusion . On ne veut la fin qu'autant qu'on veut les moyens;; cent fois redisons-le-nous, et ne l'oublions jamais.

SECOND POINT

la seconde classe est de ceux qui veulent , disentils leur salut, leur perfection, la gloire de Dieu, et qui prennent quelques moyens; mais Us ne prennent ni les moyens les plus sûrs, ni tous les moyens d'y parvenir.

Ils sont encore semblables à un malade qui veut zuérir , mais qui ne veut s'observer que jusqu a un certain point , ou qui s'obstine à ne prendre que de certains remèdes ; ou bien à un homme qui veut faire fortune , mais qui veut faire fortune selon ses idées et delà manière qu'il lui plaira, sans s accommoder ni au temps, ni aux personnes, m aux occasions , ni à la nature des affaires. Ceux de cette seconde classe ne sont guère plus sages que ceux de la première , et ce sera bien par hasard , si jamais

C'a été jusqu'ici , peut-être , la situation de ceux de nous qu, se crurent les plus irréprochables. Oui les plus fervens mêmes, et ceux qu, se sont le m,eux

ne fuTV„ f ' r'r11 k g'0lre de Dieu > ™» " > ne fut plus borné que leurs désirs. Un petit genre

de v,e réglée, mais toujours avec nulle ménage

mens, m, e restr.clions, mille exceptions. Aussi se

trouvent-* , après , tels que dans leurs comme,!

cemens ; la seule réserve qu'ils ont faite , n'e"

sent-ds fa.t qu'une , les a pius reculés que tout le

reste n'eût pu les avancer. Une seule paLn ou'i

ont entretenue , les a mis cent fois en danger de se

perdre. Le seul moyen qu'ils ont méprisé, est le

seul auquel Dieu avait attaché , et leur perfection ,

et a perfectmn de plusieurs autres. Tout ce qu'd

nu ,1 " Ve"1 PCUt ■ étrC ** les rassurer sur ce quils ne fa.saient pas. Il vaudrait mieux qu'ils

c^eSTlVak; — "*««-» ^olue 'une chute d éclat les eût réveillés.

De même, le fruit de notre méddation de tantôt n est-ee pomt peut - être uniquement de nous avoir fe,t passer de la première classe dans la seconde? Nous avons promis à Jésus-Christ de travailler â sa glo.re ; ma,s n'avons-nous point sous-entendu de

IIT^, ^ "T P'aira * ** fl^ra notre Intel, ' Z amUtion'notre délicatesse; dans

7é h / ?' "" M emP't0i > dans™ M genre

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nous, qu on ne nml$ confonde pag aJc la f<julu ^

£g REillAIlE DE 1KEV.XE JOLI,;.

Jésus - Christ veut pour apôtres des gens indifférer à tout , gens qui attendent leur mission de lui et de ceux qui le représentent , et non point qui se destinent eux - mêmes ou qui se fassent destiner ; gens disposés a tout (1) ; gens qui , comme lui même , ne veulent lien que ce que voudra le Père céleste , mais qui ne refusent rien aussi de ce qu il voudra , prêts à se tenir cachés à Nazareth , ou a se montrer à Jérusalem , à faire les derniers emplois, les emplois les plus obscurs, et à les bien faire, ou à s'occuper du ministère apostolique; et dans le ministère même , à instruire le peuple d'une manière simple et familière, ou à conférer avec les pharisiens et les docteurs delà loi.

On pardonne à un malade qui aime mieux mourir que d'endurer une opération rude d'un coté , et douteuse de l'autre. La vie présente ne vaut pas la peine de tant languir m de tant souffrir. On excuse le négociant qui choisit plutôt de ne pas faire une si crosse fortune que d'aller risquer sa vie sur un fragile vaisseau. La vie vaut mieux que de s. grands biens. Mais pardonnera-t-on à un chrétien de craindre quelque chose de plus que la perte de son ame. à un religieux , de ne pas sacrifier tout, sans exception , à la résolution de se rendre parfait . a des ouvriers évangéliques appelés à l'apostolat , de donner des bornes au dessein d'avancer la gloire de Dieu ? Dans toutes ces situations, Dieu ne donne sa grâce qu'avec mesure , et alors on ne fait guère de bien ni pour soi, ni pour personne. ^

Est-ce ainsi que le démon et ses apôtres travail- (!) Ecce ego , mine me. Is. 6.. 8. Die» huk , vadt , et «.rf,ï... «m , et mit.... foc hoc , etfacit. Luc. J, 8.

lent à nous perdre ? Est-il vigilance , violence, artifice, occasion, moyens, qu'ils négligent pour'étendre le régne de leur maître ? Perdre une ame seule pensent-ils que ce ne soit rien ? ou se contentent-ils d en damner une , quand ils espèrent d'en pouvoir attirer plusieurs après eux ?

Apprenons du père du mensonge combien les âmes sont précieuses , et ce qu'on doit faire pour elles. Offrons-nous à Dieu pour tout et pour tou jours ; missions, confessions, séminaires, retraites malades , catéchismes, prisons, hôpitaux , villes ' campagnes , commençons dès aujourd'hui conti' nuons toute notre vie ; heureux delà perdrV bien vite , si c'est dans ces exercices de zèle et de chari te . Xavier ne vécut que dix ans dans les Indes • put-il y avoir regret? et n'a-t-il pas les récompenses! et d une plus longue vie , et d'un grand travail encore , par la disposition de générosité et de préparation à tout où en mourant il se trouvait ?

TROISIÈME POINT

La dernière classe est donc de ceux qui veulent leur salut leur perfection f la Mre de Jésus,

/Wn' ÎT V0lrtépleine > Parf"^> et absolue (1). Elle parait en ce qu'ils ne négligent aucun moyen , quelque difficile qu'il soit , et quoi qu il leur coûte, pour arriver à leur fin.

bleitnenaUt Tint C v6rCher à ^ C6UX " Ià ^s^- Ment ilsne font quWer la conduite de la plupart des gens du monde , lorsqu'il s'agit de feu, «e ou de leur fortune. Le malade se laisse tratr

{*) Corde m«sno et anima ralenti. II. Machab. it 3.

au gré (te son médecin. Faut-il lui appliquer le fer même ou le feu ? il ne yeut point qu'on ait d'égard à ses répugnances , à ses remontrances, nia ses cris ; il prend tout , il s'abstient de tout ; il ne faut que le lui aire. Le courtisan n épargne ni assiduités , ni services, ni flatteries , ni bassesses mêmes. Le négociant vole au bout du monde , dans l'espérance d'un gros intérêt ; l'homme de guerre , pour la gloire de son maître et pour sa propre gloire , cherche le danger , court au danger , compte pour rien sa santé et sa vie.

Vouloir donc de même son salut , se sanctifier , avancer la gloirede Jésus-Christ, n'y rien épargner, sacrifier plaisirs , amusemens , amis , parens , liaisons trop dangereuses (1) ; si ce n'est point encore assez , qu'on me le marque, ampliùs, ampliùs. Je ne dirai jamais : C'en est trop.

De tels courages ne trouvent de peine à rien , ou bien leur peine fait leur plaisir et leur consolation. La vue de l'enfer qu'ils évitent , du paradis qu'ils achètent , de Jésus-Christ qu'ils imitent , de Dieu à qui ils sont assurés de plaire , les console , les soutient, les dédommage. Ce qui donne cette détermination , ce sont les réflexions sérieuses sur ce que nous avons médité; c'est de se dire à soi-même : Les âmes se damnent , le démon triomphe , j'ai servi si long-temps à ses desseins ; Jésus-Christ est presque seul , je ne me compte pour rien. Répétons - le souvent , car ce doit être là la devise et comme le cri d'un apôtre ; c'est le mot qui doit être sur son

(i) Per arma justitùe , à dextris et à sinistrîs % per gloriam et içnobilitatem , per injamuvn et borwmfamam. II. Cor. 6, 7, et S.

SECONDE PAUTiT 0,

étendard (i) : Je ne crains rien et m* . ; *

Mais qu'il en estpeu de cette sorte ' faut il .'**,

« nombre Ses TériSL^Sf T™ £ PE"

puissante raison pour le devenir M *°" Une

geusement pour nos frère e ne so"TS C°Ura- -tre gloire par aucune taché (2) ^^ ^

Des trois degrés d'Humilité, ou des trot.

^rentes dontonpeut /aZZ^^Î, et combattre sous son étendard. "JeSUS'Chnst

Par la méditation des trois classe. „ apprendre que, du nombr de ceu^'aui" ^ Û (endard de Jésus-Christ „w! q V6nt ' é"

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et ne sont pas résolus de passer outre. Les derniers, enfin , veulent être parfaits ; ils le veulent efficacement , et ils aspirent à toute la perfection dont la grâce les rend capables. Or , c'est à ce troisième degré que doivent aspirer les hommes apostoliques, les°soldats généreux de Jésus-Christ.

Les premiers donc, sans vouloir être parfaits , se bornent à l'observation fidèle des préceptes de Jésus-Christ. Il n'y a au monde , ni grandeur , ni richesses, leur offrit-on une couronne , qu'ils ne sacrifiassent dans l'occasion, ni aucune espèce de peine et de travail qu'ils ne fussent disposés à souffrir, jusqu'à la mort , plutôt que de consentir à perdre la grâce un seul moment. Ce degré ne laisse pas d'avoir sa difficulté. Peu de gens dans le monde en sont là , et peut - être que , même parmi les ouvriers évangéliques,il s'en trouve quelques-uns qui ne sont pas dans cette disposition. Cependant , ce degré est essentiel et nécessaire indispensablement au salut. Les méditations de la première partie , la vue des châtimens de Dieu , la mort, le jugement , l'enfer , ont dû nous y mettre , quand l'amour de Dieu ne nous y aurait pas mis.

Les seconds aspirent à quelque sorte de perfection , et à un genre même de perfection assez relevé, et infiniment plus rare que le premier. Les riches ses oula pauvreté, l'ignominie oul'honneur, la longueur ou la brièveté de la vie, tout leur est indifférent , à moins qu'ils ne voient plus de gloire de Dieu et d'assurance de leur salut d'un côté que de l'autre. De plus , ils seraient prêts à tout perdre et à tout souffrir , plutôt que de commettre un seul péché , même véniel , de propos délibéré. Cette

SECONDE PARTIE. gjg

disposition met la conscience dans une grande tranquillité , et devant Dieu est d'un très-grand mérite; elle est le propre des personnes vraiment religieuse, et c est la conclusion naturelle des deux premières méditations de la retraite , de la fin de l'homme et de la fin des créatures.

Les derniers , enfin , n'en demeurent pas là ■ ils sont S1 attachés à la personne adorable de Jésus- ^hrist , que , quand la gloire de Dieu se trouverait également dans le mépris et dans l'honneur , dans la pauvreté et dans les richesses , dans le plaisir et dans la croix, cependant, par respect et par amour pour leur divin maître , toute autre considération à part , ils choisiraient plutôt d'être avec lui pauvres et méprisés, insultés, traités de criminels et de fous que d'être dans un état de gloire , d'abondance , et de plaisir, opposé au sien. Cette disposition est le propre des grands saints et des ouvriers apostoliques. r

On la propose et on la recommande :

1 /Comme un degré de perfection infiniment précieux dans la vie spirituelle.

2. • Comme un degré de perfection également désirable à tous ceux qui veulent s'employer utilement au salut du prochain.

3.° Comme un degré de perfection qui n'est pas une simple idée , mais auquel , avec le secours de la grâce et une fidèle coopération à la grâce iln>st pas impossible d'arriver ; et c'est ce qui va faire ^la matière des trois points de notre méditation.

PREMIER POINT

Combien ce degré de perfection est précieux et excellent en lui-même.

Il nous attache à Jésus - Christ , par la seule considération de son autorité suréminente , et par le seul respect que nous avons pour sa personne adorable. Rien n entre ici dans mon motif , que le pur désir d'être plus semblable à lui. Dans les autres rencontres , l'autorité et l'exemple de Jésus-Christ ne me portent pas tellement à pratiquer la vertu , quejeneme trouve soutenu de beaucoup d'autres raisons. Je me fais pauvre , parce que les richesses m1 embarrasseraient, me partageraient, me corrompraient peut-être. J'obéis , parce que je me défiede ma propre conduite , et que c'est un grand repos que d'en être déchargé. Je vis dans le célibat , parce qu'il est plus aisé de s'abstenir du plaisir , que d'en user d'une manière modérée. Je me consume au service du prochain, je ne me donne aucun plaisir dans la vie , parce que Dieu en est d'autant plus glorifié . Mais ici, ou l'on suppose que je glorifierais Dieu également par le mépris et par l'honneur , ie ne préfère le mépris que parce que Jésus-Christ l'a préféré pour lui-même. Il a eu plus d'une raison de le choisir: il voulait nous donner l'exemple; il voulait s'abaisser au-dessous de Dieu par les voies opposées a celles que nous avons prises pour nous élever au-dessus de lui. Je n'ai point d'autre raison moi, que la consolation d'être traité comme la été mon maître et mon Dieu. Il y a des articles de foi que nous croyons tellement par l'autorité de

Dieu, que la raison y trouve de? probabilités et des convenances infinies , comme l'immortalité de Paine , le monde tiré du néant , le degré immense de joutes les perfections de Dieu , l'éternelle durée Jlu bonheur des prédestinés. Il y en a d'autres que aous ne saurions connaître que par la révélation ni croire que par ja seule autorité de Dieu , comme îa Trinité des Personnes divines dans l'unité de nalure , la transsubstantiation et la reproduction du corps de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, etc. Pourquoi n'y aurail-il pas , ne pourrait-iî pas y avoir , même , des vertus que nous pussions pratiquer par la seule autorité d'un Dieu qui nous en a donné l'exemple ?

L'amour d'une misérable et méprisable créature, dont notre cœur se trouve malheureusement épris^ peut aller jusqu'à faire aimer ses défauts mêmes el ses caprices. On les copie, on les adore, on s'abaisse, on se fait souffrir simplement pour leur marquer un plus grand amour ; nous en savons trop d'exemples. Et l'on ne voudra pas que le chrétien puisse s'aveugler de même, s'enivrer en quelque manière, de l'amour de son Sauveur, et qu'il ne reconnaisse plus d'autre gloire ni d'autre satisfaction que de lui ressembler , et d'être méprisé avec lui! Si ceci paraît donc outré à l'homme du monde , et au religieux qui pense comme l'homme du monde , ah ! c'est qu'ils ignorent la sainte folie de la croix, et le prix qu'a donné à l'humiliation l'exemple d'un Dieu. C'est qu'ils ignorent les transports d'une ame passionnée pour Jésus-Christ.

Aussi a-ce été la passion de la plupart des saints et des plus grands serviteurs de Dieu ; et les récoin-

penses qu ils reçurent de leur sacrifice , montrent combien il était agréable à Jésus-Christ. Ils Pont appelé la clef de ses trésors, et le plus court chemin pour entrer bien avant dans son cœur. Là , ils puisaient à la source des consolations et des grâces. Ils s'en rassasiaient, ils en regorgeaient jusqu'à avoir de quoi en remplir une multitude d'autres.

Des saints ont assuré qu'ils étaient déterminés (si la chose leur eût été libre, et que le prochain n'eût pas dû en être scandalisé) à courir dans les rues de manière à s'attirer la risée de tous les passans, et être regardés comme des insensés.

Quelques-uns l'ont fait ; et Dieu, par le don des miracles qu'il leur accorda depuis, justifia une conduite si extraordinaire et la permission que leur en avaient donnée leurs supérieurs. Mais ce sont de ces choses extraordinaires qu'on doit admirer , et qui supposent une révélation particulière, et surtout la permission du supérieur. Tâchons donc de nous mettre dans les dispositions où nous devons être sur cet article. Interrogeons-nous nous-mêmes si nous désirons le mépris. Lorsque nous répondons que non , demandons-nous si au moins nous estimons cette disposition à être méprisés , et si nous voudrions bien l'avoir ; nous aurons de la peine, peutêtre , à répondre que oui. Mais nous devons être prêts du moins à souffrir que nos supérieurs nous exercent dans toutes sortes d'humiliations ; et c'est ici qu'il faut prier pour obtenir cet esprit d'humilité : tout est promis à la prière.

SECONDE PARTIE. o«^

SECOND POINT

Combien ce degré de perfection est désirable à tous ceux qui veulent servir utilement le prochain.

l.° Dans cette disposition d'aimer le mépris , on n'est plus touché ni des louanges des hommes , ni de complaisance pour soi-même ; et il n'est pas concevable combien Dieu bénit la fidélité de ceux qui lui rapportent tout ce qu'ils peuvent faire de bien , car il est souverainement jaloux de sa gloire. Il cesse de nous aider dés que nous voulons la partager avec lui ; et dés que Dieu cesse d'aider, que peut-on faire de bien ?

2.° Cette disposition fait, du moins, qu'on reçoit avec joie toutes les humiliations qui arrivent; qu'on ne s'empresse jamais , qu'on ne dispute , qu'on ne conteste plus pour les grands emplois , qu'on est à la main des supérieurs pour tout ce qu'ils voudront exiger. Le jeune philosophe qui s'applaudissait quand son maître lui faisait de mauvais traitemens: J'ai, disait-il,. donné de l'argent autrefois pour être corrigé ; aujourd'hui vous me chargez d'injures sans qu'il m'en coûte rien, n'ai-je pas un juste sujet de me réjouir ? Je remercierais , devons-nous dire, ceux qui me procureraient des humiliations : je prierais Dieu pour eux ; n'en recevrai-je pas du moins les occasions avec patience ? Cette sainte indifférence fait qu'on ne se trouble de rien, qu'on ne s'mquiéte de rien ; on n'a ni concurrens, ni jaloux. 11 en reste plus de temps pour donner à la prière et aux emplois de charité.

3.° Dans cette bienheureuse disposition, on garde sa liberté pour de saintes et utiles entreprises.

Les autres n'avancent qu'avec timidité. Ils ne commencent rien qu'ils ne soient assurés du succès. Ils appréhendent les railleries et les persécutions du dedans et du dehors , s'ils venaient à commencer quelque bonne œuvre qu'ils ne pussent pas finir glorieusement. La grande consolation de ceux - ci serait de beaucoup entreprendre et de ne réussir à quoi que ce fut, pourvu qu'ils n'eussent rien à se reprocher.

Enfin, dans cette disposition on n'est jamais la dupe de son amour-propre. Il est rare, à la vérité , pour ne pas dire absolument impossible , que la gloire de Dieu puisse se trouver tout -à -fait également dans les emplois qui nous honorent et dans ceux qui nous humilient : cependant, les imparfaits se le persuadent aisément; ils veulent que Dieu en soit plus glorifié. Ceux-ci, au contraire , ne se laissent jamais surprendre, parce que , dans le cas égal, soit qu'il le soit en effet , ou que simplement il le paraisse, ils préfèrent toujours le mépris ; combien plus quand il s'agit de procurer certainement à Dieu de la gloire par leur propre mépris !

Ce sont là d'assez grandes raisons ; mais , moi Dieu, ce n'est point par la raison qu'on arrive là. Votre grâce donc, et une très -grande grâce! Je vous la demande encore, au nom même de vos humiliations.

iROlSIÈME POINT.

Par quels moyens on peut espérer d'arriver à ce désir de l'humiliation.

Pour arriver à ce degré de perfection, si précieux dans la vie spirituelle , il faut, au sentiment des

saints , que l'étude la plus assidue et la plus attachante d'un fidèle , soit de chercher dans le Seigneur la plus grande abnégation de soi-même , et, autant qu'il se pourra , une continuelle mortification en toutes choses.

Mais comment cette grande abnégation et cette mortification continuelle peuvent-elles conduire au désir du mépris ?

1.° Parce qu'elle dispose Dieu à faire part à l'homme de ses plus pures lumières. Autant qu'il est en lui, il se transforme en Jésus-Christ crucifié ; pour prix de cette transformation volontaire, Dieu lui fait connaître Jésus-Christ , et lui découvre les trésors de grâces qui sont cachés dans l'imitation de Jésus-Christ. Avec ces idées nouvelles , ce qu'il haïssait commence à lui paraître aimable ; ce qu'il craignait, désirable ; ce qu'il évitait autant que la mort, digne de ses empressemens et de ses plus am bitieuses recherches.

2.° Ce qu'un homme trouve, avec le temps, de douceurs et de consolations dans la mortification , qui d'abord l'avait tant effrayé, lui fait croire qu'il pourrait bien en être de l'humiliation comme de la mortification même. Il commence à regarder comme des terreurs paniques ce qui l'avait auparavant troublé, déconcerté jusqu'à le faire frémir. Il fait de petits essais ; il trouve qu'il ne s'est pas tout- àfait trompé. Il continue ; et plus il fait de progrés , et plus il se détrompe.

Voilà d'effrayantes leçons. Mais n écoutons point les personnes qui parlent sans avoir éprouvé ; croyons les saints. D'où venait à saint Jean delà Croix cette belle prière : Seigneur, être méprisé

pour l'amour de vous (1)? Au moins soyons cer tains que c'est là le grand moyen, le moyen efficace d'attirer les grâces les plus précieuses. Depuis que Jésus-Christ a paru dans le prétoire de Pilate, le visage couvert de crachats, la couronne d'épines sur la tète, le roseau à la main , un vieux manteau déchiré sur le corps; depuis que , d'une commune voix, on lui a préféré Barabbas ; depuis qu'on l'a chargé d'injures, et calomnié indignement, et condamné au supplice de la croix, Dieu n'estime plus que ceux qui lui ressemblent. C'est la vue de ce mystère , qui, plus que tout autre, a déterminé les saints à ce degré de perfection et de vertu.

Méditons-le tous les jours de notre vie. Si nous ne gagnons pas tout , nous gagnerons quelque chose ; nous gagnerons peut-être beaucoup , et nous serons dignes de marcher sous l'étendard de Jésus-Christ, et d'attirer un grand nombre d'ames après lui. Ce doit être désormais toute notre ambition.

Sur les règles de l'élection.

Nous considérerons trois choses :

1." Sur quoi nous devons faire élection. 2.° Comment nous devons la faire.

3.° Comment il faut nous comporter après que nous l'avons faite.

{z) Domine, contemni pro te !

PREMIER POINT Sur quoi nous devons faire élection.

Certainement ce ne doit point être sur notre état; nous n'avons plus à choisir là-dessus , nous avons pris notre parti, nous nous sommes consacrés à Dieu ; et si jamais nous nous en étions repentis, ce ne put être que dans ces jours de trouble où l'on n'est pas assez à soi, ou bien dans ces dispositions de relâchement où l'on croyait qu'il valait autant être méchant tout-à-fait, que de l'être à demi , et abjurer ses promesses que de les garder si mal.

Nous avons dû bien changer de pensées , depuis notre retraite ; nous sentons l'obligation singulière que nous avons à Dieu, et que toute la sagesse d'un homme formé ne nous aurait pas fait agir autrement que le fit le mouvement de la grâce, lorsqu'étant encore enfant, nous n'avions qu'une raison imparfaite.

Nous n'avons plus à délibérer ni à choisir sur le degré de perfection essentiel à notre état même ; c'est être apostat devant Dieu , que de vouloir demeurer dans l'état religieux, et de se faire un plan de vie où il n'entre rien que ce que feraient des séculiers ou des religieux fort imparfaits, ou qui ne sont point destinés au service des âmes. Nous sommes appelés au ministère apostolique; nous sommes soldats de Jésus - Christ , et nous devons combattre pour lui sans nous épargner, ni pour les choses, ni pour la manière ; là-dessus il n'y a encore pas à délibérer. L'élection doit donc se faire, 1." sur ce que Dieu peut désirer de nous, au delà de l'essentiel de notre état. Un ouvrier apostolique, sans s'écarter des

obligations de son état , peut travailler en France , ou dans les missions étrangères, ou à la ville, ouàla campagne ; il peut ou confesser, ou enseigner , ou prêcher, ou diriger.

La disposition d'indifférence à tout est la meilleure ; mais nous pouvons et nous devons exposer à nos supérieurs ce que nous croyons que Dieu demanderait de nous , et les en faire les juges. De plus, l'indifférence, c'est-à-dire, la vraie, la bonne indifférence , suppose d'abord un désir des emplois, même les plus pénibles , qu'on ne réprime ensuite que parce qu'on veut être plus assuré des volontés de Dieu, et qu'on se défie de sa ferveur même.

Oui dirait : Je n'irai jamais travailler aux missions, dans des campagnes, ou dans des villes éloignées , ou clans des terres étrangères , qu'on ne m'en fasse un précepte sous peine de damnation , serait dans une très -mauvaise disposition, et bien éloigné de cette sainte indifférence dont nous parlons ici.

Nous pouvons encore pressentir les vues et les inclinations de nos supérieurs sur notre destination, et examiner si , selon Dieu , elles nous conviennent : je crois qu'on me destine à la prédication; mais ne dois -je pas représenter les inconvéniens que je prévois, avec tant de vanité et d'inclination à me répandre, avec si peu de fidélité à mes exercices de religion dés que j'ai quelque travail pressant à faire, avec un médiocre mérite que je me sens capable d'appuyer par des voies obliques , avec la pensée dont je me sens flatté , que j'aurai plus de facilité et de liberté de voir et d'être vu, de

fréquenter le monde, et de prendre quelque part à ses amusemens, etc. :J

L'élection doit se faire , 1.* sur les moyens les plus propres à bien remplir les desseins , et communs, et particuliers, que Dieu a sur nous.

Desseins communs.

Je suis consacré aux travaux apostoliques, et je veux imiter les apôtres. Faisons -nous un plan détaillé de la conduite que nous devons tenir envers Dieu , envers le prochain, envers nous-mêmes.

Envers Dieu. N'aurais-je pas besoin d'un vœu ou de quelque autre lien, pour ne jamais manquer à mes oraisons et à mes exercices de piété ?

Envers le prochain. Quelle conduite à garder au confessionnal, dans la direction, dans le commerce du monde?

Envers nous-mêmes. Quelles régies sur la pauvreté, sur la pénitence, sur l'usage du boire et du manger?... Délibérons sur tout ceci, et arrêtonsnous à quelque chose : qui vit à l'aventure , omet plusieurs choses de conséquence, et ne peut jamais s'assurer s'il a bien fait.

Desseins particuliers.

On m'emploîra dans des prédications, peut-être dans des régences de philosophie ou de théologie , ou à des missions (1). Dessinons -nous , à tète reposée, le portrait d'un vrai missionnaire, d'un bon régent, d'un parfait prédicateur.

Les missions. Que fait-on , que souffre-t-on là ? Quels petits essais en puis-je faire dés maintenant ?

(t) Sedm* compulat sumplus qui necessarii sunt. Luc. 14, a8.

Vivre durement, car on manque souvent de tout ; aimer la retraite . car elle y est très-grande d'ordinaire ; s'accommoder à toutes sortes d'humeurs et de caractères, car les compagnons de ses travaux, on ne les choisit pas à son gré , et les peupies ne sont pas toujours d'un caractère aisé à conduire.

La prédication. Sur quel plan dois-je me former? Dans quel goût prêcher pour me rendre utile à l'Eglise ? Quelles pensées pour ne pas m'enfler dans le succès, pour ne point m'abattre , si je réussissais moins que je n'espère ? Quels remèdes contre la jalousie ou l'ennui dans mes études ; contre l'esprit d'intérêt ; contre la tentation de ménager trop ma santé et de prendre des dispenses ?

La régence. Quelle attention pour porter ses disciples à l'amour de la science et de la vertu, pour ne point s'écarter des sentimens d'une sage philosophie et d'une théologie orthodoxe, et ne point se livrer à l'amour des nouveautés en matière de dogmes ou de morale ?

Avec mille autres choses que l'Esprit de Dieu nous suggérera, voilà ce qui doit faire le sujet de nos délibérations et de nos décisions devant Dieu , d'ici à la fin de notre retraite. L'ouvrage est nécessaire, ne le négligeons pas, jamais nous n'y reviendrons.

SECOND POINT

Comment nous devons faire l'Election.

l.° Nous préparer à recevoir la lumière divine et la grâce, parce qu'il s'agit uniquement de connaître la volonté de Dieu, et que lui seul peut nous la ma-

niiester. Nos vues sont trop courtes pour atteindre jusquà lui ; il faut qu'il descende jusqu'à nous. L'amour-propre nous aveugle , nos passions nous séduisent, le mauvais esprit se mêle avec le bon , de sorte qu'on s'y laisse aisément surprendre.

On se prépare à être éclairé par de ferventes prières , par un désir sincère de connaître la volonté de Dieu, par le soin de se rendre assez tranquille pour penser à tout de sang-froid , et pour juger sagement de tout.

Il faut des prières, et les nôtres, et celles d'autrui. Je demanderais volontiers à tous, d'ici à la fin de la retraite , leurs prières à cette intention. On prierait les uns pour les autres , à dessein de bien connaître tout ce que Dieu veut de nous pendant notre vie , et de l'exécuter avec fidélité. Dieu ne résistera pas à une si sainte union.

Il faut encore un désir , mais bien sincère, d être éclairé , car c'est ce qui mérite l'inspiration. Gardons-nous de tenter Dieu , ni de vouloir le faire parler à notre gré. Achab le voulut ; il voulut desréponses qui flattassent ses passions. Dieu, dans l'assemblée de ses anges , leur demande: Qui ira tromper Achab (1)? Un delà troupe répond : J'irai, moi (2). Dieu continue: Comment le tromperastu (3) ? Il lui dit : Je lui mentirai par la bouche de ses prophètes (4). Dieu conclut : Va donc, et fais ainsi ; oui , il t'écoutera , et tu le tromperas (5).

Il faut enfin toute la disposition d'un esprit et

(i) Quis decipiet Achab ? III. Reg. 22, 20.

(2) Ego decipiam eum. III- R"g- 22, 20.

(3) In quo decipies ? Ibid. -( 4 ) Ero spivitus mendax m ore r rophelarum ejus. Ibid.

' (5) Esredere, etfac ità ; decipies et prœvalebis. VbiH*

46 RETRAITE DE TRENfE JOURS.

d'un cœur bien tranquilles. Dans la fameuse vision d'Elie , au t.- livre des Rois, chap. 19 , on entendit d'abord un vent violent et impétueux , capable de renverser les montagnes et de briser les rochers ; le Seigneur n'était point dans ce vent. Après le vent , suivit un tremblement de terre ; le Seigneur n'était point dans ce tremblement. 11 s'alluma un feu; le Seigneur n'était point encore dans ce feu. Enfin , après le feu -, on ouït le souffle d'un petit vent , et avec ce souffle le prophète entendit la voix du S» gneur (1).

C'est le démon qui habite proche de Babylone j dans le trouble et la confusion , au milieu des flam mes et des éclairs , mais toujours mêlés d'une noire fumée. Dieu ne parle que dans le calme et la sérénité. Quand il parlerait dans le trouble , on ne l'entendrait qu'à peine. Au temps delà consolation, je ne dis pas au temps d'une douceur vive et sensible, mais au temps d'une joie pénible et recueillie , qui n'a point de cause naturelle , ce qui se dit au plus profond de l'ame vient de Dieu ; et un certain courage de sang-froid en est la preuve comme démonstrative.

Quoique ceci puisse suffire absolument pour con naître la volonté de Dieu et ne pas s'y tromper , i. convient néanmoins , en second lieu , d'appliquer à l'inspiration probable, ou même certaine en apparence , les régies de la foi ou de la raison : ces régies sont celles que nous allons exposer.

(0 Ecce spiritus grandis et fovtis , subvertens montes et conterens petras.... Post spiritum t commolio y non in commotione Do tuni* : post commotionem , igms : non in igné Dominas : post ■gnem, sibdus uurœ lenuis : ecce vox Domini. IV. Reg. i9j n I2

1 .° Balancer par rapport à la fin que nous nous proposons , les avantages et les désavantages de ce que nous mettons en délibération.

On ne veut pas s'en donner la peine ; cela demande , et un peu d'attention , et un peu de travail, pour mettre par écrit les diverses vues ; mais la chose dont il s'agit ne le mérite-t-elle pas ? Il s'agit de connaître la volonté de Dieu, et de se régler pour toute sa vie.

2.* S'il reste encore de l'incertitude , prendre le parti que Jésus - Christ nous conseillerait ; nous avons, presque sur tout ce que nous devons régler, ses exemples ; et si nous ne les avons pas toujours dans l'espèce , nous savons ses principes et ses maximes. Tout étant égal , le parti de lui ressembler davantage est infaillible , comme nous disions ces jours-ci : Si je suis trompé , c'est vous qui m'avez trompé (1). Voudriez-vous me l'imputer , mon Dieu ?

Le parti que quelques saints, pour qui nous avons une estime particulière , auraient pris , nous déterminerait. Nous avons leurs vies , leurs décisions , leurs exemples.

Le parti que nous voudrions avoir pris à la mort, au jugement, pendant toute l'éternité ; la passion ne parlera plus alors , mais la pure raison éclairée de la foi.

Le parti que voudraient avoir pris ceux de notre état qui se sont perdus, peut-être ; ce qu'ils feraient si Dieu les renvoyait au monde pour faire pénitence , et qu'il leur redonnât le temps dont nous ne profitons pas assez.

(i) Si deceptus sum, à te decevtus sum.

Le parti enfin que nous conseillerions nous-mêmes à quelque autre qui nois consulterait , et qui se déchargerait de sa conduite sur notre honneur et sur notre conscience. Car , si Ton n'a pas toujours assez de courage pour bien faire , on a assez de lumières pour bien dire , et assez de droiture et de probité pour ne pas vouloir tromper.

3.* Prendre encore avis , après cela , de quelque personne sage , éclairée, désintéressée, sur tout ce que nous aurons pensé et déterminé ; si on l'approuve , nous serons doublement assurés. On nous connaît souvent autant et plus que nous ne nous connaissons. Nous sommes trop prés de nous-mêmes par F amour-propre, ou trop loin par la dissipation. Nous ne possédons point , par autant d'expérience que nos guides , les régies du discernement des esprits ; notre état ne leur est pas nouveau comme à nous ; ils l'ont déjà vu dans beaucoup d'autres ; et puis , la ferveur a autant besoin de frein , que la lâcheté a besoin d'aiguillon.

4.° Finir par offrir à Dieu nos résolutions. Seigneur, aidez-nous, par le secours de votre grâce, à exécuter les résolutions que vous nous avez inspirées vous-même (1).

TROISIÈME POINT

Comment il faut nous comporter après l'Election.

Nous devons nous attendre à de grands combats, à des dégoûts , à des regrets , peut - être , de la démarche que nous aurons faite. Le démon peut - il

(i) Ut cjuœ te auctore facienda cognnvimus , te opérant'', impletuntu. Actiones nostras , cjuœsiimu* , Domine , etc#

vous voir échapper , sans faire effort pour vous retenir ? Il perd une ame , il perd un de ses apôtres , peut-être , qui va devenir l'apôtre de Jésus-Christ ; combien d'autres âmes gagnera-t-il ! et quelle déso ation pour l'enfer ! Des amis imparfaits pourrontils garder le silence ? Ils perdront une partie de leurs plaisirs ; ils perdront de quoi s'autoriser dans leurs désordres : voilà leur maître qui se condamne, et qui les condamne hautement.

Notre inconstance viendra à leur secours ; la nature, mal accoutumée au joug, le portera avec impatience ; c'est David , embarrassé de l'armure de Saùl , la première fois qu'on l'en chargea ; mais il en eût pris peut être l'habitude. 1.° Donc , surmonter avec courage ces premières difficultés et ces pensées : quoi ! ceci et cela ne me sont plus permis (1) ! quarante et cinquante ans, peut - être , à soutenir les combats d'une vie de vigilance et de contrainte. Ne peut - on pas se sauver , se faire un homme de bien , vivre comme les autres, sans tant de subtilités et de raffinemens ? Veulent-ils se perdre , ou ne savent-ils pas la théologie et les cas de conscience aussi bien que ceux qui nous instruisent ?

Nyerax, le supérieur des Grands - Frères , ces moines si fameux dans le cinquième siècle de l'Eglise, répondit au démon qui , pour l'arracher de la solitude, lui représentait qu'il avait au moins cinquante ans à vivre : Je suis bien étonné et affligé d apprendre de toi , aujourd'hui , que je ne vivrai que cinquante ans, ou un peu plus ; j'avais bien compté d'y être et d'y servir Dieu deux cents ans Dieu qui m'a inspiré , m'aidera. Je n'ai pas tant à

(i) Non licchit hoc et illud.

Retraite spirit. II. 3

vivre, peut-être ; hâtons-nous, le temps presse J'en ai trop perdu ; les autres l'ont mieux employé , ou bien Dieu ne leur inspire pas ce qu'il m'inspire : chacun y est pour soi ; c'en est fait, si je me néglige, si je me relâche , je désespérerai d'obtenir une pareille grâce ; je croirai inutile de recommencer.

2.° Xe rien changer dans son projet, du moins au temps de la désolation , suivant les régies de la prudence , c'est-à-dire , au temps de l'ennui, de la tentation , de l'agitation , du dégoût ; remettre à expliquer , à interpréter , à une autre retraite . et non point plus tôt. J'ai eu de fortes raisons : quoique je ne les aie plus présentes, elles subsistent, elles subsisteront toujours. Quand , après huit ou dix jours, ou davantage , de silence et de bonnes méditations, étant bien avec Dieu , ne voulant que le bien , j'aurai cru nécessaire , utile . et raisonnable de prendre un autre parti , je le prendrai.

Chose étrange ! On veut des mois , des années pour se déterminer au bien ; on craint de se trop précipiter, on va lentement ; et l'on ne craindra pas de prendre , en un instant . une résolution imparfaite sur un simple dégoût , sur le conseil de IV mour-propre, sur l'exemple ou la décision d'un ami qu'on a condamné , qu on a pleuré , qu'on a prié Dieu de changer , qu'on a promis à Dieu plusieurs fois de convertir , et de tâcher de gagner à lui ! On se défie de ses pensées, après qu'on a le plus mûrement délibéré ; on veut encore prendre avis : et l'on ne se défie de rien quand on conclut à l'aventure, ; on ne veut d'avis que de soi-même , et des lumières suspectes de sa précipitation et de sa pa:;ion ; éstec être sage et agir bien conséquemment .J

Celte méditation de l'élection nous convient au- ;ourd hui plus que jamais, parce que les conséquences en sont plus grandes : il s'agit de l'état de toute notre v,e. Mais l'usage et la pratique de l'élection est de tous les temps ; et c'est avec les mêmes préparations et les mêmes régies qu'il fauts'accoutumer a se décider cent fois le jour, sur nos difficultés propres et sur celles d'autrui, qui se présentent ; considérer la fin dans chaque chose , choisir les moyens les plus surs et les plus sages pour y arriver ; prier Lheu , se rendre tranquille , se résoudre enfin sur ce que le Ciel et l'enfer même nous conseilleraient infailliblement.

L'homme du monde, le prudent du siècle, se sert de règles à peu près pareilles , dans ses affaires ; il veut du bien et de l'honneur. Là-dessus il ne délibère pas ; c'est sa fin. Que ferait un tel , pour en acquérir ? Que lisons-nous dans les histoires de ceux qui se sont avancés à la cour, à la guerre, dans les ambassades ? Il conclut à faire de même. Les enfans de ce siècle sont plus prudens, en ce qui regarde leurs affaires , que les enfans de la lumière (1) Enfans d'Adam , "enfans pour le salut et pour l'éternité , ma,s hommes partout ailleurs, sages partout ailleurs, instruisez-vous aujourd'hui, afin que nous pmssions, avec le temps, vous instruire, et vous inspirer pour vos vrais et vos solides intérêts, le même zèle et la même conduite.

M Prudenlioresflulucis in gmerctione sud

sunt. Luc.

Sut le Baptême de Jésus-Christ par saint Jean. Des préparations prochaines au ministère aposto

"La première doit être une pureté très - grande , avec un désir toujours nouveau de se purifier da-

vantage. ...

La seconde , un mérite accompli , s .1 est possible, avec des démonstrations sensibles d une profonde humilité.

La troisième , une vocation invisible , soutenue d'une mission authentique.

PREMIER POINT

Une pureté très -grande, avec un désir toujours nouveau de se purifier davantage.

Il ne suffit pas , ce semble , à Jésus-Christ , d'être demeuré caché trente ans à Nazareth occupé toujours , ou de la prière , ou d'un travail corporel 1 „e détournait pas l'esprit et le cœur de la prière Avantque de se montrer au monde .1 v.en encore au Jourdain , parmi la foule des £*»£* veut recevoir le baptême de Jean , fils de Zacharie.

Es -ce qu'il eut besoin de s'exciter a la contnt.on de quelque péché , par cette cérémonie re ig.euse lui qui était la sainteté et l'innocence mêmes *on ma il voulait apprendre à des hommes faibles e» corrompus comme nous , que nous avons toujours Lsoin de nous purifier , quelque purs que nous

croyions être, et que nous ne devons négliger pour nous laver de nos fragilités journalières , aucun moyen de ceux mêmes dont se servent les pi us grands pécheurs, selon cette parole : Que celui qui est juste , fasse encore des œuvres de justice , et que celui qui est saint , se sanctifie encore (1).

En effet, outre que le plus juste des hommes tombe au moins sept fois tous les jours , il est comme impossible que, dans le commerce que nos emplois nous obligent d'avoiravec lemonde, il ne nous échappe encore une multitude de fautes auxquelles ne sont pas exposés ceux qui vivent dans la solitu. de. lant d intentions obliques, ou tant d'intentions bonnes quand on commence , et qui dégénèrent dans la suite de l'action ; tant de retours d'amourpropre , tant de recherches de vanité, tant d'imperlections,tantd'impaliences avec les personnes ignorantes et grossières ; tant de mollesse avec ceux qu'on a quelque intérêt de ménager , tant de décisions précipitées, tant d'absolutions données comme à l'aventure tant d'omissions , ici d'une interrogation sage la d un bon conseil , ailleurs d'une correction sa utaire ! Nous devons espérer que la charité, si elle est bien pure , couvrira la multitude de ces fautes • mais,! faut nous servir des moyens queDieua établis dans son Eglise pour les effacer , et mesurer ces moyens sur la connaissance de nos grands besoins. Au l.eu donc que plusieurs se contentent de se confesser une fois tous les huit jours, faisons-nous

firis S. "°US COnfeSSer ' n°US autres ' PIus dW lois chaque semaine.

Négligeons moins que jamais l'examen général , l'examen particulier, l'examen de simple recueillement ; jamais nous n'en eûmes plus de besoin.

Veillons avec plus d'attention que jamais, au milieu de tant de pièges que dressent le démon et le monde à notre innocence.

Dans les moindres embarras de conscience, éclaircissons-nous. Jamais on ne se sent plus éloigné de la pénitence que quand on en a un plus grand besoin. Prenons-y garde , et que la peine même que nous sentons , dans certains jours, à nous présenter au tribunal , nous soit comme une démonstration qu'il s'est passé quelque chose qui mérite que nous en approchions. 11 n'est presque aucun acte de notre ministère qui puisse , sans sacrilège , s'exercer en état de péché mortel : dire la messe, confesser, donner la communion , prêcher même , et expliquer une leçon de théologie , selon plusieurs. Mais qu'il est difficile , quand on n'est pas exact, et même un peu scrupuleux , de ne pas se faire une fausse conscience , et de ne pas s'aveugler sur plus d'un point assez important! Le passé, peut-être, doit nous instruire pour l'avenir ; mais n'oublions pas ce que nous pensons aujourd'hui , et jugeons - nous toute la vie sur les mêmes règles.

SECOND POINT

Un mérite accompli , s'il est possible , avec des démonstrations même sensibles d'une humilité pro fonde.

Quel spectacle ! Jésus - Christ , le Fils de Dieu , aux pieds de Jean-Baptiste, d'un saint homme, à la vérité , mais toujours un homme ! Le fils de Zacha-

rie se défend de le baptiser : « C'est moi qui dois re » eevo.r le baptême de vous ; je ne donne qu'un » baptême d'eau; vous baptisez, vous, par l'Esprit » de Dieu, et vous le communiquez, cet Esprit » Laissez-moi faire maintenant, répond Jésus-Christ- » c est ainsi que nous decons accomplir toutes sor- » tes de devoirs,» entre autres , celui d'une humilité ed>fiante, quelque distingué que l'on puisse

Le peuple ne comprit point alors ce que le saint précurseur voulait dire ; mais combien dut - il être édifié quand, vit depuis, que celui qui s'était ainsi abaissé était le maître de la nature, et qu'il disposait de la vie et de la mort à son gré ! combien prévenu en faveur de l'un et de l'autre, quand il aperçut la bonne intelligence qu'ils conservèrent toujours entre eux, les témoignages honorables qu'ils rendaient en toute occasion, l'un de l'autre Jamais de débat, qu'à qui céderait et s'humilierait davantage , s envoyant même leurs disciples l'un a 1 autre. r

Ce n'est donc pas assez d'avoir de soi-même de bas senlimens, et pour les compagnons du même ministere des sentimens honorables, comme étant tous serviteurs du même maître ; il faut qu'on s'en aperçoive encore à l'extérieur. Cela regarde d'abord le dedans: point de ces petites jalousies envers nos frères. Mais, pour le dehors , parler toujours des eveques, des curés, des prêtres, des religieux, avec estime, avec respect ; les appuyer dan, toutes leurs fonctions ; cacher leurs défauts , si nous croyons qu Us en aient ; „e donner aucun lieu à leurs reproches m à leurs plaintes ; ne point chercher à primer

et à remporter partout ; point de manières méprisantes et impérieuses : ne nous livrons point à cette puérile habitude, et si commune parmi les jeunes gens, de contrefaire ceux d'une autre société, d'une autre communauté, d'un autre institut : leur habit, leur chant , leur style, leur langage. Quelque mérite que nous ayons ou que nous croyions avoir, il est toujours certain que le peuple est très-édifié du soin que les ouvriers évangéliques prennent de se prévenir les uns les autres, de ne point se prévaloir des talens vrais ou prétendus qu'ils ont ou quils croient avoir, et de n'en être que plus polis , plus doux, et plus modestes.

N'a-t-on pas assez de démêlés à soutenir avec les ennemis de la religion, sans qu'il faille se faire en core une multitude de nouveaux adversaires ? On confond ensuite le zèle que nous montrons pour la vérité avec la vengeance de nos propres injures; et n'a-t-on jamais raison:

Le témoignage de Jean-Baptiste , tout inférieur quil était à Jésus-Christ, lui servit pourtant beaucoup. Tâchons de mériter ce témoignage de tout le monde, qu'il n'y a point de gens plus honnêtes , plus officieux, plus modestes à parler , plus disposés à louer les autres, que nous ; chacun en parti culier, croyons-nous-y d'autant plus obligés , que nous en voyons peut-être plus d'autres qui s'échap' pent.

Une dame du premier rang, se trouvant un jour dans un cercle où l'on disait beaucoup de choses contre une communauté composée de prêtres auxquels elle avait donné sa confiance , pressée enfin sur ce qu'elle ne répondait rien : Mesdames , dit-

SECONDE PARTIE. fp

elle, c'est que ces Messieurs ne permettent point à Jeurs dévotes de parler mal, même de leurs enne mis, et c'est ce qui m'attache tant à eux. Tout le monde se tut : puissent en dire autant de nous tous ceux que nous conduisons et avec qui nous conversons !

TROISIÈME POINT

Une vocation invisible, soutenue d'une mission authentique.

Il ne faut point s'ingérer dans le ministère sans la vocation de Dieu. Les marques de cette vocation sont des mœurs pures et innocentes, un çrand zèle de la gloire de Dieu et du salut des âmes , un degré de capacité proportionné aux personnes auprès de qui l'on doit travailler, une voix intérieure car laquelle Dieu semble nous dire : Vous m'êtes agréable, et je vous regarde comme un de mes enfans, avec des yeux de complaisance (1).

Mais cela ne suffit pas , il faut encore une mission authentique ; ce sont nos supérieurs , ce sont les premiers pasteurs de l'Eglise qui la donnent.

t>i elle n'était pas nécessaire, qui jamais en aurait eu moins besoin que Jésus-Christ, celui à qui il lut dit : Dans toute l'éternité vous êtes mon Fils ■ aujourd'hui je vous ai engendré ; vous êtes prêtre selon l'ordre de Melchisédech ?

Cependant le Père éternel n'en demeure pas là ■ ann que personne ne l'ignore, Jésus-Christ sortant du Jourdain, le Ciel s'ouvre, l'Esprit saint, sous la Sgure d une colombe, descend sur lui, et une voix

(i) Films dilcctus , in quo mihi complacui. Matth. 3, i ;.

se fait entendre : « C'est là mon Fils bien-aimé , en qui je me plais souverainement. »

Notre mission, pour nous être donnée des hommes immédiatement, n'en vient pas moins de Dieu ; ils ont de lui l'autorité de nous envoyer. Respectons leur voix comme celle de Dieu même : tout le bien que nous pouvons faire ne vient que de ce que nous sommes envoyés.

Recevons avec humilité et avec reconnaissance la communication qu'ils veulent bien nous faire de leurs pouvoirs. C'est à eux qu'ils ont été confiés premièrement et principalement. Ceux qu'ils appellent pour les aider dans leur ministère doivent se regarder comme troupes auxiliaires. Ce mot , tout odieux qu'il paraît à quelques-uns, cependant dans sa signification la plus exacte , et dans un certain sens, est très-honorable.

Mais n'y a-t-il pas des privilèges introduits et autorisés dans l'Eglise, et attachés à certains ordres, à certaines communautés ? Je réponds qu'en supposant qu'ils soient solidement appuyés (car c'est ce qu'il faut toujours bien examiner), 1.° il est toujours de la sagesse d'en user comme fit autrefois saint François-Xavier, qui remit dans les mains de l'évêque de Goa ses lettres de légat apostolique. 4. S'ils sont certains, n'en usons jamais qu'avec une très -grande discrétion, d'une manière qui ne puisse jamais offenser personne, et qui aille toujours à édifier, et non point à détruire. En un mot, prêtres, ecclésiastiques, religieux, concourons tous à la plus grande gloire de Dieu , au salut et a 1 édification du prochain, par une sincère union, par un zèle constant et modéré : songeons que notre auto-

rite vient des prélats, et notre sûreté, de ne travailler que dans les emplois ou dans les lieux ou ils nous jugeront capables de glorifier Dieu , et de ne pas nous perdre en voulant sauver les autres.

Sur les tentations de Jésus-Christ dans le désert.

A mesure que de jeunes prêtres séculiers ou religieux se disposent au ministère évangélique , ne doutons point que le démon ne se dispose aussi, de son côté, à les troubler et à les tenter. Nous avons une image de ces tentations dans celles de Jésus- Christ même au désert.

La première est un soin excessif du corps et de la santé.

La seconde, une envie précipitée de se montrer, une présomption téméraire de sa vertu et de ses forces.

La troisième, des vues d'ambition et d'intérêt propre. Mais ne nous contentons pas de connaître ces tentations dans la personne du Sauveur ; apprenon de lui encore à les combattre.

PREMIER POINT

Première tentation; un soin excessif du corps et de la santé.

On ne croit pas avoir tort ; le prétexte est le plus beau du monde , et le plus raisonnable en apparence. Un homme si utile et même si nécessaire à la gloire de Dieu, au service de l'Eglise, doit se mé-

nager, se conserver, se mettre en état de durer longtemps. Sur ce principe, on commence à négliger ses pénitences corporelles ; on ne se lève plus si matin ; ce sont mille distinctions qu'on se donne , mille commodités singulières pour le logement , pour le vivre, sinon en public, du moins en particulier; à la chambre, mille raffinemens de sensualité; des part'es de campagne , des repas recherchés et mendiés. Si les supérieurs de communauté se rendent difficiles à accorder certaines permissions qu'on leur demande, ou bien sans bruit on les prend soi-même; n'est-il pas, dit-on, du droit naturel contre lequel le droit écrit ne saurait prescrire, de se procurer ses besoins ? (quel principe î et où ne mènerait-il pas ? ) ou bien on emploie le déguisement et l'artifice pour amener la volonté des supérieurs à la sienne, ou enfin on murmure, on se chagrine, on est tenté de se décourager ! Quelle préparation à l'apostolat !

Contre une tentation si grossière d'un côté, et si naturelle de l'autre, considérons la conduite de notre Seigneur Jésus-Christ. Il n'est pas plus tôt déclaré le maître et le docteur des hommes, que, conduit par le Saint-Esprit , il quitte le monde et se retire dans le désert. C'était un lieu sauvage, sur une haute montagne, exposé à toutes les injures de l'air; il jeûne; et quel terrible jeûne ! quarante jours durant, pas même du pain ni de l'eau ; il veille une grande partie des nuits : s'il prend ensuite quelque repos, c'est sur la terre dure. N'était-ce pas nous apprendre notre devoir ? que bien loin de renoncer a la pénitence quand nous sommes appelés au ministère , jamais nous n'en eûmes plus de besoin :

SECONDE PARTIE. g]

qu'il faut châtier notre corps, commedit saintPaul le réduire en servitude ; et pour apaiser la colère de Dieu sur les pécheurs que nous voulons convertir, faire pour eux ce qu'ils n'ont pas la pensée ni le courage de faire eux-mêmes, et de crainte qu'aprés avoir prêché aux autres, nous ne devenions nous-mêmes des reprouvés?

Quoiqu'il faille donc toujours avoir de la discrétion , et ne pas se pousser mal à propos et au delà des bornes, comme la règle de la prudence l'ordonne, n'oublier jamais, aussi, que ce soin de la santé doit être très-modéré.

C'est plus aux supérieurs qu'à nous-mêmes à faire attention à nos besoins , selon la mesure de notre travail : ils n'y manquent guère à l'égard de ceux qui ne s'écoutent pas trop; de nous-mêmes nous devons incliner à la mortification et à la pénitence.

Le démon ne manquera pas de nous porter à nous procurer tout ce que nous pourrons de douceurs. Puisque vous êtes le ministre de Dieu , l'homme de Dieu, dites que ces pierres se changent en pain (1) ; cela est dû à un grand directeur , à un missionnaire si utile , à un prédicateur fameux ; vous seriez bien simple de n'user pas de vos droits.

A cela, répondre avec Jésus-Christ: l'homme ne vit pas seulement de pain ; une parole de la bouche de Dieu suffit à le faire vivre. J'ai sacrifié au Seigneur ma vie, mes forces, ma santé ; c'est son bien il en aura som; je m'abandonne à sa providence. Avec des herbes insipides et même empoisonnées ;

(x) Si Films Dei es , die ni lapides isti panes fiant. Bfattfc 4, 3.

que dis-je ? sans aucune nourriture, il peut, quand il lui plaira , soutenir ceux qui lui sont véritablement nécessaires. Il pourvut à la subsistance d'Elie, dans un désert, par un ange ; à celle de saint Paul Termite, dans sa caverne , par un corbeau qui , soixante ans durant , lui apporta tous les jours sa nourriture. Des légumes simplement apprêtés, firent toutes les délices de Daniel et des trois jeunes hommes de Babylone, Ananie, Azarie et Misaèl ; ils les préférèrent aux viandes immondes des courtisans, et Dieu les conserva dans un merveilleux embonpoint.... Imitons-les par un grand abandon de nous-mêmes, qui vienne non point d'indolence, ni de présomption, mais de mortification et de confiance, et Dieu prendra soin de nous. Eh ! celui qui pourvoit aux besoins des oiseaux et de tant d'hommes qui l'offensent ou qui ne lui sont bons à rien , oubliera-t-il ses apôtres et ses ministres fidèles ? C'est quelque chose de pitoyable et de ridicule tout à la fois , que les attentions minutieuses que font à leur santé quelques-uns de ceux qui se destinent au ministère évangélique, sans s'y être préparés par la mortification et par une grande confiance en Dieu.

Peu accoutumés à se passer des commodités de la vie, on n'est pas étonné qu'ils aient tant de peine, dans certaines occasions, à se passer des choses nécessaires. Aussi, quand il faudra, dans une mission de campagne, être mal logé , mal nourri , mets insipides , cidre mauvais , vin dégoûtant , chambre étroite et mal fermée, glacée par le froid où brûlée par le soleil , comment feront -ils ? Et s'ils ont apporté avec eux autant de meubles qu'en ont les

femmes du monde, ou des militaires qui se préparent à une première campagne, ou les placeront-ilsf* Ne vaudrait-il pas mieux qu'ils ne se fussent point consacrés nia Vélat ecclésiastique, ni aux fonctions de missionnaire ou de prédicateur, que de s'y montrer avec si peu d'édification '? Ces sortes d'ouvriers, grâces à Dieu, sont en Irès-petit nombre, et le nombre de ceux que nous connaissons dans le clergé et dans l'état religieux, est bien différent. Dans les villes, lorsqu'on est estimé, bien traité, n'abusons point de ce passage cité si souvent par des gens immortifiés : Mangez ce qu'on vous présenterai^). La sobriété est une vertu toujours estimée ; mais au village, nourriture de paysan, rien de plus.

SECOND POINT

Une envie précipitée de se montrer , une présomption téméraire de sa vertu et de ses forces. C'est une autre tentation , qui n'est ni moins dangereuse , ni moins ordinaire.

A peine entre - t - on dans le ministère , qu'on se croit capable de tout, qu'on vise à tout, qu'on s'expose à tout, qu'on entreprend beaucoup au delà de sa capacité naturelle, et des forces de sa vertu. Car, quoiqu'on soit véritablement appelé de Dieu au service des âmes, on n'a pourtant pas grâce également pour tout. Si Dieu , si les prélats , si les supérieurs veulent simplement que vous fassiez le catéchisme , n'allez pas vous mêler de prêcher ; s'ils veulent qu'on prêche dans les petites villes , ne songez pas à monter dans les grandes chaires ; vous n'y feriez

(r) Manducate r/uce afponuntur vobis. Luc. 10, 8.

rien ou peu de chose pour les autres , et vous pourriez vous nuire beaucoup à vous-même.

Souvent on est puni de sa présomption par sa présomption même ; on n'a aucun succès , on est abandonné. Le dedans et le dehors murmurent ; on s'en aperçoit , et Ton sèche de dépit et de chagrin. Contre cette tentation donc, Jésus-Christ, nommé de Dieu pour la conversion de tout l'univers , et capable d'enseigner et de réussir partout , est arrêté par le Saint - Esprit dans la solitude , et là il attend en patience sa destination particulière.

L'esprit mauvais ne L'y laisse pas en repos ; nonseulement il le presse d'aller à Jérusalem ; mais il le transporte sur le pinacle du temple , pour qu'il se fasse von- à tout le monde , et que, se précipitant de la sans se blesser , un miracle pareil puisse lui donner delà complaisance. Mais Jésus - Christ le trompa bien. Car , selon saint Thomas , après sainl Chrysostôme , au lieu que le démon pensait que tout le monde verrait Jésus-Christ, il se rendit invisible , et revint de lui-même à sa chère solitude.

Défions-nous donc de tous ces empressemens vifs a nous montrer, et si vite, et ou il ne faut pas. Attendons le jour et l'heure marqués.

Il nous parait peut -être étonnant qu'on dise de Jésus-Chnst : C'est mon fils hieji-aimé, écoutez-le, et que, cependant , on le conduise dans la solitudecar , qui est celui qui le viendra trouver et écouter la f

Chaque chose aura son temps. II sortira de là pour commencer ses prédications, et là gloire de Dieu n'aura rien souffert du temps employé dans sa solitude.

Sur cet exemple de Jésus - Christ , il faut , dans l'exercice de notre ministère , aller par degrés Ici une profonde solitude, qui ne soit interrompue que par les exercices d'une charité humiliante ; confesser les pauvres , visiter les prisons et les hôpitaux , instruire les enfans et les personnes ignorantes , faire des missions aux faubourgs et à la campagne : les plus excellens ouvriers ont commencé par là.

Quand Dieu demandera quelque chose de plus , allons, obéissons. Toujours timides à nous déterminer de nous-mêmes , mais courageux par une plénitude de confiance en Dieu. Oser tout alors, ce n'est plus tenter Dieu ; car il n'y a que les superbes qui le tentent.

TROISIÈME POINT

Des tues d'ambition et d'intérêt.

Les fonctions évangéliques donnent assez de moyens , quand on veut , de se faire honorer , et de se procurer une espèce de richesse et d'abondance.

Les gens du monde , et surtout les femmes , et par-dessus tout celles qui sont consacrées à Dieu , adorent un homme de qui elles reçoivent une certaine consolation et de certains secours pour leur conscience; elles s'arracheraient volontiers le nécessaire pour lui faire quelque plaisir. En santé et en maladie, ce sont des attentions comme pour un père le plus digne d'être aimé , ou pour un fils unique le plus tendrement chéri.

Ne soyons point du nombre de ces hommes vains et immortifiés , qui envisagent de loin , et souvent par des espérances prématurées, les succès de leurs

travaux Déjà l'imagination les transporte dans

les plus grandes villes, dans les meilleures chaires ; partout recherchés , suivis , applaudis.... Compagnies brillantes , distinctions flatteuses.... Ils goûtent d'avance toutes les douceurs que leur vanité leur annonce Que de chimères ne se met - on pas quelquefois dans l'esprit, pour dissiper les obstacles qui pourraient s'opposer à ces projets !

Rougissons, mais ne nous décourageons point pour ces humiliantes pensées , si quelquefois nous les avions : le démon osa bien tenter de la sorte Jésus-Christ même.

Du haut d'une montagne élevée, d'un coup d'oeil, il lui découvrit tous les royaumes du monde , avec leurs richesses et leur gloire : a Je vous donnerai » tout cela , lui dit-il , si vous voulez vous proster- » ner devant moi et m'adorer. »

Mais comment répondit Jésus-Christ? a Retire- » toi , tentateur ; car il est écrit : Vous adorerez le » Seigneur votre Dieu , et vous le servirez lui » seul (1). ))

Réponse et conduite admirables ! Ne fléchir le genou que devant Dieu ; ne se laisser flatter de l'image ni des biens, ni des honneurs ; conserver toute sa liberté , et ne vouloir , s'il se peut , avoir d'obligation à personne. Que de bassesses , quelquefois , pour s'attirer certains emplois, pour se faire des auditeurs , pour s'attacber certaines personnes !

Sentimens apostoliques. Pour moi , je me mets peu en peine que vous méjugiez digne de louanges

[i) Dominum Deum tuum adorabis . et Mi soii servies. Matth. 4, io.

ou de mépris (1). Ce ne sont point vos biens, c'est votre ame que je cherche (2). Vous le savez, et vous pouvez m'en rendre témoignage, si j'ai jamais reçu de vous ni or , ni argent , ni rien pour ma propre commodité (3).

Nous savons , sur cela , quelle a été la conduite des hommes vraiment apostoliques ; combien ils avaient d'horreur pour toutes ces intrigues : s'insinuer dans la familiarité des grands , se servir de leur crédit, de leurs intercessions , de leur confiance , pour obtenir des places distinguées , ou pour s'y maintenir: quels anathémes n'ont-ils pas lancés contre ceux qui auraient recours , ouvertement ou secrètement, à de pareils appuis ?

Nous n'ignorons pas d'avantage jusqu'où ces grands hommes ont porté le désintéressement. Nulle sorte de salaire ou de récompense par où leurs travaux ou leurs prières parussent être payés. C'est un point des plus capables de faire honnenr , dans le monde , aux ministres apostoliques. Mais combien de gens qui l'oublient ! 11 en est qui prennent de tous côtés , qui osent même demander , qui reçoivent mille choses indécentes. Peut - on dire , avec franchise , à ceux dont on s'est fait esclave , toutes leurs vérités P Peut-on inspirer la perfection aux confidens de tant de faiblesses ?

Jésus-Christ résistant à ces diverses tentations , est honoré et servi par les anges , qui viennent de la part de son Père, et lui apportent une nourriture

(i) Mihi autem pro minimo est ut à vobis judicer. I. Cor. 4,3, (2) Non cjuœro quœ vestra suni , sed vqs. II. Cor. 12, 14. (^3 ) Argentum et aurum , aut vestem nuUius concupiui , sicut ifisiscitis. Act. 20 3 3. r

céleste Un don de miracles le met dans la pîiu haute réputation.

Ainsi Dieu a - t - il coutume d'en user envers ses ministres fidèles. Leur désintéressement même et leur humilité font qu'on les recherche et qu'on prévient leurs besoins. Mais n'aspirons, pour cette vie, qu'à la gloire de servir Dieu , d'être pauvres comme Jésus-Christ.

Comme ces diverses tentations peuvent nous assaillir toute la vie, n'en oublions jamais le remède ; retournons vite à notre solitude et au souvenir des sentimens que Dieu nous aura donnés ici.

Sur l'élection et la vocation des Apôtres.

Une des premières choses que fit Jésus - Christ , presque aussitôt après qu'il eut commencé d'annoncer son Evangile, ce fut de choisir douze de ses disciples , qu'il honora du nom d'apôtres.

Nous considérerons ,

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