HOTE
Les premiers jésuites furent près de succomber à cet artifice, faute d'expérience. Le démon se servait de l'attrait qu'il leur voyait à la solitude et à la prière , pour les tenter de quitter l'entreprise du salut des âmes dont ils avaient fait vœu , et de se retirer dans la solitude. Saint Ignace , mieux instruit , leur découvrit l'illusion. Dieu ne saurait être contraire à lui-même , leur dit-il : vous vous êtes liés à lui , vous n'êtes plus libres ; il vous veut solitaires , c'est-à-dire, qu'il veut que vous donniez à la prière, et des temps réglés , et tous les temps que vous pourrez prendre sans préjudicier à vos autres occu pations ; mais ce n'est que le démon qui vous peut inspirer ce qui est au delà. On voulut se roidir , mais le Ciel termina le différent par un miracle.
Un jeune homme dans un séminaire ou dans un noviciat , tout occupé de ce qu'il peut devenir dans la suite, ne pense qu'à des missions ou à des prédi-
cations , et néglige ses devoirs présens , ou bi«n ii regrette de n'être pas camaldule ou chartreux ; il ne voit point , dans les anciens avec lesquels il vit, de gens assez intérieurs ni assez mortifiés à son gré; ses intentions sont bonnes ; mais qu'il ne juge personne , et qu'il acquière toutes les vertus dont son état le rend capable , cela vaut bien mieux. Il trouvera de reste à se mortifier et à se sanctifier. Qu'il se défie donc de ces brillantes entreprises , de ces desseins qu'il n'oserait mettre au jour, de ce démon du midi , comme l'appelle l'Ecriture : Ab ineursu etdœmonio meridiano. Qu'il apprenne à discerner les mouvemens généraux qui viennent de Dieu, d'avec la volonté spéciale de Dieu. Dieu le porte à toutes sortes de vertus ; mais c'est un esprit de ténèbres, l'esprit du démon , ou son propre esprit qui détermine cet attrait général à des vertus qui neconviennent point à son état ni au désir présent de sa vocation. C'est Dieu qui donne le mouvement aux vents qui soufflent sur la vaste étendue des mers ; mais le pilote , par la mauvaise direction qu'il donne au gouvernail, détermine lèvent à le conduire sur des rochers où le vaisseau va se briser. Cette régie est pour toute la vie ; car chaque âge et chaque emploi a ses illusions. Un régent songe à prêcher, et néglige le soin de sa classe ; un prédicateur qui commence , se prépare pour les chaires brillantes , et s'occupe à mettre dans ses sermons plus d'esprit que de solides raisonnemens ; un théologien se perfectionne pour les belles-lettres; un économe , un procureur , un homme chargé des biens d'une communauté , ne songe point à étudier les papiers de son emploi , travail ennuyeux , mais nécessaire ; il songe à faire
des connaissances bien plus agréables , souvent , qu'utiles ; un supérieur ne veille point assez à l'intérieur de sa maison , sous prétexte de ses occupations extérieures , de visites , de confessions , etc. Des personnes de piété laissent chez elles desenfans abandonnés à eux-mêmes ou à des domestiques , et vont passer des journées entières dans le3 églises ; d'autres médisent de leur prochain, par une charité aveugle et pharisaïque , pour engager ceux qui les écoutent à corriger les défauts des coupables. Tout cela , illusion , aveuglement , grand sujet d'humiliation et de défiance de nous-mêmes.