‹ Œuvres spirituelles du P. Judde (volume 3)Chapitre 11 sur 23 · EX LIBRO · texte numérisé non relu

EX LIBRO

ECCLESIASTIGI,

C a pi te XXII I.

DOMINE , Pater et Dominator vitœ meœ, ne derelinquas me in consilio eorum.... Ne adincrescant igvorantiœ meœ , et multiplicentur delicta mea , et peccata mea abundent. . . et gaudeat super me inimicus meus y. 1 , 3

Domine , Pater et Deus vitœ meœ, ne derelinquas me in cogitatu illorum; extollentiam oculorum meorum ne dederis mihi , et ovine desiderium averte à me. Aufer à me ventris concujriscentias... et animœ irreverenti et infrunitœ ne tradas me. Ibid. 4,5,6.

Gressus meos dirige secundùm eloquium tuum et non dominetur met omnis injustitia. Averte oculos meos , ne tideant tanitatem. Tnclina cor meuni in

lestimonia tua et nonin avaritiam. Ps. 118, v. 133, 37,36.

Devs Patrum meorum et Domine misericordiœ, . . da mihi sedium tuarum assistricem sapientiam, et noli me reprobare à pueris tuis; quoniam servus tuus sum ego et filins ancillœ tuœ , homo infimus et exiqui temporis , et minor ad intelleclum judicii et legum.. . Mitte illam de Çœlis sanctis tuis. . . . ut mecum sit , et menum laboret ; ut sciam quid acceptum sit apud te. Sap. 9.

Ve EXHORTATION.

Mortification du corps.

Castigo corjms meum , et in servitutem redigo , ne fart» cùm ali's prœdicaverim , ipse reprobus effîciar.

Je châtie mon corps et le réduis en servitude . de peur qu'après avoir prêché aux autres, je ne demeure réprouvé moi-même. /. Cor 9, 27-

Aprîs avoir enseigné aux autres à se sauver, on peut donc se perdre soi-même ; et négliger de châtier son corps et le réduire en servitude, ne serait qu'une raison trop suffisante pour devoir craindre si redoutable malheur.

N'allons donc pas croire que la règle qui ne prescrit aucune austérité aux hommes apostoliques, ait prétendu, ni ait pu prétendre qu'ils ne dussent pas mener une vie austère et mortifiée.

Il est vrai qu'on a cru sagement qu'il ne fallait pas déterminer pour tous une mesure commune de jeûnes, de veilles, ni de macérations. Dans cette égalité apparente , il se serait trouvé une inégalité insupportable, tous n'ayant ni la même mesure de force, ni la même mesure de travail; mais les intentions et l'esprit de la règle nous sont assez manifestés d'ailleurs, dans les deux réglemens qu'elle contient sur ce sujet.

Par le premier on permet , en général , sans exception, toutes les pénitences qui peuvent servir au

plus grand avancement spirituel de chacun , avec l'avis du con l'esse ur ou du supérieur. Par lé second, on ne défend expressément que les excès immodérés qui ont coutume de nuire et d'empêcher déplus grands biens.

Or, je prétends, et ce sera le partage de cet entretien, que nous ne saurions ni aller jusqu'où nous porte le premier règlement , sans pratiquer d'assez grandes austérités, et que le second règlement, qui défend l'excès, ne peut avoir que des inconvéniens très-rares et très-faciles à prévenir et à corriger.

PREMIER POINT

Ne pourrait-on pas ici nous faire une objection , et, par un raisonnement captieux , éluder d'abord tout ce que nous aurions dessein de persuader aujourd'hui ? Si l'on permet à tous , en général , dirat-on, les austérités qui peuvent être utiles à leur avancement, il est certain aussi que l'on n'ordonne rien à personne , en particulier, on laisse donc toute chose à notre liberté ; je puis donc ne faire quoi que ce soit , sans scrupule et sans craindre même de violer la règle.

On laisse toute chose à notre liberté , j'en conviens ; mais à quelle liberté P A une liberté qu'on i suppose déterminée au bien le plus excellent, aune liberté assujettie à la grâce et aux impressions de l'Esprit saint, à la liberté d'un religieux qui veut la perfection et la plus grande perfection , selon l'esprit de sa régie ; qui , autant qu'il lui est possible, cherche la plus grande abnégation de soi-même et une continuelle mortification en toutes choses :

Jt.'DDE. OEUITPS. V. 10

<»r , une pareille liberté aura toujours besoin de frein, et non pas d'aiguillon ; il n'est pas nécessaire de lui ordonner ; c'est peut-être trop que de lui permettre.

En effet , peut-on être expérimenté dans la conduite des âmes, et ignorer que le premier instinct de ceux qui veulent se donner à Dieu, est de faire la guerre à leur corps, et de le traiter comme un ennemi implacable? que c'est la voie par où ont passé tous les saints , sans exception , à reprendre la chose depuis le commencement de l'Eglise jusqu'à nous? qu'il est bien plus aisé de réduire son corps que de mortifier ses passions , et que , qui n'a point la force de faire l'un , ne donne que trop d'assurance qu'il n'aura pas la force de faire l'autre ? Supposer donc que nous voulons la perfection, c'est avoir supposé que nous mortifierons noire corps autant qu'on voudra nous le permettre.

Il est vrai qu'il y a eu des saints qui , étant appelés de Dieu au service du prochain , ont cru devoir commencer par modérer ces emporlemens de leur première ferveur, et, comme ils les appelaient euxmêmes , ces pieuses et innocentes folies, sanglas insaniewli ralioues ; mais enfin, à quoi conduisait celle modération que l'amour-propre de quelquesuns fait lanl valoir? Ne faisaient-ils pas leurs voyages à pied, et en mendiant de quoi subsister? leur demeure ordinaire ne fut -elle pas toujours l'hôpital, où ils vivaient avec les pauvres? accablés d'infirmités habituelles, après avoir travaillé tout le jour , prenaient-ils jamais , chaque nuit, plus de trois ou quatre heures de repos ? les voyait-on souffrir, pour la nourriture, la. moindre distinction .

leur vie était si sobre et si frugale , qu'on pouvait Tappeler un jeune continuel. Pour des hommes usés et languissans, n'est-ce là qu'une médiocre austérité ?

Je ne regarde donc pas , et je ne veux pas qu'on regarde l'austérité de vie comme la perfection même ; mais, pour des gens qui veulent sincèrement leur avancement , je dis qu'elle est un moyen excellent de perfection, et un fruit nécessaire de perfection ; c'est-à-dire , qu'on ne devient jamais parfait sans faire d'assez grandes austérités, et qu'on n'est jamais parfait sans se porter de soi-même à vouloir encore en faire davantage , et par conséquent, quiconque est jaloux de son avancement , se condamnera toujours à un genre de vie fort austère et trés-pénilent. Mortification donc nécessaire d la perfection , pour apaiser Dieu sur une vie qu'on a long-temps passée dans la mollesse et peut-être dans le crime , avant (pie de pouvoir espérer avec lui une pleine et entière réconciliation: nécessaire pour obtenir les grâces victorieuses de la passion , qui ne sont dues qu'à de grands efforts ; nécessaire pour tenir long-temps le corps dans l'assujettissement parf.u'1 qui le rende souple au moindre mouvement de l'esprit ; nécessaire pour se porter à des de voirs austères, par la crainte du châtiment , quand on n'est pas encore assez fort pour se déterminer par générosité ou par amour ; ou je ferai ceci ou cela , pu je me punirai de telle et de telle manière ; nécessaire pour entrer dans les voies d'une oraison tendre et lumineuse , et à laquelle la haute vertu se trouve comme inséparablement attachée ; nécessaire enfin aux hommes apostoliques , beaucoup

plus qu'à d'autres, et pour conserver leur innocence au milieu des dangers inévitables, et pour attirer sur ceux à la conversion de qui ils travaillent , le secours qu'ils ne demandent pas , ou que leurs propres prières ne méritent peut-être pas qu'on leur accorde.

Reprenons. Si donc la mortification est la cause de tant de biens, et s'il n'est aucun de ces biens que nos régies ne nous ordonnent d'acquérir de toutes nos forces, peut-on croire , encore une fois, qu'elles nous j ermeltent simplement, ou qu'elles n'exigent pas plutôt une très-grande auslérité?

Je ne parle qu'en passant d'une sainteté déjà acquise ; il est certain que plus on est saint, moins on est libre de ne pas se crucifier. L'amour tendre de Jésus-Christ, le désir glorieux de lui ressembler , inspirent chaque jour mille manières de se faire souffrir ; on se console de ne pas mourir , par la joie de paraître à tout moment aux yeux de Dieu comme une victime d'amour , et comme une copie fidèle de son Fils déchiré de coups et chargé de l'instrument de son supplice. Au sentiment des délices célestes , on s'écrie : C'est assez , c'est trop ; à la rencontre du travail et des épreuves, on dit : Ce n'est pas assez ; encore davantage ; esprit de ferveur qui durera dans les communautés aussi long temps qu'y durera cet ardent désir de la perfection , et qui croîtra ou diminuera à mesure qu'on sera plus ou moins parfait , ou à proportion qu'on travaillera plus ou moins à le devenir.

Pour être convaincu de cette vérité , il ne faut que se rappeler ce que dit l'histoire ecclésiastique , de plusieurs chrétiens ou religieux estimés d'abord

SUR \H\ KHS SOU TS DE PIKH F-- 221

pour leur vie pénitente et mortifiée , mais qui , ayant insensiblement cessé de s'adonner à l'oraison et de tendre à la perfection , et s'élant trop répandus dans le monde , perdirent l'esprit de pénitence et l'amour delà mortification

Esprit de pénitence et de mortification , qui , malgré le relâchement de la multitude , vit encore dans ceux que nous honorons comme les véritables imitateurs des apôtres. Dans les lettres édifiantes que nous lisons avec tant de consolation , qu'on trouve, s'il est possible , quelqu'un de ceux que nous regardons comme de parfaits ouvriers évangeliques, qui n'ait été un homme très mortifié, et cela où ? jusque dans des climats étrangers , ou la seule demeure impose une nécessité indispensable de souffrir et de travailler jusqu'à l'accablement.

Que conclure donc? vous exhorterai-je et m'exhorterai-je moi-même à la mortification ? Non : il ne faut que nous exhorter à la perfection. Parfaits , ou travaillant sincèrement à le devenir, nous demanderons toujours beaucoup plus qu'on ne voudra nous permettre.

Jamais nous ne trouverons que l'observation de la régie dans tout le reste , suffise pour n'y rien ajouter de plus. Il est donc vrai que celle observation parfaite devra être le premier objet de notre mortification ; nous ne nous donnerons pas un seul instant de repos au delà de ce qu'elle nous permet, et nous nous passerons même de ce qu'elle permet , en considération de ceux qui sont faibles. Nous garderons une abstinence exacte et scrupuleuse , dans les jours , dans les temps , dans les lieux où elle défend de prendre aucun soulagement : nous ne sortirons

jamais de table que non* n'ayons plus d'une fois mortifie noire délicatesse, notre empressement , la réchér'cïie de nos appétits , et jamais il ne nous échappera de nous plaindre , quand , ou les temps mauvais , ou l'esprit d'épargne des supérieurs , nous auront réduits à quelque sorte de privation: nous en aurons de la joie ; Dieu le permet : je n'aurais pas eu le courage de l'entreprendre. Pour les habillemens , pour le logement , pour les divertissemens , nous nous contenterons de ce que donne la communauté en commun, où si elfe permettait jamais de nous le donner en particulier , ce ne sera que dans la juste mesure où elle nous le donnerait ; voilà nos régies : mais nous nous porterons à quelque chose de plus ; nous souffrirons long-temps l'incommodité des saisons , le froid , le chaud , avant que d'y chercher du soulagement; nous nous refuserons impitoyablement tout ce que , même avec permission, nous pourrions accorder à la sensualité ; tant de petites douceurs ne se prennent guère par pure nécessité: les supérieurs qui les permettent, souhaiteraient fort qu'on ne les demandât pas , et ne les accordent que dans la crainte peut-être qu'on ne les prenne sans permission , comme il n'y en a peut-être que trop qui le font ; nous ne sortirons jamais de chez nous que pour aller faire quelque chose de meilleur et de plus profitable ailleurs ; nous ne verrons les gens du monde que pour leur utilité, et jamais pour le seul plaisir de mener une vie plus douce et plus commode avec eux.

Notre ferveur nous rendra ingénieux à nous tourmenter de plus d'une manière : debout ou assis, allant ou demeurant en place , lu modestie nous met-

SUR DIVKBS «T7JFTS DE PIÉTÉ. 223

Ira fl une espèce de gène qui ne laisse pas d'avoir sa mortification et son mérite. Nos saints fondateurs n'a t aient pour siège qu'une (haisc de bois ou un esc abeau ; jamais ou ne les vit dans ces postures lâches qui sont toujours des suites d'une disposition molle et languissante.

A tout cela nous ajouterons, pour le moins, les petites pénitences que la délicatesse de l'âge ne nous empêcha pas de faire autrefois, à quinze ou seize ans : je le répèle, le désir de la perfection nous dira le reste , et la perfection , si nous y arrivons jamais, nous en dira encore plus : mais n'est-ce pas tout cela ou une partie de tout cela qui nous est interdit par le règlement qui défend les indiscrétions ? Nous allons le voir.

SECOND POINT

D'abord , convenons que , nous défendre l'excès dans l'usage des pénitences , et vouloir que nous y apportions de la modération , c'est supposer que nous faisons des pénitences, et beaucoup de pénitences ; de même que , recommander aux personnes ûu siècle la tempérance dans les repas, le jeu , les plaisirs, c'est supposer qu'ils n'accordent que trop ces sortes de soulagemens à la nature ; convenons aussi , par conséquent , (pie l'on n'agit point au moins selon l'esprit de la régie, si l'on ne fait aucune pénitence , ou si l'on n'en fait pas assez pour donner lieu de craindre quelque sorte d'excès. Mais n'en demeurons pas aux simples conjectures ; écoutons la règle qui s'explique ; voyons quels excès elle condamne , et quelle modération elle prescrit contre ces excès ; l'un et l'autre nous montrent parfaitement jusqu'où l'on souhaite à peu près que nous

allions et où l'on veut que nous nous arrêtions.

l.° On ne condamne que les excès qui ont coutume de nuire et d'empêcher de plus grands biens ; cela , de bonne foi , peut il s'appliquer aux pénitences réglées qu'on peut faire chaque jour, ou certains jours marqués, chaque semaine? celles là, au lieu d'empêcher de grands biens , ne peut-on pas dire , au contraire , qu'elles en causent de trèsgrands, si elles nous entretiennent dans la ferveur , ou qu'elles détournent Dieu de nous punir de nos infidélités journalières par la soustraction de ses grâces ? ne peut-on pas dire , outre cela , qu'elles empêchent de très-grands maux , si elles servent à nous préserver des dangers auxquels ne nous exposent que trop nos minisires , à moins que de tenir toujours la chair soumise à l'esprit ?

On ne défend que ce qui a coutume de nuire. Or, ce qui nuit par accident à quelqu'un , ou à nousmême une ou deux fois , n'est pas, pour cela , défendu à tous les autres et ne nous l'est pas à nousmêmes pour toujours ; il faut se mesurer soi même à soi-même , et ne juger que par sa propre expérience, de ce qu'on est capable de soutenir sans s'accabler. Nous ne le faisons que trop , ce raisonnement , en faveur de notre lâcheté : je n'ai pas autant de force que beaucoup d'autres ; je ne puis et je ne dois

donc pas faire tout ce qu'ils font Mais , avec un

peu de droiture et d'équité, ne faudrait-il pas ajouter celui-ci : J'ai beaucoup plus de force que beaucoup d'autres ; j'en ai autant que d'autres qui font beaucoup ; je ne dois donc pas me régler sur ceux qui ne font rien , avec des forces égales aux miennes ?

Enfin , puisqu'on n'appelle excès que ce qui a

coutume d'empêcher de plus grands biens, on parle donc à des gens qui sont capables de faire de plus grands biens que ne serait une grande mortification; on ne défend les grandes mortifications , que parce qu'on suppose qu'on s'applique à quelque chose de meilleur , et l'on ne recevra jamais des gens qui ne voudraient rien faire. Mais s'il s'en trouvait que le défaut de talens eût mis hors d'état de rien entreprendre de bien utile, peut-on douter qu'à ceux-là on n'imposât de très-grandes pénitences? En un mot, prenons la chose comme il nous plaira, l'exemption de mortification ne saurait , selon l'esprit de la règle, servir à entretenir notre lâcheté; c'est tout au plus le privilège de ceux qui , se consumant d'études utiles et de travaux assidus , ne pourraient pas allier l'un avec l'autre sans succomber. En sommes-nous là ? ce n'est point une dispense d'austérités ; c'est plutôt l'échange d'une austérité avec une autre ; c'est comme si l'on disait : Ou vous travaillerez beaucoup , ou vous vous mortifierez beaucoup ; choisissez. Ou plutôt, travaillez beaucoup, et ne laissez pas de vous mortifier encore , pourvu que vos mortifications ne nuisent ni à vos travaux , ni à la disposition où vous devez être de faire au delà de vos ministères ; réglez-vous sur tout ce que les supérieurs exigeront de votre zèle et de votre obéissance.

Des excès que la règle condamne, si nous passons maintenant aux régies de modération qu'elle prescrit , nous comprendrons de plus en plus combien il est à craindre que nous ne soyons éloignés de la perfection. On met pour fondement, qu'il est facile de se flatter , et de craindre où il n'y a aucun sujet de crainte Suivant donc les règles de l'élection dont

nnus avons parlé ailleurs , avunt que de rien déterminer , il faut se mettre dans un parlait l'qmlibre, c'est -à-dire , contre-balancer riuclination qu'on a naturellement à la mollesse , par une généreuse résolution d'aller plutôt au delà de la médiocrité ; on y reviendra toujours assez. Ensuite , il ne faut pas se pousser d'abord jusqu'où pourrait emporter une trop vive ferveur, mais avancer peu à peu , comme par degrés, retranchant quelque chose du sommeil, de la nourriture , des récréations , des commodités de la vie, jusqu'à ce qu'on trouve le juste milieu entre ce qui est trop et ce qui n'est pas assez , entre ce qu'on peut et ce qu'on ne peut pas.

C'est là demander plus de modération pour la manière que pour la chose: aussi, en essayant ainsi de bonne foi , on se trouve souvent capable de ce qu'on aurait cru impossible , et souvent on voit croître ses forces avec sa ferveur , soit que Dieu soutienne , soit qu'une grande partie de nos maux ne vienne que d'une imagination blessée.

Pour les pénitences qui vont à affliger la chair , on ne demande pour règle de modération, que de n'en point faire qui puissent altérer le fonds de la santé , de la constitution même , déchirer la chair, pénétrer jusqu'aux os ; nec pénétrant ossn ; c'est Texpression de la règle. Avons-nous besoin de celte règle ? et si tout nous est permis jusque là , combien nous reste - t-il de chemin à faire ; ou plutôt , sommes-nous déjà en chemin?

Il est vrai qu'il faut toujours avoir l'agrément ou du supérieur, ou du confesseur ; mais cela nous estil aussi favorable que nous nous l'imaginons peutêtre ? et si l'on s'en rapporte à nos confesseurs et à

SUR IffVKRS SUJETS VF. PIÉTÉ. 2,-7

nos supérieurs, n'est-ce pasaulanl pour qu'ils poussent les lâches que pour qu'ils arrêtent les indiscrets ? Certes , s'ils nous ordonnaient , ou que nous les pressassions de nous ordonner tout ce qu'ils jugent nécessaire selon la règle , nous ne serions pas si bornés ; au moins ne verrait-on pas la plus grande partie ne faire rien du tout.

Ne nous prévalons donc jamais , à l'avenir, de nos règles, comme si elles pouvaient servir à fomenter notre tiédeur; rien n'y paraîtra plus contraire à qui voudra bien les entendre, et, dans l'état où sont les choses aujourd'hui , si nos fondateurs revenaient, il est plus que probable qu'ils ajouteraient, à toutes ces règles, des explications qui n'accommoderaient pas ceux qui entrent si mal dans

leur, esprit.

Laissons de même ces maximes vagues qu'on tire de la doctrine et de la conduite des anciens, en faveur de l'immorlification. Cassien, dil-on, condamnait les solitaires qui jeûnaient par excès ; c'est qu'ils s'obstinaient jusqu'à rester des trois et quatre jours sans prendre aucune nourriture : il conseillait de ne pousser pas le jeune au delà de vingt -quatre heures; mais il bornait leur repas à dix onces d'à limens secs, avec de l'eau pure. N'est-ce pas là un auteur à citer au profit de l'intempérance?

Saint Bernard reprend de même quelques-uns de ses religieux de leur abstinence outrée; mais quelle modération leur prescrit -il :' Le repas de la communauté. Or, on sait que des légumes assez mal assaisonnés faisaient toute la délicatesse de ce repas , et que souvent , dans les premières années de l'Ordre , ils ne vécurent que de feuilles d'arbre ou de

-<ic' EXHORTATIONS

fruits sauvages mie fournissaient les déserts de Clairvaux ou de Cîleaux.

Gardons-nous beaucoup plus de blâmer ceux que nous voyons mener une vie plus mortifiée que nous, de déclamer contre eux , ou de les traiter de singuliers : on a souvent décidé que ce n'est point une singularité de jeûner quand les autres ne jeûnent pas , et ceci peut s'appliquer à toutes les autres sortes de pénitences. Pourvu qu'un religieux mette d'abord toute sa mortification à bien garder ses règles , et qu'avec cela il soit toujours exact à son travail et toujours à la main des supérieurs, quoiqu'il fasse d'ailleurs , Ton ne doit qu'estimer sa conduite, et se confondre soi-même.

Jamais put -on se plaindre de ce théologien qui ne prenait rien que bien avant dans Paprès-dinée ? et que prenait - il encore ? on aurait plutôt eu lieu de se plaindre , si, avec l'expérience d'un régime qui le rendait propre au travail , il n'eût pas voulu s'y assujettir.

Jamais put -on se plaindre de tant d'autres qui ne paraissaient à table qu'une fois le jour? c'est que leur pénitence assurément n'empêchait pas de plus grands biens ; et ne voyons - nous pas , tous lesjours, que les hommes les plus mortifiés sont les hommes d'un plus grand travail ?

Lisons les vies des saints; ils faisaient beaucoup ; cependant ils ne faisaient rien qu'on ne leur permît: et ceux qui les conduisaient n'ignoraient pas l'esprit de l'Evangile, et, selon cet esprit, nous devons beaucoup plus faire que nous ne faisons. Si nous comptons pour rien de ne pas l'avoir , si nous ne le voulons pas prendre. ]o moindre mal h quoi noua

nous exposons est de ne jamais faire de grands biens dans les âmes , d'avoir dans l'autre vie un long et terrible purgatoire à souffrir , et peut-être mériter quelque chose de pire. Dieu nous en préserve par sa miséricorde. Ainsi soil-il.

VIe EXHORTATION.

Du soin de sa santé.

Carnis curam nefeceritis in desideriis.

Ne vous faites point trop d'affaire du soin de votre corps. Epi" tre aux Romains . chap. i3, v. 14.

Saint Paul ne dit pas absolument : Négligez votre corps, oubliez votre corps et n'en tenez aucun compte; ne faites nulle attention à ses infirmités ni à ses besoins; il dit : Ne vous laites pas une occupation , une élude sérieuse, une affaire inquiétante de ce qui regarde votre corps et votre santé ; bannissez les craintes puériles, les assujetlissemens incommodes, les réflexions, les précautions superstitieuses de tant de gens qui , à la manière des infidèles , semblent n'estimer que les biens de la vie présente , et ne mettre, pour ainsi dire, leur béatitude qu'à n'avoir jamais rien à souffrir ici-bas : Carnis curam ne feceritis in desideriis.

Mais lisons avec attention nos règles. Elles peuvent servir comme d'explication et de commentaire à la pensée du grand apôtre.

De même donc , disent-elles, qu'une trop grande inquiétude sur ce qui regarde le corps et ses

besoins, esl justement blâmable et répréhensible, aussi un soin modéré de conserver sa santé et ses forces corporelles, pour le service de Dieu, ne saurait être que trés-louable , et tous le doivent avoir.

On y condamne les soins inquiets et embarras- q sans; mais on approuve et on exige les soins tranquilles et modérés; et c'est précisément aussi ce que veut saint Paul , quand il dit de ne point s'occuper sérieusement du soin de son corps (I).

Il est vrai que ce juste milieu entre le Irop et le trop peu, auquel on nous exhorte , paraît assez difficile à bien garder , et s'il l'est en toute matière, il l'est encore infiniment davanlage au sujet de la santé ; et je doule qu'on trouve personne parmi ceux mêmes que tout le monde blâme comme étant esclaves de leur corps et de ses besoins, qui croie à cet égard donner dans aucun excès vicieux.

En effet, quoique , selon le principe de la plupart qui regardent la vie et la sanlé comme le premier et le plus grand de tous les biens, il semble que, sans sortir des bornes de la raison et de la modération, on doive ne négliger quoi que ce soit pour conserver un bien si précieux , on voit pourtant souvent que la plupart se trompent, et que leur amour-propre les aveugle. Tâchons donc de trouver quelque régie plus développée , et qui , au îugement des personnes vraiment raisonnables , nous tienne toujours éloignés , autant qui! se pourra, des deux extrémités vicieuses. Voici trois règles , dont l'explication fera le sujet de notre entretien.

Avant que le mal arrive, ne point y penser , ne (i) Camis curam ne Jëceràis in desideriit.

,oin1 s'en occuper, mnis aussi ne point se l'attirer ,ar sa faute ; c'est la première.

Lorsque le mal survient ,. y chercher du remède, nais ne pas se l'imaginer plus grand qu'il n'est ; et, piel qu'il soit enfin , ne point trop s'en alarmer ; 'est la seconde.

Enfin, après (pie le mal est passé , en tirer queljue sorte d'instruction et de régime; mais n'en prenlre pas occasion où de se ménager trop , ou de se •elacher; c'est l'a troisième.

Comme ces régies regardent toutes les situations lifférentes où l'on peut se trouver par rapport à la ;anté, le temps qui précède, qui accompagne et qui suit la maladie, il me semble qu'en les expliquant bien, nous aurons expliqué à peu près tout ce qu'il est nécessaire de savoir et d'observer sur celle matière , plus importante peut-être qu'on ne la eroit. Commençons.

PREMIER POINT

L'homme est comme le centre de bien des misères, il faut l'avouer , et l'on pourrait faire un juste volume composé des seuls noms de tant de maladies diverses dont son corps , aussi-bien que son esprit , peut être attaqué. Or, de là il s'ensuit d'abord qu'il est assez inutile et qu'il est dangereux de vouloir prévoir par la pensée, et prévenir par des précautions outrées , les maux avant qu'ils arrivent. On n'aurait jamais tout prévu. En se précautionnant contre un accident, on s'en attirerait comme infailliblement plusieurs autres tout contraires : la seule crainte du mal serait déjà un commencement de maladie; et, si celte crainte devenait excessive ,

je ne sais s'il y aurait rien de plus mortel et de plus incurable.

Aussi , que ne puis-je vous dire les extravagances pitoyables où, dans la religion, même parmi les gens de beaucoup d'esprit , nous avons vu donner ceux qui s'étaient laissé frapper de cette appréhension Irop grande des maux à venir!

L'un, pour se servira lui-même de médecin au temps du besoin , avait entrepris de lire sur celte matière tous les auteurs d'une des plus grandes bibliothèques ; un autre mettait par écrit tout ce qui pouvait venir de secrets à sa connaissance, et s'estimait riche d'avoir un recueil d'ordonnances , plus capables par le défaut de mille circonstances qui ne sont jamais exprimées, de porter des coups mortels, que rie soulager quelque infirmité légère; d'autres étaient en liaison avec toute sorte de charlatans et d'aventuriers : un d'eux fit si bien , qu'il en recul je ne sais quel remède dont il mourut un jour subitement ; plusieurs s'étaient fait des régimes bizarres , qui les rendaient à charge à eux-mêmes et à toutes les communautés où ils demeuraient : ils fuyaient le feu à cause de la fumée ; les promenades, de crainte de la poussière; les récréations, à cause du bruit ; ils n'osa enl passer dans les galeries, de peur de l'air ; il leur fallait des chambres exposées à un certain soleil ; leurs bureaux étaient un magasin de recettes et de médieamens de toutes les espèces!

Chaque jour et chaque quart d'heure avait son occupation de sanié ; les déranger tant soit peu c'eût été comme un meurtre.

Cessortesde per.onnesselmuventplusrarement, il est vrai : mais combien s'en trouve-t-il a qui la

crainte de s'incommoder fait négliger , dès la première jeunesse, une grande partie de leurs devoirs! La prière, l'étude assidue, leur romprait la têle ; la solitude et le silence les rendraient mélancoliques; les austérités leur échaufferaient le sang et leur affaibliraient la vue ; trop parler leur userait la poitrine ; à trente ans ils ne sont plus propres à rien : leurs premières occupations les ont mis absolument hors de combat ; ils ne peuvent plus ni enseigner , ni prêcher, ni faire des missions, ni donner des retraites: à peine peuvent-ils seprêterau confessionnal pour quelque petit troupeau choisi, ou garder la chambre pour écrire des nouvelles et lire les livres du temps; il ne leur faut que de l'action et de la dissipation, des intrigues d'affaires, des courses de plaisirs, de fiéquens repas en ville ; on leur cause la mort si on les contredit tant soit peu dans leurs fantaisies déréglées.

Il faut donc s'abandonner absolument dans les mains de la Providence pour tous les maux à venir ; c'est le parti , non-seulement le plus religieux , mais encore le plus sage : Dieu sait les desseins qu'il a sur nous , et, si nos services lui sont agréables ou nécessaires, il trouvera assez de quoi nous préserver ou nous guérir. Mais si nous ne savons point assez, nous autres , ce qu'il y a de plus avantageux pour notre salut, ni quelquefois de meilleur pour notre santé , dans nos précautions mêmes nous trouverions souvent la perte du corps et de Pâme tout à la fois; au moins est ce ce que nous mériterions, et si la chose arrivait , nous ne pourrions nous plaindre que de nous-mêmes.

Mais n'ai-je poin' ajouté aussi que , sans trop pen-

emumn!,,! ne f.lh,', ,,„„,,„„ |M,,el,n|],.rer

n e„ ,e« ce pas ,lsse, , ,llVe rj|^||ficr , >

e:.l™,,,,,,sq,,c,,0,lsvl.,1(,||S(|e(. I

'<".•'' ,cl,lM.vmi,il„er.u .p,,!,,, s'aUirerlèJ

Z nnT O f ''n mén,e ******* nos ré!

Hexmns. 0„ ne se l'atliM jamn.s par sa .ra„le dés

q" on ne fa„ Hen ,,ui ne s„,l dn!,s IV,r((rt ^ ,tS «w-, "en qu'avec la multitude de ceux du meme âge du même état, des mêmes emplois que nous, et q„, sont, par leur conduite, dans l'appL Dation universelle. u

Ainsi , la régularité exacte, les études assidues la mortification prise nvec discrétion, le soin d'un emploi fait avec application , le travail et les faliçues de la ehaire ou du cabinet, pourront peul-êlrt f incommoder; mais on n'est responsable ni à Dieu ni a la communauté, ni à soi-même, des maux qui ne seront venus que de là; il ne faut donc pas n, les prévoir, m même y penser.

Mais que faut-il donc appeler des maux attirés par sa faute ? le voici ; c'est par exemple, de porter assez longtemps une conscience embarrassa gênée, tourmentée, avec laquelle il est difficile qu'on ait un moment de repos tranquille el de plaisir dans te vie; car nous savons, par d'assez fréquentes expériences, que bien des maladies de langueur et souvent d'autres accidens p'us funestes encore ne viennent originairement que de là ; en remettant bien avec Dieu et avec elles-mêmes, quanti é de personne* qui vivent dans les communautés, on les guérirait d'une multitude de misères , et elles corn-

SUR DIVF.KS SUJETS PK PIÉTÉ. 235

mencemicnl à jouir iV'ui e sâVïïé ci à Reiriïr des forces (juMios ne connurent -oint auparavant.

S'àrfirer le mal par sa faute, c'est se ronger de peines et de scrupules, soit qu'ils viennent d'ignorance et de petitesse d'esprit , ou d'obstination dans son propre sens, contre les décisions expresses et souvent réitérées des personnes qui ont autorité, et grâce, par conséquent, pour nous connaître et nous donner de sûres décisions ; cà les entendre , tous les esprits se fixent dans la tête ; rien ne descend aux autres parties du corps , pour les aider dans leurs différentes fonctions : on ne fait pas une goutte de sang bien pur.

2 ° Par sa faute : c'est prendre avec intempérance et sans mesure ce qui flatte les sens et l'appétit; user, par pure recherche d'amour-propre , de ce qui, de sa nature, ne peut que brûler l'estomac , dessécher la tête et la poitrine, comme, après un certain temps , on est obligé d'en convenir.

3.° C'est négliger ses études pendant une grande partie de l'année , et quand le temps approche de rendre compte au publie de son travail, être obligé de s'accabler et de joindre la nuit au jour pour se trouver prêt au temps marqué ; se mettre hors d'état, faute de diligence ou de prévoyance, de jouir paisiblement du temps des vacations , destiné à prendre un peu de repos, et cependant se préparer aux fatigues de l'aimée qui va suivre; ou de ces diveitissemens mêmes que la religion accorde à notre infirmité, se faire une occasion de la-situde et de fatigue plus grande que celle de l'élude et d'une classe:

Page 1