C'est surtout se passionner pour quoi que ce
KXHORTAXION.s
puisse être , et d'attacher tellement à un certain em ploi et à^ une certaine demeure tout le bonheur de sa vie, qu'on ne puisse que se décourager, murmurer, et souffrir sourdement et cruellement, jusqu'à ce qu'on ait obtenu ce qu'o désire.
Sur toutes ces choses, on ne sait que très -rarement se rendre justice. On s'en prend à tout on accuse tout, hormis soi-même et son peu d'arrangement et de conduite ; tout ce qui fait plaisir ne cause jnmais de mal ; au contraire , on cherche du remède, avant le mal , à tout ce qui ne fait point de plaisir; quelle pitoyable contradiction ! Avançons, et voyons maintenant comment il faut chercher du remède au mal , quand il est arrivé; c'est le second point.
SECOND POINT
Chercher du remède aux maux lorsqu'ils sont arrivés , ce n'est pas une règle qui doive s'étendre universellement, ni à toute sorte de maux, ni à toute sorte de remèdes; autrement, en sortant d'une espèce d'esclavage , nous rentrerions dans un autre qui ne causerait guère moins de dérèglement et peut-être de folie. On ne doit donc point mettre au rang des maladies véritables , les dispositions habituelles d'une complexion faible et délicate, quelques maux de tête qui viennent de temps en temps, quelques insomnies passagères, un peu de rhume' de pesanteur, d'étourdissement , de lassitude, où de dégoût ; les communautés bientôt ne deviendraient plus que de grandes infirmeries ; car il est. rare que des personnes du caractère qui convient le mieux à nos ministères , des gens d'un naturel heureux, d'un espr.t vif et actif, puissent avoir des
SUK DLVEHS SUJETS DU PIETE. AO I
corps de fer ; leur tempérament , pour l'ordinaire , ne saurait être des plus robustes; la nature , pour ainsi parler , semble leur avoir refusé , du coté du corps , ce qu'elle leur a donné du côté de l'esprit
A ces maux-là donc, soit qu'ils soient durables ou passagers, nul autre remède qu'un peu de patience , ou , tout au plus , avec le repos de quelques iours , la suspension du travail ord.naire ; et si l on a de la vertu , ou que l'on veuille en acquérir, sans aller fatiguer qui que ce soit du récit importun de ses infirmités légères , s'estimer heureux de pouvoir souffrir toujours quelque petite chose devant D.eu seul En effet , il n'est point rare , en religion et dans le monde , qu'en allant toujours son train rondement et simplement, on arrive jusqu'à un grand âge avec un corps assez usé , et nonobstant tous les petits accidens qui peuvent survenir ; en un mot, une santé faible et délicale n'est point une mauvaise santé beaucoup moins est-ce une maladie ; c'est donc du courage qu'il faut ; c'est une résignation qui tranquillise le cœur , et non pas des remèdes. Nous lisons du grand saint Chrysostôme , qu'avant qu'il fût prêtre et évèque , il s'était gâté l'estomac par ses longs jeûnes : en étudia-t-il moins , en prêcha-t-il avec moins de force , trente ans durant , à Antioche et à Gnnstaftlinople?
On admire , dans le Pape saint Grégoire , la multitude des choses qu'il fit, qu'il dit, qu'il composa, nonobstant une faiblesse habituelle de tout son corps , et de violens accès de goutte qui le tourmentaient par intervalles (1).
(i) Admirabilia sunt quœdùcà, scripsit ,fecit , prœsertim œgrà semper et infirma valetudine.
Saint Bernard vécutjusqu'à soixanle-trois ans, et soutint les austérités de sa régie, les fatigues de quantité de voyages , le travail des prédications , quoiqu'il crachât le sang et qu'à peine pût-il soutenir aucune nourriture , dés la première année de son entrée en religion.
J'admire quelquefois notre délicatesse et notre attention sur certains maux que nous eussions comptés pour rien dans le monde Est -il ljn magistrat , un officier dans le barreau ; un homme d'épée à la guerre ; dans les finances , un intéressé; un négociant, un agent, dans le commerce; un jurisconsulte , un médecin , qui , s'il est un peu passionné pour le profit ou pour la gloire , s'écoule tant , se flatte tant? Or, n'est-ce pas dans quelqu'une de ces conditions que nous nous fussions trouvés presque tous ? Que répondent ces personnes à ceux qui les plaignent, ou qui voudraient les arrêter ? On ne s'avance que parla peine et par l'assiduité au travail; il faut se tirer de la misère ; il faut établir sa réputation , sa maison, ou périr à la peine.
Combien celle réflexion regirde-t elle davantage les frères coadjuteurs de tous les ordres religieux ! qu'ils considèrent un peu la condition de tous ceux que la Providence conduit au travail des mains pour subsister, el qu'ils aient honte d'exigerjamais ce que certainement ils n'eussent pas trouvé dans l'étal où Dieii les avait fait naître. Est-on venu en religion pour jouir de toutes les douceurs du monde , sans en avoir les peines et les incommodités r
Mais , outre ces maux , ou habituels, ou passagers et légers, il en est d'autres qui sont de vérita-
blés maux , el auxquels ii est permis de chercher du remède.
Il n'est pas trop nécessaire qu'on en parle; ils viennent à un point ou ils se manifesLent assez d'euxmêmes ; tout-à-coup on en est comme accablé. Je dis donc qu'on peut y demander du soulagement , mais, quels qu'ils puissent être, qu'il ne faut jamais trop s'en alarmer.
Alors , il est à propos de ne point consulter de médecin , et de faire aucun remède sans l'aveu des supérieurs ; d'obéir à ceux qui ont soin des malades pour la conduite de sa sanlé, comme on obéit au père spirituel pour la sûreté de son ame ; on doit prendre tout , souffrir tout, sans impatience et sans murmure ; s'efforcer de donner autant d'édification par sa douceur et sa tranquillité qu'on faisait auparavant par sa régularité el par son travail.
Peut- on demander moins à des religieux ? Ceci suppose, à la vérité, qu'on porte toujours son ame dans ses mains , comme dit l'Ecriture , et qu'on est toujours prêt a aller paraître devant Dieu. Car, craindre beaucoup la mort et être tranquille dans des maladies sérieuses , ce sont deux choses impossibles , il f iut l'avouer : mais quelle honte aussi , d'être venu en religion pour s'y préparer a bien mourir , et après plusieurs années, de l'avoir si mal appris , et de se trouver sujet aux mêmes faiblesses et aux mêmes agitations que les personnes les plus attachées au siècle ! voir un ancien religieux , un prr'tre , avec qui il faut prendre des détours pour lui annoncer le danger de sa fin prochaine ! l'enten dre faire des projets pour les exécuter après son rétablissement , comme s'il n'avait rien alors de plus
pressant et de plus sérieux qui dût l'occuper ! chercher dans les yeux et dans les réponses équivoques de ceux qui l'approchent, de quoi éluder les conseils de quelqu'un qui lui parle avec plus de sincérité et de franchise ! il n'est rien là, pourtant, qui ne puisse arriver , et qui ne soit arrivé plus d'une l'ois. Si la conscience est donc peinée sur quelque article , vite et généreusement au remède de la pénitence , puis se jeter dans les bras du Crucifix.
Il reste un mot à dire sur certaines maladies longues, douloureuses, durables, conlre lesquelles la vie la plus frugale et la plus réglée ne donne pas toujours de privilège : une paralysie , une défaillance de forces naturelles, une flélrissure des parties nobles , qui mènent lentement au tombeau , la perte des yeux ou des oreilles, une langue embarrassée... Heureux certainement alors qui a beaucoup de vertus acquises ! heureux qui , dans la solitude , sait s'occuper avec son Dieu ! On est tenté quelquefois de regretter la condition des personnes du monde. On y trouve , dit-on , bien plus de douceurs , de remèdes, de compagnies , de compassion dans les infirmités. C'est ne guère savoir ce qui s'y passe. Là comme ici, on est bientôt abandonné dans les maladies longues et dégoûtantes , autant et plus qu'en religion. Le malade est livré aux mains et à la discrétion de quelques mercenaires ; à peine paraissent, en passant, ceux qui n'ont rien à attendre , ou qui croient pouvoir se faire rendre justice, en cas qu'on vînt à la leur refuser : nous en avons des exemples sans nombre.
L'unique ressource qui soit bien assurée, est donc dans un fonds de religion et de résignation
parfaite ; étudier bien son crucifix ; entrer profondément clans le cœur et dans les plaies de son Sauveur; se représenter le courage ella patience de ces héros du christianisme , le pauvre saint Servule dont parle saint Grégoire, au livre quatrième des Dialogues, chap. quatorzième; la fameuse Liduvine(l) , si connue par une paralysie de trente-huit ans tout entiers ; cette sainte fille d'auprès d'Arras , dont nous avons eu de si édifiantes relations ; un certain père Iiaruys (2) , un bon frère Marin (3) , et tant d'autres. La patience et la tranquillité , si elles ne guérissent pas ces sortes d'accidens , empêchent qu'ils ne s'aigrissent et qu'on n'en perde le mérite ; au lieu que la seule crainte de les voir arriver quelque jour , pourrait suffire pour les faire venir avant le temps.
Et qu'on ne donne point dans les travers de ceux qui disent : Je suis inutile , je suis à charge. On n'est jamais tout à-fait inutile, quand on édifie beaucoup ; ni à charge, quand on s'accoutume à se contenter des services et des secours qui peuvent s'exiger raisonnablement , à recevoir avec reconnaissance les peines qu'on veut prendre pour nous , et à pardonner quelques négligences ou quelques bévues à ceux dont on reçoit d'ailleurs tant de marques de charité et d'affection.
Finissons en donnant quelques règles pour le temps qui suit la maladie ; c'est le troisième point.
(i) La vie de saiute I.idu\ine, 14 avril.
(2) D'Haruys, mort à Nantes, après seize. ans de paralysie.
(3) Marin deLa\ilette, sacristain, mort à Saint-Louis , l'an 1711.
Jcddf. Œuvres. V. il
TROISIÈME POINT
La plus grande tentation sur le soin de la santé et la plus raisonnable en apparence , vient de P expérience des maux passés. Car , autant qu'il parait bizarre de craindre les maux avant qu'ils ne viennent , autant parait-il sage d'appréhender et de prévenir les rechutes de ceux qui sont arrivés : quelles régies donc peut on donn'er sur cela ? Tirer de l'expérience du passé quelques leçons de régime et de conduite pour l'avenir ; mais, à cela prés, rent er dans l'ordre d'abord , et se remettre à tous les devoirs , comme si rien n'était arrivé.
Et, en effet, s'il s'agit de maladies considérables, ce serait une insigne folie de prétendre s'épargner parce qu'on se serait trouvé en danger de mourir; et peut-on si bien savoir quel est le principe et la véritable cause d'une pleurésie, d'une violente colique , d'un débordement d'humeurs, d'une fièvre aiguë et maligne, (pion puisse conclure raisonnablement qu'en cessant de travailler elles ne reviendront plus , ou qu'il n'en reviendra pas que'que autre? Dans la religion , comme dans le monde , personne en est il exempt ? au moins , après une certaine révolution d'années , n'arrivenl-elles pas autant ou plus souvent à ceux qui mènent une vie molle et oisive , qu'à ceux qui se donnent plus de mouvement et d'action ? ne doivent-elles pas même leur arriver plus souvent? et de même que l'esprit et la mémoire s'usent , se perdent , par le défaut de l'exercice qui leur convient , le corps aussi n'amasse-t-il pas des humeurs mauvaises quand on ne lui donne de fonctions que celles d'une vie tout ani-
maie ? De plus , si , selon la règle , nous ne devons désirer de santé et de forre que pour les employer au service de Dieu , est-ce faire l'usage qui convient, que de ne pas les appliquer , après la maladie plus que jamais, à son service? Nous lui devons la vie autant de fois qu'il veut bien nous la rendre, après nous être vus dans le danger prochain de la perdre ; et si nous fûmes capables de faire quelques solides réflexions, qu'est-ce, au moment de la mort, qui dût nous affliger davantage, que d'avoir si peu fait et si peu souffert pour Dieu , ou nous donner plus de consolation, que de nous voir malades d'épuisement et de beaucoup de fatigues que nous avons prises pour rendre à Dieu plus de gloire, et plus de service au prochain ? C'est là mourir comme sur le champ de bataille , et les armes encore à la main : c'est la mort des héros (1).
C'est donc précisément à l'égard de certains petits maux, ou habituels, ou qui reviennent souvent, qu'on peut faire de ces attentions qui ne coûtent guère et qui ne laissent pas d'être assez utiles. Je dis, (jui ne coûtent guère, «car, si elles coûtaient beaucoup et qu'elles dussent être embarrassantes , importunes ou pour soi-même ou pour les autres , elles seraient plus pénibles et plus insupportables que les maux mêmes que l'on appréhende et que l'on voudrait éviter. Il est un régime de précaution et d'abstinence qui , sans être à charge à personne , ne laisse pas d'écarter bien des misères. Au contraire, l'usage fréquent des remèdes pour de légères incommodités , ne sert guère qu'à en faire autant de véritables maladies. Sans cela , jeveux dire , faute de sa-
(i) Oportet Imperatorem stantem ntorû
voir s'élever un peu au-dessus de soi-mêm° et de tant de superstitieuses réflexions, plusieurs ne sontils pas allés jusqu'à se dégoûter de leur élat , jusqu'à quitter enfin la religion , sur l'espérance de jouir dans le monde d'une meilleure santé? Beaucoup se sont trompés, et c'est où conduisent enfin toutes ces illusions ridicules , et toutes les craintes serviles d'avoir quelque chose de plus ou de moins à souffrir.
N'ôtons point à certaines communautés le pouvoir que lui a laissé l'Eglise, de donner des permissions valables et légitimes au sujet des véritables infirmités ; mais croyez-vous que ce qui peut leur suffire pour être en droit de les accorder, suffise toujours aux particuliers pour leur rendre la conscience bien tranquille, surtout aux approches de la mort? Nous savons que non.
Concluons. Pour bien garder toutes les régies que je viens de prescrire , il faut revenir à deux grands principes, les méditer souvent, s'en bien remplir. Le premier est, que la maladie n'est pas un moindre don de Dieu que la santé ; l'autre, qui prend la chose encore de plus loin , c'est que la maladie et la santé sont elles-mêmes du nombre de ces choses indifférentes qui n'ont nul rapport à la fin du salut , qu« selon le bon ou le mauvais usage qu'on en sait faire; choses par conséquent qu'il ne faut ni craindre, ni désirer, mais qu'il faut recevoir selon qu'elles se présentent, et songer uniquement à se les rendre bonnes et utiles. A proportion qu'on sera plus convaincu et plus touché de ces deux grandes maximes, viendra nécessairement tout le reste, et la cessation de toutes sortes d'inquiétudes avant le mal , et la douceur, et la patience, et la résignation, et la bon-
ne édification au temps de la maladie , et la soumission a tous les ordres des médecins, quand même on ne les jugerait pas si habiles ; ce sont les exécuteurs des arrêts de Dieu ; quand ils nous nuisent, c'est autant ou plus souvent par un excès d'attention et d'affection, que par des bévues qui viennent de négligence ou d'ignorance. De là encore celte tranquillité après avoir exposé nos maux , soit qu'on y apporte du remède, ou qu'on paraisse les mépriser. Ajoutons à tous ces molifs, un peu d'amour de la croix , un peu plus de crainte d'aller dans l'autre vie chargés de fautes que nous n'avons pas expiées dans celle-ci, l'un nous fera trouver légers et même désirables tous les maux d'ici-bas ; l'autre, je dis l'amour des états crucifiés du Sauveur , nous assurera de sa bonté pour l'éternité bienheureuse que je vous souhaite. Amen.
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