‹ Œuvres spirituelles du P. Judde (volume 3)Chapitre 2 sur 23 · SUR LA VERTU SOLIDE · texte numérisé non relu

SUR LA VERTU SOLIDE

jjssimilabitur viro sapienti , qui œdijicavit domum suant supr a petram.

L'homme vertueux st-ra comparé à l'architecte sage , qui bâtit sa maison sur la pierre. Matth. 7 , a4-

Tous bâtissent en ce monde ; mais tous ne bâtissent pas avec la même sagesse, ni avec la même solidité Les uns , dit le Sauveur, élèvent leur édifice sur la pierre ferme , supra petram ; les autres travaillent sur la terre , sur le sable mouvant , super

Jtjdde. OEm-res. V. {

arenam ; mais la suile fait bientôt voir quel est l'homme sage , et quel est l'homme insensé. Car les pluies viennent à tomber, les vents soufflent, les rivières se débordent (I) ; et, tandis que la maison de l'un demeure fixe et inébranlable, et non ce m dit , celle de l'autre se trouve renversée , et l'on n'y voit plus que de pitoyables débris (2).

Il importe donc infiniment de bâtir d'une manière solide , et c'est à quoi on nous exhorte aujourd'hui : que tous, dit la règle, s'étudient de toutes leurs forces à acquérir les vertus solides et parfaites.

Mais qu'est-ce qu'on appelle ici s'étudier aux vertus solides et parfaites (3) ? car , quoique cela paraisse peut être assez clair, on trouve néanmoins, en méditant bien la règle , qu'on n'en avait pas d'abord bien compris tout le sens ni toute l'étendue , et qu'elle signifie encore beaucoup plus qu'elle n'exprime.

On veut donc que, dans l'universalité , dans le genre , dans la totalité des vertus, nous nous attachions à celles principalement qui sont les plus parfaites et les plus solides ; mais ce n'est pas tout ; on veut encore que , dans chaque espèce de vertu nous nous attachions à ce qu'elle a de plus solide et de plus parfait.

Ainsi , s'étudier aux vertus solides, dit deux choses tout à la fois , que nous allons expliquer dans les deux parties de cet entrelien. La première, de

(r) Descendit pluvia , venevunt Jlumina , jlaverunt uenti. Matth.

(a) Etcecidit, et fuit ruina lîlius magna. Matth. 7 , 27.

(3). In virlutum solidavum ac perfcclarum studium incumhant.

►rendre toujours pour objet de toutes nos entrepries, les plus solides vertus ; la seconde, dans cha- [ue vertu particulière , de nous attacher toujours à e qu'elle a de plus solide , la vertu solide et le solde de la vertu , deux points , qu'on nous recomnande également, et qui renferment un grand nomire d'instructions importantes , dont j'espère que ous serez édifiés.

Commençons.

PREMIER POINT

Chaque vertu a un certain degré de force et d'élé ation , qui la rend , en son genre et à sa manière , me vertu solide et parfaite. Ainsi , dans le siècle mène on trouve , en plusieurs personnes, de la foi , de a charité, delà relig;on, de la dévotion, de lafidéité , de la justice, de l'attachement aux devoirs de état , qui , pour n'être pas toujours du premier or- Ire, n'en sont pas moins des vertus louables, et, . certains égards , dignes de l'approbation de Dieu t de ses récompenses.

Mais, dans la comparaison des unes et des autres, l est vrai cependant que certaines vertus méritent à >ien plus juste titre le nom privilégié et la qualité ;lorieuse de vertus solides et parfaites. Telle est , >ar exemple, cette haine salutaire de soi-même, t cette abnégation continuelle de ce qui , dans soinême , sert d'appui aux passions et a l'amour-pro- >re. Telle est la résignation et l'abandon total de ous les intérêts humains à la conduite de la Pro- 'idence, quoi que ce soit que Dieu ordonne ou qu'il permette. Tel est encore cet amour respectueux pour ésus-Christ , qui , en vue de lui , et par pure consî-

dération pour lui , fait préférer aux distinctions e' aux honneurs , la croix et l'opprobre , dans le concours imaginnire ou réel d'une égale gloire de Dieu

Telle est enfin cette fidélité singulière à tous lei mouvemens de la grâce , qui vient de la détermina tion d'être tout entier à Dieu , et qui ne souffre volon tairement ni dans L'esprit , ni dans le cœur , ni riei d'inutile, ni rien de bas , ni rien d'imparfait. Oï pourrait en rapporter bien d'autres exemples. Or l'importance d'acquérir ces vertus-ci préférable ment aux autres , et l'avantage que nous leur don nons sur toutes les autres vertus , vient pai tieuliè "ement de trois causes.

Premièrement , c'est qu'en les acquérant , on ac quierl toujours avec elles beaucoup d'à uties vertus et quelquefois même toutes les vertus. Secondement , c'est qu'elles sont des preuves incontesta blés et non suspectes de la sincérité et de la soliditt de toutes les autres vertus. Troisièmement enfin c'est qu'elles servent comme de pierre de touche e de règle de discernement infaillible , des grâces e des faveurs célestes qui paraissent êtreles récompen ses de toutes les autres vertus.

Non , on n'acquiert point, je dis plus , on ne tra vaille point fortement à acquérir une seule de ce vertus principales, qu'on n'acquière en même temp et sans s'en apercevoir, une multitude d'autres ver tus. La raison de cela , c'est qu'elles ont pour pria cipe et pour ressort , si je puis parler ainsi , un mo tif général et si étendu , qu'il embrasse seul tout li reste avec elles. Les vertus particulières ont des mo tifs particuliers qui peuvent se réduire et se borne à m'e» persuader la pratique s»^s me porter à nei

de plus: je puis aimer la ohasiele et la tempérance, sans aimer l'abjection et la pauvreté ; aimer la charité et la régularité , sans trop aimer le travail ni la pénitence ; aimer , au contraire , la peine et l'austérité , sans trop aimer l'obscurité et la dépendance. Mais je ne puis rue haïr sincèrement moi-même , vouloir être à Dieu nutant qu'il le mérite , ou imiter parfaitement Jésus-Christ , sans que je devienne humble , patient, obéissant et charitable , régulier et pauvre , chaste et mortifié tout à la fois. Une seule de ces vertus , par la force et l'étendue de son motif, me détermine à tout le reste ; j'acquiers tout le reste en l'acquérant.

Aussi faites avec moi , s'il vous plaît , deux réflexions : la première , que notre saint fondateur , ce grand maître de la vie intérieure , dans le livre des exercices , où il réduit comme en art , la manière de se sanctifier , et de sanctifier toutes sortes de personnes et de coud lions , rapporte toute la conduite des âmes à deux grands principes , dont il veut qu'on se remplisse parfaitement, comme devant être la racine de toutes les autres vertus ; l'un qu'on appelle le fondement de la première semnine, c'est que l'homme et tout ce qui environne l'homme , n'étant (pie pour Dieu , tout son bonheur et toute sa gloire dépendent de servir Dieu et de s'attacher à Dieu ; d'où l'on infère quel malheur ce serait de le perdre , et combien il importe de revenir à lui quand on s'en est éloigné. Voilà , comme vous voyez , la base du détachement parfait et de toutes les œuvres de pénitence ; l'autre principe qu'on peut nommer le fondement des trois dernières semaines , c'est que Jésus-Christ a été donné aux hom-

mes pour unique modèle ; d'où il s'ensuit qu'on n'aura part à ses grâces et à sa gloire , qu'autant qu'on se sera rendu semblable à lui dans sa conduite ; c'est le premier mobile de toutes les vertus chrétiennes que Ton médite jusqu'à la fin de la retraite. Toutes les réflexions accessoires , il les exclut, pour se borner uniquement à ces deux points cardinaux. Selon sa méthode , tout doit descendre delà.

Remarquez encore , je vous prie, et c'est la seconde réflexion, que quand on a à faire l'éloge des plus grands saints , au lieu d'exposer successivement l'histoire de leur vie et de leurs actions particulières, la meilleure manière est de s'attacher uniquement à quelqu'une de ces vertus du premier ordre , de ces vertus générales , nobles , et singulières , qui ont fait comme leur caractère personnel. Rien n'est plus facile, ensuite, que d'y rapporter ce qu'on lit d'eux de plus éclatant , parce qu'en effet on trouve que toute leur vie n'a guère été qu'un composé d'efforts héroïques , enchaînés et liés, pour ainsi dire , à celte vertu sublime et dominante dont ils firent leur objet capital. Ainsi, le zèle pur de la plus grande gloire de Dieu , dans saint Ignace ; dans saint François de Paule , son humble et généreuse simplicité; dans saint François-Xavier , l'étendue immense d'un cœur tout brûlant du salut des âmes ; dans saint François de Sales, cette force mêlée de douceur et de ménagement, ont formé ces grands hommes que nous admirons. Ils ont tout fait , et ne paraissent faire qu'une seule chose.

Si vous me demandez d'où peut venir encore cette liaison comme nécessaire d'une vertu principale

SUR DIVERS SUJETS DE PIÉTÉ. î

avec toutes les autres vertus subalternes , c'est que l'obstacle général à l'acquisition des vertus particu lières , n'est que la peine de se gêner et de se contraindre. Or , en s'appliquent à une seule vertu héroïque , Ton contracte l'habitude de se vaincre par les endroits les plus sensibles. Le reste ne coûte que de légers efforts , en comparaison ; l'esprit et le cœur se trouvent maniables et flexibles à toutes les diverses impressions qu'on veut qu'ils prennent ensuite , selon les différentes occasions : mais poursuivons.

Une autre prérogative des vertus solides et parfaites , est, avons-nous dit, qu'elles servent de preuve incontestable de la pureté et de la solidité des autres vertus. On ne saurait douter , avec raison, qu'un homme véritablement mort à lui-même, attaché de tout son cœur à Dieu et à la croix de Jésus-Christ , s'il est charitable, zélé, dur à son corps , dévot , ne le soit sincèrement et par vertu. Dans quelqu'autre on pourra soupçonner que c'est naturel , tempérament , éducation, recherche de la gloire ou de quelqu'autre intérêt caché ; une vertu solide et souvent mise à de certaines épreuves, ôte d'abord toute l'équivoque; et les plus imparfaits en religion , que dis-je ? les gens du monde mêmes , tout mal intentionnés, tout médisans , tout portés qu'ils sont a interpréter en mauvaise part, ne sauraient s'empêcher de lui rendre justice. Ainsi en jugèrent , après les solitaires, les plus habiles docteurs , les évêques assemblés dans un concile à l'occasion du fameux Siméon slylite , lorsqu'ils lui eurent ordonné de quitter sa colonne , et de renoncer à un genre de vie si nouveau et si frappant ; aussitôt,

sans murmure et sans retardement , sans représentation , sans réplique , ce saint homme s'élant mis d'abord en devoir de descendre , ils ne purent penser qu'une docilité si grande , une obéissance si humble , et pleine de simplicité, pût venir d'ailleurs que de l'Esprit de Dieu ; d'où ils conclurent que le veste lui était inspiré par le même Esprit , et qu'on pouvait le laisser agir en liberté. Nous-mêmes , enfin , pourrons-nous , sans cela , jamais nous bien assurer de ce (pie nous sommes devant Dieu , et des divers motifs qui nous font agir P Le zélé ne peut-il pas venir d'activité naturelle ; le travail , de vanité ; la régularité , d'envie de s'avancer , faute d'un certain mérite ? mais dès que notre conscience pourra nous rendre témoignage que nous ne refusons rien à Dieu de ce qu'il désire , ou que plus d'une fois nous-mêmes nous sommes allés au-devant de la croix et des humiliations du Sauveur , lors même qu'avec gloire et avec succès nous entreprendrons ensuite de grandes choses, la présomption, le préjugé sera pour nous, et ce préjugé ne pourra guère nous tromper. Achevons.

Les vertus solides et parfaites , avons-nous ajou té en dernier lieu , sont comme la pierre de toucha et la règle infaillible du discernement des grâces et des faveurs qui viennent de Dieu véritablement, et qui semblent être la récompense des autres vertus. L'état intérieur de sainte Thérèse , et les choses extraordinaires qui se passaient dans elle , furent long-temps en Espagne un grand problème pour de très-habiles gens de ce temps-là ; et , en effet , dans les premières années de sa retraite, quoique Dieu se manifestât dès lors , néanmoins avoir les pei-

nés qu'elle avail à rompre certaines attaches qui, quoique exemptes decrime, l'occupaient néanmoins et la retenaient captive, il eût été difficile de prononcer juste sur la solidité de ses extases , de ses apparitions, de ses révélations; mais quand, ayant renoncé généreusement et sans réserve à toutes les amitiés frivoles , on la vit ne s'affectionner plus qu'a Dieu seul ; quand on vit, avec une santé toujours traînante et un esprit nalurellement élevé , un si grand attrait pour rhumililé, la dépendance et la pénitence la plus austère; quand , dans de longues et injustes persécutions qu'on lui suscita sur la réforme de son ordre et sur ses divers établissemens , on la vit toujours égale, toujours tranquille sous les ordres de la providence ; toujours prête à entreprendre ou a commencer, lors même qu'elle avait le plus mal réussi ou que tout semblait désespéré , les plus saints personnages d'alors , Pierre d'Alcantara , François de Borgia , Baltasar Alvarez , la rassurèrent , et , contre l'avis de mille autres , ne dou lèrent plus de la vérité ni de la solidité de tout ce qu'elle rapportait. L'Eglise, depuis, a décidé ce problème , et prononcé favorablement. C'est mal connaître Dieu , que de croire qu'aujourd'hui son bras soit raccourci , ou qu'il ne fasse rien de semblable à ce qui se raconte des siècles passés ; mais , quoique Dieu soit le maître absolu de ses grâces, et que les plus indignes mêmes puissent n'en être pas tout-à-fait exclus , c'est être sage que de suspendre son jugement et de douter qu'il le fasse , quand on n'y voit pas une ame préparée par ces éminentes et solides vertus , l'oubli de soi-même , la mort en-

tière à tout ce qui flatte la nature pour vivrç attachée à la croix de Jésus-Christ.

Appliquons-nous donc de toutes nos forces à ces vertus solides et parfaites; imitons les négocions ; non pas ceux qui , par une longue succession de beaucoup de petites emplettes, espèrent établir une puissante maison, il est rare qu'ils y parviennent ; mais ceux qui attendent leur fortune de quelque grande entreprise , il ne faut qu'un ou deux voyages de long cours pour les enrichir. Il est nécessaire de tout risquer, de tout exposer, et de s'exposer eux-mêmes, quelquefois, à mille dangers inévitables ; ils ne laissent pas de le faire ; on ne les voit pas reculer , mais notre condition est beaucoup meilleure que la leur; ils ne sont jamais assurés de réussir, et nous le sommes toujours, si nous ne nous épargnons en rien ; ou s'il arrive que nous mourions dans le combat, dans la course, c'est une espèce de martyre , par la détermination où nous étions de nous immoler lentement à la gloire et aux volontés du Tout-Puissant.

Au reste , plus nous sommes partagés par nos ministères , plus nous sommes obligés de réunir toutes nos vues et toutes nos forces vers un seul objet , mais un grand objet; il n'en coûte pas plus, il en coûte même bien moins à l'esprit, de rapporter toute son attention à une seule vertu, quelque étendue qu'elle paraisse, que de la diviser entre une multitude de pratiques et de petites réflexions qui se trouvent comme incompatibles avec l'application aux éludes, au travail, au soin de mille autres choses qu'on nous confie.

Il en coûte beaucoup plus , à la vérité , pour se

vaincre en tout et continuellement, que pour se vaincre par intervalles et à différentes reprises ; mais on l'a déjà tant dit, cela n'a qu un temps , après quoi on entre dans une voie plus aisée ; on ne trouve plus de peine à rien , ou bien on aime sa peine ; au lieu qu'en ne voulant être vertueux qu'autant qu'il faut, et que quand il y aurait du danger à ne le paraître pas toute la vie, ce sont des difficultés nouvelles : jamais on ne coûte les consolations des âmes pures et élevées, et faute de ces consolations, le joug parait toujours pesant; heureux encore si , comme il arrive d'ordinaire, las et dégoûté , et rebuté d'un état où l'on a beaucoup de peine et peu de plaisir, on ne prend pas le parti de vivre et de mourir imparfait ; et cela à quoi n'est-ce point s'exposer? Mais on ne demande pas seulement que nous nous appliquions à la vertu solide, on veut encore que nous nous appliquions au solide de la vertu. C'est le second point.

SECOND TOINT.

Dans chaque vertu on peut distinguer ce qui en fait le corps , pour ainsi dire, et ce qui enfaitl'ame; c'est-à-dire, distinguer l'extérieur , l'écorce, la superficie , d'avec l'intérieur, l'esprit, le fond le plus caché de la vertu.

S'appliquer donc au solide de la vertu, c'est bien pénétrer ce qu'elle a de plus substantiel, de plus profond , et s'y affectionner de tout son pouvoir; c'est ce que le père Surin appelle, quelque part, appliquer la partie de l'ame la plus intime à la plus intime partie de la vertu.

Par là n'autorisons-nous point, peut-être; le li-

bertinage et l'illusion de tant dereligieux imparfaits qui négligent celte multitude de petits devoirs extérieurs que nos régies ne laissent pas de nous recommander, pour s'attacher, disent-ils, à quelque chose de plus essentiel et de plus solide? Nous avons répondu cent fois, qu'outre l'obligation d'édifier les autres qui ne voient pas ce qui se passe dans l'ame l'extérieur de la vertu sert de mur de défense et comme de sauve-garde à l'intérieur, et nous venons de répondre que, si l'intérieur est bien ferme, il ne tarde guère à réformer et composer l'extérieur, par la liaison nécessaire qu'ont les vertus principales avec les vertus subordonnées. Si l'extérieur ne se réforme pas, c'est par conséquent que l'intérieur même n'est pas trop bien formé. Le jugement peut être faux, mais il n'est pas tout-à-fait téméraire; mais il faut toujours pourtant beaucoup plus encore s'appliquera l'intérieur delà vertu ; pourquoi? parce que c'est là singulièrement ce qui en fait le mérite, ce qui en diminue les difficultés, ce qui en assure la fermeté. Un grand intérieur, une étroite liaison avec le principe delà grâce, fait toujours un grand mérite; ce n'est pas à dire qu'on ne mérite quelque chose quand on agit en grâce, n'agît-on pas par un principe si pur et si éclairé; mais n'est-on pas bien à plaindre, aux yeux de la foi , de pouvoir accumuler d'immenses trésors, et de se contenter d'amasser quelques minces pièces de monnaie? C'est la folie que déplore saint Paul, quand il se plaint que plusieurs, sur la pierre fondamentale qui est Tésus-Christ , élèvent un édifice d'or, d'argent , de pierres précieuses, de bois, de foin, de paille , ou

le feu jaloux et vengeur de la justice de Dieu, trouvera beaucoup de quoi purifier el consumer (1).

IVIillepeiitesraisons, mille retours d'intérêt propre et temporel , ou spirituel , nous font pratiquer le bien; élargissons, dilatons notre cœur , élevons nos vues, prenons l'essor, n'agissons que par le motif de plaire à Dieu, à l'exclusion, s'il se peut, de toute autre considération. C'est ce qui a élevé si haut les saints dans la gloire ; c'est ce qui encore , sans parler de l'union sainte de l'humanité de Jésus- Christ à la divinité, aurait rendu jusqu'au moindre de ses soupirs d'une valeur inestimable. La sainte Vierge, quoiqu'une pure créature , n'est devenue la Reine de tous les saints, que par cette constante fidélité à concentrer dans ce désir général de plaire à Dieu , tout ce qu'elle faisait , et à se conformer aux desseins de Dieu sur elle pour sa sanctification. En se perdant ainsi, on ne se retrouve que mieux ; on mérite davantage en oubliant qu'on mérite ; et si l'on s'en souvient malgré soi , on n'a de joie que parce que mériter n'est autre chose qu'acquérir un droit toujours nouveau de mieux connaître Dieu pendant l'éternité , et de l'en aimer davantage. On a en vue un intérêt, mais c'est l'intérêt de l'amour, qui n'ôte pas le désintéressement.

S'appliquer au solide de la vertu, c'est encore ce qui en diminue les difficultés ; c'est pour cela que saint Ignace, danssalettresur la vertu d'obéissance, veut que, pour arriver plus aisément à la perfection, on s'accoutume à ne regarder dans ceux qui nous commandent, que la personne de Jésus-Christ dont ils sont les lieutenans , sans examiner les choses qui

(i) I. Cor. 3,1!.

sont ordonnées, soit qu'elles soient faciles ou difficiles, honorables ou humiliantes. La raison qu'il en apporte , c'est que , quoique sans cela on pût être déterminé à obéir, il y aurait néanmoins trop de difficulté à le faire pendant que Ton considérerait, ou les défauts d'un homme sujet à l'erreur, ou le rapport qu'il aurait ou qu'il n'aurait pas avec nos inclinations, d'où se perdraient, dit-il, la force et le courage nécessaires à obéir; or, s'appliquer ainsi à regarder uniquement Jésus-Chrisldans le supérieur, c'est aller véritablement au solide de l'obéissance (1). Toulesles grandes vertus mêmes ont leur endroit solide, auquel il faut s'attacher pour en adoucir la pratique. Le solide de la charité , c'est que Jésus-Christ s'est partagé en autant d'hommes qu'il y en a au monde, avec qui on se trouve obligé de vivre; qu'il se les estsubstitués; qu'il leuratransporté tous ses droits, et qu'il se lient fait à lui-même tout le bien ou tout le mal que nous leur faisons (2). Le solide de la patience chrétienne, c'est que toutes les afflictions qui nous arrivent, sont ordonnées de la Providence, ou pour nous corriger , ou pour nous éprouver , ou pour nous détacber et nous perfectionner, en nous rendant conformes au Dieu crucifié , le modèle de toute sainteté. On quitte ce solide de la vertu, dès qu'on regarde les causes secondes par qui vient l'affliction ; c*'est toujours Dieu seul qu'il faut regarder (3).

Le solide de l'humanité , c'est qu'elle est la véritable gloire du chrétien, depuis que le Verbe fait

(i) Sicut Chnsto , sicut Domino , et non lioininibns. Ephes. 6,7. (a) Quandiù fecistis uni ex Jus J'ratribus meis miniinis , milu fecistis. Matth. 25, 4o.

(3) Dominus dédit , Dominus abstulit. Job. 1,2.1.

chair l'a consacrée clans sa personne : c'est que Dieu, du haut du Ciel, n'a plus que du mépris pour tout ce qui ne ressemble point à son Fils , et qu'on n'est jamais plus grand devant Dieu , que quand on est plus petit à ses propres yeux et aux yeux de tout le monde (1).

Le solide du détachement parfait , c'est qu'une ame faite pour Dieu , adoptée de Dieu , capalaîe de servir Dieu, se dégrade, se déshonore et se prostitue pour ainsi dire elle-même, dés qu'elle se donne ou qu'elle se prête seulement à quelque autre chose qui soit au-dessous de lui (2). Il n'est pas concevable combien, en s'altachant à celte colonne immobile, les choses les plus affreuses à la nature perdent de leur amertume et de leur difficulté.

S'il n'y avait que Dieu seul avec moi seul dans le monde, et que Dieu , à chaque instant me déclarât ce qu'il désire de moi, j'aurais beaucoup moins de peine à me rendre ; je me ferais même un honneur et un plaisir de lui obéir. Or, dans le solide de la vertu, j'ai cet avantage ; je ne vois que Dieu seul avec moi seul ; ce grand motif de lui plaire et de me transformer en lui absorbe toutes les autres considérations et les affaiblit de manière qu'elles disparaissent pour ainsi dire.

Enfin, c'est celte application au solide de la vertu , qui en assure la fermeté : pourquoi? parce que le solide de la vertu ne change jamais. Le débris de ce grand bâtiment dont nous avons parlé d'abord, ne vint que de ce qu'on l'avait bâti sur le sa-

(i) Quocl hominibus cdtum est , abominatio est antè Deum. Luc. 16, i5.

(2) Noh m pristinam i>i/itatem degeneri conversatione redire ; amans Deum anima , sub Deo despïcit uniwersa.

ble (1). La maison fondée sur le roc, ne tomba pas ainsi, et non cecidit, parce quelle tenait au roc, et que le roc tient à la masse de la terre, que le seul bras de Dieu est capable d'ébranler. D'où vient de même que nous sommes si ineonstans dans le bien? qu'au contraire de ce qui est dit du saint précurseur de Jésus-Christ, on nous voit, comme des roseaux fragiles, plier sans cesse au gré des vents contraires qui nous agitent (2)? C'est que la plupart de nos vertus ne sont fondées que sur la beauté du naturel, que sur un esprit d'arrangement, que sur des respects humains, peut-être , ou sur des considérations qui tiennent plus de la philosophie que de l'esprit de Jésus-Christ; de là vient qu'après quelquesjours de ferveur, on tombe dans une langueur pitoyable; qu'une légère contradiction, ou un surcroit d'occu pationsun peu extraordinaires, fait oublier les meil leures résolutions : c'est que l'on s'arrête à la surfa ce de la vertu, qu'on n'en a jamais bien pris lesjus tes idées , ou qu'on a mis à son projet des borne* beaucoup moins étendues que ses idées.

On ne peut trop le répéter , en toute occasion , à propos, hors de propos, comme dit saint Paul (1) ; on n'est vraiment vertueux qu'autant qu'on est solidement vertueux.

Nous ne sommes ici que pour acquérir les vertus solides , et le solide de chaque vertu. Si nous avons le malheur de nous négliger sur ces deux points, il est à craindre que bientôt nous ne devenions plus imparfaits qu'auparavant.

Ne nous flattons pas sur les apparences trompeu -

(i) /Edijicavit super arenam. — (2) Arundinem vento agitatam. Matth. 11,7. — (3) Opportune , importuné. •>. Timoth. 4 1.

ses d'une innocence plus grande que par le passé; elle ne vient peut être que du défaut d'occasions ; mais les occasions se présenteront à nous , et nous aurons les mêmes faiblesses ; la pluie tombera , les fleuves se déborderont , les vents souffleront , la maison s'écroulera , et sa ruine sera grande ( 1 ) ; de petites occasions aujourd'hui nous dérangent ; que ne feront pas , un jour , de plus grandes ?

D'un autre côté , ne nous désespérons pas , ne nous décourageons pas en voyant le grand ouvrage que nous avons à faire ; nous en trouverons heureusement la fin, pourvu que nous aspirions a toute la vertu dont Dieu nous rend capables par sa grâce : mais il ne faut rien de médiocre , ni dans nos vues , ni dans les efforts de notre travail ; ce ne seront point les fautes où nous pourrons tomber , quelque multipliées qu'elles soient , qui nuiront absolument à notre avancement, pourvu que nous les condamnions par de grands motifs, que nous ne tachions jamais de les excuser, que nous ne disions jamais : J'entreprends trop , je dois me borner.

Oui , mon Dieu , je veux êlre à vous , et parfaitement , et solidement à vous , par la seule espérance de vous plaire et de vous contenter : oubliez ce qui vient de mon infirmité ; et si l'esprit est prompt, vous savez combien la chair est faible et pesnnle ; mais mon fonds de bonne volonté ne change point, vous le savez ; ce que j'ai voulu , je le veux encore, et je le voudrai toujours , je l'espère de votre miséricorde, et je vous le demande de tout mon cœur. Ainsi soil-il.

(i^ Descetulet plwia.

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