‹ Œuvres spirituelles du P. Judde (volume 3)Chapitre 3 sur 23 · DE DIEU ET DES HOMMES · texte numérisé non relu

DE DIEU ET DES HOMMES

Cum sancto sanctus (ris.... etcum perverso perverteris.

Seigneur, vous serez saint avec celui qui est saint mais vous

userez d'une espèce de dissimulation à l'égard de celui qui ne vous sert pas avec droiture. Ps. 17, 26 } 27.

Telle est la règle ordinaire de la conduite de Dieu envers les hommes ; il les traite comme il en est traité ; il s'approche quand on le cherche; quand on le fuit , il se retire. S'il y a quelques exemples du contraire, ils sont trop rares ou trop peu avérés du moins dans leurs circonstances , pour pouvoir fonder des craintes ou des espérances légitimes. C'est sur cela que la régie exhorte à servir Dieu d'un cceur grand et généreux, et d'être bien persuadés que plus nous nous unirons étroitement à lui, plus nous serons libéraux envers lui , plus aussi , chaque jour , nous recevrons des marques de sa bonté et de sa libéralité magnifique (1).

C'est sur cela encore qu'on nous recommande de nous appliquer avec plus d'affection et de ferveur aux emplois où l'humilité et la charité s'exercent davantage, parce que l'humilité sincère et la pure cha-

(1) Qucvitb ntiquh secreliÀs Den se astrinxerit , et liber alinrem erga summum mnjestutem se prœstiterit , tanLo eum in se libéraliorem etiam experietur

rilé ne sauraient guère avoir d'autre principe qu'un amour envers Dieu , pur et désintéressé, amour par conséquent qui mérite des récompenses d'autant plus grandes que l'homme s'oublie lui - même davantage pour ne penser qu'à glorifier Dieu (1). Mais entrons plus avant dans l'esprit de cette règle: que nous demande-telle ? que nous promet -elle ? Elle nous demande d'êtrelibéraux envers Dieu; elle nous promet que Dieu sera libéral envers nous : cette libéralité réciproque de la créature et du créateur, en quoi consisle-t-elle de part et d'autres? Nous allons l'expliquer dans les deux points de cette Exhortation.

PREMIER POINT

Etre libéral, c'est donner ce qu'en justice on n'est pas obligé, ou plus qu'on n'est obligé de donner. Or, de cette idée de la libéralité, ne s'ensuit-il pas que l'homme, quoi qu'il donne ou qu'il fasse, ne saurait (à parler proprement et exactement ) , être libéralenvers DieuPEn effet, onne dira jamais qu'un esclave est libéral envers son maître. Lorsque vos esclaves, disait Jésus-Christ aux Juifs, ont passé tout le jour à la campagne, à labourer vos terres et à garder vos troupeaux ; que le soir ils reviennent fatigués, épuisés, vous avisez-vous de leur dire : allez vile vous mettre à table; ne leur dites-vous pas, au contraire : retroussez votre robe , préparez-moi à manger ... et quand ils ont obéi , leur en avez-vous quelque obligation? Je ne le pense pas; vous les regardez comme des esclaves qui ont fait leur devoir. De même donc, vous outres hommes, continue Jé-

(i) Magnnperè conjeret devolè ea mimera obire ,in quibus ma~ gis exercetur humilitas et carilas.

sus-Christ, qui êtes esclaves de Dieu, quand vous aurez accompli tout ce qui vous est ordonné, dites : nous so?nmes des serviteurs inutiles, nous avons [ait ce que nous devions ; mnis ne dites jamais : nous sommes des serviteurs libéraux (l). On ne pensera guère davantage qu'un fils puisse être libéral envers son père, ni un affranchi envers celui qui Ta mis en liberté. Si ce qu'ils font l'un et l'autre n'est pas d'une justice si exacte et si rigoureuse que le devoir d'un esclave, du moins n'est-ce qu'une juste reconnaissance. Tout ce qu'ils sont , tout ce qu'ils ont, leur a été donné ; qu'ils le rapportent à son principe , la droiture naturelle et la générosité ne le demandentelles pas? Esclaves, affranchis, etenfansdeDieutout à la fois , comment donc pouvons-nous être libéraux envers lui ? Vous axez été acheté à qrandprix (2).. Si je suis votre père , où est l'honneur que vous me devez (S)? David comprenait bien cette grande vérité, quand, «prés avoir amassé d'immenses richesses qui devaient servir a la construction et aux ornemens du temple de Dieu, et qui montaient suivant la supputation des interprètes, jusqu'à la somme de dix nulle six cent cinquante millions en or et en argent seulement : et qu'est-ce que tout cela , disait-il? Se.gneur, pourrions-nous avoir quelque vaine complaisance, comme si vous nous étiez fort obligé? Tout est à vous, et ce que nous vous offrons aujourd'hui , nous l'avons reçu de vos mains ■ vous le rendre, ce n'est que justice ; mais ne vousleren-

(i Sic et vos, chmficeritis omnia quœ prœcepta sunt «obis Luc' ,;!"o! "'* *"0tt d*bu»»«* J«™s , Jecimul

(2 I Empti enim estis pretio magno. I. < or. 6 20 (3) Si ergbpater ego sum , ubi est honar meus > Malaoh. t , 6.

dre pas, serait une ingratitude monstrueuse, une détestable avarice ; ce serait mériter que vous nous enlevassiez et tout ce que nous vous présentons , et tout ce que nous possédons par votre bonté magnifique (1). Encore une fois donc, en quel sens pouvons-nous être libéraux envers Dieu? David nous Tapprend au même endroit.

Après l'humble aveu qu'il fait, en son nom et au nom de tout son peuple, aux pieds du Tout -Puissant, de la justice , de l'insuffisance et de l'inutilité de son offrande, mais je sais , ajoute-t-il , mon Seigneur et mon Dieu, que vous sondez le fond des cœurs, et que vous aimez la simplicité et la droiture (2) ; c'est pourquoi je vous ai offert toutes ces choses , dans la simplicité de mon cœur et avec joie (3). Fous voyez, mon Dieu, la disposition où je suis de vous offrir davantage , si j'avais quoi que ce soit que je n'eusse pas reçu de vous.

Remarquez et pesez bien ces paroles: je vous ai offert toutes ces choses , lœtus obtuli universa hœc. Elles expriment admirablement en quoi consiste toute la libéralité dont l'homme est capable envers son Dieu. Lui offrir tout ce qu'il a , obtuli universa ; l'offrir avec joie, n'avoir de regret que de ne pouvoir rien de plus, lœtus obtuli. Mais expliquons un peu ces deux mots.

Obtuli universa. Donner tout. Car, disons-le sans cesse, quoique par rapporta Dieu ce soit être recon-

(0 Tua sunt omnia , et quœ de manu tua accepimus , dedimus tibi. I Parai. 29, 14.

(2) Scio , Deus meus , quod probes corda, et simplicitatem diligas. Ibid. v. 17.

(3) In simplicitate covdis met lœtus obtuli universa hcec. Ibid.

naissant plutôt que libéral, cependant, par comparaison à la conduite de la plupart des hommes, ou qui disputent tout , ou qui ne donnent presque rien; par rapport a nous-mêmes, peut-être, et à notre conduite passée, c'est, en quelque sorte, devenir libéral. Mais qui ne donne pas tout, qui fait la moindre réserve, ne saurait guère mériter ce nom glorieux. Pourquoi ? Parce qu'il est fort probable que tout ce qu'il donne, il ne le donne que par amour-propre, avec un retour de vanité sur lui-même, et que ce qu'il retient , il ne le relient que par un manque d'estime pour Dieu, et par un défaut de générosité.

L'un borne ses vues à n'offenser ja mais Dieu d'unemaniére qui puisse lui faire perdre la °ràce ■ c'est donner quelque chose à soi-même, que de ne pas vouloir courir tous les risques d'être mal avec le Tout -Puissant; mais est-ce donner quelque chose à Dieu ?

Le projet de l'autre a plus d'étendue. Il n'offensera jamais Dieu, même véniellement , de propos délibéré : l'assurance d'un longet rigoureux purgatoire dans l'autre vie, et la crainte de confondre , peut-être sans trop y penser, le crime avec ce qui ne l'est pas , et par là de tomber en enfer, ne fontelles pas soupçonner que c'est encore à lui seul qu'il fait une multitude de petits sacrifices ?

Un autre , par- dessus cela , se prive de bien des satisfactions qui ne paraissent pas défendues, et auxquelles il ne pourrait se laisser aller sans aucun péché ; n'est-ce point que son expérience lui a appris qu'une volonté mal accoutumée à plier, se trouve être ordinairement sans forces dans l'occasion , et qu'une abnégation , sinon continuelle , du moins

fréquente , était nécessaire également pour éviter les grands péchés et les petits ? Dans tout ceci , je loue sa prudence et ses précautions pleines de sagesse, mais je cherche encore, et je ne sais où trouvej la libéralité. On ne commence à être véritablement libéral , que du moment où l'on peut dire à Dieu : je fais , et beaucoup plus que vous ne me commandez, je vous offre tout ce que vous avez laissé à ma liberté, et je n'ai de douleur que de ne pouvoir pas vous offrir davantage. Mon honneur , ma santé , mon repos, ma réputation , ma vie , tout est à vous; je vous rends tout ; prenez possession de toutes les puissances de mon ame et de mon corps (1).

En effet, pourquoi Dieu, maître absolu de nous interdire jusqu'aux moindres satisfactions, sous des peines qui auraient surpassé de beaucoup le plaisir, a-t-il pris le parti de nous rendre , sur une multitude d'objets, les maîtres de notre conduite ? On dira qu'en cela il a eu égard à notre faiblesse, et qu'il convenait à sa miséricorde de ne pas oublier de quel limon il nous avait pétris (2). Il est vrai ; mais je suis persuadé qu'en cela il a regardé encore quelque autre chose. Il lui était glorieux qu'on re put pas redire qu'il n'avait que des esclaves pour serviteurs ; et non point des enfans ni des sujets attachés à sa personne et reconnaissais de ses bienfaits (3). Il nous était plus glorieux encore à nous-mêmes ,

(i) Suscipe , Domine , unifersam libertatem meam; accipe memoruim , accipe intelleclum et voluntaiem ; quidemid habeo vel possideo . indu Careilus es ; id tntum tibi restitua.

(2) Miserlus est Bominus timentibusse , cjuoniam ipse cognovit figmentum nostrum ; recordalus est quoniam pulvis sumus. Ps, 102 , i3.

(3) Non estis servi , sedUberi.

que Dieu pût recevoir quelque chose de nous, qui ne lui fût pas dû en rigueur. Car enfin, pourquoi ne pas nous prévaloir de l'honneur que Dieu a bien daigné nous faire? Si ce que je lui refuse n'est pas de conséquence , puis-je me pardonner à moi-même d'être avare en des bagatelles ; et si ce que je refuse est véritablement important, n'est-ce pas en cela que Dieu doit être plus jaloux de ma libéralité, et plus indigné de mon avarice ? Le prince donne à un favori une terre magnifique; il j croît de beaux fruits et des fleurs recherchées ; mais sous la terre même il y a des mines d'or et d'argent cachées : serait-il libéral s'il présentait de temps en temps à son maître des fleurs et des fruits de son jardin , et que jamais il n'offrit aucune partie de ses trésors? On est donc libéral envers Dieu , à proportion que l'on donne plus de ce qu'on a , l'on est vraiment parfaitement libéral, quand on offre tout ce qu'on a (1). Mais la libéralité demande , de plus , qu'on donne de bonne grâce et avec joie ce que l'on a (2). La philosophie n'a point, sur cela, d'autres sentiinens, d'autres maximes que la religion (3). Dieu aime celui qui donne aveejoie ; et celte joie est si essentielle à la libéralité , que ce n'est que par là que ceux qui ont moins, peuvent devenir égaux, devant Dieu , à ceux qui ont beaucoup davantage ; car, si c'était par la qualité précisément ou par la quantité des présens qu'on jugeai de leur valeur et de leur mérite, dans une religion qui canonise les pauvres, ils seraient bien à plaindre, comparés aux riches. Mais les deux deniers de la veuve sont plus estimés que

(i) Obtuli universel.— <i\ Lcetus oblidi.

(3 1 Hilarem enim datorem diligit Deus. II. Cor. 9 , 7.

les grandes aumônes du scribe et du pharisien , parce qu'en donnant le peu qu'elle a, elle le donne d'un grand cœur, el qu'elle a du regret de donner si peu. Donner donc beaucoup quand on a beaucoup, et donner peu quand on a peu ; mais soit que l'on donne beaucoup ou peu, le donner toujours avec allégresse, c'est être libéral.

Et que ceci serve à nous inspirer plus de respect et plus d'estime de cette multitude de petits sacrifices que nous méprisons quelquefois jusqu'à croire, peut-être, que Dieu les méprise aussi. Non, il ne serait pas satisfait si nous les lui refusions , eussionsnous le courage de lui sacrifier tout le reste. Ce n'est qu'une parole qu'il faut retenir , qu'un coup d'œil 'qu'il faut arrêter, qu'une vaine curiosité , qu'une j saillie d'humeur qu'il faut réprimer , qu'une petite régie qu'il faut garder avec plus d'exactitude ; mais, enfin, c'est tout ce qu'on peut, quant au moment I présent , el Dieu veut bien s'en contenter , jusqu'à jCe que vienne l'occasion de faire quelque chose de plus. Cela est digne de lui. Le beau sentiment du grand Cyrus ! Un jour qu'il avait soif, un de ses j soldats, dans ses propres mains, lui présenta de l'eau à boire : il en but , ajoutant cette parole mé- ! morable :Quil n'était pas mains digne d'un prince \de recevoir avec bonté de petits jirésens , que d'en I \ faire de grands... Dieu , de même, n'est pas moins grand , n'est pas moins Dieu , en recevant peu de chose de nous, qu'en donnant beaucoup ; parce que i l'un et l'autre montrent sa bonté , sa générosité , || quoique d'une manière différente. Vous êtes mon Dieu , car vous n'avez pas besoin de mes biens (1).

(i) Deus meus es tu , quoiiiam bonorum meorurn non eges. Ps. x S. Jldds. OEuvres, V. 2

Mais que cette réflexion serve aussi à nous confondre quand , si souvent , par la manière triste et languissante avec laquelle nous servons Dieu , nous montrons que ce n'est que comme à regret ; quand intérieurement nous semblons lui reprocher ce qu'il nous en coûte à son service ; quand , après une semaine ou deux de ferveur , nous croyons avoir acquis le droit de prendre du repos et un peu plus de liberté ; ce n'est point là , certes , la disposition du Prophète \fai offert avec joie tout ce que j'avais ; ce n'est point là l'idée que la conduite de Dieu nous a donnée d'une parfaite libéralité. Sur quoi remarquez , s'il vous plait , qu'autant qu'il est impossible que l'homme donne rien à Dieu par pure libéralité , autant il est impossible que Dieu donne rien à l'homme que par pure libéralité. Pourquoi ? Parce que si , d'un côté, l'homme doit tout à Dieu , de l'autre, Dieu ne doit quoi que ce soit à l'homme. Dieu donc, qui ne devait rien à l'homme, et qui pouvait être libéral en ne donnant presque rien , lui a tout donné, jusqu'à se faire homme pour se donner lui-même à l'homme ; et l'homme, qui doit tout à Dieu , disputera s'il doit être et jusqu'où il doit être libéral envers lui.... Quel renversement pitoyable !

On dira peut-être que , supposé le dessein de racheter l'homme , il fallait qu'un Dieu se fil homme. Mais, outre que ce dessein n'a pu venir que d'une volonté toute libérale , qu'élait-il nécessaire que Dieu fait homme fut aussi libéral dans son rachat , qu'il l'a été ? Un soupir aurait payé plus que suffisamment noire rançon : pourquoi fallait-il naître pauvre , vivre persécuté , mourir en croix ? Ces

exemples nous étaient nécessaires ; mais pourquoi nécessaires ? Uniquement pour que nous fussions libéralement aidés, et que tout, dans Dieu, nous devînt une leçon pressante. Ah ! ne perdons jamais de vue ce grand modèle ; il est la réponse accablante et sans réplique à tout ce qui a pu , jusqu'ici , nous empêcher d'être libéraux envers Dieu. On croit qu'il suffit de faire quelque chose, sans en tant faire : rien n'est plus douteux; nous l'avons dit, et dans un moment nous le dirons plus fortement encore. Mais Jésus-Christ s'est-il contenté , pour nous , de ce qui suffisait ; et ce qui suffit pour nous sauver , suffit il pour nous acquitter envers Dieu ? C'est la constance qui nous manque ; mais sa libéralité a toujours duré ; jamais elle ne s'est démentie : en quel temps de sa vie mortelle s'est-il donné aucun repos, aucune satisfaction? et combien de preuves nouvelles n'avons-nous pas tous les jours de sa patience !

On craint de s'incommoder: dussions-nous mourir, que sera-ce que lui rendre vie pour vie : n'aura-t-il pas toujours l'avantage et la gloire d'avoir commencé le premier ?

On se ménage pour quelque chose de grand, pour quelque chose de mieux , pour les grandes occasions? Jésus-Christ n'est pas mort d'abord sur la croix ; mais en attendant le jour de ce dernier, de ce grand sacrifice , il n'a pas négligé ce qui se présentait à souffrir, comme nous faisons si souvent : toujours nous différons ; rien ne vient, rien ne viendra , selon toutes les apparences.

Un cœur généreux doit se rendre ici : mais comme il est toujours bien plus de cœurs intéressés que

de cœurs généreux , disons-leur que , s'ils sont libéraux envers Dieu, Dieu sera libéral envers eux.

SECOND POINT

Quoique Dieu traite ordinairement avec les démonstrations d'une libéralité, même sensible, ceux qui sont véritablement libéraux envers lui , la régie n'est pourtant pas si générale ni si uniforme, que le contraire ne semble quelquefois arriver. Il est des Abrabam qui ne sortent pas plus tôt de leur contrée naturelle, qu'ils sont introduits dans une terre d'où coulent le lait et le miel en abondance , comme parlent les Ecritures : mais il est des Job et des Tobie que Dieu semble vouloir exercer , à mesure qu'ils s'attachent plus fortement à lui : il est des prodigues tout de môme quire reviennent pasplustôt, avec un cœur sincèrement touché, à la maison paternelle , qu'on leur rend leur première robe, qu'on les régale d'un concert de musique et d'un magnifique repas. Mais il est des justes constamment justes et fidèles, qui pourraient se plaindre comme étant les aînés , qu'en toute leur vie on ne leur a jamais offert un chevreau pour se divertir avec leurs amis.

Dieu tient cette conduite , pour ne point ôter à l'homme libéral ce qu'il y a de plus héroïque et de plus précieux dans la libéralité, qui est d'être libéral enversDieu, sans aucune vue d'intérêt, au moins temporel. Car, s'il était bien constant qu'on ne fît rien pour Dieu , sans en être dès cette vie récompensé d'une manière qui satisfit la nature, que resterait-il à faire pour la foi , et qui pourrait jamais se flatter d'aimer Dieu pour DieuP Aussi remarquez que , quand on nous exhorte à nous rendre libéraux

envers Dieu , la règle , pleine de lumière et de discernement ne nous promet pas que sa libéralité paraîtra à nous combler de consolations, de biens, de faveurs sensibles, mais simplement que notre libéralité nous rendra chaque jour plus propres et plus disposés à recevoir des dons spirituels et des grâces solides plus abondantes (1). Et c'est sur cela seul qu'il ne peut y avoir nulle difficulté , ou que, s'il en pouvait naître quelqu'une, les paroles de Jésus- Christ, la nature de Dieu, et notre propre expé rience, devraient nous rassurer.

Je dis premièrement , les paroles <le Jésus-Christ. Car, quoiqu'il y ait souvent du mystère dans l'inégale distribution de ses grâces, ce mystère, si nous en croyons notre Maître, ne retarde guère que les premières grâces. Pourquoi , dans le partage des talens, en donne-t-il cinq à l'un, deux à l'autre, et seulement un au troisième? c'est un mystère. Car , quoique l'Evangile réponde, chacun selon sa capacité (2) , cela ne veut dire autre chose, selon l'interprétation catholique , sinon , que les grâces se donnent à chacun selon le degré de perfection et de vertu où l'on a dessein qu'il arrive. Et pourquoi Dieu destine-t-il l'un a un plus haut degré de perfection que l'autre ? C'est encore un mystère. Mais quand, ensuite , on demande pourquoi ceux qui ont fait valoir cinq talens et deux talens, sont établis gouverneurs de cinq villes, de deux villes , ce n'est plus un mystère. C'est qu'on donne, dit Jésus- Christ , à ceux qui sont fidèles , et qu'un peu de fi-

(0 Tantb libernliorem in se experietur , et ipse in dt'es magis idoneus ad gratins et dnna splritualia uberiora recipienda. 'a) Unicuique secundàm propriam virtutem- Matth. 25 , i5

délité les met dans l'abondance; au lieu que celui qui n'a presque rien, s'il ne fait pas valoir le peu qu'il a , on lui ôte même ce qu'il a , en punition de sa paresse (1).

J'ai ajouté , 2." la nature de Dieu ; car Dieu étant porté par lui-même à faire du bien même aux ingrats, comment et par quel principe pourrait-il refuser ses bontés à des cœurs généreux qu'il a prévenus, et dans qui il ne trouve qu'un retour parfait de dévouement et de reconnaissance? On dira que, par ces coups de justice et de terreur, Dieu veut montrer qu'il est toujours le maître ; et n'est-ce pas de là que Judas et bien des religieux long-temps libéraux envers Dieu, n'ont pas laissé d'en être enfin rejetés? Quelques-uns ont pu l'être , je le veux , mais il faudrait montrer, ou que leur malheur n'est pas venu de ce qu'ils se sont lassés d'être libéraux, ou que leur découragement est venu d'un défaut de grâces et non point d'une lâcheté longue et affectée; et c'est ce que certainement on ne prouvera jamais. Dieu n'abandonne personne, qu'il n'en ait étéabandonné. C'est un principe incontestable de notre foi. Enfin, laissant l'expérience d'autrui , on nous appelle à notre propre expérience; on nous défie donc de dire que jamais nous ayons été véritablement libéraux envers Dieu, et que nous n'ayons pas senti , presque aussitôt des marques évidentes que Dieu voyait nos efforts et qu'il en était touché. On l'avoue dès qu'on est sans passion, et qu'on ne dispute pas pour se tromper. Plus que jamais n'en avons- nous pas fait l'expérience depuis quatre ou cinq mois de

(i) Omni abundanti dabituv , et abundabit ; ei autem qui non habet, et c/uod videtur habere auj'ereiur ab eo.... IbiJ. v. 29.

solitude et de recueillement? Ces quatre ou cinq mois où nous lui avons donné des marques d'un peu plus de générosité, ont pu lui faire oublier les infidélités et les ingratitudes de plusieurs années. Ah! qu'il faut donc que Dieu soit bien libéral et bien généreux! à quoi tient-il que, nous donnant à lui plus parfaitement, et nous déterminant à une plus haute vertu, à ne rien refusera la grâce, nous n'apprenions mieux encore ce que les saints nous promettent, d'une manière si affirmative, des miséricordes bienfaisantes du Seigneur? Non , non , Dieu ne demande à l'homme que pour lui donner ; s'il demande quelques gouttes d'eau à la femme de Samarie (l), ce n'est que pour avoir occasion de lui faire pari de celte eau vive et salutaire, dont qui con que boira ne sentira plus de soif pour toutes les consolations d'ici-bas; elle deviendra dans luicom me une fontaine abondante , qui ne tarira jamais qu'elle ne l'ait conduit à la source même de tous les biens (2). Il demande cinq pains; c'est pour nourrir quatre mille hommes; et il en restera douze corbeilles... I! demande son logis à Zachée , c'est pour le convertir. Mais n'admirerons-nous pas ici notre bizarrerie et le peu de conséquence de notre conduite et de nos raisonnemens ? 77 n'est pas sûr , disons-nous , que Dieu soit toujours libéral à Vê~ gard de ceux qui le sont envers lui. Je ne veux pas risquer tant de contrainte ni tant d'avances ; je ne sais si je serais heureux , et si je pourrais me passer de ce que j"1 aurai sacrifié... Que n'ajoutonsnous donc aussi : Il n'est pas sûr que Dieu ne sera

(i) Joan. 4 . 7-

(a) Fons aquce salientis in vitam ceternam. Joan. 4, »4»

point avare envers ceux qui le sont pour lui ; je ne veux pas risquer les suites de son refroidissement et de son abandon? Car , en effet , que peut-on dire pour appuyer des doutes eontre la libéralité réciproque de Dieu , qui ne soit comme une espèce de démonstration que Dieu diminue ses grâces , retire ses grâces , refuse ses grâces, à mesure qu'on refuse ou qu'on reprend son propre cœur (1) ? Je vous ai craint , dit le mauvais serviteur dans l'Évangile , parce que vous êtes un homme sévère.... Méchant serviteur, répond son maître, je vous juge par vos

propres paroles Pourquoi n'avez-vous pas mis

mon argent à la banque? On dit encore : La

bonté de Dieu le porte à la clémence , f espère qu'il ne m'abandonnera pas. N'y aura-t-il qu'envers ses fidèles serviteurs qu'il n'aura pas une pareille inclination ? La souveraineté , l'indépendance de Dieu, me font craindre qu'il ne m'abandonne malgré ma fidélité, et sa justice ne me fera pas trembler qu'il ne me délaisse après de longues et de fréquentes ingratitudes ! Accordons-nous avec nous-mêmes. Mais non , il n'y a nulle comparaison à faire pour quelques exemples singuliers qu'on s'imagine avoir de quelqu'un envers qui Dieu aura manqué de libéralité malgré ses avances ; on en trouvera mille autres qu'il a délaissés à mesure qu'ils l'ont abandonné.

Voilà donc ce que nous devons uniquement craindre ; que dis-je craindre? Voilà sur quoi nous devons déplorer le passé , et nous tenir en garde

(3) Tùnui enim te , quia homo austerus es.... De ore tuo te fw d/co , serve nequam ; c/uare nnn dedisti pecuniam meam aa mentant ? Luc. 19, 11 etsuiv.

pour l'avenir. Je sais la chute de cet infortuné soldat du nombre des quarante martyrs de Sébaste, en Arménie ; mais n'était-ce point un homme semblable à celui dont parle l'histoire du père Spinola , qu'on avait si souvent menacé dans la prison , pour ses défauts de charité, du mal qui lui arriva ? Le Père Ferreira , qui apostasia au Japon , était du même caractère: Dieu ne laissa pas de lui donner la grâce de revenir, et de mourir martyr. Je sais le fanatisme d'un autre, ses suites humiliantes, mais je vois son retour: des hommes vertueux qui l'avaient connu au temps desa ferveur, espéraient toujours que Dieu daignerait le rappeler. Dieu n'avait point oublié ses courses et ses travaux chez les sauvages du Canada (I). Finissons par l'avertissement que donna David à son fils Salomon , le jour même et dans le moment qu'il faisait à Dieu Cette généreuse offrande dont nous avons parlé d'abord: Pour vous , Salomon , mon cher fils , appliquezvous à bien connaître le Dieu de cotre père , et serrez-le parfaitement et de bon cœur. Car le Seigneur sonde tous les cœurs, pénètre les pensées des esprits. Si vous le cherchez, vous le trouverez; mais, si vous l'abandonnez , il vous rejetera pour toujours (2).

Un peu de réflexion : quel est celui qui parle de la sorte ? C'est un homme éclairé , rempli de l'Es-

(0 Recordatus sum lui quando secuta es me indeserto. Jerem. 2, a.

(2) Tu autem , Salomon . fil mi , scito Deum patris tul , et sernto ei corde perfecto et anima voluntario. Omni a enim corda scrutatur Domums , et universas menlium cogitationes inleUigit. Si qucesiens eum , inventes; si autem dereliaueris eum , proiieiet te in œternum. I. Parai. 28, g.

prit de Dieu, appelé au conseil de Dieu , dépositaire des secrets du Tout-Puissant, du Très-Haut ; c'est à de tels hommes qu'il appartient uniquement de nous instruire ; écoutons -le , n'en écoutons point d'autres.

À qui parlait -il ? A. un jeune homme dans l'âge où l'on est comme entre les deux chemins, celui de la mort et celui de la vie ; un jeune prince qui, par la nature de son état , ne manquerait pas de trouver de terribles occasions , et des flatteurs , et des hommes sans religion, qui voudraient le détourner de ses devoirs. C'est une image assez naturelle du temps et de l'état où nous nous trouvons.

Que lui recommandait-il ? De servir Dieu , d'un cœur parfait et d'une ame véritablement généreuse. C'est là celte libéralité que nous voudrions vous inspirer aujourd'hui.

Quelle raison lui apporte -t-il ? C'est que Dieu sonde les cœurs , et qu'il ne se laisse pas surprendre aux vaines apparences. Il discerne bien si l'on esta lui , et jusqu'à quel point l'on est attaché à lui. La conduite extérieure peut être irréprochableon peut mériter même les louanges et les approbations des hommes , et cependant être , devant Dieu, un rebelle et un ingrat. Mais Dieu ne s'y trompe iamais ; il connaît les cœurs , et pénètre les intentions.

Que lui révèle-t-il ? Qu'on trouve Dieu quand on le cherche ; mais que ceux qui l'abandonnent en sont toujours abandonnés.

Heureux prince , s'il n'eût jamais oublié ces salutaires leçons! tant qu'il s'en souvint, comment s'en trouva-t-il , et en quoi ne ressentit-il pas 'a li-

béralité de Dieu ? Dieu prévint même ses vues , et surpassa ses espérances. Il ne demandait que la sagesse ; elle lui fut donnée avec tous les autres avantages qu'il n'avait point demandés (1 ). Où viton jamais un roi plus sage , plus magnifique , plus puissant ? Dans la suile il quilla Dieu; éprouva-t-il moins alors la seconde partie de l'oracle, que la première ? Livré aux infâmes passions, devenu aussi fou , sur ses vieux jours , qu'il avait été sage , et le sage par excellence , dans sa jeunesse ; quel triste , mais quel juste jugement !

Instruisons - nous donc par ses fautes et par ses cliâtimens redoutables, et fasse le Ciel que personne jamais ne puisse s'instruire de même par notre humiliation ! Ne comptons sur Dieu qu'autant que nous serons libéraux envers lui ; mais tant que nous serons libéraux envers lui , ne doutons ni de sa grâce , ni de la gloire qui nous est promise.

(0 SeJet hœc quœ non postulasti , dedi tibi. 5 t Reg. 3 , i3.

Page 1