‹ Œuvres spirituelles du P. Judde (volume 3)Chapitre 21 sur 23 · SUR L'ESPRIT DES MISSIONS · texte numérisé non relu

SUR L'ESPRIT DES MISSIONS

Euntes in mundum uniuersum , prœdicate Evangelium omm créatures.

Allez par toute la terre, et prêchez l'Evangile à tous les hommes. Marc. 16, i5.

C'est à nous, c'est à tous les ouvriers apostoliques ainsi qu'aux premiers apôtres que ces paroles de Notre -Seigneur sont adressées. Il est de notre vocation , comme de la leur, de parcourir diverses contrées et de passer notre vie dans quelque endroit du monde que ce soit où Ton puisse espérer que nous rendrons plus de gloire à Dieu , et plus de service aux âmes que le Sauveur a rachetées de son sang.

Il est vrai que de la manière pleine de sagesse et de bonté dont les supérieurs gouvernent dans les différentes communautés , on n'a guère à craindre pour l'ordinaire, que jamais on nous destine aux importantes missions du dehors , si de nous-mêmes nous ne nous y offrons et ne le demandons avec instance.

Mais il ne s'agit pas précisément de savoir ce que l'on fera de nous : il s'agit des dispositions ou nous devons être devant Dieu. Ces dispositions, les voici.

Nous devons être toujours prêts à aller aux missions , si l'on nous y destine ; c'est la première.

Si l'on ne nous y destine pas , nous devons vivre ci, et travailler, autant qu'il se peut, comme l'on ni et comme Ton travaille dans les missions ; c'est a deuxième.

On pensera donc à m'envoyer , ou l'on n'y pensera pas. Si l'on y pense, j'aurai acquis d'avance, ît l'on me trouvera un fonds de courage et de vertu aour un si noble emploi. Si Ton n'y pense pas , je dédommagerai Dieu et je me dédommagerai moimême, de ce que d'autres font sans moi , et de ce que l'on ne veut pas que j'aille faire plus loin. Voilà en même temps et l'esprit véritable de notre vocation sur les missions, et celui de la règle que j'enjtreprends de vous expliquer dans cet entretien.

PREMIER POINT

Je le répète, il est plus que vraisemblable qu'on ne nous enverra jamais aux missions du dehors, que Inous ne le demandions avec persévérance et même avec une espèce d'empressement. Sans parler du (zèle et de l'attention qu'on a pour notre propre salut , il y aurait trop à risquer pour le bien de la re lligion et pour notre honneur , de nous destiner maljgré nous à des emplois où les plus grands courages jet les vertus les plus éprouvées ne sauraient suffire 'qu'à peine.

Quel affreux scandale, quel tragique spectacle,

Isi un missionnaire venait à s'oublier là ! D'un autre

côté , cependant, il est certain que Dieu ne saurait

être content de nous , et que nous ne sommes ni

en sûreté de conscience, ni dans l'état que deman-

de notre vocation, si nous ne sommes toujours prêts à y aller, au moins dans le besoin , et quand on voudra nous l'ordonner : entrez bien , je vous prie, dans ces deux réflexio s.

Je dis d'abord que nous ne sommes pas en sûreté de conscience ; pourquoi ? Parce que , quoique nous ne devions pas faire sitôt, et que quelques-uns de nous ne doivent peut-être jamais faire un vœu distinct et paiticulier d'être prêts à aller à toutes sortes de missions , nous devons cependant tous , sans exception , faire vœu d'obéissanee , vœu qui renferme déjà l'obligation dont nous parlons: nous devons , outre cela , faire bientôt un vœu qui nous obligera à faire cet autre vœu des missions, lorsque l'on voudra ou nous le permettre , ou nous l'ordonner. C'est-à-dire, à ces vœux-ci , qui ne sont encore que des vœux simples, je promets d'en substituer d'autres plus solennels , quand on voudra , dont l'un sera d'aller par toute la terre, aux missions que le vicaire de Jésus -Christ , ou, par son autorité, nos supérieurs jugeront à propos de me marquer.

Ce quatrième vœu , vous savez déjà , ou vous ne tarderez guère à sa voir jusqu'à quel point nous sommes jaldûx qu'on nous permette de le faire ; mais je ne sais si nous en comprenons toujours l'étendue et les obligations ; et qui les comprendrait bien , je doute qu'il eût toujours tant d'ardeur pour y parvenir , et qu'il ne craignît pas, en ambitionnant je ne sais quelle petite distinction, ou plutôt en évitant un peu de confusion, de se charger d'un fardeau beaucoup au-dessus de sa vertu et de son courage.

On n'ignore pas sur quoi nous nous retranchons, d'ordinaire. Je o'ài point promis , dil-on , etje ne promettrai point ni d'aller de moi-même , m d al er L'offrir à aller ; je promettrai , j'ai promis simplement d'y aller , si l'on m'y envoie ; or , je sais bien qu'on ne m'enverra pas , si je ne le veux, si je ne le demande , etje sais de plus que je ne le tondrai , que ie ne le demanderai pas. .

El nous pourrions croire, en bonne foi , qu on se jouât ainsi de Dieu impunément , et qu'au pied de ses autels on pûtfaire des sermens illusoires et qui, dans la pratique , dans la réalité , se réduiraient à rien, ou presque à rien?

Je crois donc , pour moi , qu'au moins nous nous obligeons parla à ne souffrir dans nous-mêmes aucun obstacle qui puisse ôter aux supérieurs le pouvoir et l'envie de se servir de nous dans le besoin ; à nous former de bonne heure , et très-séneusement à tontes les vertus qui peuvent nous rendre d.gnes d'une si haute distinction. Un homme promet à Dieu , par vœu , de se faire religieux. Pour acquitter sa promesse, croyez-vous qu'il lui suffise d entrer en religion, et qu'il ne soit pas obligé, de plus , à se comporter, autant qu'il dépend de lui, pendant le temps de ses épreuves , de manière a mériter d'être admis à la profession? Mais s'il fa.saittout le contraire , prévoyant bien, par là , qu il sera exclus et n'étant pas même fâché de relie ; qu en jucreriez-vous? Que juge-ton des permissions de se retirer , qu'on donne à certaines gens qui font exprès des fautes ? Ces permissions sont déclarées nulles et abusives.

Quant à ceux qui ne feraient cas tout-à-fait exprès

des fautes pour se faire renvoyer , mais qui feraient volontairement des fautes pour lesquelles ils sauraient qu'on ne manquerait guère de les renvoyer , nous jugeons que leur dispense serait au moins très-équivoque, et qu'ils ne devraient pas être sans d'assez grands scrupules pour s'être attiré ce traitement par leur propre faute. Par voie de parité, raisonnez donc maintenant, et concluez.

Or, supposant même qu'on puisse réduire toute noire obligation à ce seul article que je viens de vous marquer, pouvons-nous croire encore que nous soyons en bonne conscience ? Et si nous ne sommes pas prêts à aller partout, pouvons -nous dire au moins que nous nous y préparons ? Tous les réolemens qu'on nous lit, n'ont presque point d'autre but que de nous y préparer. Les gardons-nous ?

Serait-ce s'y préparer, que de n'avoir pas même cette indifférence parfaite qui nous est si recommandée pour les lieux et les divers emplois où l'on peut nous occuper en Europe? Que serait-ce si nous venions à nous oublier jusqu'à intéresser quelques amis, pour nous faire placer où bon nous semblerait, de les fatiguer d'instanees et de représentations ou de bouche , ou par écrit , jusqu'à ce que nous les eussions réduits à ce que désire notre ambition ou notre indolence naturelle ?

Serait ce s'y préparer, que de faire ici cette multitude de liens qui ne pourraient se rompre qu'avec douleur et avec peine, si l'on avait besoin de notre ministère ailleurs? s'attacher à sa patrie, à sa famille, à des amis d'élite, à qui l'on tient par intérêt ou par vanité , à certaines éludes qui peuvent faire des gens d'esprit, mais qui sont comme diamétrale-

ment opposées à l'esprit des hommes apostoliques ? Serait-ce s'y préparer , que de mener une vie molle , de se borner h je ne sais quel petit travail réglé, qu'on prendrait ou qu'on laisserait selon son caprice ? de trouver étrange qu'un supérieur embarrassé de quelque entreprise et ne sachant à qui s'adresser , vint s'adresser à nous ? de répondre fièrement que nous n'avons pas été envoyés pour cela , que nous avons notre occupation, et que nous ne saurions faire rien de plus ? N'est - ce pas lier les mains à des supérieurs, et les empêcher de se servir de l'autorité qu'ils ont sur nous, que de ne nous former ni à l'obéissance parfaite , ni à l'amour de la croix, ni a ce degré de sagesse et de retenue sans lequel on ne sera pas assez sûr de notre vertu pour oser la produire dans de grandes et dangereuses occasions:

Avec cela , rassurons-nous donc sur celte disposition intérieure : Je ne demanderai pas , mais je serai prêt à obéir : n'est-ce pas là , en effet , être bien prêts à marcher à la suite des Xavier , des Anchiéta, des Spinola , prêts à partir sans viatique, sans excuse , à pied , s'il le faut , et en mendiant notre pain, parmi les fidèles et les infidèles , jusque dans les climats les plus barbares et les plus reculés ?

Encore une fois, souvenons-nous qu'on ne trompe point Dieu, quoiqu'on puisse se tromper soi-même et tromperies supérieurs, et que c'est au tribunal de Jésus -Christ que nous rendrons compte des dispositions où nous devons nous mettre , d'accomplir nos promesses quand on voudra.

Le crime est invisible, mais souvent les châlimens n'en sont pas moins réels. Nous ne nous ren-

drons pas capables de ce qu'on aurait droit d'exiger de nous , et jamais nous n'ai -ruerons , même au ' degré borné qne nous nous proposons; mais prenons-y garde , Dieu est juste, el dans sa justice il est toujours terrible.

Je dis plus; dans celte disposition, fussions-nous en sûreté de conscience par rapport à l'essentiel de nos vœux , nous ne le serions pas certainement par rapport à ce (pie demande notre vocation.

Ecoutez, encore une fois, ce que demande notre vocation : n'est-ce pas d'aller où nous pouvons espérer de rendre plus de gloire à Dieu et de service au prochain ?

Or, je demande donc où nous appellent la plus grande gloire de Dieu et le plus grand besoin des âmes, si c'est ici ou si c'est dans les missions du dehors ? Ici , quelle gloire rendrons-nous à Dieu ? Ne nous flattons pas : pouvons • nous , depuis que nous travaillons au salut du prochain , nous assurer d'avoir mis une seule ame da:;s le Ciel ? A faire ce que font la plupart, et peut-être ce que nous nous proposons de l'aire, le reste de nos jours, pouvons nous bien nous promettre que nous yen mettions jamais aucune ? Plusieurs missionnaires peuvent compter des milliers de chrétiens qu'ils ont baptisés; d'autres , des quatre ou cinq cents enfans envoyés en paradis , incontinent après le baptême. Voilà des fruits visibles et certains ! qu'il sera consolant pour un ouvrier apostolique , de paraître au jugement universel , accompagné d'une foule d'infidèles, devenus ses véritables enfans ! Ici , dans le sein de la patrie, on peut dire que le nombre des ouvriers est, dans un sens , plus grand que la moisson. Le prêtre

■culier et le religieux disputent à qui Sravaillera avantage pour la gloire de Dieu et le service du roehain Quelles âmes sont dans uu besoin assez raml et assez pressant pour que leurs guides spmjels ( s'ils venaient à manquer ) ne pussent pas être ic.lement remplacés par d'autres , et peut-être avec

tsure

Là au contraire, c'est-à-dire dans les pays etran- ,ers combien de pauvres affamés attendent le pain, lemandent le pain de la parole , sans que personne se présente pour le leur rompre (1)1 Combien de malheureux esclaves du démon , de qu, le salut est altaché peul-èlre au zèle que nous aurons pour les aller sauver , et qui, sans nous , ne se sauveront ja-

mais ! , , i

Dieu , en effet , qui fait dépendre souvent le bonheur des enfans , du plus ou du moins de soin qu aura de se conserver une mère qui les porte dans sou sein, ne peut-il pas avoir voulu, de même que la prédestination de beaucoup d'enfans et d hommes formés dépendit de l'attention à la grâce, et de la fidélité de ceux que leur vocation a rendus comme les pères et les mères de tout ce qu'il y a d âmes à sauver dans l'univers?

Si ces considérations ne nous disent rien au cœur ; si nous ne sommes touchés ni des cris que pousse Jésus-Christ en faveur de ces pauvres barbares , m des efforts que fait le démon avec tant de succès pour remplir l'enfer , et se faire des compagnons de sa disgrâce et de sa haine contre Dieu , sommesnous ce que nous devons être ? Rappelons-nous aux (i) Parvuli petierunt panem , et non erat qui franger* «t Thren. 4,4.

grands principes de noire retraite ; les aurions-nou; déjà oubliés ? Jésus- Christ n'est-il plus notre roi, notre chef? Avons -nous déserté , renoncé à l'honneur et au serment de combattre sous son étendard? Croyons-nous être assez reconnaissans du bienfait de notre vocation, et au christianisme, et à la religion , en ne rendant point à Jésus-Christ zélé pour zèle , peine pour peine , et vie pour vie ? Oublionsnous ce que nous devons aux âmes qui implorent notre secours , par compensation de tant d'autres que nous avons scandalisées , que nous avons peutêtre mises en danger de se damner ? Il nous en coûterait ; il faudrait travailler, suer, souffrir, mourir peut-être ; et n'en a-t-il rien coulé au Sauveur, ou ce qui lui en a coûté ne monlre-t-il pas ce que valent les âmes ?

Ajoulerai-je encore , ou puis-je m'empêcher d'ajouter pour plusieurs une troisième raison , qui peut animer notre zélé de plus en plus 't ce sont certaines vues que Dieu nous a données pendant quelque temps. N'en est-il pas peut-être qui ne sont entrés dans l'état religieux , que parce qu'ils ont été touchés de la lecture de ce que faisaient les missionnaires dans les pays étrangers, et qui dans les premières années , au temps de leur plus grande ferveur, ont promis à Dieu de suivre ceux qu'ils regardaient alors comme étant seuls de dignes, de véritables ouvriers apostoliques ?

El ne disons pas que ce furent des vues d'enfant, des transports d'une dévotion précipitée et indiscrète. Notre vocation à la religion même, ne fut-elle pas de même nature , et ne la regardons - nous pas aujourd'hui comme l'ouvrage de la sagesse divine,

qui nous conduisait mieux que n'aurait pu faire la plus parfaite raison ? Ces vues de nous consacrer au salut des âmes les plus abandonnées, quand ontelles commencé à nous quitter ? n'est-ce pas quand nous avons commencé nous-mêmes à quilter Dieu ? et si , dans notre retraite , elles ne sont pas venues avec la même vivacité qu'autrefois , ne serait-ce pas une preuve , peut - être , que nous ne sommes pas nous-mêmes revenus à Dieu avec autant de sincérité et de ferveur que nous nous l'imaginons ?

De tout ceci , maintenant, que conclurai -je ? Quil faut nécessairement partir , qu'il faut du moins nous offrir à partir , quand on voudra. La sincère disposition où nous devons être à l'égard de notre vocation et de nos vœux, semble ne devoir rien demander de moins. C'est ainsi que les premiers missionnaires les accomplirent, ces vœux, et se crurent toujours obligés de les accomplir.

Les supérieurs avaient besoin de retenir leurs empressemens ; et après lesavoir loués de la vivacité de leur zèle, d'en modérer les saillies, et les rappeler à l'état de la sainte indifférence , comme à ce qu'il y avait de plus parfait et de meilleur , supposant toujours la préparation â partir.

Ce que je dois demander, pour le moins, c'est qu'effectivement nous nous comportions comme des gens qui auraient assurance d'aller bientôt travailler aux missions du dehors. Supposons que les supérieurs nous disent aujourd'hui : J'ai des vues sur vous ; dans trois ou quatre ans d'ici je vous destine pour les Indes ou pour le Canada, préparez -vousy. Que ferions-nous, ou que croirions-nous devoir faire? Combien d'application à l'oraison, à mériter

les grâces de Dieu ! quel zèle pour servir les plus abandonnés ! que nous importerait à quoi Ton nous appliquât, ou quefonnousenvoyâldici làPCen'est qu'une supposition ; mais que risque-t-on à, la regarder comme une réalité ?

Si la chose n'arrive pas , au moins pouvons-non» dire , sans craindre de nous méprendre : Je m'y suis préparé ; il n'a pas tenu à moi que je ne partisse. Il nous en restera de grands principes de vertu ; nous aurons vécu ici comme des étrangers , dans la mortification , dans le parfait détachement : nous entrerons dans la seconde disposition dont j'ai parlé d'abord ; c'est-à-dire que , faute de pouvoir aller aux missions étrangères , nous ferons ici, aumoins à peu près , tout ce qu'on fait là-bas.

SECOND POINT

Quelque chose qu'on puisse dire de l'obligation où nous sommes d'être prêts à aller jusqu'aux extrémités du monde, comme ayant été inspirés de Dieu de nous sacrifier aux emplois vraiment apostoliques, il faut convenir, néanmoins, que tous ne peuvent et ne doivent pas y aller, parée que nous sommes destinés à la sanctification de ceux qui sont proches, aussi-bien que de ceux qui sont éloignés (1). Plusieurs peuvent donc demeurer sans scrupule, sans être infidèles ni à Dieu, ni h leurs promesses; et qui sont ceux -là? 1.° Ceux qui , ayant marqué aux supérieurs leurs dispositions à cet égard , sont retenus par leur autorité , et appliqués à d'autres ministères. 2.°Ceux dans qui ou le défaut de certains talens naturels, ou l'étal d'une faiblesse habituelle eléviden-

(c) Pacemei qui longe est, et qui propè. Is. 5j, 19.

;e , est absolument incompatible avec les devoirs indispensables d'une fatigante mission.

Car, je ne parle plus ici des forces spirituelles, du courage , de la vertu , supposant toujours que nous sommes inexcusables devant Dieu , si , connaissant l'obstacle que met ce défaut aux devoirs de notre vocation, nous ne faisons pas tous les efforts imaginables pour le surmonter, et parfaitement , et au plus tôt : or, à l'égard de ceux-là, quelle doit être leur disposition selon l'esprit de Dieu ? C'est ou de faire ici tout ce qu'ils voulaient faire aux missions, ou de faire, mais avec ferveur et de bonne foi , tout ce qu'ils peuvent , faute de pouvoir faire tout- à- fait ce que d'autres y font.

Et 1 .° la bizarre , la ridicule conduite que ce serait , d'avoir voulu se consacrer aux missions du dehors , d'avoir cru qu'on y était appelé de Dieu , de l'avoir demandé , peut-être , avec instance, et de vouloir vivre ici ensuite dans une espèce de repos et d'oisiveté ; de se dépiter peut-être d'avoir été refusé dans ses poursuites ; de négliger quelque emploi que ce fut (pie l'on confiât à nos soins, et de dire : Puisqu'on n'a pas voulu que j'allasse travailler où je voulais , je ne ferai rien ici de ce que l'obéissance demande , ou je ne ferai que ce qu'il me plaira ! La chose pourrait bien arriver quelquefois.

Alors , on est tenté de croire qu'il est entré dans ce? prétendues vocations, plus d'envie de courir, de voir le monde , et d'aller promener ses inquiétudes , que de vrai zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes : l'envie peut-être d'aller faire quelque figure lu-bas , faute d'espérance ici de percer la foule et de se distinguer jamais en rien ? ou bien l'illusion

puérile de ceux qui s'imagi nent qu'il n'y a de peines que celles qu'ils sentent dans le temps et dans l'emploi présent, ou que toutes les autres ne sont rien en comparaison.

11 y a des mouvemens de Dieu , qui ne sont pas toujours des volontés de Dieu. Le père Surin nous en a expliqué la différence Dieu semble nous appeler quelquefois où il ne veut pas toujours que nous allions ; mais les mouvemens qui viennent véritablement de Dieu , portent toujours cependant à de grandes choses. Ceux qu'il semble appeler là -bas , il veut animer leur zélé à faire ici plus que le commun de ceux qui y demeurent , et ce n'est que pour cela peut - être que Dieu sollicite de temps en temps plusieurs religieux à tout quitter pour aller aux peuples barbares ; de même que , dans le jeune âge , il appelle presque tous les enfans à la vie religieuse , seulement à dessein que tous se fassent plus chrétiens et plus vertueux dans le monde, où il les destine véritablement. Déplus, il est certain que les supérieurs ne retiennent ici ceux qui montrent de si grands empressemens d'aller si loin , que parce qu'ils trouvent dans leurs dispositions de quoi former des ouvriers évangéliques sur le modèle de ceux du Nouveau- Monde.

Nous tromperions donc Dieu et les supérieurs, si, après de pareilles vues et de pareils désirs, nous donnions ici plus de bornes à notre zèle, quenous n'eussions voulu nous en donner là.

Je m'imagine entendre parler quelqu'un de ces hommes zélés qui ont demandé les missions si longtemps, sans pouvoir les obtenir ; là , je n'aurais su ce que c'était qu'un moment de repos ; ici , je n'en

chercherai pas davantage , je ne dirai jamais c'est assez , c'est trop ; ampliùs , ampliùs , c'est ma devise. Là , j'eusse travaillé auprès d'une multitude stupide , sans politesse , sans éducation , presque sans humanité ; ici le travail que les autres excluront , sera toujours mon partage : classe, prisons , hôpitaux , malades , catéchismes , je souffrirai , je dissimulerai avant toutes choses les défauts de mes frères , quels qu'ils soient ; ils sont bien insupportables et rebutans , s'ils surpassent ceux d'un nègre , ceux d'un canadien. Là , j'eusse vécu loin de ma patrie , de ma famille , de tous ces amis frivoles ; n'écrivant point de lettres , ou n'en écrivant que très-rarement. Ici , je n'entretiendrai aucun commerce avec le monde ' que de pure nécessité. Je n'aurai d'amis que ceux qui sont déjà à Dieu , ou que j'espérerai pouvoir rendre amis de Dieu.

Là , j'eusse manqué de mille choses , même néces. saires'à la vie ; ici , je ne me plaindrai jamais de quoi que ce soit ; je retrancherai plutôt que d'ajouter à ce que demande la simple nécessité ; point de délicatesse : logement tel qu'on me le présentera ; souffrant la rigueur des saisons, le chaud, le froid, sans empressement pour me soulager , s'ils ne sont absolument insupportables.

Là, il eût fallu faire de longues courses , souvent à pied , au travers des neiges , ou sur les sables brûlans ; entreprendre des navigations périlleuses ; ici , je ne' craindrai point les missions , les petites excursions de la campagne , de quelques fatigues , de quelque incommodité qu'elles soient accompagnées.

Là , je me fusse condamné pour toujours à l'obscurité d'un pays désert , à l'oubli actif et passif de

Judde. OEuvres. V *

lous les hommes ; ici , je me tiendrai heureux qu'on ne sache point où je suis , pourvu que Dieu le sache ; qu'on me donne la dernière demeure , et l'emploi le plus obscur, si l'on veut , j'y vivrai à petit bruit et content : un confessionnal où les pauvres seront reçus à toute heure et en tout temps , sera mon sépulcre , s'il le faut ; je m'y confinerai , je m'y ensevelirai volontiers.

Et sera-ce là de bonne foi un juste dédommagement de ce que j'aurais voulu aller faire ailleurs ? Combien y aura-t-il toujours de différence entre ce que je serai ici , et ce que j'eusse été là !

Ainsi raisonnera tout homme qui , ayant pensé aux missions sérieusement, voudra agirconséquemment. Ainsi raisonna Simon Rodriguez , quand il vit partir François Xavier seul pour les Indes : fit-il beaucoup moins , en Portugal , qu'il n'aurait fait en traversant les mers ?

Pour ceux qu'un défaut visible ou de santé , ou de certains talens naturels, empêche de pouvoir partir pour les missions du dehors, expliquons en finissant quelle doit être leur disposition et leur conduite.

Je l'ai dit : faire ici , mais de bonne foi , sans se flatter et comme devant Dieu , tout ce qu'ils peuveut , faute de pouvoir faire tout-à-fait ce qu'ils voudraient, et ce que l'on fait aux missions éloignées.

En effet , pour revenir à nos engagemens , c'est à cela pour le moins que nous obligent , et notre vocation , et notre voeu.

Est-il supportable que , n'ayant tous que les mêmes règlemens , les uns souffrent tout , les autres ne souffrent rien ; les uns soient à tout , les autres se bornent presque à rien ; les uns puissent tout , les

autres puissent si peu, ou ne puissent rien? Et qui sont enfin tous ceux qui travaillent dans les missions? n'est-ce pas leur grand courage qui tient lieu de force à plusieurs? n'est-ce pas qu'ils ont risqué beaucoup sur le fonds de la Providence, et que, dès le moment qu'ils ont fait moins d'observations superstitieuses , ils se sont trouvés capables de ce qui leur avait paru d'abord impossible ? Il n est que trop vrai que , ordinairement , nous nous écoutons beaucoup ; qu'en nous écoutant un peu moins , nous ne laisserions pas d'aller loin.

Mais supposons que ces missionnaires aient bier. des choses que nous n'avons pas ; encore une fois , je demande , ont-ils tout , grâces , force , courage X nous autres , n'avons-nous rien? ou faut-il tant avoir, en effet , pour se faire des hommes de bonnes œuvres? Saint JeanChrysostôme, saint Grégoire pape, saint Bernard, et plusieurs saints de nos jours, ont-ils eu jamais un moment de bonne, de forte santé ?

Dans les missions , tous ne soutiennent pas la même mesure de travail , mais tous travaillent. Ici de même , n'avons -nous pas de quoi pouvoir nous occuper utilement , sans outrer nos talens ni nos forces ? Combien de gens d'une complexion aussi délicate que la nôtre , ont fait toute la vie , et font encore tous les. jours avec succès , ce que peut-être nous sommes résolus de ne faire jamais, parce que nous jugeons qu'il est impossible de le faire?

Concluons donc pour ceux qui ne sont pas en mission : considérons souvent nos frères , leurs travaux , leurs vertus, leurs succès ; rien n'est plus propre à nous encourager, à nous soutenir, a nous faire sortir de notre langueur. Hélas 1 il n'est que trop vrai

que nous ne sommes pas dignes de baiser la terre qu'ils foulent de leurs pieds (1) : ce sont de vrais apôtres ; et nous , que sommes-nous ?

2.° Sans aller où ils sont , accompagnons -les au moins en esprit, et prions souvent pour eux; nous savons , aujourd'hui surtout, le grand besoin qu'ils en ont ; quelqu'un est peut-être dans les prisons , en danger de la vie même : cela arrive toujours plus d'une année avant que nous puissions nous en défier. Rapportons à leurs intentions , tout ce que nous pourrons de sacrifices , de mortifications , de bonnes œuvres.

3.° Destinons , employons tout ce que nous pourrons nous retrancher du superflu , à leur procurer quelques douceurs , à leur mettre en main de quoi gagner plus d'ames à Jésus-Christ : ce que l'on dépense pour des voyages de plaisir, pour la vanité , pour la sensualité , serait utilement employé. Nous aurions une agréable permission des supérieurs , au lieu de ce consentement à demi forcé qu'on donne souvent à notre seule importunité.

4.° Imitons-les à notre manière, mais , encore une fois, sans nous flatter, sans trop nous écouter, sans craindre de faire des essais de force et de courage.

Dieu veuille qu'avec tout cela Jésus -Christ soit content encore , et que nous ne les ayons pas pour accusateurs et pour juges, dans ce jour de colère où nous aurons tous besoin de protecteurs.

Ainsi soit-il.

(i) Ante me factus est cujus ego non sum dignus ut solvamejus corrigiam calceamenti. Joan. i, 27.

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