SUR LA CHASTETÉ
Jn résurrection* neque nulent , neque nubentur, sed eruntsiut angeli Dei in Cœh. Matth. 22 , 3o.
Au temps de la résurrection, il n'y aura ni épouse, ni époux, nais tous seront comme sont les anges de Dieu dans le Ciel.
Voila précisément la mesure et le modèle de la chasteté que nous donne notre saint fondateur : tàïher d'être maintenant, dans une chair de péché et le corruption , ce que seront les hommes , après ta résurrection glorieuse, semblables en quelque manière à ces intelligences célestes , par la pureté de nos corps et de nos âmes (1 ). 11 dit que cette matière n'a pas besoin de plus d'explication ; et , en effet , c'est la seule fois qu'il en ait parlé , et la seule chose qu'il en ait dite , dans toute l'étendue de ses constitutions.
Il est vrai que , bien des siècles auparavant, saint Augustin n'exigeait rien de moins des vierges de son temps (2); mais ce qu'il leur demandait, était sans doute bien moins difficile que ce que l'on nous demande ; elles pouvaient vivre dans la solitude, occupées de Dieu uniquement , et loin des occasions dangereuses du péché. On veut que nous soyons ,
^i) Enitendn nngelicam purilatem imilari per corporis et mentis noslrœ munditiam-
(a) Quod hoiniaes post reswrectionem , coî illud antè mortem.
nous autres , dans le monde, que nous conversions avec le monde , sans avoir aucune atteinte de sa corruption , c'est-à-dire , que nous vivions parmi de« personnes frappées de conta-ion , que non, respirions leur haleine empoisonnée, que nous nous exposions même à les guérir , et que ce mal ne puisse gagner jusqu'à nous.
Consolons-nous , cependant , et ne perdons point courage ; c'est sous la protection de Dieu que nous combattons; il ne nous abandonnera pas, pourvu que nous soyons vigilans et fidèles.
En deux mots , voici donc tout le sujet de cette exhortation. Dans l'état religieux, destinés aux fonctions apostoliques et particulièrement à l'éducation de la jeunesse, autantet plus qu'ailleurs, nousavoJ besoin d'une chasteté vraiment angélique ; cela est vrai : ce sera le premier point. Mais , grâces à Dieu autant et plus que nulle part ailleurs , nous avons des secours pour arrivera une chasteté vraiment angélique ; cela n'est pas moins véritable, et ce sera le second point. Il est absolument nécessaire, mais il n'est nullement impossible à un religieux d'être pur comme les anges. Persuadons nous de l'un et de l'autre, nous allons en donner les preuves.
Daigne le Seigneur, par L'intercession de sa sainte Mère toujours immaculée , sanctifier ma langue et vos oreilles , de peur qu'en cherchant les moyens défaire le bien que nous voulons, nous ne causions peut-être quelque mal qu'assurément nous ne voulons pas.
PREMIER POINT
Nous sommes religieux et nous sommes ouvriers apostoliques. Sous la première de ces considérations,
nous avons le même besoin d'c'.re parfaitement ehastes , qu'ont , en général , toutes les personnes consacrées à Dieu ; cela est évident. Sens la seconde , nous en avons un besoin plus particulier encore; cela n'est pas moins certain. Autant donc et plus qu'ailleurs , une pureté angélique nous est absolument et indispensablement nécessaire. C'est la première proposition.
Je la dis nécessaire , cette pureté parfaite , a toutes les personnes consacréesà Dieu ; pourquoi PParce qu'il n'en est pas ici comme dans les autres vertus , où, après avoir distingué les devoirs d'obligation et les devoirs de perfection, on peut se borner aux uns et négliger les autres, sans courir toujours un si grand
danger; ici , outre qu'il n'est point d'action exiérieure qui puisse excuser de crime par la légèreté de la matière, parce que dans la volupté sensuelle ,dès qu'elle est libre et volontaire, on ne peut déterminer aucun degré précis qui sépare ce qui serait léger d'avec ce qui ne l'est pas; outre cela , dis- je , les pensées mauvaises ont une si élro te liaison avec les mauvais désirs , et les mauvais désirs avec les ressorts et les p-incipes naturels qui entraînent violemment au péché , qu'on ne s'occupe l'esprit de quoi que ce soit de malhonnête , sans s'exposer pour le moins a une occasion prochaine de tomber , entre Dieu et soi , dans un désordre criminel. Or, s'expos-r librement et avec vue à cette occasion, c'est déjà un trèsgrand péché.
£t remarquez que , dans l'opinion qui est sans comparaison, la plus commune parmi les théologiens, la simple complaisance dans Ti mage d'un plaisir criminel , serait déjà un crime sans aucun autre
danger, sans aucune autre suite ; mais tous conviennent, sans exception , qu'elle est pour le moins un péché plus ou moins grand, quand on s'expose à faire ou à désirer plus ou moins de mal ; et c'en est Lien assez pour montrer le besoin d'une affection extrëmeet tout angélique pour la pureté. El n écoutons point ceux qui voudraient, peut-être, appeler de cette décision à leur propre expérience : souvent, disent ils , ils se sont occupés , et assez long-temps,' de la pensée du crime , sans que les choses soient allées plus loin , et .pie le cœur même ail rien perdu de sa parfaite liberté; mais oseraient-ils bien l'assurer? Oui , peut-être lorsqu'ils ne sont pas à eux-mêmes et qu'ils ne pensent qu'à satisfaire leur curiosité , leur inclination , le dirai -je fleur passion , dans une rêverie, dans une conversation libre, qui n'a deguide que leur affection et leur penchant : mais au temps d'une retraite , ou dans ces jours de recueillement extraordinaire, lorsque la grâce les éclaire plus vivement , d'où vient donc qu'ils ont tant d'inquiétude et d'embarras? d'où vient qu'an sacré tribunal ils cra gnent de ne jamais s'expliquer assez; qu'ils reviennent à plusieurs reprises ; que, dans la crainte de voir réformer par Jésus Christ le jugement qu'ils
ont porté, ils ne sont conlens qu'après s'être accusés de la manière dont Dieu les juge coupables? ^estce pas avouer qu'ils ne sauraient connaître au juste jusqu'où ils sont allés ? et cela , sont ce des anxiétés d'uneconscience qui cherche mal à propos à se tourmenter ? Us savent assez que non , et quils inclinent toujours plus vers la fausse liberté que vers le scrupule. Mais peut-on s'assurer de sa parfaite innocence pour le passé? Oserait-on se promettre de tenir tou-
rrs ferme , à l'avenir , dès qu'en matière de pureon consent à se permettre les moindres fautes, , fût-ce «n'en pensées , et qu'on n'aspire pas a une iretê angélique? Il faudrait , pour cela , ignorer mtoire tragique des fragilités humaines dans tous s siècles. Combien d'anges tombent encore du trament! c'est-à-dire, combien de personnes relieuses et séculières paient à Dieu la peine de leur mérité présomptueuse ! Amesure qu'on sait mieux i qui se passe , on en est effrayé ; mais j'avoue , pour loi que je ne le suis guère , et que je suis surpris lulot que le mal n'éclate pas davantage , quand » considère la facilité qu'on a , dans les conditions ÎS plus sacrées , à se licencier sur tout ce qui n'est ,as visiblement un crime. Car tout le mal vie.it oninairement de là : on veut tout savoir , tout voir, oui lire, tout entendre; on veut être loué , prévenu, eeherché , flatté , caressé. L'amour, déguisé sous e nom de bon cœur, d'amitié, de reconnaissance, M-end racine dans l'ame , a vaut que l'on pense a s en
léfier. Avec de pareilles dispositions , on est bien orés de tomber dans les derniers excès. 1 Et o-ardons-nous d'en conclure que la multitude des prévaricateurs puisse rendre peut-être le crime plus pardonnable devant Dieu ; on a trop d exemples du contraire : nous savons que de très-grandes ailles avec tous leurs habitai* , ont été consumées parle feu du ciel , et que , du temps de Noé , le genre humain tout entier périt misérablement sous les eaux
d'un déluge universel.
Concluons -eu donc , et que ceux qui tombent étant ce que nous sommes , il n'est pas impossible que nous devenions ce qu'ils sont ; et qu'il n y a que
la délicatesse d'une pureté vraiment angétique J pmsse nous préserver de la corruption presque'^
Mais, nous en conviendrons bien plus aisément s. nous considérons que nous sommes non -seul» menl religieux, mais encore des ouvriers aposlj ques; car, qu est-ce ,,u'u„ ouvrier apostolique ? J homme qu, , jusqu'à l'extrémité de l'âge , destiné à vivre parmi le monde , n'es, jamais sans , lus d' un oecasun, de faire bien du ma,, e, avec ,,l un,!
me que es mmndres f.utes, en cette matière, exp™. sent , selon le monde même et dés le temps de cette
v.e auxplushumibansetau x plus terrib les châti!
mens
Je ne parle po,nt de ces occasions qui naissent d un tonds corrompu , et c,ui nous sont communes avec le reste des hommes : le penchant naturel qui
Pfe> la sensualité, le sang qui coule dans Je] les veines , un certa.n goût du mal , que laisser,, quel quefo,s les plus anciennes traces du plaisir. Je parle des occasions attachées à nos ministères, et su, lesquelles on ne nous consulte guère , si nous voulons y être exposés ou non.
A peine sortons-nous des premières épreuves de la sohtude , que Ton confie à nos soins et à notre condmte une nombreuse jeunesse. Lequel est le plus dangereux , en ces premières années , ou de connal
flffienV, Tl ' °U ^ ^ JC COn"aîlre P" ^-e? d.ffie.lemen peut-on le décider. S. on le connaît
combien d'objets sont capables de réveiller des pas- ■ou- qu'un ou deux ans de retraite ont pu calmer et assoup.r mars à qui ces digues venant enfin à rompre, ne donnent que plus de lieu de se ranimer ! Si
i ne connaît pas encore le mal , ou qu'on ne le conîisse qu'imparfaitement, l'ignorance même, l'a- >ugle simplicité , combien font elles qu'on se pnr- >nne, ou d'indiscrétions, ou de véritables fautes! .labilude en est formée, quelquefois, avant qu'on jisse se les reprocher ; et quand on devient plus ilairé , on n'a pas toujours le courage de vaincre m habitude. D'un père à ses enfans , à des enfans révenans , soumis , reconnaissais , affectionnés , eut-il y avoir autre chose que des démonstrations 'une amitié et d'une tendresse légitimes? C'est ce u'il ne vient qu'à peine en pensée de soupçonner. A ces dangers du dehors , joignons ceux du deans : l'étude et la vive ardeur de n'ignorer rien de equi peut former et cultiver l'esprit, à combien de îctures ne portent- elles pas, sans que l'on puisse resque en avoirde scrup île ! cependant , distingue- -on toujours si bien ce qui n'est qu'une recherche le vanité , d'avec ce qui sert d'aliment à la passion laissante ? ou plutôt, n'esl-il pas naturel qu'on finsse parla passion, n'eût-on commencé simplement lue par la vanité , par la curiosité ? Combien y ont >erdu , outre leur innocence, les principes mêmes le la crainte de Dieu et de la religion , l'amour de eur profession, de leur vocation , etc. !
A l'éducation publique des enfans , succède leur iducalion domestique. Seul à seul avec eux , dans an appartement écarté , et n'ayant plus nécessairenenl de témoin de sa conduite , est-on moins exposé , à moins qu'on n'ait une vertu à l'épreuve , et qu'on n'oublie jamais qu'on doit être comme leur ange tulélaire, ange par extrême pureté , tulélaire par l'attention à détourner tout ce qui , de notre part
ou de la part de quelque autre , serait capable de les scandaliser ?
Arrive le temps du sacerdoce : qu'on bénit Dieu de bon cœur, si, durant ces années critiques, on trouve que, par une protection toute miraculeuse, on se soit préservé de tant d'écueils ou Ton était exposé à faire un déplorable naufrage !
Mais à cetàge-là, du moins, est-on dans le port? On en est encore bien loin : l'entrée dans le ministère expose à plus de mal que jamais , ceux qui n'ont pas un grand fonds de vertus acquises. Tout ce qui est nouveau ne saurait faire que de dangereuses impressions , et souvent d'autant plus dangereuses , qu'on est plus innocent et qu'on a plus d horreur du mal. Confessions, directions, conversations, ce sont autant de pièges de tous côtés : pécheurs corrompus , et dont il faut approcher et trailer les plaies empoisonnées ; pécheurs plus faibles et plus scrupuleux que méchans, dont les récils détaillé* frappent plus le cœur et l'imagination , que ne feraient de noires infamies ; nécessité de gagner les âmes, de les attirer ; il faut de la douceur, des manières engageantes; mais le cœur se lie : nécessité de reprendre, de corriger, de persuader; mais l'image du mal ne se montre pas toujours par ce qu'elle a de plus affreux : donnez -moi des anges, c'est toujours où il faut revenir, et ils résisteront ; des hommes , de simples hommes résisteront-ils avec constance?
Tous ceux qui , dans le monde, sont chargés du salut des arr.es, sont autant exposés que nous : c'est dire trop pju ; par raille raisons ils le sont encoi e infiniment davantage , je le sais , mais leur danger ne fait pas notre sûreté.
Que dis-je?et combien avons-nous plus h craindre qu'eux , dans un élal où la grandeur et la conlinuité des dangers ne font jamais sur cetle matière qu'on ait aucune indulgence pour nous ?
Nous savons avec quelle vitesse et quelle sévérité, des indiscrétions qui pourraient ne passer que pour des crimes équivoques, ont été punies dans tous les temps. Il est vrai qu'on ne refuserait pas , aujourd'hui, la pénitence à un coupable qui la demanderait et qui voudrait se soumettre à tout ; mais quelle triste vie faut -il mener le reste de ses jours , même après avoir satisfait? Ne renconlrerjamais ses frères, que dansleursyeux on ne croie lire des reproches de son péché ; se voir éloigné de tous les emplois qui demandent de la confiance et une réputation de vertu à l'épreuve :êlre exposé aux incultes des indiscrets et des personnes peu charitables, dont il es! difficile qu'il ne se trouve toujours quelqu'un. 11 ne resterait qu'un seul moyen d'effacer l'opprobre d'une tache si honteuse , c'est de vivre désormais entre Dieu et soi , et de se faire un saint du premier ordre ; mais comme on ne tombe guère que par degrés , le retour est bien long , jusqu'à s'élever au-dessus des vertus communes.
Que serait-ce si , au contraire , on prenait le parti de se faire un front d'airain, et, par des restes d'une conduite audacieuse , montrer qu'on ne nous a pas accusés injustement, ou témérairement soupçonnés d'ignorer ce que c'est que honte et que pudeur ?
Au reste , n'accusons pas les Supérieurs de nous foire aucune injustice, ou d'être, envers les coupables , d'une excessive rigueur ; nous n'ignorons pas sous quelles conditions on uous a reçus : il leur est
dur de faire des malheureux ; mais le bien commun l'emporte , et ils doivent de tels exemples à la réputation du corps , et à la conservation du plus grand nombre de leurs sujets. Il n'en faut, de ces formidables exemples, qu'un ou deux pour nous retenir tous dans le respect.
Concluons simplement que, parmi les religieux qui sont des ouvriers apostoliques , il faut une pureté angélique, sans quoi Ton risque également son innocence et son bonheur. Car, je le dirai cent fois: Les premiers relàchemens conduisent insensiblement aux plus grands désordres; malheur à qui ne voudrait le croire qu'après l'avoir expérimenté ; plus grand malheur à qui en aurait fait quelque sorte d'épreuve qui ne fût point venue, par une protection singulière de Dieu , à la connaissance des hommes, et qui ne se condamnerait pas pour toujours à la plus auslére pénitence !
Mais reprenons. Dans notre état , avons-nous autant de moyens pour être chastes , que nous en avons véritablement besoin ? J'ai dit encore que oui ,et c'est ce qu'il nous faut maintenant expliquer.
SECOND POINT
Demeurer chastes dans celte multitude et d'occasions, et de dangers de ne pas l'être, n'est pas un moindre miracle que d'être au milieu des flammes et de n'en recevoir aucun dommage ;c?r l'impureté, disait le saint homme Job , est comme un feu dévorant, qui désole, qui ravage, qui consume tout jusqu'à l'entière destruction (1).
Mais Dieu, qui sut faire la seconde de ces mer- Ci) Ignis usque ad perditionem devorans Tob. 3r , ia.
veilles, autrefois, en faveur de ces jeunes hommes de Babvlone, dont parle l'Ecriture, au livre de Daniel, peut sans doule faire la première en notre faveur, quand il lui plaira, et que nous ne nous en rendrons pas indignes ; nous avons plus de sujet de nous flatter de l'un que de l'autre. L'Histoire sainte ne rapporte qu'un seul exemple de celle-là; de celleci , l'histoire de différens ordres ecclésiastiques et religieux, et la connaissance des personnes avec qui nous vivons nous-mêmes , nous en présente une multitude infinie.
Mais quel motif pourra engager Dieu à faire pour nous le même prodige? Les mêmes dispositions, ou des dispositions comparables à celles qui préservèrent Ananie et ses deux compagnons, de la violence du feu ; remarquez ces quatre mots, s'il vous plaît, dont les saintes lettres font mention; vous y trouverez combien ils se rapportent exactement à ce que nos régies et nos divers statuts nous recommandent, pour pouvoir conserver une parfaite pureté malgré les dangers où nous sommes continuellement exposés.
Premièrement , une vie pieuse et mortifiée les prépara long-temps d'avance au miracle de la fournaise. Tandis qu'ils vécurent à la cour de Nabuchodonosor , trois fois le jour , régulièrement , ils priaient du côté de Jérusalem (1) : jamais ils ne touchèrent aux mets qu'on leur servait de la table du roi (2).
(0 Montra Jérusalem , tribus temporibus in dieflectebat genua sua. Ban. 6 , 10.
(2) Ventur nobis legumina ad vescendum , et aqua ad bibcrf dum. Ibid. i , 12.
Judde. OEuvres. V. 20
Secondement, le jour d'épreuve étant venu, il» ne se précipitèrent pas d'eux- mêmes dans la fournaise; mais ils y furent jetés (1), et ils en sortirent dès qu'on les rappela (2).
Troisièmement, ils ne furent jamais seuls dans la fournaise ; l'ange du Seigneur y descendit avec eux, et les y accompagna toujours (3).
Quatrièmement enfin, tant qu'ils furent dans la fournaise et depuis qu'ils en furent sortis, ils ne cessèrent de rendre grâces a Dieu de leur victoire , et de se reconnaître indignes de la merveille qu'il opérait en eux (4).
Sous toutes ces conditions donc, le feu ne leur fit aucune blessure , et ils ne perdirent pas un cheveu (5) : et avec de semblables dispositions , ce ne sera plus tant un prodige que nous conservions la pureté , que c'en serait un si nous ne la conservions pas.
Dévotion donc et mortification, ou plutôt, mortification qui vienne de dévotion, première source de pureté dans tous les états religieux.
En effet, quoique les grandes austérités, d'ellesmêmes, de leur nature, semblent devoir servir beaucoup à la conservation de la chasteté , nous ne voyons pourtant pas, ni que les anciens habitons du désert, avec toutes leurs fatigues, aient été moins
(i) Missi stmt in médium fornacU c. 3, 21. — (2) Egi'edimini , et venite , et stali/n e^ressi sunt. C 3 , g3.
(3) .Jngelus Domini descendit cum eis in Jbrnacem . . . . . similis Filio Dei. Ibid.
(4) Renedictus es . Domine : bcnerticite Dominum.,.* Hberauit nos de média t/rdenli.i flânante. Ibid.
(5) Non leligit eos ignis , neque contrislavit , neque quidcjuam molestiœ inlulit. Ibid.
violemment tentés, ni que les religieux qui vivent aujourcrhui selon leurs règles de la manière la plus dure, soient moins exposés que d'autres; peut-être même que la gêne qu'ils souffrent» d'un côté, peut les tenter de chercher à se dédommager de l'autre , et à adoucir, par une vie un peu plus libre , le joug pesant dont ils se sont chargés.
Les communautés où il y a le plus d'innocence , sont ordinairement celles où Ton assujettit le corps par l'esprit; les macérations n'y sont point excessives, mais elles sont réglées à la portée de chacun; et ce qui est ainsi réglé, on se ferait un point de conscience d'y manquer, ou par un défaut de ferveur sensible, ou pour une infirmité légère. Les jeunés ne sont ni fréquens, ni outrés, mais on se fait une mesure de tempérance et de sobriété, qu on n'excède jamais; on ne suit, dans les repas, ni les empressemens, ni les goûts, ni les appétits; et hors des repas, sans une nécessité évidente, on ne voudrait pas prendre une goutte d'eau : il n'y a point de veilles de nuit; on ne couche pas dans le cilice et sur la dure, mais on se dispute un instant de sommeil au delà de la règle ; et pour lit , pour habillement, on se contente en véritable pauvre et en religieux mortifié , de ce qui se donne par la communauté. Si on est dispensé de chanter au chœur huit et dix heures tous les jours , les deux ou trois heures destinées à l'oraison, à l'examen, aux simples lectures, sont des momens sacrés, qu'on ne croirait pas pouvoir donner à quelque autre occupation sans un larcin sacrilège. On ne travaille pas des mains, on n'arrose pas de ses sueurs la terre qui produit le pain , mais on n'est jamais oisif, et dans le choix de
ses occupations, on prend soin d'éviter toutes celles qui seraient plus dangereuses que l'oisiveté même. Or, c'est sur ce plan qu'on veut que les ouvriers apostoliqu s soient formés.
Outre cela , on ordonne aux supérieurs de se défier des moeurs de quiconque ne travaille pas à se rendre vraiment intérieur ; d'observer s'il prie, s'il approche des sacremens aux temps marqués ; de ne point l'exposer à des ministères qui lui ouvriraient trop d'entrée dans le monde, et dont les succès pourraient l'enfler et le tirer de la dépendance.
On exhorte les inférieurs à vivre dans une continuelle abnégation; on leur rend difficiles toutes les permissions qui peuvent nourrir la mollesse et la sensualité. Ce n'est qu'en tremblant et comme malgré soi qu'on leur accorde les parties de promenade ou de plaisir, les repas en ville, et dans leurs chambres quelquesdouceurs particulières. L'inférieur qui s'en fâche , et à qui on ne dit pas toujours le motif secret de ces petits réglemens , ne devrait -il pas l'apercevoir, pour peu qu'il étudiât la conduite ordinaire de la grâce? C'est que Dieu, à qui seul il appartient de donner la continence (1), Dieu, dis je, ne la donne qu'au prix qu'il lui plaît; et qu'il ne la donne guère qu'à ce prix, et que pour peu qu'on dispute et qu'on chicane avec lui , on ne saurait répondre de rien. Arrive le mauvais jour, où n'ayant pas été fidèle, on reçoit, par un juste châtiment, le salaire de son indévotion et de son habituelle immortification.
Voit-on, en effet, aucune chute scandaleuse qui n'ait pris son origine de là? S'il en est qui, égale-
(i) Nonpossem esse continent . nisi Deus det. Sap. 8 , ar.
SUR DIVERS SUJETS DE PIÉTÉ. 46 i
ment indévots et immortifiés, ne laissent pas de se soutenir, c'est un miracle tout gratuit que Dieu fait en leur faveur ; mais c'est présumer beaucoup, de croire qu'on puisse, en les imitant, demeurer chastes comme eux , supposant plus par charité (pie par raison, qu'ils le sont en effet , comme ils le paraissent, et que, de temps en temps au moins, il ne leur échappe pas des fautes assez grossières.
Seconde défense de la pureté. Ne s'exposer à l'occasion , que par obéissance et avec une espèce de mission (I). Les jeunes gens de Babylone ne brûlèrent pas dans la fournaise, tandis que le feu consumait ceux qui l'avaient allumé, quoiqu'ils parussent hors de ses atteintes et de sa sphère naturelle : que veut dire cela, sinon que, dans les occasions du devoir, protégé de Dieu, occupé par la seule vue de Dieu , on peut se conserver , mais non point dans les occasions d'amusement, de curiosité, de vanité, parussent-elles infiniment plus éloignées ?
Aussi, les mêmes règles qui nous envoient au confessionnal, dans les missions, chez les malades, et jusque dans les refuges; qui nous appliquent à l'étude dangereuse des cas de conscience et à la peinture des mœurs corrompues du siècle , pour en donner de l'horreur; ces mêmes régies, dis je, nous défendent de garder, dans la maison, un livre suspect, de demeurer seul à seul renfermés dans une chambre , de toucher aucun de nos frères, ne fut-ce qu'en badinant ; de faire des visites inutiles ; de con fesser, si ce n'est à la vue de tout le monde et avec une espèce de mur de séparation; de perdre jamais le plus grand sérieux avec les personnes de l'autre
(i) Aiissi sunt m médium fornacis.
sexe , de voie même trop souvent les enfans que nous instruisons. Que de bagatelles en apparence! Mais David avait une grâce spéciale pour vivre chaste dans les dangers inévitables de la cour, il ne Vavait pas pour s'arrêter un instant à la rencontre fortuite de Belzabée; sommes-nous plus pieux, plus confirmés en grâce , qu'il ne l'était au temps de sa chute ?
Jamais donc ne sortir des bornes de notre mission, ne fût-ce que d'un très-petit espace , ne fût-ce qu'en des choses assez indifférentes, dés qu'il n'y a plus qu'une vaine satisfaction qui nous y attache. On aime mieux que nous n'ayons jamais la délicatesse du vers, ni la finesse du tour et des pensées, que de l'acquérir à de si grands risques. Dès que les supérieurs nous avertissent , comme la règle en charge leur conscience , qu'une certaine liaison les inquiète, la rompre sans ménagement, et leur savoir gré de leur attention; ne point vouloir faire ni plus de bien , ni une autre espèce de bien que celui qu'on nous permet. Et outre le danger, Dieu peut-il donner sa bénédiction à ce qu'on entreprend contre ses ordres? Songeons à ces indiscrets zélés qui prirent les armes, au temps des Machabées, firent périr les troupes de la nation et périrent eux mêmes, parce que Dieu ne les avait pas choisis (1). Dieu nous a choisis, il est vrai, mais nous savons à quelles conditions ; gardons-les , et il nous gardera
Troisième défense de notre chasteté. Toujours un ange avec nous, Arujelus cum e^;c'est-à-dire, autant qu'il se peut , et cela se peut assez souvent ,
(i) A'orc erant de semine virorum illorwn per tjuos sains Jacta est in Israël, t. Mach. 5 6a
quand on le vcul bien : toujours quelques témoins de notre conduite. Les prêtres du siècle et plusieurs religieux n'ont pas le même avantage. C'est un danger°de plus pour eux. Nos réglemens sur cela ne sauraient être plus exacts; révérons-les, et soyons encore plus fidèles à les observer. Toujours un compagnon , mais jamais de notre choix, si l'on veut nous en marquer un; mais s'il est de notre choix, que ce soit un ange par ses mœurs, autant que nous pourrons le connaître et le discerner, car s^il n'est pas notre ange, il sera notre démon. Chargés nousmêmes d'en accompagner quelque autre, persuadons-nous que notre ame répondra à Dieu delà sienne, si, par un mauvais respect humain ou par un aveuglement affecté, lorsqu'il y a sujet de se défier, nous ne disons pas ce que nous voyons, ce que nous entendons , ce que nous soupçonnons avec quelque fondement. C'est l'affaire des supérieurs de balancer nos conjectures et déjuger; et quel service n'auraient pas rendu à de bons sujets d'ailleurs, tombés dans l'abîme , les premiers témoins de leurs indiscrétions , s'ils eussent averti qu'on y mît ordre ? La cruelle et damnable charité !
Il est vrai que la présence de Dieu , la crainte de Dieu , qui nous accompagne partout , sont de grandes ressources contre la tentation qu'on aurait de se licencier : c'est là cette herbe précieuse qui rendit invulnérables, plus que tout !e reste, ceux qui, dans notre état, exposés, à la fleur de l'âge, aux traits empoisonnés de la cour, surent s'en préserver : mais on n'a guère, ni de religion, ni de crainte de Dieu, quand on fait si peu de cas de ses règles. De plus , l'ange qui nous accompagne , est autant
pour les personnes avec qui nous conversons, que pour nous-mêmes. Ils pourraient oser faire et dire seul à seul avec nous , ce qu'ils n'oseront jamais, quand ils seront vus et entendus : mais, pour revenir toujours au principe, Dieu attache notre force à quoi il lui plaît, ne fût-ce qu'à une poignée de cheveux, comme au fameux Samson ; un moment sans témoins, contre la règle, peut mériter que Dieu nous délaisse. Et que serait-ce de passer les semaines entières , séparés l'un de l'autre par un commun accord, fût-ce dans les lieux les plus honnêtes et avec les compagnies les moins suspectes? Su périeurs vigilans, on se rit bien de vos ordres et de votre crédule simplicité; mais se moquera t-on aussi de Dieu? Je ne le puis croire , et il fera voir, quelque jour peut-être , qu'on ne le tente pas impunément.
Enfin, l'humilité est la dernière garde de notre pureté (I). Peut-être ne voit-on pas la liaison de l'un avec l'autre , si bien que dans les divers moyens de préservation que nous avons marqués jusqu'ici. Mais un homme superbe mérite d'être humilié; et pour un religieux, un prêtre , un ouvrier évangélique , la dernière des humiliations est d'être livré à l'impureté.
Jamais donc ne nous attribuer nos victoires ; elles viennent de plus haut. Adam n'osa pas plus tôt se mesurer à Dieu (2) , que les révoltes humiliantes de la chair contre l'esprit lui firent sentir qu'il était quelque chose de moins qu'un homme.
Jamais ne rien risquer sur le fonds de nos vertus acquises. Salomon était vieux quand il se laissa sé~
(i) Bencdictus Deus qui eruit nos de medio flammce ardentis. (a) Eritis ticut DU. Gen. 3, 5.
duire (1). Jacques le Solitaire, après avoir été toujours chaste, succomba a soixante -dix ans; une seule nuit lui fit perdre le fruit de ses longues résistances. Martinien, sans le secours violent dont il se servit, était perdu sans ressource. Jamais n'insulter au malheur de qui que ce soit , mais s'instruire et trembler. Un homme ne fait aucun mal , qu'un autre homme ne soit capable de faire, si Dieu , l'auteur et le protecteur de l'homme, vient à lâcher le fil qui le soutient. J'ai vu les anges mêmes , disait un serviteur de Dieu, prendre la nourriture des bètes immondes (2).
Je ne dois point omettre un autre devoir qui peut se rapporter à l'humilité, c'est l'obligation de rendre compte de noire conscience à nos supérieurs ou à notre père spirituel, et de n'être jamais tentés, que nous ne découvrions, et ce qui se passe dans notre ame, et ce que nous faisons pour résister à la tentation. Ce moyen-ci est d'autant plus important qu'il réunit, pour ainsi dire, tous les autres, parce qu'avant toute chose on ne manquera jamais d'examiner comment nous nous servons de tous les autres movens dont nous avons parlé : si nous sommes fidèles à la prière, à la mortification des sens; si nous ne nous exposons point volontairement et sans ordre à aucune occasion dangereuse; si nous ne nous mettons jamais sans témoins dans les occasions mêmes du devoir.
Achevons donc, et concluons qu'on peut être, dans les fonctions sacrées, aussi purs que les anges,
(i) Cùm jam eiset senex. III. Reg. n, 4.
(i) Qui nutriebantur incroceis, atnplexati surit stercora. Thieu. 1.5.
et que nul particulier n'a plus de moyens , pour cela, que ceux qui sont clans l'état religieux : mais convenons aussi qu'il en doit coûter beaucoup pour l'être; et s'il nous en coûte peu, prenons garde de nous faire illusion , en nous croyant plus chastes peut-être que nous ne le sommes en effet.
Il en coûte : mais comprenons- nous aussi quel trésor on cherche à nous conserver, et quelle différence Dieu saura mettre entre un religieux qui portera à son tribunal une pureté angélique, et celui qui sera tombé une seule fois en sa vie? je dis , une seule fois, car il n'en faut pas davantage pour perdre, sans espérance de retour, cette précieuse couronne qui est destinée aux vierges , le droit de suivre l'agneau immaculé en quelque lieu qu'il se trouve, et de pouvoir chanter dans la gloire, ayec les anges, ce cantique que les langues impures ne sauraient même prononcer ; toutes figures d'une gloire spéciale et sans exemple, dont ceux qui se seront oubliés, ne fût-ce que pendant un moment, seront privés.
Il en coûte : mais outre ce que nous avons dit des fautes qui se découvent, et de la manière exemplaire et terrible dont on a coutume de les punir, pussent-elles demeurer cachées, que ne coûtent pas la honte , les remords , l'aveu qu'il faut faire , au sacré tribunal , de ses humiliations et de ses faiblesses? Si l'on était assez endurci pour dissimuler son péché , quelle épouvantable suite de sacrilèges ! peut-on les compter ? La confession, la communion plusieurs fois la semaine , la inesse peut - être tous les jours , tous les jours plus d'une fois l'administration des sacremens.... peut -on mourir en tel état, et pour-
rait-on risquer d'y vivre ? Non ; tout balancé , il en coûte moins de vivre dans quelque contrainte et dans quelque attention que ce puisse être.
Ne négligeons donc rien , ne nous permettons rien, ne nous pardonnons rien; c'est Tunique voie et de faire oublier à Dieu les infidélités dont nous aurions pu nous rendre coupables par le passé , et de nous assurer la persévérance dans noire entre- Drise pour l'éternité