‹ Œuvres spirituelles du P. JuddeChapitre 26 sur 140 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

contenu dans leur vaste étendue, comme les astres, les plantes , les animaux ; ce ne sont pas seulement les hommes avec qui Ton est obligé de vivre, et de qui Ton peut tirer tant de bien ou tant de mal par rapport au salut; c'est encore tout ce que les philosophes appelent manière d'être , comme la santé e' la maladie , la vie longue et la vie courte , la prospérité et les disgrâces , l'abondance et la pauvreté, la science et l'ignorance , la vertu et le vice ; car , quoique plusieurs de ces choses puissent être dans l'homme , elles ne sont pourtant pas l'homme luimême , et elles peuvent subsister sans nous et hors de nous , comme nous pouvons être sans elles.

Cela étant ainsi expliqué , on ajoute que toutes les choses qui sont sur la terre , Dieu les a données a Thomme pour le conduire à sa fin. Cela ne veut pas dire que toutes ces choses sont des présens de Dieu , ni qu'elles viennent de lui immédiatement : il n'est pas certainement l'auteur de l'ignorance et du vice, il n'est pas même l'auteur de certains êtres qui ne subsistent guère que dans l'imagination , et qui ne sont en effet que l'ouvrage du cœur et de la passion de l'homme déréglé , comme l'honneur et le mépris, la gloire et l'humiliation déplacées.

On veut donc dire précisément que, quelles que puissent être toutes ces choses , et de quelque endroit qu'elles viennent , soit de Dieu , qui les fait ou qui les laisse faire, soit de l'homme, qui les trouve ou qui les imagine , l'intention de Dieu est que l'homme les fasse toutes servir à la gloire du Créateur et à sa propre sanctification.

Cela n'est-il pas juste ? Car , Dieu étant la fin universelle de tout , la même raison qui prouve que

l'homme n'a été fait et n'a pu être fait que pour Dieu , prouve invinciblement que toutes les autres choses doivent être rapportées à Dieu. Rien donc , à proprement parler , n'est pour l'homme; tout est pour Dieu. Mais on dit que les créatures sont pour l'homme en tant qu'il peut se les rendre utiles pour mieux connaître Dieu , pour s'affectionner davantage au service de Dieu, ou pour en faire à Dieu des sacrifices dignes de sa grandeur et de sa majesté infinies.

C'est donc toujours uniquement sous cette qualité de moyens et de secours pour aller à Dieu, qu'il faut regarder toutes les choses qui sont sur la terre : elles perdent leur être , pour ainsi dire, par rapport à nous , dès que nous les envisageons d'une autre manière ; ou plutôt elles subsistent toujours , mais c'est pour notre damnation, au lieu qu'elles étaient destinées à notre salut. Le Sage exprime ceci admirablement : Les créatures, dit-il ,sont devenues une occasion de chute , et comme un piège dangereux pour l'homme sans sagesse et sans discernement : Creaturœ Dei in odium factœ sunt , et in tentât ionem animabus hominum , et in muscipulam pedihus insipientium (1).

Le piège et le désordre consistent en ce que l'homme , dés qu'il ne regarde plus les créatures comme de simples moyens d'aller à Dieu, en fait sa fin, et les substitue, en quelque manière, à sonDieu. C'est une espèce d'idolâtrie : elles occupent toutes ses pensées ; il en est enchanté ; elles lui corrompent le cœur ; il n'a plus d'affection que pour elles : il épuise toutes ses forces ; il donne tout son temps à les re-

Ci) Sap. 14, xi

Page 1