PREMIÈRE PARTIE
chercher , et à s'en assurer la conservation. Il ne devrait penser aux créatures que pour se porter à aimer Dieu. Il ne pense à Dieu , il n'a recours à Dieu, il ne prie Dieu , que pour obtenir de lui une possession plus prompte, pîus facile, plus abondante , plus durable des créatures ; à peine songe-t-il qu'il y a un Dieu. Il devrait jouir de Dieu , et user simplement des créatures ; il use de Dieu , pour ainsi dire ; il ne le regarde que comme en passant , et dans les créatures il prend son repos , sa consolation , ses délices criminelles. Engraissé des biens de Dieu , il s'éloigne de lui, il se révolte contre lui. Race perverse et maudite, peuple sans cœur et sans raison , est-ce là ce que vous rendez à votre Seigneur et à votre bienfaiteur ? Incrassatus est dilectus, et recalcitravit; incrassatus , impinguatus, dilatatus , dereliquit Deum factorem suum , et re-
cessit à Deo salutari suo (1) Generatio prava
atque perversa Hœccine reddis Domino, po-
pule stulte et insijjiens (2) ?
La créature , cependant , sera-t-elle insensible à l'injure du Créateur ? Non, répond saint Paul ; elle gémit, elle souffre violence : elle ne nous sert, pour ainsi dire , qu'à regret et malgré elle , quand nous usons d'elle ou pour offenser Dieu , ou pour quelque autre fin que pour lui plaire : Omnis creatura ingemiscit et parturit usque adhuc (3). Expression figurée qui signifie que Dieu ne nous fait de bien qu'avec une espèce d'amertume et de dégoût, quand nous abusons de la créature. Il se servirait de la créature pour nous perdre , pour nous accabler , sans les lois de patience et de miséricorde qu'il s'est fai-
(i) Deut. 3a , x5.— (a) Ibid. 5 et 6.— (3) Ad Rom. 8 , aa.
tes pour un temps. Mais la créature sera mise enfin en liberté ; elle n'attend que la séparation des vrais enfans de Dieu d'avec les enfans ingrats et rebelles. Dieu emploira pour notre supplice ( et quel supplice ! ) tout ce qu'il avait fait ou ordonné pour notre salut et pour notre soutien dans les voies du salut : E.rjiectatio creaturœ revelationem filiorun
Dei expectat liherahitur à serzitute (1)
nrmahït creaturam ad ultionem inhnicoriim (2).
Déplorons donc ici le malheur de la plupart des nommes , et l'aveuglement pitoyable dans lequel ils vivent sur la destination de toutes choses. Mais non; déplorons plutôt notre propre malheur et le renversement étrange dans lequel nous avons vécu jusqu'ici. Car, qui est-ce , du plus au moins , qui n'a pas à cet égard des reproches bien humilians à se faire ? Pour l'avenir , nous préviendrons un pareil égarement, en nous écriant sans cesse , avec les saints jeunes hommes de Babylone : Créatures, qui êtes toutes l'ouvrage du Seigneur , bénissez- le toutes et toujours : Benedicite, omnia opéra Domini , Domino (3). Mais à qui parlons-nous ? ce sont des êtres insensibles, qui ne peuvent nous entendre ni bénir Dieu. On dit que les créatures bénissent Dieu , quand nous le bénissons de tout le bien et de tout le mal qui nous vient d'elles et par elles ; qir nous ne les regardons que comme des canaux par où la puissance, la justice et la miséricorde de Dieu s'éoulent jusqu'à nous , et que nous nous en servons selon ses intentions. La pratique de cet exercice demande des règles fixes et certaines , qu'il nous faut maintenant considérer.
(i) Ad Rom. 8, 19, 2i.-(a) Sap. 5, 18.- (3) Dan. 3, 5;.