MARDI
Méditation sur l'oraison du jardin, sur la prise de Notre- Seicneur et son entrée dans la maison d'Anne.
En ce jour, vous méditerez sur l'oraison du jardin, sur la prise de Notre-Seigneur, sur son entrée dans la maison d'Anne, et sur l'affront qu'il y reçut.
Considérez comment le divin Maître, après avoir terminé cette mystérieuse cène, s'en alla avec ses disciples à la montagne des Oliviers, pour prier avant d'entrer dans le combat de sa passion. Parla, il voulait nous enseigner, que, dans toutes les peines et les tentations de cette vie, nous devons toujours recourir à la prière, comme à une ancre assurée au milieu de la tempête. Par son efficacité, ou bien nous serons dé-
livrés du poids de la tribulation, ou bien nous recevrons des forces pour le soutenir, ce qui est une nouvelle grâce plus grande. Le Seigneur, pour avoir une compagnie durant le chemin , prit avec lui les trois disciples qu'il chérissait le plus, saint Pierre, saint Jacques, saint Jean ; comme ils avaient été témoins de sa glorieuse transfiguration, il voulait qu'ils vissent de même la figure si différente que son amour pour les hommes allait faire prendre à Celui qui leur avait apparu si resplendissant de gloire au Thabor. Afin de leur faire comprendre que les souffrances de son âme n'étaient pas moindres que celles qui commençaient à paraître au dehors, il leur dit ces paroles empreintes d'une si profonde douleur : « Mon âme est triste jusqu'à la « mort. Attendez ici, et veillez avec moi (i). » Ayant dit ces paroles, il s'éloigna des disciples à la distance d'un jet de pierre, et, prosterné contre terre, avec un très-grand respect, il commença à prier, disant : a Mon Père, s'il est pos- « sible, que ce calice passe loin de moi; cepen- « dant qu'il soit fait, non selon ma volonté, mais
(i) Tristis est anima mea usque ad mortem : sustinete hic, et vigilate mecum. (Matth., xxvi, 38.)
selon la vôtre (i). » Ayant fait cette prière trois fois, à la troisième, il entra dans une telle agonie, qu'il commença à suer des gouttes de sang qui coulaient avec abondance de son corps sacré, et tombaient à terre. Considérez attentivevement ce bon Maître, dans ce mystère si douloureux. Là, il se représente tous les tourments qu'il va souffrir; il voit de la manière la plus distincte les douleurs si cruelles que Ion prépare au plus délicat de tous les corps; il voit lous les péchés du monde pour lesquels il souffrait, et en même temps l'ingratitude de tant d'àmes qui ne devaient ni reconnaître un tel bienfait, ni profiter d'un remède si grand et qui coûtait si cher. A cette vue, son àme est brisée par de telles angoisses, ses sens, son organisation Si délicate , reçoivent une secousse si profonde, que les forces et toute l'harmonie de ce corps en demeurent troublées. Cette chair bénie s'ouvre de toutes parts, donne un libre passage au sang qui, de tous les membres, coule en telle abondance, qu'il ruisselle jusqu'à terre.
;i) Pater mi, si possibile est, transeat a me calix iste. Verumtamen non sicut ego volo, sed sicut lu. (Matth., XXVI, 39.;
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Si la chair, qui n'endurait que par contre-coup ces douleurs, en était là, que devait-il se passer dans l'âme qui les endurait directement! Quand la prière du jardin est terminée, arrive ce faux ami, à la tète d'une infernale cohorte. Après avoir abdiqué l'apostolat, il s'est fait le chef et le capitaine de l'armée de Satan. Considérez comment il marche sans honte le premier, et comment, arrivé près du bon Maître^ il le vend par un perfide baiser. A cette heure, le Seigneur dit à ceux qui venaient pour le prendre : ce Vous a êtes venus à moi, comme à un voleur, avec des (( épées et des lances; j'étais au milieu de vous, ft chaque jour, dans le temple, et vous n'avez pas « rnis la main sur moi; mais celte heure est la tf vôtre, et celle de la puissance des ténèbres ( i ) . » C'est là un mystère qui doit jeter l'âme dans une bien grande admiration. Quoi de plus étonnant que de voir le Fils de Dieu prendre la ressemblance, non-seulement d'un pécheur, mais encore celle d'un réprouvé? « Celle-ci est votre
(i) Quasi ad latronem existis cum gladiis, et fustibus. Cum quotidie vobiscum fuerim in templo. non extendistis manus in me : sed haec est hora vestra, et potestas tencbrarum. Luc., xxn, 52, 53.;
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'( heure, dit-il, et celle de la puissance des ténè- « bres. » L'on infère de ces paroles que, pendant cette heure, ce très-innocent Agneau fut livré au pouvoir des princes des ténèbres, qui sont les démons, pour qu'ils lui fissent subir, par le moyen de leurs ministres, tous les tourments et Toutes les cruautés qu'ils voudraient. Vous qui méditez ceci, mesurez maintenant du regard jusqu'où voulut descendre , par amour pour vous, cette haute majesté d'un Dieu, puisqu'il descendit jusqu'au dernier de tous les maux, qui est d'être livré au pouvoir des démons. C'était la peine que méritaient vos péchés; pour vous en délivrer, il voulut s'y soumettre et l'endurer.
Après ces paroles, cette troupe de loups affamés fond sur ce doux Agneau : les uns le saisissent d'un côté, les autres d'un autre, chacun comme il peut. Avec quelle inhumanité ils le traitent! quelles paroles insultantes ils lui adressent! que de coups ils déchargent sur lui! avec quelle violence ils l'entraînent! quels cris ils jettent! quelles horribles clameurs! On dirait des vainqueurs qui ont saisi leur proie. Ils prennent ces saintes mains, qui un peu au-
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paravant avaient opéré tant de miracles, et les attachent par des nœuds si forts, que la chair des bras en est déchirée et que le sang jaillit. C'est ainsi qu'ils le mènent par les voies publiques, lié et couvert d'ignominie. Considérez bien attentivement comment il parcourt ce chemin, abandonné de ses disciples, accompagné de ses ennemis, forcé de hâter le pas, manquant d'haleine, les traits altérés, le visage enflammé et rouge par la précipitation de la marche. Au milieu de traitements si indignes, contemplez la modestie de sa figure, la dignité de son regard, et ce visage divin qui, au milieu de toutes les insultes du monde, ne put jamais être obscurci. Suivez le divin Maître à la maison d'Anne. Là, répondant avec respect à la demande que lui adresse le pontife, sur ses disciples et sur sa doctrine, un de ces misérables qui étaient présents lui décharge un grand soufflet au visage, en lui disant : « Est-ce ainsi que tu réponds au « pontife? » Le Sauveur se contente de lui dire : « Si j'ai mal parlé, montrez en quoi; et si j'ai « bien parlé, pourquoi me frappez-vous ^i)? » O
(i) Si maie locutus sum, testimonium perhibe de malo : si autem bene, quid me caeiis: (Joa?2., xviii, 2?. )
mon âme ! considère bien ici, non-seulement la douceur de cette réponse, mais encore ce visage meurtri et coloré par la violence du coup, la modestie de ces yeux si sereins, ce front si calme, et, à l'intérieur, cette âme très-sainte, si humble et si disposée à présenter l'autre joue, si le bourreau le demandait.