JEUDI
Méditation sur le couronnement d'e'pines , sur l'Ecce Homo, sur Notre-Seigneur portant sa croix et rencontrant sa sainte Mère.
En ce jour, vous méditerez sur le couronnement d'épines, sur l'état où était le Seigneur lorsque Pilate dit aux Juifs : Voilà V Homme ^ Vous le considérerez ensuite portant sa croix, et rencontrant sa très-sainte Mère.
Les paroles de l'Épouse dans le livre des Cantiques nous invitent à la considération de ces mystères si douloureux : « Sortez, dit-elle, filles « de Jérusalem , et voyez le roi Salomon avec la « couronne dont le couronna sa mère au jour de « ses fiançailles et au jour de l'allégresse de son « cœur (i). »
(i) Egredimini et videte, filiae Sion, regem Salomonem
^8 TRAITÉ DE l'oraison ET DE LA MEDITATION.
O mon âme, que fais-tu? ô mon cœur, que penses-tu? et toi, ma langue, comment es-tu muette? O mon très-doux Sauveur, lorsque j'ouvre les yeux et que j'aperçois le tableau si douloureux que me présente ce mystère, je sens mon cœur se briser. Eh quoil Seigneur, n'était-ce donc pas assez des coups de fouet de la colonne, de votre mort prochaine, et de tant de sang répandu? Fallait-il encore que les épines fissent violemment couler le sang qu'avait épargné la flagellation! O mon âme, pour sentir un peu ce mystère de douleur, rappelle-toi d'abord l'image de cet adorable Maître avant sa passion, la souveraine excellence de ses vertus, et considère ensuite l'état où il est ici réduit. Oui, commence par contempler la grandeur de sa beauté, la modestie de ses yeux, la douceur de ses paroles, son autorité, sa mansuétude, sa sérénité et cet andivin qui commande tant de respect ; puis, quand tu auras ainsi reposé tes regards sur une figure si achevée, et que tu te seras enivrée de cette vue, viens considérer ton adorable Maître tel
in diademate, quo coronavit illum mater sua in diedesponsationis illius, et in die Inetitia; cordis ejus. {Cant., 1 1 1, 1 1.)
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qu'il se montre ici, couvert de ce lambeau dérisoire de pourpre, le roseau pour sceptre royal à la main, cet horrible diadème sur la tête; contemple ces yeux presque éteints, ce visage d'un mort, cette figure toute couverte de sang et salie par les crachats que ces misérables n'ont pas eu horreur de vomir contre lui. Considère-le bien tout entier, et au dedans et au dehors, le cœur traversé par les douleurs comme par un glaive, et le corps partout sillonné de blessures. Vois ton doux Maitre abandonné de ses disciples, poursuivi par les Juifs, servant de jouet aux soldats, méprisé des pontifes, renvoyé avec dédain par un roi inique, accusé injustement, et destitué de tout appui humain. Ne considérez point cela comme une chose passée, mais comme présente, non comme une douleur étrangère, mais comme votre propre douleur. Mettez-vous vousmême à la place de celui qui souffre, et faitesvous une idée de ce que l'on vous ferait souffrir si, à un endroit aussi sensible que la tête, on enfonçait des épines nombreuses et aiguës qui pénétrassent jusqu'aux os. Que dis-je, des épines? quand ce ne serait qu'une piqûre d'épingle, à peine pourriez-vous l'endurer. Que devait donc
souffrir cette tête de la plus délicate organisation qui fut jamais, quand on lui faisait endurer un tel genre de tourment? Après que les épines ont été ainsi enfoncées autour de la tête du Sauveur, après qu'il a servi de jouet, le juge le prend par la main, et, dans l'horrible état où il est réduit, il le montre aux yeux du peuple transporté de fureur, et leur dit : Ecce Homo, voilà l'Homme, comme s'il disait : Si c'est par envie que vous demandiez sa mort, le voilà maintenant dans un état qui n'excite plus la jalousie, mais la compassion; vous aviez peur qu'il ne se fît roi : le voilà si défiguré, qu'à peine il paraît un homme. Qu'avez- vous à craindre de ces mains liées? Cet homme a été battu de verges, que demandez-vous de plus de lui?
Par là tu peux te former une idée, ô mon âme, de l'état dans lequel parut alors le Sauveur, puisque le juge crut qu'il suffisait de le montrer pour briser le cœur de pareils ennemis. Comprends aussi combien il est indigne qu'un chrétien n'ait pas compassion des douleurs de Jésus- Christ, puisqu'elles étaient si grandes, qu'au jugement de Pilate, elles devaient amollir des cœurs si endurcis.
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Voyant cependant que tous les supplices qu'on avait fait subir à ce très-doux Agneau ne suffisaient pas pour adoucir la fureur de ses ennemis, le juge rentre au prétoire et s'assied sur son tribunal pour prononcer la sentence détinitive sur cette cause.
Déjà, aux portes, était la croix, instrument du supplice; déjà commençait à se déployer en l'air ce redoutable étendard menaçant la tête du Sauveur. La cruelle sentence est enfin prononcée, elle est promulguée; soudain les ennemis ajoutent cruauté à cruauté; ils chargent sur ses épaules si meurtries, si déchirées par les coups de verge, le bois pesant de la croix. Ce tendre Sauveur ne refuse pas néanmoins de se courber sous ce fardeau qui n'était autre que celui de tous nos péchés; que dis-je? par amour pour nous, il embrasse la croix avec une charité et une obéissance infinies.
L'innocent Isaac s'achemine donc vers le lieu du sacrifice avec ce fardeau si accablant sur ses épaules si affaiblies. Une grande multitude le suit; là sont aussi plusieurs pieuses femmes qui Taccompagent de leurs larmes. Et qui aurait pu ne pas verser des pleurs à la vue du Roi des an-
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ges gravissant la montagne du Calvaire avec une charge si pesante, les genoux tremblants, le corps incliné, les yeux modestes, le visage ensanglanté, avec cette guirlande à la tête, au milieu de ces 'honteuses clameurs et de ces vociférations que l'on proférait contre lui?
Cependant, ô mon âme, détourne quelques instants tes regards de ce cruel spectacle; va en toute hâte, navrée de douleur, exhalant tes gémissements et tes plaintes, va à la demeure de la Vierge; dès que tu seras en sa présence, tombe à ses pieds, et dis-lui avec Taccent de la plus amère douleur : « O Souveraine des Anges, Reine du ciel, Porte du paradis. Avocate du monde et Refuge des pécheurs, Salut des justes, Allégresse des saints, Maîtresse des vertus. Miroir de pureté. Gardienne de la chasteté, Modèle de patience et vivant abrégé de toute perfection! grâce, grâce, ma Souveraine! Pourquoi ma vie a-t-elle été conservée jusqu'à cette heure? Comment puis-je vivre, ayant vu de mes yeux ce que j'ai vu? Pourquoi en dire davantage? Je viens de quitter votre Fils unique et mon Maître; il est entre les mains de ses ennemis, il porte sur ses épaules une croix sur laquelle il va être immolé,»
Qui pourrait jamais comprendre jusqu'où alla en ce moment la douleur de la Vierge? Elle sentit son âme défaillir^ son visage et son corps virginal se couvrirent d'une sueur mortelle qui aurait dû lui ôter la vie, si Dieu, par un miracle, ne l'eût réservée à un plus grand martyre, comme aussi à une plus grande couronne.
La Vierge se lève donc pour aller à la recherche de son Fils : le désir de le voir lui rend les forces que la douleur lui enlevait. Elle entend de loin le bruit des armes, le tumulte de la multitude, le cri des hérauts publics qui annonçaient la marche de la victime. Bientôt elle aperçoit les fers des lances et des piques qui brillaient en l'air; elle trouve des gouttes et une trace de sang : c'en est assez pour suivre les pas de son F ils, elle n'a pas besoin d'autre guide. Elle approche de plus en plus de ce Fils bien-aim.é, elle lève ses yeux obscurcis par la douleur et Tombre de la mort, et cherche à découvrir ce Bien-Aimé de son âme. O amour, ô crainte du cœur de Marie! d'un côté elle désirait de le voir, mais d'un autre, elle ne pouvait se résoudre à le voir dans un si lamentable état. Enfin, elle arrive à un endroit d'où elle peut découvrir son Fils : leurs yeux
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se rencontrent, et ce regard d'ineffable compassion et d'ineffable amour perce leurs cœurs, et fait à leurs âmes mourantes la plus profonde olessure. Les langues étaient muettes, mais les cœurs se parlaient, et celui.de ce très-doux Fils disait à celui de sa Mère : « Pourquoi étes-vous venue ici, ô ma Colombe, ô ma Bien-Aimée et ma Mère? Votre douleur accroît la mienne, et vos tourments percent mon cœur. Retournez, mère chérie, retournez à votre demeure. Il ne convient pas à votre modestie et à votre pureté virginale de se trouver dans la compagnie d'homicides et de voleurs. »
Voilà les paroles, et d'autres plus touchantes encore, que durent s'adresser ces deux cœurs si remplis de compassion l'un pour l'autre. De cette manière, se lit ce cruel chemin jusqu'au lieu où l'on allait dresser la croix.