ACTE III, SCÈNE ii
trouvé méfiant et dur; mais je suis tellement entouré d'intrigants, de pièges... et puis votre tournure, votre âge, votre air... Pardon, pardon. Eh bien ! vous avez la lettre?
le comte. — A la bonne heure! Sur ce ton, monsieur... Mais je crains qu'on ne soit aux écoutes.
bartiiolo. — Eh! qui voulez-vous? Tous mes valets sont sur les dents! Rosine, enfermée de fureur! Le diable est entré chez moi.
Je vais encore m'assurer... (H va ouvrir doucement la porte de Rosine.)
le comte, à part. — Je me suis enferré de dépit... Garder la lettre à présent! il faudra m'enfuir; autant vaudrait n'être pas venu... La lui montrer... Si je puis en prévenir Rosine, la montrer est un coup de maître.
BARTHOLO revient sur la pointe du pied. — Elle est assise auprès de la
fenêtre, le dos tourné à la porte, occupée à relire une lettre de son cousin l'officier, que j'avais décachetée... Voyons donc la sienne.
LE COMTE lui remet la lettre de Rosine. — La Voici. (A part.) C'est ma
lettre qu'elle relit.
bartholo lit. — « Depuis que vous m'avez appris votre nom et votre état. » Ah! la perfide! c'est bien là sa main.
le comte, effrayé. — Parlez donc bas à votre tour.
bartholo. — Quelle obligation, mon cher!
le comte. — Quand tout sera fini, si vous croyez m'en devoir, vous serez le maître. D'après un travail que fait actuellement don Bazile avec un homme de loi...
bartholo. — Avec un homme de loi, pour mon mariage?
le comte. — Vous aurais-je arrêté sans cela? Il m'a chargé de vous dire que tout peut être prêt pour demain. Alors, si elle résiste...
bartholo. — Elle résistera.
LE COMTE veut reprendre la lettre, Bartholo la serre. — Voilà l'instant OÙ
je puis vous servir : nous montrerons sa lettre, et s'il le faut (plus mystérieusement), j'irai jusqu'à lui dire que je la tiens d'une femme à qui le comte l'a sacrifiée ; vous sentez que le trouble, la honte, le dépit peuvent la porter sur-le-champ...
bartholo, riant. — De la calomnie! mon cher ami, je vois bien maintenant que vous venez de la part de Bazile! Mais pour que ceci n'eût pas l'air concerté, ne serait-il pas bon qu'elle vous connût d'avance?
LE COMTE réprime un grand mourement de joie. — C'était assez l'avis de
don Bazile. Mais comment faire? il est tard... au peu de temps qui reste.
bartholo. — Je dirai que vous venez en sa place. Ne lui don» nerez-vous pas bien une leçon?
135 LE BARBIER DE SÉVlLLE
le comte. — Il n'y a rien que je ne fasse pour vous plaire. Mais" Prenez garde que toutes ces histoires de maîtres supposés sont da vieilles finesses, des moyens de comédie; si elle va se douter?...
rartholo. — Présenté par moi, quelle apparence! Vous avez plus l'air d'un amant déguisé que d'un ami officieux.
le comte. — Oui? vous croyez donc que mon air peut aider à la tromperie?
bartholo. — Je le donne au plus fin à deviner. Elle est ce soir d'une humeur horrible. Mais quand elle ne ferait que vous voir... son clavecin est dans ce cabinet. Amusez-vous en l'attendant : je vais faire l'impossible pour vous l'amener.
le comte. — Gardez-vous bien de lui parler de la lettre.
bartholo. — Avant l'instant décisif? Elle perdrait tout son effet. Il ne faut pas me dire deux fois les choses... il ne faut pas me les dire deux fois.
(Il s'en va.)