‹ Œuvres. ThéâtreChapitre 80 sur 191 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Dès le premier effort de l'armée ennemie, Gens à cheval, archers, frondeurs, cranequiniers. Sans avoir combattu presque, — deux corps entiers! Lâchent pied tout à coup, poursuivis par les flèches. Ainsi qu'au vent d'hiver volent les feuilles sèches, Ils courent dans la plaine, abandonnant le roi. Et ceux qui, les premiers, cédèrent à l'effroi. Ceux-là devaient montrer l'âme la plus loyale : C'étaient des chevaliers d'une race royale, C'étaient tous les seigneurs des fleurs de lvs, enfin, — Oh ! j'en pleure! — c'était monseigneur le Dauphin !

HUGUES

Ainsi donc tout le monde a fui? Toute l'armée?

LE COMTE, après un signe de dénégation.

La bataille du roi n'était pas entamée ;

Et presque tous ceux-là sont morts ou prisonniers.

HUGUES

Mais le roi Jean ?

LE COMTE

Le roi fut parmi les derniers Qui tinrent bon autour de la vieille bannière.

Terrible, ensanglanté, secouant sa crinière,

Longtemps il arrêta les Anglais menaçants.

Auprès de lui. son fils, un enfant de treize ans.

Parait les coups. Tous deux avaient une blessure,

Et, bien qu'à ce moment la défaite fût sûre

Et que par la saignée ils fussent affaiblis,

Ils se battaient encor pour la gloire des lys.

Ah ! ce sont deux héros ! ce sont deux cœurs sublimes!

A leurs côtés mon fils et moi nous combattîmes

Jusqu'à la fin, tenant les Anglais en échec...

Mais tout était perdu. Quand Denys de Morbec

Reçut le gant du roi dont l'arme était brisée,

Réunissant alors notre force épuisée,

Invoquant saint Michel, wt, la hache à la main,

A travers l'ennemi nous frayant un chemin.

Nous pûmes, tout couverts de sang, comme en démence,

Sortir, sans déshonneur, de ce désastre immense...

— Ah! je me sens mourir! Chapelain, absous-moi!

Je sJs un grand pécheur, mais je meurs pour mon roi,

Pour la France !

Le chapelain itemà la main sur la tète Ju comte, qui défaille.

LA COMTESSE, avec Je'se ;

La France est perdue et flétrie!

rrtOLOGUE, SCENE IX.

LE COMTE, se redressant.

Qu'ai-je entendu ? Qui donc doute de la patrie ? Plus près, enfants, plus près ! Que je vous sente tous. J'ai quelque chose encore à vous dire. A genoux ! A votre âge, on oublie aisément; mais j'espère Que vous vous souviendrez d'avoir vu votre père Mourir devant vos yeux en maudissant l'Anglais. Les hontes d'aujourd'hui, mes enfants, lavez-les ! Grandissez, car l'espoir des vengeances lointaines Est en vous; devenez soldats ou capitaines; Mais songez aux aïeux et chassez ces maudits ! Et, pour vous rappeler les choses que je dis, Plus tard, quand il faudra, je veux que ma''lessure A vos têtes d'enfants laisse une éclaboussure... Je vous lègue à la mort, tout en vous bénissant. Soyez braves !... Adieu, fils marqués de mon sang !

Il plonge sa main dans sa blessure béante et la pose, toute sanglante, sur h front de ses quatre fils.

LA COMTESSE

Ah ! c'est affreux !

Tumulte au dehors.

1 4 2 LA CHERRE DE CCXT AXS.

Page 1