Oeuvres
E recueil n'a pas été, à l'origine, publié isolément; il a paru pour la première fois, faisant suite aux Cariatides, aux Stalactites et aux Odelettes, dans le volume intitulé : Poésies complètes de Théodore de Banville, 1841-18^4. Poulet-Malassis et de Broise, éditeurs, Paris, iSjy. Le succès de la Bibliothèque Charpentier avait mis à la mode ces réimpressions des œuvres complètes d'un écrivain en un seul volume compact, et je dus, comme tout le monde, obéir à cette mode universellement adoptée. Mais la nécessité d'entasser et de faire tenir tant de pocmes en quatre cents
pages força alors mes éditeurs à supprimer les préfaces, les épigraphes et les dates niêiiie des po'éines. C'est pourquoi je donne ici aujourd'hui pour la première fois les quelques explications qui devaient accompagner les ouvrages réunis sous ce titre: Le Sang de la Coupe.
Comme on le verra par leurs dates scrupuleusement rétablies dans cette édition définitive, plusieurs d'entre eux appartiennent à la même époque de ma jeunesse que mon second recueil (Les Stalactites, Paris, Michel Lévy, 1846). Mais divisant dès lors en deux parts des œuvres dont l'intention était très diverse, j'avais donné aux Stalactites les odes, tout ce qui était la pure effusion lyrique, tandis que je gardais surtout pour Le Sang de la Coupe les tentatives que j'avais faites pour trouver la chose tant cherchée, c'est-à-dire une forme moderne du poëme proprement dit. Le plus important de mes essais en ce genre fut la Malédiction de Cypris. En l'imaginant, je fus très préoccupé, comme je l'ai toujours été d'ailleurs, de la nécessité qui existe pour le poète, comme pour l'homme, d'appartenir à la fois au présent, par le fait même de son existence; au passé, d'oii vient directement sa vie morale, par la tradition et le souvenir; et à l'avenir, par ses aspirations et par ses intuitions. L'idée réaliste qui consiste à vouloir que les hommes et les oeuvres jaillissent spontané-
PRUFACE
ment ri de rien, m'a toujours paru fausse à tous les points de vue; car nous portons en nous, que nous le voulions ou non, toute la destinée écoulée et toute la destinée future de la race à laquelle nous appartenons, et nous avons à la fois dans nos veines le sang de nos pères et le sang de nos fils.
Or fêtais, dès mon entrée dans la vie, pénétré de cette vérité que les Hellènes sont nos véritables aïeux spirituels, et que nous, avons hérité d'eux le culte de la beauté et de l'héroïsme. Si les savants mythographes modernes (entre autres Louis Ménard) 'l'ont prouvé scientifiquement, et nous ont démontré que notre religion de pardon et d'amour s'accorde avec les religions helléniques, autant qu'elle est hostile à l'idée judaïque d'un dieu implacable, l'instinct des Racine, des La Fontaine, de tous les grands poètes du xvii® siècle, leur avait fait deviner inconsciemment, mais très nettement, cette parente spirituelle de la France, chevalier et poète, avec le pays sacré des Eschyle et des Pindare. Cette parenté existe, elle est l'âme même de notre poésie ; aussi aî-je cru pouvoir introduire dam un poème parisien Cypris, la force expansive de la vie et du renouvellement des êtres, sans cesser d'être très français et très moderne. Il m'a semblé qu'elle avait le droit d'intervenir pour reprocher à la terre des héros et des amants
de mentir à sa gloire et à son génie. Si donc il y a quelque audace dans cette conception, c'est du moins une andace voulue et que je crois légitime.
Ohstinéjiient attaché, pendant toute ma carrière d'ouvrier et d'artiste, à restituer les anciennes formes poétiques et à tenter d'en créer de nouvelles, (ce qui est tout un,) et très intivienient persuadé que le théâtre ne trouvera che^ nous sa forme définitive que lorsque nous aurons su, comme les anciens, associer le chant et l'ode au dialogue dramatique, j'avais souvent pensé qu'on devait pouvoir, dans le drame, obtenir de très grands effets au moyen de l'emploi de rhythmes qui seraient variés, reliés et enchaînés selon la diversité des situations et des personnages, et j'avais, dès 1846, écrit Le Jugement de Paris, pour donner un échantillon de cet art que f entrevoyais. Peut-être y avait-il là une idée féconde. Une seule fois il m'a été permis de l'essayer au théâtre, (Odéon, 26 décembre 18^2,) dans une comédie satirique, mêlée d'odes récitées, que j'avais écrite en collaboration avec Philoxène Boyer sons ce titre : Le Feuilleton d'Aristophane. Pour pousser plus loin ces essais, il aurait fallu avoir un théâtre à soi; j'ai dû me borner à indiquer une route, qu'un autre poète trouvera; car dans le théâtre actuel, qui n'a que la parole et non le chant, l'homme est représenté dans sa vie terrestre et
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viatcriellCj mais non avec ses aspirations idéales et divines, sans lesquelles il ne serait pas l'bo)nine. Lacune évidente, et dont le pressentiment inspirait déjà les stances du Cid et de Polyeucte, les chœurs t^'Esther et ^^Athalie, et les intermèdes chantés et dansés des comédies de Molière.
Enfin, contrairement au système (jui a prévalu après moi, j'avais employé aussi pour glorifier les anniversaires des génies, non la forme dramatique, en ce cas tuérile et ayant le défaut de rapetisser et de tourner aux masques de carnaval les personnages surnaturels qu'elle met en scène, mais l'ode encore, dialoguée ou non, et f avais eu le bonheur d'être encouragé dans ce genre de tentatives par des artistes illustres. C'est à la prière de Mademoiselle Rachel que fut composée pour un anniversaire de Corneille l'ode intitulée: La Muse héroïque, et le succès de la grande tragédienne montra bien en cette occasion comment la poésie pure serait comprise et accueillie par le public, si la Comédie osait se souvenir que, née déesse, elle a chanté avant de parler, et que les chardons et le houx ne sont pas du tout plus réels que les roses.
Je vois bien que l'événement ne semble pas avoir donné raison aux aspirations de ma jeunesse, mais il faut toujours savoir à qui restera le dernier mot. Quand la postérité, rejetant le fatras des volumes inu-
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tileSj aura demandé à La Comédie Humaine le secret des agitations et du paroxysme de vie qui tourmentent une société torturée par la prochaine éclosion d'un idéal nouveati, c'est dans les pohnes de Théophile Gautier qu'elle trouvera l'orgueil de sa résignation superbe, coiinne elle trouvera dans Les Fleurs du Mal la quintessence de sa spiritualité raffinée et douloureuse. Et quand le Théâtre, noyé dans une mer de violence, de réalisme et de platitude, sentira par-dessus sa tête des flots et des flots encore, il étendra sa main vers le seul rameau qui pendra vers lui et qui sera la Poésie, et il se retiendra, pour ne pas mourir, à cette branche toujours verte.
Théodore de Banville.
Paris, mars ^874.
L'Invincible
is sous la griffe des vautours, Cœur meurtri, que leur bec entame!
Vas-tu te plaindre d'une femme?
Non! je veux boire à ses amours!
Je boirai le vin et la lie, O Furie aux cheveux flottants !
Pour mieux pouvoir en même temps Trouver la haine et la folie.
Dans mon verre entouré de fleurs S'il tombe une larme brûlante, Rassurez ma main chancelante, Et faites-moi boire mes pleurs.
Assez de plaintes sérieuses Quand le bourgogne a ruisselé, Sang vermeil du raisin foulé Far des Bacchantes furieuses.
Pour former la chaude liqueur, Elles n'ont pas, dans leurs victoires, Déchiré mieux les grappes noires Qu'elle n'a déchiré mon cœur.
Amis, vous qui buvez en foule Le poison de l'amour jaloux, Mon cœur se brise ; enivrez-vous, Puisque la poésie en coule 1
C'est dans ce calice profond Que l'infidèle aimait à boire :
Puisque au fond reste sa mémoire.
Noble vin, cache-m'en le fond!
J'y jetterai les rêveries Et l'amour que j'avais jadis, Comme autrefois ses mains de lys Y jetaient des roses fleuries 1
LE SANG D lî I. A COUP I-
Et VOUS, mes yeux, que pour miroir Prenait cette ingrate maîtresse, Extasiez-vous dans l'ivresse Pour lui cacher mon désespoir.
Ces lèvres, qu'elle a tant baisées, Me trahiraient par leur pâleur; Je vais leur rendre leur couleur Dans le sang des grappes brisées.
Je noierai dans ce flot divin Le feu vivant qui me dévore.
Mais non! Elle apparaît encore Sous les douces pourpres du vin !
Oui, voilà sa grâce inhumaine!
Et cette coupe est une mer D'où naît, comme du flot amer, L'invincible Anadyomène,
Novembre 1849.
Malédiction de Cypris
V-^' ET AIT le vendredi, jour de Cypris la blonde, Un soir de juin; bercés par les flots attendris, Les iris pâlissants croissaient au bord de l'onde; Et, dans le Luxembourg, ce paradis du monde, Les marbres de l'Attique, amoureux de Paris, Voyaient l'air et les cieux et la terre fleuris.
Leurs crinières au vent, sur les quais pacifiques Les régiments passaient, cuirasses et musiques; Et, dans le ciel en feu, doré comme un fruit mûr. Au-dessus des palais ceints de casques d'azur. Des cavaliers, vêtus d'armures magnifiques. Sur leurs chevaux ailés volaient dans le bleu pur.
Les filles de Coustou rêvaient parmi les roses; Les Satyres lascifs souriaient à l'entour; Sur les thyrses neigeux des marronniers moroses Les oiseaux gazouillaient aux derniers feux du jour, Et leur chant semblait dire aux âmes longtemps closes De chanter dans les fleurs la chanson de l'amour.
LESANGDELACOUl'E IJ
Mais soudain, au milieu du ciel plein d'allégresse, Rapide, et tout brillant de la nacre des mers, Un char d'or, attelé de blancs oiseaux, caresse L'azur vaste, et rayonne, éblouissant les airs. Une femme, ou plutôt une jeune Déesse En descend, et son pied foule nos gazons verts.
C'est Cj'pris. L'or divin rit dans sa chevelure. Elle tient son grand arc; dans sa prunelle obscure S'ouvrent les profondeurs d'un ciel oriental ; Sur son sein va fleurir le rosier idéal, Et sur son dos, au lieu de sa belle ceinture. Brillent les traits aigus dans le carquois fatal.
Dès que Cj^pris ouvrit sa bouche, urne choisie.
Et de ses dents de lys fit briller la blancheur
Sur sa lèvre divine où court la fantaisie.
L'air, empli de parfums, de charme et de fraîcheur,
Se teignit à l'entour d'une rose lueur.
Et la brise du soir s'imprégna d'ambroisie.
Les étoiles d'argent, moins blanches que sa chair. Semaient de diamants sa chevelure rousse Et faisaient resplendir son sourcil calme et fier : Les roses l'écoutaient, assises dans la mousse. Elle dit, d'une voix impérieuse et douce Comme celle des flots qui chantent dans la mer :
14 LESANGDELACOUPE
Toi que j'aime au-dessus des Cyclades humides Et de Paphos riante où, sous mon pied nacré, Naissent à chaque pas les boutons d'or splendides, L'églantine sanglante et le myrte sacré, O Paris, ciel d'amour, toi que j'ai préféré A mon écrin chéri de vertes Atlantides!
O ville dont j'ai fait mon temple et mon autel!
J'ai voulu que vers moi, tandis que tu t'afîames
De leurs yeux étoiles, plus tendres que le ciel,
Sur ma limpide mer que sillonnent des rames,
Le parfum de l'amour idéal et charnel
Montât incessamment des grands coeurs de tes femmes !
J'ai baigné dans ton air mon corps passionné; Et secouant sur toi, parmi les blonds zéphyres, Ma ceinture d'azur et d'or, je t'ai donné Pour t'enivrer do vin des pleurs et des sourires. Un harem éternel de cent mille hétaïres Plus belles que Laïs, Aspasie et Phryné.
Je t'ai donné Mailly, Gabrielle, Fontanges,
Diane, à qui ma sœur prête son divin nom.
Et Margot qui fut reine, et cette sœur des anges
La Vallière aux yeux bleus, que pleura Maintenon,
Et Marion la folle, et la sage Ninon
Q.ui s'enivra cent ans d'amour et de louanges ;
LE S A N (i ni: I. A C O U P li I 5
George, qui tout un soir a soudain rajeuni
Un parterre de rois qu'on vit tressaillir d'aise ;
La reine Caroline et Pauline Borghèse,
Ces déesses qu'aimaient dans un siècle fini
Les héros disparus, et la Celiani
Q.ue Prudhon fait sourire au soleil qui la baise.
Je t'ai donné Saint-Ange habile à mes doux jeux, Blanche Colbert pareille à Niobé, Lignolle, Ozy, les deux Arsène, et Doche ton idole, Letellier blonde et blanche aux cheveux radieux, Et cette Cléonice insoucieuse et folle Dont le châle est pareil à la pourpre des Dieux.
Et pour cacher parmi les Nymphes familières Les baisers, la défaite et les charmants refus. J'ai fait fleurir pour toi mille jardins confus Qu'Hésiode eût chantés, qu'a chéris Deshoulières, Cythères et Paphos pleins d'œillets et de lierres, De rivières d'argent et d'ombrages toufTus !
Montmorency, joyeux de ses cerises roses, Bagatelle, où rêvant sous un royal abri, La peinture d'amour comme un lys a fleuri, Enghien, dont le lac pur sourit aux cieux moroses, Maurecourt, Saint-Germain, Fraisfontaine, Fleury, Grosbois, et Fontenay que fleurissent les roses 1
l6 LHSANGDELACOUl'E
Enfin je t'ai donné, pour embellir ta cour Et pour rendre les cœurs dociles à mes fêtes, Tous ces voluptueux dont les âmes sont faites Pour réfléchir la grâce et le divin contour, Les peintres, les sculpteurs, et surtout les poètes, Célestes messagers amoureux de l'amour!
Je t'ai donné Ronsard et le tendre Racine Qui savaient tous les deux la langue des amants, La Fontaine et Musset, deux lyriques charmants Dont la Muse s'abreuve à la même colline; Coysevox et Coustou, dont le caprice incline Des marbres blancs et purs comme des diamants;
Ingres, qui travailla pour les races futures,
Prudhon qui m'a touchée avec sa noble main;
Pradier et Gavarni, qui rêvent en chemin
Un paradis confus de belles créatures;
Et le divin Balzac, cet homme surhumain
Qui sait tous les secrets de mes triples ceintures !
Et maintenant, orgueil de ces coteaux penchants, O Thébaïde! ô ville interdite aux profanes! Paris ! j'ai traversé les villes et les champs, Et je viens voir, du haut de ces monts où tu planes, Comment tu fais l'amour à ces belles sultanes. Dans ces jardins, parmi ces marbres et ces chants!
Car l'amour est cette onde où tout le corps se plonge Et dont la lèvre en feu baise en riant les bords; C'est ce vase d'eau pure et cette fraîche éponge Qui lave à ses baisers les souillures du corps; Et sans l'amour tout n'est que folie et mensonge, Car tout est dans l'amour et rien n'est en dehors.
C'est le seul vrai devoir et la seule science;
Et les hardis plongeurs dont le regard profond
Comme une vaste mer fouille la conscience,
N'ont rien trouvé de plus en allant jusqu'au fond.
Heureux celui qui voit avec insouciance
Les idoles sans yeux que les hommes lui fontl
Aux parfums des jasmins et de la tubéreuse,
Dans les jardins aimés du soleil radieux,
11 s'enivre à loisir d'accords mélodieux ;
Nul souci ne s'attache à sa vieillesse heureuse,
Et dans les bras charmants d'une vierge amoureuse
Cet homme fortuné devient pareil aux Dieux.
Mais celui dont les dents ont fui ma coupe amère Et qui n'a pas dormi sur un sein libre et fier, Quand sur lui tomberont les neiges de l'hiver Celui-là pleurera sur sa vaine chimère, Et, comme les guerriers aux cuirasses de fer. Il maudira trois fois son aïeule et sa mère 1
En vain, son front couvert d'augustes cheveux blancs Brillera, glorieux de savoir et d'années; Des fleuves couleront de ses yeux ruisselants Et feront deux ruisseaux de ses tempes fanées, Car le désir mordra ses lèvres décharnées Et séchera les os de ses genoux tremblants I
Enfin, lassé d'étreindre, en ses nuits énervantes, La science inféconde et la pâle amitié, Celui-là sentira son cœur crucifié, Et, brûlé de mes feux parmi ses épouvantes, Il traînera son front sous les pieds des servantes Et baisera leur robe en leur criant : Pitié!
Mais elles en courant s'enfuiront dans les saules,
Et riront du vieillard au prochain cabaret
Avec ce beau jeune homme aux puissantes épaules
Qui, dans l'allée en fleur, sous l'ombrage secret,
Marche en blouse et pieds nus comme un enfant des Gaule
Et dont les noirs cheveux semblent une forêt.
Ainsi parla Cypris. Oubliant leurs querelles. Les oiseaux se taisaient; dans les roses pourpris Les lys ouvraient plus grands leurs calices épris. Mais elle, fendant l'air comme ses tourterelles, Elle vola, pliant ses bras comme des ailes, Au sommet du palais, et regarda Paris.
LESANGDELACOUI'H I9
C'était bien cette ville aux urnes débordées Qui donne à l'univers ses flammes et ses flots, Et qui, belle comme Eve et Ninon de Lenclos, Élève sur le front des villes fécondées Sa lèvre que rougit le vin et les sanglots Et son front chevelu d'où tombent les idées.
Sur les coteaux, avec des rires convulsifs,
Comme un beau corps la Ville immense se déroule.
Elle tient à la main son large verre où coule
Un vin plein de folie et de désirs lascifs,
Et s'admire géante, et regarde la foule
Avec ses yeux de gaz flamboyants et pensifs.
Ses grappes de maisons semblent, dans la nuit noire. Des troupeaux dispersés sur un grand territoire Que la Guerre a foulé de son pied souverain ; Et, penchant leurs grands fronts sur le fleuve serein, Ainsi que des béliers se lèvent avec gloire Ses mille monuments de granit et d'airain.
Voici ses boulevards où Londres et l'Asie Viennent au même club chercher la fantaisie; Voici ses cabarets, ses tapis baignés d'or, Ses fiers salons, son bal qui passe au chant du cor. Et son drame, où le peuple, empli de poésie. Ivre sous Frederick haletant, crie : Encor !
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Voici ses régiments superbes et terribles,
Ses clairons, ses tambours, ses jeunes officiers.
Les hussards blancs et bleus, les sapeurs invincibles,
Les dragons revêtus d'indomptables aciers.
Les grenadiers géants, les spahis, les lanciers,
Et les carabiniers aux crinières horribles.
O ville, enfin voici tes salles d'opéras
Où l'or, les diamants et le satin ruissellent;
Là, chaque femme est reine, et les moindres excellent
Par la neige du front et la blancheur des bras ;
Tels, dans un salon clair, sur les fonds de damas
Les camellias blancs parmi l'or étincellent.
Là sous le maillot rose ou l'habit travesti, Fuoco, Cerrito, Carlotta nous enchantent; Dorus et Damoreau, ces harpes, se lamentent. Et, faisant flamboyer notre cœur amorti, Lui disent quels oiseaux et quelles flûtes chantent Dans l'âme de Mozart et de Donizetti.
Ville qu'un souffle émeut et qu'un zéphyr apaise ! Amazone qui prends la guerre pour un jeu Et qui, penchée au bord du fleuve qui te baise, Chaque jour dans son onde émiettes quelque dieu! L'univers voit sans cesse, ainsi qu'une fournaise, Ton crâne en fusion fumer sous le ciel bleu.
l'-pris de tes soldats que la foudre enveloppe, Parmi leurs champs couverts de morts et de blessés, Les peuples sur tes pas accouraient empressés Et flattaient de la main ton cheval qui galope, Lorsque tu conduisais par les villes d'Europe Tes héros de vingt ans aux lonçs cheveux tressés.
Ainsi qu'un beau génie en un monde féerique, Tu brises d'un seul doigt les liens corporels Q.uand tu lances un jour, au bruit d'un chant lyrique, Sur ces chemins, plus longs qu'un fleuve d'Amérique , Que sillonne d'azur le fer brillant des rails, Tes grands coursiers de flamme aux pieds surnaturels !
Nourrice de lutteurs, ville douce et traîtresse, Tu portes sur ton front des lys de diamant Et des lauriers rougis dans le combat fumant; Dénouant sur ton sein l'or de sa lourde tresse, La fière Poésie est toujours ta maîtresse Et l'Art baise ta lèvre ainsi qu'un jeune amant!
Ton phare est un soleil, et tes jeunes Achilles Ont réveillé le monde au bruit de leur tambour; Mais, ô Paris! cité ruisselante! séjour De la grâce amoureuse et des lèvres dociles. Toi, pour l'amour choisie entre toutes les villes, O ville de Cypris, qu'as-tu fait de l'Amour?
Telle du haut du ciel une aigle au bec vorace De mille oiseaux épars dans son vol suit la trace Et porte le carnage au milieu de leurs jeux; Telle, les yeux noyés dans les horizons bleus, L'héroïque Cypris d'un seul regard embrasse Le fond de la cité ceinte de mille feux.
Près du lit où la mort roidit la courtisane. Celle qui trafiqua de son sang et sa chair, Sa mère, ô honte! étale une douleur profane Pour exploiter encor ces lys en proie au ver, Et vendre vingt louis la dernière cuiller Qui servit à l'enfant pour prendre sa tisane.
Ici l'ambitieux, les deux pieds sur l'autel.
Étend ses maigres bras pour étreindre la terre.
Livide, comme Ajax il insulte le ciel.
Et, cachant dans son cœur sa fièvre solitaire,
Il voit en souriant son épouse adultère.
Et, le front dans ses mains, il rêve de Cromwell.
Là, serrant les ducats entre leurs mains fatales, Gobseck et Gigonnet, au fond des tristes salles Dont un vieux rideau vert éteint le jour changeant, Brossent avec la main leur habit indigent. Et dans l'ombre indécise allument les opales Aux rayons de leurs yeux couleur d'or et d'argent.
La richesse, voilà la vraie amante blonde, Disent-ils. Ses cheveux sont couleur du soleil, Sa bouche est de corail et non de chair immonde. Ses yeux sont de lapis, son sein d'argent vermeil. Et, lumineux trésor, de la nuque à l'orteil Tout son corps est sorti des mines de Golconde.
Nous pouvons avec l'or, nouveaux Pygmalions, Faire vivre le marbre au gré de nos caprices, Atteindre les vautours et dompter les lions. Et prendre les enfants au sein de leurs nourrices. Et les reines du monde et les impératrices Déchausseraient le soir nos pieds, si nous voulions.
Sur les monts chevelus où gravissent les chèvres, Près d'un adolescent beau comme Gabriel, La pâle prophètes se, en proie à mille fièvres, Jette son ode impie aux quatre vents du ciel, Et, sorti de son cœur où déborde le fiel, Son iambe lui brûle et lui sèche les lèvres.
La moderne Sappho, qu'agite un grand dessein.
Trempe ses longs cheveux dans sa coupe d'absinthe.
Cette sœur du Titan rêve un autre larcin,
Et, tressaillant trois fois comme une femme enceinte,
Blasphème le plaisir et la volupté sainte
Q.ue l'orgueil parricide a tués dans son sein.
24 LESANGDE LA COUPE
Le poëte, ruffian de la Muse divine QjLi'il adorait hier dans le temple idéal, La prostitue au lit de quelque baladine; Et, portant au hasard son sarcasme banal. Chaud encor des baisers de cette Messaline, L'insulte pour deux sous au bas d'un grand journal.
Que m'importent, dit-il, vos lèvres et vos couches, O vierges de quinze ans, au sourire enchanté? La maîtresse qu'il faut à ma virilité C'est la déesse aux yeux caressants et farouches Qui me loue et me baise avec ses mille bouches, L'ange des carrefours, la Popularité !
C'est elle dont le souffle, ainsi qu'un phare allume Une lueur au front qu'enveloppait la brume. Elle qui, les deux bras tendus à l'univers, Arrête les passants pour leur chanter mes vers. Et qui saura pétrir avec l'airain qui fume Mon buste couronné de lauriers toujours verts.
En habit de gala, les courtisanes vaines Sur le front de l'Amour posent leurs pieds lassés. Plus pâles que la neige au sommet des Cévennes, Ces folles, dont le vent baise les seins glacés. Pour réchauffer la pourpre éteinte dans leurs veines Boivent l'or et le sang des pâles insensés.
LE SANG DE LA COUPE 2<y
Elles songent parfois, quand refleurit la mousse, Aux humides baisers de leurs jeunes amours, Aux blanches nuits de juin qu'abrégeaient cent discours, Et même, quand la brise en feu souffle plus douce, A ces enfants qui, morts pour elles pleins de jours, Dorment dans une terre inculte où l'herbe pousse.
Mais, ô mon cœurl pourquoi se souvenir des morts? Disent-elles. Mon sein gonfle d'orgueil la soie. Le peigne aux mille dents tremble en baisant les ors De mes cheveux touffus dont le flot se déploie, Et la naïade en pleurs frémit toujours de joie En touchant au matin les blancheurs de mon corps.
Mes amants, beaux toujours quoique l'Amour s'enfuie.
Ce sont tous ces joyaux que mon haleine essuie,
Ces mille diamants en lys épanouis,
Ces colliers de sequins, ces ducats, ces louis
Si beaux qu'en les voyant on dirait une pluie
De soleils amoureux de mes yeux éblouis.
Les jeunes hommes, fiers de voir blanchir leurs têtes, Sont enivrés d'orgueil, comme autrefois de vin. Amour, ce n'est plus toi, flambeau clair et divin, Qui baignes de tes feux les roses de leurs fêtes. Qu'importe, disent-ils, ce mot que les poètes Ont fait comme leurs vers harmonieux et vain?
26 LESANGDELACOUPE
Non, le bonheur n'est point sur la couche enfantine De votre jeune épouse échevelée au vent, Qui, nouant de ses bras le beau collier mouvant, Vous enivre aux parfums de sa jeune poitrine, Et songe dans son cœur aux amours du couvent En vous disant: Je t'aime! avec sa voix divine.
Le bonheur, ce n'est pas d'errer sous les bosquets Où s'égarent, bras nus, ces filles triviales Dont les robes de soie et les hardis bouquets Resplendissent les soirs sous les lustres des salles, Et passent des salons aux cabarets des halles, Et des bras des Césars dans les bras des laquais!
C'est d'avoir sur le dos de la mer qu'elle scinde, Une flotte qui porte, avec ses galions. L'ivoire de Java, les marbres blancs du Pinde, Les perles de Ceylan, grosses de millions. Le duvet de l'eider et les tissus de l'Inde, Les dépouilles des Dieux et celles des lions!
Le bonheur, c'est d'aller pour la chose commune Haranguer un sénat en mots impétueux, De dominer sans peur les cris tumultueux, Et de bien voir, si haut que monte sa fortune, Plissant à votre voix son front majestueux, Le ministre pâlir au pied de la tribune!
LUSANGDELACOUl'li 2"]
C'est de faire frémir sous le soleil des rois
Ces plaques, ces cordons, ces écharpes à frange.
Étoiles et colliers d'une splendeur étrange,
Crachats de pierrerie éblouissants et froids,
Ces riches arcs-en-ciel, ces rubans et ces croix
Couleur d'azur, de pourpre et de flamme et d'orange !
Surtout, c'est de sentir vivre en bas une foule, Travailleurs dont le sang et dont la sueur coule, Artistes, artisans, chantres aux saints trépieds, Généraux sur Ajax et Marceau copiés.
Tout cela n'étant plus qu'une chose qu'on foule, Un piédestal immense où l'on pose ses pieds!
Ainsi, les 5'eux hagards et l'écume à la bouche, Ils insultent l'Amour dans leurs cœurs pleins de fiel. Et les vierges, levant leurs yeux bleus vers le ciel. Disent: Pourquoi livrer à quelque époux farouche Nos cheveux qu'en jouant l'aile d'un zéphyr touche Et nos lèvres en fleur, plus douces que le miel?
O ville! nulle part dans tes architectures, Sous tes lambris dorés, dans les entassements De tes toits monstrueux et de tes monuments. Nulle part tu ne vois, le cœur et les mains pures, S'unir dans des baisers et des embrassements Un couple jeune et fort aux belles chevelures.
Seule, les yeux éteints, sous la vive clarté Des flambeaux, des surtouts et des lustres sévères, Tandis que ses amants au regard enchanté Cachent sous mille fleurs des tristesses amères, La Débauche sourit et boit dans tous les verres, Et dit en grimaçant : Je suis la Volupté 1
Et la cité superbe, insatiable, immonde,
Aux balcons des palais, aux lucarnes des toits,
Hommes, vieillards, enfants, vierges à tête blonde,
Foulant aux pieds ses Dieux, ses lauriers et ses lois,
Avec ses millions de bouches et de voix
Crie et chante son hymne au seul maître du monde !
Voilà ce qu'entendit la Déesse au front d'or. Et fauve, sur son front et sa tête sacrée Sa chevelure épaisse, ondoyante et dorée. Tressaillit et laissa ruisseler son trésor. Cypris trembla de rage, et frissonnante encor, Elle mit sur son arc une flèche acérée.
Alors sur ses beaux seins par ses ongles meurtris Tombent à flots ses pleurs ainsi qu'une rivière; Ses voiles au hasard fouettent les vents surpris; Parmi ses blanches dents que baise la lumière S'échappent furieux les sanglots et les cris; Le dédain fait pâlir sa bouche rose et fière.
Ses veux que le courroux et la honte embrasaient Et son corps rougissant présageaient cent désastres; Ses pieds, où les oiseaux naguère se posaient, Du palais magnifique ébranlaient les pilastres. Et dans les noirs jardins du ciel, ses mains brisaient Sur leurs tiges d'azur les calices des astres.
Ses cheveux flamboyaient d'or, de pourpre et de feu, Et, dénoués, pareils aux panaches horribles Que hérisse l'effroi sur le casque d'un dieu. Ensanglantaient les airs, comètes invisibles. La Déesse, le dos frémissant dans l'air bleu. Exhala son courroux dans ces strophes terribles :
O ville qui meurtris mon cœur et vends ma chair! Si ma main sait verser le fiel plein d'amertume, Si mon regard flétrit, si mon venin consume, Si je naquis avec les filles de l'enfer Sous l'éclair effrayé, dans le sang et l'écume Et du corps d'un grand dieu mutilé par le fer!
Écroule-toi ! Soyez maudites, ô murailles !
Par le sein de la femme, où l'enfant allaité
Boit l'oubli de la Mort dans un vivant Léthé !
Meurs ! Par ses flancs féconds vainqueurs des funérailles.
Par tout ce qui tressaille au fond de mes entrailles.
Par mon corps palpitant sous les feux de l'été!
30 LE SANGDELA COUPE
Meurs! puisque tu t'endors ivre delà Matière, Sans songer seulement au courroux de Cypris, Ainsi qu'un animal couché sur sa litière, Stupide, et l'œil blessé par la blancheur des lys ! Puisque tu fais horreur à la nature entière Et qu'il ne reste rien dans l'âme de tes fils!
Puisque le canon seul résonne à tes oreilles! Puisque devant les fouets irrités et cinglants, Plus stupide en effet à l'heure où tu t'éveilles Q.ue les premiers humains qui ramassaient des glands, Tu ne sais accomplir de plus rares merveilles Q.ue de pousser des cris sur des pavés sanglants !
Puisque au pied des gibets où ta haine me cloue,
Ta prunelle hébétée, insensible aux couleurs
Des astres et des cieux, de la mer et des fleurs,
Adore la Fortune assise sur sa roue.
Et que l'or et l'argent, deux espèces de boue.
Sont devenus tes Dieux, comme ceux des voleurs !
Puisque, bravant les lois qu'ils ont instituées, Et flairant le sang jeune, ainsi que des vautours. Tes libertins, remplis de vices et de jours, S'en vont, âmes sans frein, du beau destituées. Près des enfants qu'au mal ils ont prostituées. Souiller leurs cheveux blancs le long des carrefours !
LESANGDELACOUPE 5I
Puisque tu mets ta gloire à flétrir ce qui m'aime!
Puisque, les oripeaux et l'argent excepté,
Tout tombe autour de toi sous ton propre anathènie,
Et que, trop délicat pour un peuple dompté,
L'amour de l'élégance et de la volupté
Est éteint dans le cœur des courtisanes même!
Puisque ma voix en vain t'a voulu secourir! Puisque au lieu de me suivre en sa verte campagne, Ton peuple à ses côtés aime mieux voir pourrir L'Avarice, démon hideux qui l'accompagne, Vil forçat de la chair, meurs cloué dans ton bagne! Meurs, infâme ! ou plutôt c'est moi qui veux mourir !
Je m'en irai bien loin des modernes Gomorrhes Rejoindre les grands Dieux dans la paix du trépas. Libre et quittant ce corps divin qui sur ses pas Te laissait l'ambroisie, et que tu déshonores, Mon âme roulera dans les astres sonores Parmi les cieux vivants auxquels tu ne crois pas!
J'irai, par l'immuable et consolant mystère.
Fondre mon être avec le tout essentiel !
Un rocher sortira des flots où fut Cythère,
Brûlé par un vent morne et pestilentiel,
Et les biens qui par moi ruisselaient sur la terre
S'envoleront avec mon souffle dans le ciel !
La foi, le dévouement, l'honneur et son délire,
Tous ces fiers nourrissons bercés entre mes bras,
La pitié, la vertu, l'héroïsme, le rire,
Le regard de l'épée et le chant de la lyre
Avec moi seront morts, mais tu triompheras !
Et, puisque c'est l'or seul que tu veux, tu l'auras!
L'or vierge! l'or vainqueur! Au gré de ta folie. Tu l'auras! l'or demain, toujours, partout, encor! Les placers du Mexique et ceux de l'Australie Viendront gonfler ta bourse et grossir ton trésor, Et l'or sera ton pain, ton nectar et ta lie! Bois donc, voilà de l'or! mange, voilà de l'or!
Emplis ton coffre, et vends tout ce qui se monnoie ! La tombe et le berceau, le palais et la tour! Trafique du soleil! du repos! de l'amour! Déchire tout cadavre et flaire toute proie! Vends les baisers craintifs où j'avais mis la joie! Vends l'eau de la fontaine et la clarté du jour 1
Émiette les forêts, fais de l'or ! Si ton globe Jusqu'au fond de ses os sent courir un frisson, Comme un jeune idiot qui tremble dans sa robe, Q.ue t'importe ! Son cœur peut devenir glaçon ; N'auras-tu pas ton or, cette sainte moisson Q.ue tu ranges trop bien pour qu'on te la dérobe?
\'cnds les bois où dormaient Viviane et Merlin! L'aigle des monts n'est fait que pour ta gibecière, La neige vierge est là pour fournir ta glacière, Le torrent qui bondit sur le roc sibyllin Et vole, diamant, neige, écume et poussière, N'est plus bon qu'à fouetter l'aile de ton moulin !
Pour trouver les rubis en guirlandes pareilles
A celles des raisins que la pluie a mouillés
Et dont la grappe ardente est la gloire des treilles,
Que les caveaux profonds soient avec soin fouillés !
Fends le sépulcre et touche aux cadavres souillés
Pour prendre leurs anneaux et leurs pendants d'oreilles 1
N'épargne rien ! demande à la création
Le pain de ta fureur et de ta passion!
Triomphe! empéche-la de rester la plus forte!
Et si tu t'aperçois, pour ta punition,
Que sous tes pieds la terre agonisante est morte
Et que même ton ciel est vide, que t'importe !
Si ton peuple, parmi lequel tant de héros M'ont fait voir la beauté virile et sans mélange. Montre, effrayant le jour, des mufles de taureaux Et des yeux d'éléphant, comme les Dieux du Gange; Si tes poètes, las de fléchir des bourreaux, Trainent le laurier vert dans le vin et la fange;
34 LESAMGDELACOUPE
Si les marbres sacrés ravis au Parthénon Dans leur blancheur pareille à mon berceau d'écume, Flétris par le marteau, blessés par le canon, Tombent à des marchands courbés sur une enclume, Dans une île barbare, au milieu de la brume. Que t'importe! éblouis! remplis tout de ton nom!
Montre le dur métal dont tu fais des récoltes! Mets-le sur tes frontons et sur tes archivoltes! Fais-en l'âme et le sang des machines de fer Q.ui par leurs dents de fonte et leur souffle d'enfer Dompteront la nature et vaincront ses révoltes. Et dont les noirs sanglots étoufferont l'éclair.
Par ces gueules de flamme à ta voix apparues, Tu régneras. Commande, elles domineront Le tonnerre et l'orage, acharnés sur ton front. Tu peux les laisser faire, et le long de tes rues Briser le même jour tes faux et tes charrues! Elles laboureront! elles moissonneront!
Ton heure vient; tu peux demain réduire en poudre La lyre et le ciseau ; les cœurs martyrisés Ne te consolent plus; à quoi bon les absoudre? De quoi te serviraient les hym^nes embrasés, Paris? Q.u'as-tu besoin de l'oubli des baisers. Puisque tu n'as plus peur du ciel et de la foudre !
lesan'gdelacoupe 35
Mais quand le vaste Ennui, vieux comme l'univers, Étendra devant toi sou grand désert de sable, Jaloux, mystérieux, muet, infranchissable, Pelé, nu, sans un brin d'herbe ou de gazons verts, Regrettant l'harmonie et la douceur des vers, Tu te rappelleras ton crime haïssable.
Triste comme un cheval déchiré par le mors, Et pressentant déjà tes propres funérailles, Tu diras : Où sont-ils, ces hommes sans remords Dont la voix créatrice élevait des murailles ? Sortie avec terreur du fond de tes entrailles, Une voix répondra : Les poètes sont morts!
Alors vers le néant courbant ton front servile Sous les fiers souvenirs de tes bonheurs si courts. Tu le rappelleras ces temps où dans ta ville L'Amour, partout suivi de Grâces et d'Amours, Entraînait sur ses pas la belle fleur des cours. Et s'appelait Condé, Chevreuse et Longueville!
Tu te rappelleras ces ombrages, témoins Frais et délicieux des voluptés charmantes Où Lauzun et Biron adoraient leurs amantes; Et tu diras: Furie exempte de tous soins, Qui ne fuis même pas les ruines fumantes, O désolation, tu me restes du moins!
Énervantes langueurs de mes heures fiévreuses, Puisque rien désormais ne vous peut endormir, Pour noyer dans le flot des plaintes douloureuses L'anéantissement dont je me sens frémir, Je puis pleurer, je puis souffrir, je puis gémir Et savourer du moins ces voluptés affreuses.
Mais la voix répondra : Tes chênes chevelus
Sous lesquels résonnaient ta prière et tes armes,
Sont tombés; tout est mort, les temps sont révolus!
Le Désespoir aussi te refuse ses charmes.
Tu ne souffriras plus! tu ne pleureras plus!
Car tu n'as plus de sang et tu n'as plus de larmes.
En fuyant vers l'azur à tes yeux interdit, Ainsi te parlera ta conscience intime.
Et maintenant, bouffon que l'Érèbe applaudit, Pitoyable assassin de l'aigle au vol sublime, Toi qui fais de l'Amour ta première victime. Monstre libidineux gorgé d'or, sois maudit !
Ainsi parlait Cypris avec le vent qui brame, Q.uand ses chevaux épars mordaient le ciel en feu. Elle hurlait, pareille au loup que l'ombre affame. Ses imprécations déchiraient l'éther bleu, Et toi, tu gémissais à ces cris de la femme, O Nature éternelle, ô corps sacré de Dieu!
Oui, tu tressaillis toute ! Une vapeur de soufre Voltigea sur les murs déjetés et croulants. Comme s'agite en rêve un malade qui souffre, Les vieux arbres craquaient, de sueurs ruisselants. La rivière aux flots noirs s'agita dans son gouffre Et voulut par ses cris répondre aux chiens hurlants.
Mais la Déesse enfin prit son vol. Les morsures Du soleil dévoraient déjà le fier dessin Des constellations. Ses flèches d'or pilus sûres Déchiquetaient les blancs nuages. L'assassin Poussait son char sur eux, et rougissait le sein De l'Aurore vermeille au sang de leurs blessures.
Mai 1847.
38 LESANGDELA COUPE
Les Souffrances de l'Artiste
/\.RTiSTE foudroyé sans cesse, ô dompteur d'âmes, Sagittaire à l'arc d'or, captif mélodieux, Qui portes dans tes mains ton bagage de flammes Et tes soleils volés autour du front des Dieux!
Laisse toute espérance, éternelle victime. Et ne querelle plus ton désespoir amer, Puisque tu t'es chargé de remplir un abîme Où tu verses en vain toute l'eau de la mer !
Va, tu peux y jeter les océans, poëte,
Sans étouffer ses cris et son rire moqueur.
La curiosité de la foule inquiète.
Voilà le nom du gouffre où tu vides ton cœur!
Un mot domine seul ce murmure sauvage, Mais ce mot, c'est le clou d'or et de diamant Et l'anneau qui te rive à ton dur esclavage, Ainsi que Prométhée à son rocher fumant.
LE SANG DE LA C O U l' E 39
Ce mot terrible, c'est : Après? Toutes tes veilles, Donne-les, et plus fier qu'un archange impuni, Pose sur Pélion des Ossas de merveilles ! Fais l'impossible, et trouve un corps à l'infini !
Gonfle de passion les figures d'argile!
Crée, anime, bâtis ! Jusque sous les cyprès Dont l'ombre endormira ta dépouille fragile. L'inexorable voix viendra crier : Après?
Tu peux, par ton regard eff"raynnt les désastres, Dans l'espace que Dieu pour les siens fit exprès, Enchaîner comme lui des mondes et des astres : Après? dira le peuple insatiable, après?
Tu peux faire fleurir tout le jardin des œuvres, Et, bravant leur air sombre et pestilentiel, Dessécher les marais où sifilent les couleuvres, Après? dira toujours le peuple. — Après? O ciel!
Après? Mais j'ai vaincu la forme et la lumière! Mes yeux ont bu l'azur, et j'ai dans mon compas Tenu la voûte immense ! O foule coutumière, Après? après? dis-tu; ne te souviens-tu pas?
Dans les noires forêts, sur les monts de la Thrace, Par les pleurs de ma lyre enchantant leur courroux, J'ai fait bondir d'amour et courir sur ma trace Le tigre et la panthère et les grands lions roux.
40 LESANGDliLACOUPE
Et les gazons touftus étoiles de pervenches, Les feuillages pendants, les profondeurs des bois, Les antres, les rochers et les cascades blanches Au tomber de la nuit s'enivraient de ma voix!
O foule! j'ai bravé l'horreur des flots funèbres Sur la fragile barque, et, divin ouvrier. J'ai navigué vers l'ombre et les pâles ténèbres, En tenant dans mes mains un rameau de laurier!
Dans les cercles de flamme où frémissent leurs ailes, Les âmes gémissaient d'avoir perdu l'amour. Et, saisi de pitié pour leurs douleurs mortelles, J'ai pleuré de tristesse en remontant au jour!
Peuple, j'ai combattu la guerrière à l'œil louche, Et pour briser les dents de celle qui te mord, Couvert de la toison d'une bête farouche, J'ai lutté sur le sable avec la froide Mort.
Et lorsque enfin meurtrie, haletante et lassée. Elle a demandé grâce en secouant ses fers, J'ai repris dans ses bras la douce fiancée Qju'elle emportait déjà vers la nuit des enfers.
Pour rendre l'ennemie encor plus odieuse, C'est moi qui, de la lyre épandant les sanglots, Ai fait sortir charmante et blonde et radieuse, L'immortelle Beauté de l'écume des flots.
LEbANUUliLACOUl'H 4I
C'est moi qui, pour complaire à la terre charmée, Ai conquis tout un monde avec un fruit vermeil; Des femmes au sein nu composaient mon armée, lit j'ai porté la vigne au pays du soleil.
O toule ! né chétif dans le troupeau des hommes, Pour brouter la verdure et ramasser des glands, Moi, qui ne vous semblais pas plus que nous ne sommes, j'ai détaché les Dieux de leurs gibets sanglants!
Dans une eau de cristal j'ai lavé leurs blessures. Ils marchent maintenant libres sous le ciel bleu, Portant la pourpre et l'or sur leurs belles chaussures, Et le front couronné par les rayons du feu !
Tel le poëte parle au passant toujours ivre. Lorsque de son supplice on hâte les apprêts. Il lui dit : Vois ce sein ouvert qui t'a fait vivre ! Mais le passant lui crie encore : Après ? — Après !
Écoute cependant, spectateur à l'œil vide! Toi pour qui c'est trop peu, dans ton dédain jaloux, De toucher sur ses pieds et sur son flanc livide Le trou qu'a fait la lance et les traces des clous !
Lorsque le pélican ouvre sa chair vivante
Pour nourrir ses petits, et qu'ils mordent son flanc.
Avec une douceur dont l'homme s'épouvante
Il regarde leurs becs tout rouges de son sang.
42 LESANGDELACOUPE
Écoute ! il tombe, heureux de voir tous ceux qu'il aime Bien vivants par sa mort et bien rassasiés; Mais que penserait-il à cette heure suprême En fermant vers le ciel ses yeux extasiés ;
Quelle angoisse tordrait cette pure victime Si, lorsqu'elle agonise et qu'elle expire enfin, Tout gonflés et repus de son cœur magnanime, Ses petits lui disaient : Nous avons encor faim!
Février 1849.
Louanges d'Aurélie
1 01 qui rêvas parmi les lys, Avec le sylphe et les willis
Pour coryphées, Et la rosée en diamants.
Un théâtre pour les amants Et pour les fées !
Je sais, poëte du roi Lear, Une femme qui fait pâlir
Toutes les flammes Dont ta noble main couronna Juliette et Desdémona,
Ces blanches âmes !
Elle avait au front moins de fleurs.
Celle que, d'amour et de pleurs
Tout arrosée, La lune rêveuse, en songeant.
Couronnait de rayons d'argent
Et de rosée.
44 LESAXGDE LA COUPE
Elle avait moins de doux regards, Celle qui, les cheveux épars
Sur son épaule, Blanche comme un camellia, A sa servante Emilia
Chantait le Saule !
Il est moins agréable au ciel, Cet ange qu'un chant immortel
Toujours caresse, Cet inestimable joyau Sur lequel pleure Olympio
Dans sa tristesse !
Et toi, mon maître, ô fier Ronsard, Enthousiaste du doux art.
Amant d'Hélène, Q.ui jadii nous émerveillais Sur les roses et les œillets
De son haleine !
Celle que je chante en ces vers T'eût donné, sous tes lauriers verts.
Plus de délire Q.u'il n'en fallut pour mettre au jour Les cent filles de ton amour
Et de ta Ivre.
Car cette maîtresse aux beaux yeux Dans un poëme harmonieux
N'est pas éclose, Ni dans ton marbre, ô Phidias, Ni dans les grands yeux de Diaz
Ivres de rose !
C'est une femme aux yeux plus doux, Vivante et qui peut, comme nous,
Dire : Je t'aime, Mais qui sur son front sidéral Porte le rhythme et l'idéal
Comme un poëme.
Ce n'est pas un rêve charmant Qu'il faudra pleurer en fermant
duelque cher livre, Et cet ange aux ongles d'onyx, Plus beau que Laure et Béatrix,
On le sent vivre !
On entend, parmi le satin.
Battre son cœur sous son beau sein
Dans sa poitrine, Les rossignols, pleins de doux chants, Peuvent écouter dans les champs
Sa voix divine,
46 LESANGDELACOUPE
Et quand elle s'arrête au bois Pour écouter sourdre les voix
De la nature, A travers les arbres du parc, Les Naïades admirent l'arc
De sa ceinture !
Le soir, à cette heure de feu Où se pâme sous le ciel bleu
La tubéreuse, La Nuit humide de parfums Se mire dans ses grands yeux bruns,
Tout amoureuse ;
Et les extases du soleil Emplissent les airs d'or vermeil
Et d'harmonies, Quand les beaux châles d'Orient Murmurent sur son cou riant
Leurs symphonies!
Car c'est pour orner ses beaux reins Q.ue le pays des Dieux sereins
Aux mains fleuries Semble dans un tissu changeant Tramer avec l'or et l'argent
Les pierreries I
LE SANG DELA cou Pli 4'/
O beau songe! sonnet vivant!
Calice entr'oLivert que le vent
Jamais ne fane !
Sa main blanche comme le lait Passe à travers le bracelet
D'une sultane!
Je vois sous les pâles duvets Ses veines couleur des bleuets
Et des pervenches, Ses ongles dignes de Scyllis, Ses bras aussi blancs que les lys,
Ses mains plus blanches!
Et mon âme pleine et sans fond, D'où parfois à mon œil profond
Monte une larme.
Partout attirée à la fois.
Demeure tremblante et sans voix
Sous tout ce charme !
Tels nous sentons, irrésolus, De vivants désirs, qui n'ont plus
Rien de physique.
Couler en nous comme des flots x\vec le rhythme et les sanglots
De la musique.
Mai 184e.
La Toison d'or
J E vois au grand soleil tes cheveux insolents Rayonner et frémir, dignes d'un chant lyrique. Jaunes comme l'arc d'or de la nymphe homérique, Ils courent sur ton sein par de hardis élans.
Et l'ivoire qui mord leurs anneaux ruisselants, Avant de contenir cette extase féerique Arrêterait plutôt les fleuves d'Amérique Où la neige des monts pleure depuis mille ans.
Pour caresser tes lys que la lumière adore,
Et tes blancheurs d'étoile et tes rougeurs d'aurore,
Ils tombent sur tes reins en flots impétueux.
Pareille aux plis épars de la pourpre qui saigne, Pour venir embrasser ton corps voluptueux Leur onde se dérobe aux baisers de ton peigne.
LESANGDËLaCOUÎ>E 49
1 EL brille un vin de flamme à travers sa prison, Tels rayonnent, vainqueurs des nuages moroses, Dans les cieux empourprés à ces métamorphoses, Les jardins du soleil en pleine floraison;
Telle, cette ondoyante et soyeuse toison S'étale fièrement sur des bosquets de roses, Et, pour cacher l'Amour en leurs apothéoses, Les topazes et l'or y brillent à foison.
S'il eût peint avant moi cette riche crinière, Rubens, illuminant de clartés l'atmosphère, En eût fait à l'entour un splendide foyer,
Comme jadis, afin d'éterniser ta gloire.
Les sculpteurs de l'Attique eussent fait flamboyer
L'or pur sur les blancheurs tranquilles de l'ivoire.
50 I.ESANGDE LA COUPE
1-^'éroule tes cheveux, divins comme ta voix ! Leurs cheveux étaient blonds, quand les filles de l'Onde, Les Grâces sans ceinture et les Nymphes des bois Dansaient en s'embrassant dans la forêt profonde.
Mais ces bandeaux, pareils aux ornements des rois, Chaque jour à présent disparaissent du monde. Et sans doute, ô ma sœur, pour la dernière fois J'ai sur ton front charmant baisé la beauté blonde.
Lorsque Orphée, envieux de ce rare trésor, Partit pour enlever l'antique toison d'or, Pour la chanter ensuite il emporta sa lyre.
J'ai comme le héros accompli mon dessein,
O Nymphe, et maintenant, vaincu par mon délire,
Je célèbre cet or, parure de ton sein.
LESANGDELACOUPE 5I
/iiN'si tu revivras telle que nous t'aimâmes Avec tes grands cheveux qui baisent ton orteil, Et les astres qui sont les demeures des âmes Diront ce diadème à leurs rayons pareils.
Pour te donner le nimbe ardent que tu réclames, J'ai volé dans l'azur les feux du ciel vermeil, Et, pour dorer ton front de lumière et de flammes, J'ai pris dans mes deux mains les couchers du soleil.
Car, messager céleste aux yeux remplis d'étoiles, Je n'ai pas fait fleurir mon rêve sur les toiles, Ni dans l'airain sacré, ni sur les marbres blancs.
Mais, plus heureux, je tiens cette lyre de l'Ode Qui brave mille hivers, et cache dans ses flancs Le grand art de Sappho, d'Orphée et d'Hésiode.
Octobre 1849.
52 LESANGDELACOUPE
Amazone nue
XXMAZONE aux reins forts, solide centauresse, Tu tiens par les cheveux, sans mors et sans lien. Ton cheval de Titan, monstre thessalien; Ta cuisse avec fureur le dompte et le caresse.
On voit voler au vent sa crinière et ta tresse. Le superbe coursier t'obéit comme un chien, Et rien n'arrêterait dans son calme païen Ton corps, bâti de rocs comme une forteresse.
Franchissant d'un seul bond les antres effrayés. Vous frappez du sabot, dans les bois non frayés. Les pcâtres chevelus et les troupeaux qui bêlent.
Toi, Nymphe, sans tunique, et ton cheval sans mors, Vos flancs restent collés et vos croupes se mêlent. Solide centauresse, amazone aux reins forts!
Octobre 1847.
LESANGDELACOUPE 53
La Thessaiie
A AUGUSTE PREAULT,
v^ Thessaiie, il est dans tes monts pittoresques
De noirs vallons, jonchés de laves et de rocs,
Que l'éclair et la foudre en ses terribles chocs
A peints de pourpre et d'or, comme de grandes fresques.
Là, tordue et brisée en cent poses grotesques Et laissant la tempête éparpiller ses blocs, La Terre, que jamais ne déchirent les socs. Succomba sous l'effort des Titans gigantesques.
Un granit, que jamais l'ouragan n'a ployé, Étale seul ses flancs et son front foudroyé Et mesure les cieux de son œil de colosse.
O statuaire! ainsi l'artiste à l'œil de feu,
Les pieds sur le volcan et sur sa gueule atroce,
D'un regard assuré plonge dans le ciel bleu.
Octobre 1847.
La Lyre
iwEs Dieux, pour lui laisser le vin, buvaient du fiel. L'aigle à ses pieds veillait, ayant quitté son aire; Le lion devant lui se couchait, débonnaire, L'abeille était joyeuse et lui donnait son miel.
Il avait sur son front le signe essentiel, Et de rouge vêtu, comme un tortionnaire, Dans sa droite féroce il portait le tonnerre. Étant celui qui fait la clarté dans le ciel.
Pourtant, sans être ému de sa terrible approche. Moi, je chantais mon ode et j'emplissais la roche, La caverne et le bois de cris mélodieux.
Enfin je m'avançai, pris du sacré délire,
Vers celui qui soumet les tigres et les Dieux,
Et je lui dis: Amour, obéis; j'ai la Lyre!
Octobre 1847.
LESAN'GDELACOUPE 55
Les Affres de TAmour
r ARFOis dans votre esprit, où cent rêves diffus Peuplent de visions la pensée alourdie, Comme dans la nuit noire un éclair d'incendie Vous voyez l'idéal à travers ses refus.
Comme une aurore en feu perce les bois touffus. Vous entendrez 'oientôt dans votre âme agrandie Sortir une superbe et pure mélodie De ce murmure vague et de ces bruits confus.
Évadés frémissants du ciel qui nous réclame, Ne nous étonnons pas de tout ce que notre âme A de tressaillements pour enfanter l'amour.
Il est un arbre épars dont la fleur solitaire Met cent ans à fîeurir et ne dure qu'un jour : Elle éclate en s'ouvrant comme un coup de tonnerre.
Octobre 1847.
La Nuit
i\ cette heure où les cœurs, d'amour rassasiés, Flottent dans le sommeil comme de blanches voiles, Entends-tu sur les bords de ce lac plein d'étoiles Chanter les rossignols aux suaves gosiers?
Sans doute, soulevant les flots extasiés De tes cheveux touffus et de tes derniers voiles. Les coussins attiédis, les draps aux fines toiles Baisent ton sein, fleuri comme un bois de rosiers?
Vois-tu, du fond de l'ombre où pleurent tes pensées, Fuir les fantômes blancs des pâles délaissées. Moins pâles de la mort que de leur désespoir?
Ou, peut-être, énervée, amoureuse et farouche,
Pieds nus sur le tapis, tu cours à ton miroir
Et des ruisseaux de pleurs coulent jusqu'à ta bouche.
Octobre 1847.
La Prophétie de Calchas
v-^OMME les Danaens assemblés devant Troie Buvaient à ses trésors de festin en festin, Et, les regards fixés sur cette riche proie, Vivaient joyeusement dans l'espoir du butin;
Tous les guerriers, couchés sur le sable par troupes, Tenaient de gais propos, ou puisant tour à tour Dans le large cratère et remplissant les coupes. Entonnaient en riant quelque chanson d'amour.
Les uns, près de la mer pleine de doux murmures, Livraient leurs yeux songeurs aux caresses des flots, Et d'autres, au soleil, fourbissaient les armures, Les casques sans panache et les lourds javelots.
Bientôt, s'écriaient-ils, entends-nous, ville infâme I Tes héros tomberont sous le glaive mortel, Et le rouge incendie, avec ses dents de flamme Mordra tes blanches tours qui montent jusqu'au ciel.
Nous fondrons sur tes murs comme le vent d'orage,
Enivrés au galop des coursiers triomphants,
Et rien n'arrêtera notre jalouse rage,
Ni les femmes en pleurs, ni les jeunes enfants.
La ville de Priam et toute la Phr3'gie Sera comme un palais ceint de rideaux vermeils, Où, pour nous éclairer comme une aube rougie, Les frontons enflammés serviront de soleils.
Nous tuerons tes grands boeufs pareils à des colosses, Et tes moutons de neige et tes boucs aux beaux fronts, Et nous laisserons prendre aux animaux féroces Le reste des festins que nous dédaignerons.
Les riches vêtements aux laines mariées, Où la main d'une femme habile à ces travaux A fait fleurir partout des couleurs variées, Nous les étalerons sous les pieds des chevaux.
Ta pourpre couvrira l'airain de nos cuirasses, Et dans tes coupes d'or nous boirons tes doux vins. Nos bouffons, prodiguant l'insulte et les menaces. Forceront à chanter les poètes divins.
Les filles de tes rois et tes jeunes prêtresses, Se courbant sous le fouet, comme les blancs taureaux, Les cheveux sur leurs cous échevelés en tresses, Laveront nos bras nus teints du sang des héros.
Li: SANG DELA COUPE 59
Ces vierges sans souillure, à tout amour rebelles, S'endormiront le soir dans nos bras, les seins nus; Les princes et les chefs garderont les plus belles. Et le reste sera pour les premiers venus.
Alors tu pleureras ton aveugle démence.
Tes rochers et tes mers pousseront des sanglots; La Désolation, ainsi qu'une aile immense, Planera dans la nuit sur tes champs et tes flots.
Tes rois, réfugiés dans les cavernes closes, Aux sangliers affreux disputeront des glands. Et les fleuves d'azur, bordés de lauriers-roses. Rouleront tes débris avec leurs flots sanglants!
Buvant à la fontaine et dormant sous les branches, Et réservés peut-être à de plus durs exils. Tes chefs, dont l'or ceignait les chevelures blanches, Fuiront dans les forêts, couverts de haillons vils!
Et si parfois encor se souvenant du trône Dans un pays lointain sans palais et sans lois, Pour obtenir de lui quelque chétive aumône, Ils disent au passant: Jadis nous étions rois;
Les enfants aux pieds nus, courant sur le passage De ces hommes pareils aux spectres des tombeaux, Leur jetteront alors de la boue au visage Et viendront déchirer leurs habits par lambeaux.
6o LZSANGDELACOUPE
Tes Dieux même, parmi les champs que tu contemples, Pleureront, l'œil perdu dans les grands horizons, Et nous fondrons l'argent des autels et des temples Pour orner, au retour, le seuil de nos maisons.
Ainsi les Achéens aux flottantes crinières Ayant des monstres d'or sur leurs larges écus, Exhalaient sans merci les injures dernières, Et, d'avance, insultaient aux larmes des vaincus.
Mais cependant Calchas, qui lit dans les pensées, Leur rappelait ainsi, vieillard chargé d'hivers, La vénération des Muses délaissées Et le respect des dieux, maîtres de l'univers :
Achéens, disait-il, votre vengeance ailée Renverse d'un seul coup les bataillons épars, Et des Dieux, accourus dans la noire mêlée. Combattent avec vous sur le devant des chars.
Tels les bruyants troupeaux des jeunes cenlauresses Font bouillonner d'horreur les flots des lacs fumants, Vous traînez après vous les Fureurs vengeresses Et le cortège affreux des Épouvantements.
Tels, quand l'ardent soleîl les couvre de brûlures. Courbés sur les prés verts, les faucheurs en haillons Avec l'airain poli tranchent leurs chevelures, Vos glaives éblouis fauchent les bataillons.
LESANGDELACOUPE 6l
Grâce à votre valeur dans les enfers vantée, Ce sont partout des morts broyés par des essieux. La prunelle du jour contemple, épouvantée, Tout ce sang répandu qui hurle vers les deux;
Et de vos ennemis exterminant le reste. Nourrice de l'Hadès, efTroi des nations, Quand vous êtes passés, la Famine ou la Peste Vomit derrière vous des imprécations.
Donc, engraissez les champs d'hécatombes humaines ! Soyez comme les loups au milieu d'un bercail! Q.ue le sang coule à iîots dans les gorges des plaines, Et que vos noirs chevaux en aient jusqu'au poitrail!
Entrez dans Ilios au bruit de la tempête. Par une nuit d'orage où, pour guider vos rangs, Les rochers des grands monts rouleront sur sa tête. Et débordez sur elle avec les noirs torrents!
Qu'on croie entendre aux cieuxles astres se dissoudre En écoutant monter vos clameurs dans les airs! Que vos cris furieux fassent taire la foudre. Et que votre incendie éteigne les éclairs!
Sur ces riches palais, ces maisons et ces porches Où plane un air brûlant et pestilentiel. Ainsi que des démons qui font voler des torches. Secouez dans vos mains les colères du ciel !
62 LESANGDELACOUPE
Soyez comme les loups qui dévorent leur proie! Déchirez en hurlant ce peuple châtié !
Chargez de durs liens les princesses de Troie, Et faites des rois même un objet de pitié !
Que rien d'humain ne reste au fond de vos entrailles, Pas même le respect des morts et des tombeaux ! Que vos seins, réjouis par mille funérailles. Soient comme un champ de mort où volent des corbeaux !
Que les aigles, quittant leurs rochers et leurs aires, Volent sinislrement sur tous les alentours ! Déchirez les enfants dans le ventre des mères, Et préparez leur chair aux petits des vautours !
Guerriers, faites mourir des héros sous les verges, En les injuriant par des noms abhorrés. Massacrez les vieillards et meurtrissez les vierges Sur les corps palpitants des pères massacrés !
Pâles de leur dégoût, rouges de vos morsures Qu'elles cherchent partout, sous l'éclair de vos yeux, Des lambeaux de haillons dévorés de souillures Pour cacher leurs corps, faits à l'image des Dieux !
Et qu'enfin dans leurs flancs sentant l'horreur vivante, Des aïeules aussi pressent leurs pas tremblants, ■
Et de leur nudité promenant l'épouvante, Pour en voiler leurs seins prennent leurs cheveux blancs !
due dans les noirs bûchers pleins d'horribles murmures, Flamboyants échafauds qu'un dieu foudroie en vain, Les guerriers entassés brûlent dans leurs armures, Ainsi que des parfums dans un vase divin !
Q.ue le vieillard, pareil au cadavre livide, S'enfuie avec délire, une blessure au flanc, Et, tendant ses deux mains, cherche sa maison vide Qui fuit devant ses yeux aveuglés par le sang!
due tout, jusqu'au tumulte, avec le feu s'éteigne Dans la sombre fumée, aux aboiements des chiens, Et que le Simoïs, qui sanglote et qui saigne, Répète seul le nom de Troie et des Troïens I
due l'Asie, opulente et superbe naguère,
Et dont chaque palais recelait un trésor,
Soit un désert funeste, où vos coursiers de guerre
Paîtront parmi les champs avec des harnois d'or!
Emplissez de néant ces plaines criminelles !
Mais de meurtres couverts, guerriers victorieux,
Gardez le souvenir des choses éternelles,
Dans vos combats humains n'égorgez pas les Dieux !
Aux souffles des zéphyrs, que la sage Aphrodite Vénérable aux mortels, sentant ses pleurs taris. Puisse oublier l'effroi de la guerre maudite. Et s'égarer pieds nus dans les chemins fleuris!
Que le troupeau charmant des Nymphes et des Grâces, Q.ui cherche les flots purs et les abris secrets, Puisse encore, écartant des mains les feuilles basses, Mener des chœurs dansants à l'ombre des forêts!
Mais respectez surtout les Muses et les Lyres! Que les divines sœurs, vierges aux belles voix, Sur les monts chevelus puissent par leurs sourires Emouvoir en chantant les rochers et les bois !
Quand les hommes, pareils aux animaux immondes, Vivaient dans les forêts, c'est la Muse aux beaux yeux Qui peigna dans ses doigts leurs chevelures blondes Et leur dit d'élever leurs regards vers les cieux.
Sans elle vous seriez comme des bêtes fauves. Vous enivrant de meurtre et sans plus de remords Que la louve affamée et que les vautours chauves Qui guident leur femelle à l'odeur des corps morts.
Tantôt avec ses sœurs, au soleil des campagnes, Mêlant la poésie avec les chœurs dansés. Elle passe, pieds nus, sur le haut des montagnes, Enchantant l'horizon de ses pas cadencés.
D'autres fois, le sein libre, elles tiennent la lyre Parmi les Immortels continuant leurs jeux. On entend résonner de leur hymne en délire Les radieux sommets de l'Olympe neigeux.
De vos guerres sans fin réparant les désastres, Elles peuvent, enflant les clairons à grand bruit, Élever vos exploits jusqu'au-dessus des astres, Ou les ensevelir dans l'éternelle nuit.
Et, selon votre culte envers les chants lyriques, Elles vous montreront à l'avenir lointain Comme des combattants de guerres héroïques, Ou comme des brigands affamés de butin.
N'offensez pas l'Amour ailé, roi de la terre, Soit qu'il tienne la foudre ou qu'il tresse des fleurs; Car il dompte les loups et la noire panthère, Et de leurs yeux pensifs il arrache des pleurs.
Et souvent laissant là ses traits, au crépuscule, Pour braver les grands Dieux dont il a triomphé, Il entoure ses reins, comme le jeune Hercule, De la peau d'un lion dans ses bras étouffé.
Ah ! ne dédaignez pas la céleste harmonie ! Malheur à l'insensé qui déchire et qui mord Le renom de Cypris, mère de tout génie : Les Dieux lui garderont la folie et la mort !
Ainsi parlait Calchas, et les guerriers farouches Attachés à sa lèvre avec des liens d'or, Et tous les chefs laissaient échapper de leurs bouches Des acclamations pour le fils de Thestor.
66 LESANGDELACOUPE
Les Ajax, le divin Achille à qui tout cède, Les Atrides, Mégès accouru sur leurs pas, S'écriaient tous : Louange à celui qui possède La science de lire au delà du trépas!
Mais seul, pendant ce temps, Diomède en silence, Caressant le désir du carnage odieux, Baissait les yeux à terre, et regardait sa lance Que devait par deux fois rougir le sang des Dieux.
Mai 1848.
Artémis partant pour la chasse
/XRTÉMis, ô Déesse au croissant argenté, Les Nymphes que ravit ton sourire enchanté, Livrent leurs fronts au vent querelleur, et, sans voiles, Accourent sur tes pas comme un troupeau d'étoiles. Et déjà, frémissant autour de ces beaux corps. Dans les noires forêts, pleines du bruit des cors, Les molosses de Thrace, ivres de cent caresses. Lèchent en se pâmant les bras des chasseresses. O Déesse, tu pars! Tes grands cheveux dorés Font resplendir de feux l'horreur des bois sacrés. Et pour chasser pieds nus parmi les herbes sèches. Voici l'enfant Éros qui t'apporte ses flèches. Tu pars, superbe et fière, en tête d'un essaim, Et, tout prêt à fleurir, le bouton de ton sein Virginal, que ton sang ambroisien colore, Rougit comme une rose aux fraîcheurs de l'aurore.
Octobre 1849.
68 LESANGDELA COUPE
Tristesse au jardin
N jour, elle passait dans le jardin en feu Baigné par les zéphyres, Et des bassins d'azur son petit soulier bleu Effleurait les porphyres.
Ses pieds polis, pareils dans le bas irisé
A la neige qui tombe, Parmi le sable d'or avaient l'éclat rosé
Dec ailes de colombe.
Elle glissait au bord de ces flots murmurants
Et baignés d'harmonie, Et portait la lumière en ses doigts transparents,
Comme une Polymnie !
Comme en un lac dormant qui roule des trésors Sous les rayons de lune,
Cent mille diamants s'allumaient dans les ors De sa prunelle brune.
un SANG DE LA COUPE 69
Qu'ils étaient beaux, les yeux de cette Alaciel Plus belle et plus complète,
Ces yeux clairs et profonds où l'océan du ciel Tout entier se reflète !
On voyait vers leurs feux se courber les pistils
Des fleurs respectueuses, Et cent reflets emplir les sourcils et les cils
D'ombres voluptueuses.
Et, comme les beaux seins par le flot arrosés
Des Naïades marines.
Le soir te rougissait de tons clairs et rosés,
Nacre de ses narines!
Et, superbes d'orgueil, les blancheurs de ses dents.
Sous ses lèvres hautaines.
Ruisselaient de clartés comme les lys ardents
Penchés sur les fontaines!
Ses lèvres, où luttaient l'amour et son ardeur,
Et les folles paresses, S'entr'ouvraient aux rayons, tremblantes de pudeur,
Et pleines de caresses.
Ces pourpres, ces fraîcheurs, ces feux éblouissants
Confondaient leurs féeries, Comme luttent d'éclat les boutons rougissants
Et les roses fleuries.
Et de sa bouche ardente et de sa lèvre en fleur
Mordant les belles lignes, Folâtraient vaguement le duvet querelleur
Et les ombres des signes.
Comme dans ces jardins où la Jérusalem
De fleurs s'était parée, Le parfum de ses pas, mieux que tout un harem,
Laissait l'âme enivrée.
Comme un oiseau s'envole, et laisse au firmament
Un bruissement d'ailes, Sur ses pas murmurait un doux frémissement
De linge et de dentelles.
Et cherchant de son sein la neige et les brasiers
Parmi la robe close, On sentait vaguement refleurir leurs rosiers
Sous le corsage rose!
Et, sur son col de marbre et ses bras, assouplis
Par toute cette joie, La brise et le soleil se disputaient les plis
De sa robe de soie !
Mais, tandis que les bruits épars et les accords
De l'univers physique.
Sur ses pas, entraînés au rhythme de son corps,
Se changeaient en musique,
Les ruisseaux et les fleurs, le bosquet souriant
Et toute la Nature Trembla de jalousie et de honte en voyant
Sa beauté calme et pure.
Le chêne, et sous ses pieds les myosotis bleus,
Jouets du vent rebelle, Dirent en inclinant leurs fronts baignés de feux :
Mourons, elle est trop belle !
Mourons! dirent aussi dans leurs nids querelleurs
Les colombes éprises, Puisque ses petits pieds, sans offenser les fleurs.
Volent comme des brises !
Le saule dit : Mourez, feuilles des tristes vœux.
Le long de mes épaules.
Puisque le vent du soir aime mieux ses cheveux
Que les cheveux des saules !
Fanez-vous, ô mes fleurs, dirent les fiers rosiers,
Puisqu'en ses lèvres closes Sa bouche a des parfums dont sont extasiés
Les calices des roses.
Tombez, dirent les lys, ô blanches fleurs des rois!
Les pâles avalanches Ont des taches auprès de vos pétales droits,
Mais ses dents sont plus blanches!
Mourons, dirent tout bas les filles des sculpteurs Sous les branches des arbres,
Puisque sa chaste épaule et ses bras enchanteurs Sont plus blancs que nos marbres !
Bois-moi, dit au soleil en ses palais charmants
La tremblante rosée, Puisqu'elle a de plus clairs et plus purs diamants
La prunelle arrosée.
Et, dans les clairs bassins, sous les grands peupliers,
Les Naïades se dirent :
Allons dans les palais de cristal oubliés
Où les Dieux se retirent !
Et toi, mon bien-aimé, toi, soleil triomphant,
Sèche ma vague blonde.
Puisque sa joue en fleur et sa lèvre d'enfant
Sont plus douces que l'onde.
Le lierre dit : Brisez mes rameaux sans retour,
Dryades familières.
Puisque sa main vaut mieux pour enchaîner l'amour
Que les cent mains des lierres!
Et toute la Nature, aux flancs d'herbe vêtus,
En qui tout est dictame.
Dit : Je meurs en pleurant tous mes charmes vaincus
Par une jeune femme !
LE SANG D t LA COUPE
Mais elle répondit : Laisse mes pieds nacrés
Courir sur ta pelouse, Baise ta fille au front, Nature aux flancs sacrés,
Et ne sois pas jalouse !
Vous ne connaissez pas nos maux qui font mourir
Et nos peines secrètes :
Aimez-vous bien, soyez heureuses de fleurir,
O petites fleurettes 1
L'aurore aux doigts rosés reviendra tous les jours
Baiser les vagues blondes.
Et rien ne peut troubler les sereines amours
Du soleil et des ondes!
Sous les grands cieux d'azur vous n'avez pas de toit, Vous n'avez pas de chaînes :
Rien ne prive jamais la feuille qui la boit De la sève des chênes !
Les Déesses de marbre au regard contempteur
Plein d'amours éternelles Chérissent à jamais l'harmonieux sculpteur
Qui les a faites belles.
Et vous, roses, et vous, reines des floraisons.
Les rayons d'or allument Et refleurissent mieux à toutes les saisons
Vos baisers qui parfument.
lO
74 LESANGDELACOUPE
O fleur, quand ton amant t'a choisie un matin, Sans regrets tu l'accueilles
Parmi l'air parfumé de lilas et de thym, Dans un beau lit de feuilles.
Sur ton cœur virginal, par l'amour embrasé.
Aucun regret ne pèse, O ma sœur, et surtout jamais rien n'a baisé
La lèvre qui te baise.
Jamais, ô fleur, pas même à l'heure du trépas,
Tu n'es abandonnée!
Tu meurs près d'un amant qui ne te laisse pas
Lorsque tu t'es donnée.
Il ne te laisse pas à ce plaisir amer
Des sanglots pleins de charmes,
Seule, avec le regret, profond comme une mer, Des baisers et des larmes.
11 ne te laisse pas au souvenir flétri
Où notre lèvre avide Se brûle, comme au bord d'un grand fleuve tari
Dont le lit serait vide!
Il ne te laisse pas sur une couche en feu,
Soucieuse, et lassée.
Le front pâle, mourir sans avoir dit adieu
Et sans être embrassée!
Juin 1846.
LES/. NGDHLACOUPE 75
La Colombe blessée
\-J colombe qui meurs dans le ciel azuré, Rouvre un instant les yeux, mourante aux blanches ailes ! Le vautour qui te tue expire, déchiré Par des flèches mortelles.
Va, tu tombes vengée, ô victime, et ta sœur Peut voir, en traversant la forêt d'ombre pleine, L'oiseau tout sanglant pendre au ca'-quois d'un chasseur Q.ui passe dans la plaine.
Le jeune archer, folâtre et chantant des chansons, Passe, sa proie au dos, par les herbes fleuries. Laissant déchiqueter par les dents des buissons Ces dépouilles meurtries.
Octobre i8;o.
76 LESANGDELACOUPE
Le Palais de la Mode
1 L est un clair palais fait de cristal de roche, Dans un nid de rosiers, au bord d'un fleuve bleu. Les vases, les émaux, les verres de Lahoche Y brillent sous l'argent des chandeliers en feu.
Dans le nuage gris qui sort des cassolettes Folâtrent des oiseaux peints de mille couleurs, Et, veloutés et frais comme des violettes. Les divans parfumés se cachent dans les fleurs.
Sur leurs pâles coussins plus doux qu'une caresse. Repose un front couvert des ornements royaux. C'est le front triste et pur d'une jeune Déesse Q.Lii sous ses petits pieds foule mille joyaux.
Elle brise en jouant, comme un oiseau son aile, Tous les hochets d'hier, cent caprices dorés, Et rêve, en chiffonnant la soie et la dentelle, Aux caprices nouveaux qui seront adorés.
LESANGDELACOUPE 77
Cette reine sereine et folle, c'est la Mode. Cent filles de seize ans, nymphes aux fiers trésors, Le long de leurs genoux, pour éclairer mon ode, De leurs cheveux épars laissent flotter les ors.
Leurs ongles sont armés de l'aiguille féerique, Et dans la blonde en fleur cisèlent un bonnet, Comme Pétrarque, fils de la Grèce lyrique, Pour la chaude Italie ébauchait le sonnet.
Elle sort de leur main voluptueuse et douce, La pourpre qu'eût aimée un prince lydien, Et, nuage de feu, ce cachemire où Brousse Nous vend toutes les fleurs du soleil indien.
Et lorsque de New-York, de Londres ou d'Asie, Les reines des salons de tous les archipels Disent: Quel nouveau charme et quelle fantaisie Rajeunira demain nos attraits éternels?
Mille petits Amours, cohorte aux ailes roses. Du palais radieux s'envolent tout joufflus, Et, traversant le ciel rempli d'apothéoses. Portent à l'univers ces ordres absolus :
Demain, vous porterez ces étoffes de guêpe, Satins d'or dont le rose illumine les bouts, Et ces chapeaux tout clairs, faits de brume ou de crêpe Où flotte la nuée en fleur des marabouts!
Avant que le raisin des Bacchantes mûrisse, Pour refléter les feux et les lys de l'été, Vous aurez ces bijoux en acier que Meurice Fit clairs comme les flots du doux Guadalété!
Vous aurez ces peignoirs plus pâles que le marbre. Ces bas tout découpés pour les yeux de l'Amour, Et ces mouchoirs chinois faits d'une écorce d'arbre, Et ces cols merveilleux bâtis de points à jour!
Et, près de ces bouquets si frêles du barége Dont la grâce a tordu les faciles volants, Voici les pompadours plus légers que la neige, Fonds roses, fonds lilas, fond céleste et fonds blancs !
Voici les beaux jardins prédits par les sibylles, Feuillaisons d'émeraude et bleuets de saphir. Les rubis, les bouquets de lys à fleurs mobiles Dont les gros diamants tressaillent au zéphyr.
Enfin, pour resplendir à vos tables insignes. Nous avons les flambeaux gais comme des bijoux, Et le linge pareil à la toison des cygnes, Et les Eldorados entassés en surtouts!
Et le vermeil qui grimpe en mille architectures, Soleils d'orfèvrerie et fils d'argent tramés, Et tous ces paradis terrestres des sculptures Arrachés par Klagmann aux métaux enflammés.
LESA NGDEL A COUPE 7g
Nous avons fait fleurir l'ivoire des ombrelles Et fixé parmi l'or les flammes de l'émail, Et, pour mieux vous distraire, apaisé les querelles De ces dragons chinois peints sur votre éventail.
Nous avons déchiré la poitrine de l'Onde Pour y chercher la perle agréable à vos yeux, Et, pour faire de vous les maîtresses du monde, La Mode a fait éclore un monde merveilleux.
C'est pour qu'il brille mieux sur votre épaule pure, Le myrte du désir, adorable et fatal.
Qu'elle chiffonne encor la soie et la guipure Sur les coussins rosés du palais de cristal.
Pourtant, souvenez-vous, jeunes charmeuses d'âmes, Q.ue c'est le seul Amour dont le flambeau changeant, En jouant autour d'eux, remplit de vagues flammes Le satin, le velours et la toile d'argent.
Ah! si Paris est roi parmi toutes les villes, C'est que c'est le pays où l'Amour, d'un regard, A fait naître, au milieu de cent guerres civiles, Pour le chanter en vers son poète Ronsard.
C'est que, lorsqu'on y sent passer comme une flèche. Au milieu d'un éclat de parure et de voix. Un essaim de péris au bord d'une calèche. Parmi les feuillaisons, dans un nuage, au bois,
On peut dire à coup sûr, tout bas : Chacune d'elles, En causant du dernier ballet ou des Bouffons, Songe à quelque amitié belle entre les plus belles, Et son cœur bat plus fort sous ces jolis chiffons.
C'est que là, quand la Valse autour d'une muraille Fait bondir avec Strauss deux cents couples charmés. Plus d'un regard sourit, plus d'une main tressaille Dans l'humide prison de ses gants parfumés.
C'est que là, la Féerie amoureuse et le Rêve Vivent parmi le luxe et les fleurs d'une cour Et c'est là seulement que les filleules d'Eve Ont lu jusqu'à la fin le roman de l'Amour.
Janvier 1850.
OMME, tu peux faucher, par un sombre désastre, Les arbres chevelus; tu fais obéir l'astre Et le flot; ta pensée orageuse dans l'air S'élance avec le vol furieux de l'éclair, Et, nautonier, tu prends les cieux à l'abordage. Cependant, le plus clair de ton vaste héritage, Ce que tu sauveras de cent débris flottants, Le trésor qui te reste en somme, et que le Temps Ne dispersera pas avec sa rude haleine, O vainqueur des soleils, c'est la gloire d'Hélène, Le divin Péléide en pleurs pour Briséis, Et le vieux sang qui fume au bord du Simois
Juin 1846.
V ous en qui je salue une nouvelle aurore,
Vous tous qui m'aimerez, Jeunes hommes des temps qui ne sont pas encore,
O bataillons sacrés!
Et vous, poëtes, pleins comme moi de tendresse,
Qui relirez mes vers Sur l'herbe, en regardant votre jeune maîtresse
Et les feuillages verts!
Vous les lirez, enfants à chevelure blonde,
Coeurs tout extasiés.
Quand mon cœur dormira sous la terre féconde
Au milieu des rosiers.
Mais moi, vêtu de pourpre, en d'éternelles fêtes
Dont je prendrai ma part.
Je boirai le nectar au séjour des poëtes,
A côté de Ronsard.
LES A MODE I. A cou l'E Sj
Là, dans ces lieux où tout a des splendeurs divines,
Ondes, lumière, accords, Nos yeux s'enivreront de formes féminines
Plus belles que des corps;
Et tous les deux, parmi des spectacles féeriques
Qui dureront toujours, Nous nous raconterons nos batailles lyriques
Et nos belles amours.
Vous cependant, mes fils, nés pour la poésie Et l'ode aux flots vainqueurs,
Vous puiserez la joie au fleuve d'ambroisie Q.ui coula de nos cœurs.
Comme, aujourd'hui rêveur près de quelque fontaine
Je redemande en vain Le secret des amours de Marie et d'Hélène
A mon maître divin,
Vous redirez aussi les grâces d'Aurélie
Aux oiseaux de Cypris, Au rossignol des bois, à la rose pâlie,
Au bleu myosotis !
Vous demanderez tous à mes vers de vous dire
Quelle fut la beauté Dont mes rimes en fleur adoraient le sourire
De rose et de clarté!
84 LESANGDELACOUPE
Ils VOUS la montreront, ces vers dont s'émerveille
La chanson des hautbois, Ruisselante de feux comme une aube vermeille,
Rose et neige à la fois;
Et telle qu'à présent, jeune fille hautaine
Au sein délicieux, Elle ravit d'amour l'azur de la fontaine
Et l'escarboucle aux cieux.
On dirait à la voir que, de sa main profonde. Dieu, sur son trône assis,
A pétri de nouveau, pour en refaire un monde, Une Eve aux noirs sourcils !
Car elle est fière, et seule, Ange mystérieuse,
Sourit et marche encor Avec la majesté d'une victorieuse
A la cuirasse d'or,
Et, comme cette Muse à qui le temps pardonne Sans tache et sans affront.
Elle pourrait aussi porter une couronne D'étoiles à son front,
A ce front souriant, poli comme l'ivoire
Des lys inviolés.
Que de leurs lourds anneaux encadrent avec gloire
Ses bandeaux ondulés !
LESANGDELACOUPE 85
Un signe querelleur folâtre sur sa joue
Q.u'un clair duvet défend, Et sa bouche amoureuse, où la clarté se joue.
Est d'un petit enfant.
Sous l'ombre des sourcils et leur arcade noire,
Pareils à l'or du jour, Ses grands yeux tout vermeils s'ouvrent comme pour boire
Des océans d'amour,
Et la même lumière en frémissant arrose
D'un ton timide et pur Sur un front mat et clair les narines de rose
Et les veines d'azur.
Son col de marbre où luit votre blancheur insigne,
O neiges de l'Ida, S'incline mollement, comme le divin cygne
Sur le sein *de Léda.
Cette tête ingénue et ce corps de Déesse,
Ensemble harmonieux.
Lui donnent l'éternelle et sereine jeunesse
Des enfants et des Dieux.
Des grands camellias défiant les calices.
Telles, orgueil d'Éros, Les femmes de Pradier sortent calmes et lisses
Du marbre de Paros.
Dans ces temps où les Dieux de l'Hellade vivante
Fleurissaient les chemins, L'orgueilleuse Cypris eût été sa servante
Pour lui baiser les mains ;
Et triste, agenouillée en larmes parmi l'herbe,
La Déesse, en songeant, Elle-même eût noué sur sa jambe superbe
Le cothurne d'argent!
Ainsi vous la verrez dans les brûlants délires
De vos cœurs embrasés, Et sachez que sa voix eut la douceur des lyres
Et des premiers baisers.
Amants qui devez naître ! et le doux nom de Laure, Dans les vers cent fois lus.
Et l'Elvire aux beaux yeux que le génie adore Ne vous troubleront plus.
Et vous ferez chanter par quelque fier poëte,
Mon fils et mon rival, Les femmes qui seront une image imparfaite
De ce type idéal.
Juin 1846.
LESANGUELACOUPE 87
Le Triomphe du Génie
m. vJ N grand aigle aux beaux yeux vole d'une aile pleine ' Vers le sommet du ciel, où sont les pieds de Dieu. Les timides chasseurs le guettent dans la plaine, Les doigts crispés sur l'arme, et prêts à faire feu.
Un astre éblouissant, plus haut que les orages, Brille parmi les cieux tout semés de soleils. On voit dans leur azur se liguer les nuages Pour cacher ses rayons, à l'œil de Dieu pareils.
Un rocher colossal, couronné par la brume. Élève son front chauve au-dessus de la mer, Les vagues sur ses pieds usent leurs dents d'écume Et tâchent de le mordre avec leur flot amer.
Un beau lys, tout rêveur auprès de l'onde bleue. Échange des sanglots avec les flots tremblants. Les poissons du marais, battant l'eau de leur queue, Veulent jeter la vase à ses pétales blancs.
88 LESANGDELACOUPE
Une vierge aux pieds nus, triomphante et superbe, Les cheveux dénoués, va dans les prés fleuris. Des pâtres en haillons la renversent dans l'herbe, Et luttent avec elle en poussant de grands cris.
Cependant quelque part, sur une haute cime, On entend une voix dire avec un grand bruit : Ne visez pas, chasseurs, cet aigle au vol sublime; Nuages, ôtez-vous de ce soleil qui luit!
Que tes vagues, ô mer, se calment sur la berge; Poissons, ne troublez plus les flots calmes et doux; Pâtres, ouvrez ces bras qui blessent une vierge! Cet aigle est dans les cieux à l'abri de vos coups;
Il flamboiera toujours, ce soleil, œil du monde; Il brisera vos dents, ce rocher de la mer; Ce lys restera pur près des saphirs de l'onde ; Vous ne lasserez pas cette vierge au cœur fier.
O Génie! ô Génie ! œuvre de Dieu lui-même. Orgueil sacré de l'homme, espoir des cœurs voilés. Ton éclat magnifique, éternel et suprême. Ne s'éteindra pas plus que les cieux étoiles!
Juin 1847.
LESANGDELACOUPi; 89
Le Livre d'Heures de la Châtelaine
V-/ R la comtesse Yseult avait un livre d'Heures, Si beau que ses enfants en étaient orgueilleux, Et que la Reine même, en ses nobles demeures, N'avait rien de si riche et de si merveilleux.
Un feuillage d'argent couvrait de frêles branches Le dos clair du missel, et, sans plus d'ornements. Sur son velours, couleur des premières pervenches. On voyait resplendir un chiffre en diamants.
Le vélin des feuillets, où des images pures Se détachaient aussi par un art surhumain, Prêtait ses fonds de neige à des miniatures Toutes brillantes d'or, d'azur et de carmin.
Ici veillait Marie, et sur la paille fraîche, Le bonhomme Joseph admirait en priant Le Roi de l'univers couché dans une crèche. Adoré pauvre et nu par les rois d'Orient.
90 LESAXGDELACOUPE
Là, parmi les parfums qui ruisselaient en ondes, Magdeleine, ravie et pleine de ferveur, Dénouait ses cheveux, et de leurs nappes blondes Elle essuyait les pieds de son divin Sauveur.
Ailleurs, sous le berceau d'une treille fleurie. Où se mêlaient la vigne et le pampre vermeil. L'enfant Jésus, porté par la Vierge Marie, Souriait aux raisins inondés de soleil.
Puis, de tendres couleurs toutes enluminées, Parmi les fonds d'argent par le rose adoucis, Les légendes des saints dans les lettres ornées Déroulaient tout au long de merveilleux récits.
Mais le peintre surtout, dans de riches losanges Encadrés de rubis par son art précieux. Avait représenté les extases des Anges Transportés et ravis dans les sphères des cieux.
Les uns, dans le lapis couvert de sombres voiles De leurs profonds regards teignant l'horizon bleu. Conduisaient en rêvant des chariots d'étoiles Et des astres épars aux crinières de feu.
Les autres, murmurant d'harmonieux distiques Nés de l'embrassement de deux rhythmes charmés, Tressaient les lys sans tache et les roses mystiques. Pour ceindre de parfums leurs cheveux enflammés.
Lli SANG DELA COUPE 91
Comme sur les étangs les vertes demoiselles, Ceux-là, rassérénant le splendide outremer, Faisaient parmi l'éther frissonner leurs six ailes Et baignaient de rayons les effluves de l'air.
Puis, d'autres s'enchantaient au délire des harpes. Au bord du firmament penchés sur leurs genoux, D'autres venaient tisser les suaves écharpes Qui sont l'arc d'alliance entre le ciel et nous.
Et, parmi les lueurs les plus épanouies, Humblement prosternés dans la pourpre des soirs. D'autres, baignés enfin de clartés éblouies. Jusqu'au Trône élevaient leurs fumants encensoirs.
Or souvent, l'âme prise à toutes ces féeries, La belle Yseult suivait, les yeux remplis de pleurs, Les tableaux plus vermeils que mille pierreries Et le ruissellement de leurs vives couleurs.
Ensuite, regardant la fenêtre où le givre Fleurit ses tendres lys faits d'un pâle duvet, Debout et tout émue, elle fermait le livre. Et pendant bien longtemps alors elle rêvait.
Ses cheveux qu'un bandeau de saphirs illumine, S'échappant comme un fleuve en flots purs et dorés Sur son corsage rose orné de blanche hermine, Faisaient une auréole à ses yeux azurés.
92 LESANGDELA COUPE
Pensive, elle tenait toujours le livre d'Heures; Mais alors s'enfuyant sur des ailes de feu, Toute à ses visions, flammes intérieures, Son dme énamourée errait dans le ciel bleu.
Alors il lui semblait, sur le pavé des salles S'échappant des feuillets de son missel fermé. Voir fleurir en berceaux les roses idéales Peintes sur les blancheurs du vélin parfumé.
Près des pâles bleuets, sur qui l'insecte rôde, Le muguet odorant croissait au pied des lys, Et sous les gazons verts aux reflets d'émeraude Se mêlaient la pervenche et le myosotis.
Penchés sur ses cheveux frissonnants comme un saule. Le vol des Chérubins et les Anges aussi Touchaient en se jouant son front et son épaule De leur aile de neige, et lui parlaient ainsi :
O belle et douce Yseult, toi dont la vie est sainte, Et, toute dévouée à des actes pieux.
Comme un calme ruisseau, s'écoule dans l'enceinte De la maison bénie où dorment tes aïeux!
Va, cesse d'envier les sereines extases Et les félicités que nous goûtons sans fin Dans les cieux de saphir, d'opale et de topazes Où l'Archange sommeille aux bras du Séraphin.
LE SANG Dli I A COUTE 93
Car, aux yeux du Seigneur, tes yeux remplis d'étoiles, Q.ue sur le crucifix tu baisses en priant, Valent tous les soleils et les astres sans voiles Que nous guidons en chœur dans l'azur flamboyant.
Tes lèvres sans souillure, et qu'une larme arrose Lorsqu'on t'implore au nom de son bien aimé Fils, Valent mieux devant lui que la mystique rose Rougissante et fleurie entre les divins lys.
Et l'encens de ton cœur, feu que Marie admire Comme son plus suave et son plus cher trésor, Monte aussi bien vers Dieu que l'encens ou la myrrhe Qui fume à ses genoux dans nos encensoirs d'orl
Août 1849.
94 LESANGDELA COUPE
A la Font-Georges
JTont-georges, source pure! ô claires eaux! fontaine
Que le zéphyr natal ravive à son haleine !
Naïade familière, ô mes amours anciens 1
Q.uand pourrai-je, un moment, libre de tous liens,
Ainsi qu'à mes beaux jours de sereine ignorance,
Jouir de ta fraîcheur et de ta transparence.
De tout ce que j'aimais lorsque dans tes roseaux, ,
Petit enfant, courbé sur l'azur de tes eaux
Q.ue l'ombre du noyer coupait d'or et de moire,
Mon père, soutenant mon front, me faisait boire,
Et que la folle brise agitait les flots bleus
Et faisait sur sa main voltiger mes cheveux!
Août 1849.