‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 2 sur 17 · A MESDEMOISELLES · texte numérisé non relu

A MESDEMOISELLES

Aménaïde, Lyzie et Eugénie de Friberg

vy vous, mes jeunes sœurs que je ne connais pas! Sur l'éternel gazon que caressent vos pas

Je vous vois passer souriantes.

C'est en vain que Thétis, reine du gouffre amer, Vous cache à mes regards, ô perles de la mer,

Dans ses Antilles verdoyantes.

Poëte extasié que ravissent leurs jeux,

Ce n'est plus dans les bois du Parnasse neigeux

Que mon cœur rêve les trois Grâces ; Ce n'est plus, Olmios, vers tes flots argentés Q.ue j'égare mes yeux et mes vers enchantés,

Dans le sable d'or où tu passes !

96 LESA NGDEL A COUPE

C'est vers ce paradis désiré des marins, Où sous les bananiers et dans les tamarins,

Les sylphes de l'air font la sieste.

Où cent îles en fleur, filles des Océans, Sous les magnolias lavent leurs pieds géants

Dans une mer d'un bleu céleste.

C'est parmi les saphirs où ces riants îlots Sortent comme Cypris de l'écume des flots,

Peuplés de soudaines féeries, Où, près de l'ananas et du pâle oranger, Le hamac, suspendu comme un oiseau léger.

Berce les molles rêveries.

Je vous vois dans l'air pur de ces jardins si doux, Causant et souriant, tandis qu'une de vous.

Ainsi qu'une amazone ailée.

Devance les éclairs et s'avance en rêvant Sur un cheval fougueux, qui fustige le vent

De sa crinière échevelée.

Je vous vois, et mes vers fendent le ciel brumeux. Puissent un jour me prendre et m'emporter comme eux

Sur le dos de la vague blonde.

Avec leurs mille pieds, pour mes désirs trop lents. Ces navires de feu dont les baisers brûlants ^

Laissent une ride sur l'onde !

Juillet 1850.

A la forêt de Fontainebleau

v y forêt adorée encor, Fontainebleau !

Dis-moi, le gardes-tu sur le tronc d'un bouleau, Ce nom que j'appelais mon espoir et mes forces, Et que j'avais gravé partout dans tes écorces?

Elle, enfant comme moi, nous allions, le matin, Respirer les odeurs de verdure et de thym, Et voir tes rochers gris s'éveiller dans la flamme. Puis, quand se reposait celle qui fut mon âme, Lorsque tes horizons brûlent, que, vers midi, Le serpent taché d'or se relève engourdi. Je contemplais, effroi d'une âme sérieuse, Cette heure du soleil, blanche et mystérieuse !

N'est-ce pas, n'est-ce pas que vous étiez vivant, ■Noir feuillage, immobile et triste sous le vent, Comme une mer qu'un dieu rend docile à ses chaines? Et vous, colosses fiers, arbres noueux, grands chênes,

98 LESA NGDliLA COUPE

Rien n'agitait vos fronts, par le temps centuplés! Pourtant vos bras tordus et vos muscles gonflés, Ces poses de lutteurs afîamés de carnage due vous conserviez, même à cette heure où tout nage Dans la vive lumière et l'atmosphère en feu, Laissaient voir qu'autrefois, sous ce ciel vaste et bleu, Vous aviez dû combattre, ô géants centenaires ! Au milieu des Titans vaincus par les tonnerres.

Et vous, rochers sans fin, suspendus et croulants, Sur qui l'oiseau sautille, et qui, depuis mille ans. Gardez, sans être las, vos effroyables poses, La mousse et le lichen et les bruyères roses Ont beau vivre sur vous comme un jardin en fleur, Ne devine-t-on pas dans quelle âpre douleur Un volcan souterrain, contre le jour qu'il brave, Jadis vous a vomis avec un flot de lave !

Les sauvages buissons de mûres diaprés.

Aux rayons du soleil montraient leurs fruits pourprés. A peine si parfois, parmi les branches hautes, Un léger mouvement me révélait des hôtes; Et pourtant, si ma main, écartant leur fouillis, Eût fait entrer le jour dans ces vivants taillis, J'aurais vu s'y tapir dans les ombres fumeuses L'épouvantable essaim des bêtes venimeuses! Or, je disais devant ce spectacle divin : Poëte, voile-toi pour le vulgaire vain ! Qu'il ne puisse à ta Muse enlever sa ceinture, Et souris-leur, pareil à la grande Nature 1

Sous ta sérénité cache aussi ton secret ! Réponds, ai-je tenu ma parole, ô foret ? Et n'ai-je pas rendu mon âme et mon visage Silencieux et doux comme un beau paysage?

Octobre 1854.

ver.

BiBLIOTHECA

>2^Uviensis

lOO LE SANG DE LA COUPE

Les Roses

lERGES dC' dix-huit ans, dénouez vos ceintures! Versez, versez à flots vos larmes encor pures, Penchez votre cœur plein et votre front si beau, Dépouillez les rosiers pour orner un tombeau.

La plus belle de vous est maintenant une ombre. C'était pour ruisseler dans la demeure sombre Que ses doux cheveux d'or, pleins de zéphyrs tremblants, Étaient devenus longs à cacher ses pieds blancs. Quoi ! c'était pour l'oubli, quoi ! c'était pour la tombe Qu'elle était fraîche et pure ainsi qu'une colombe! Et c'était pour dormir, comme nous la voyons, Qu'elle avait ses yeux noirs étoiles de rayons! Hélas! Dieu seul est grand, et connaît toutes choses. Jeunes filles, pleurez 1 vierges, cueillez les roses !

Chaste Lydie 1 enfant qui souriais si bien, Tu vis, mais dans le ciel, esprit aérien ! Certes, nous le savions, ô tendre fleur fanée! Il nous fallait te perdre, et tu n'étais pas née

LH SANG DE LA COUPE lOI

Pour meurtrir comme nous la plante de tes pieds

Dans cet étroit cachot de crimes expiés.

Dieu qui, pour te créer, Ange entre ses merveilles,

A pétri des parfums et des blancheurs vermeilles.

Ne pouvait pour longtemps, même dans ce beau corps,

T'exiler des rayons, te bannir des accords!

Mais si tôt ! mais si vite ! Et pourquoi, chère morte,

Nous a-t-il donc laissés t'aimer, puisqu'il t'emporte?

O coupe de parfums, rose nouvelle, bois Nos larmes! Dépouillons les jardins et les bois! Jeunes filles, cueillez les roses avant l'heure; Mêlons nos pleurs amers à la brise qui pleure. Votre Lydie est morte! elle est morte au printemps! Peut-être il lui restait encor beaucoup de temps Pour aller dans les champs, pleins de senteurs divines, Cueillir des liserons et d'humbles églantines, Pour s'agiter aux vents comme un jeune roseau, Pour mêler quelque rêve à ses chansons d'oiseau, Et pour sourire aux cieux de rubis et d'opales.

Morte! Pourtant la fièvre aux haleines fatales N'a pas mis le trésor de ses jeunes appas Sur un lit de douleur. Tout l'aimait. Ce n'est pas Le fer, dernier espoir des espérances vaines, Qui fit couler à flots la pourpre de ses veines. Non, tout l'aimait. La vague aux regards onduleux Ne l'a pas entraînée au fond des gouiîres bleus. Rien n'a tranché le fil d'une aussi belle vie. Non. Seulement, un jour, cette sainte ravie

Aima. Son âme avait, blanche comme sa main, Trop de fragilité pour un amour humain : Elle a fui vers les cieux ainsi qu'une nuée. La flèche qui nous blesse, en jouant l'a tuée.

Juin 1847.

Le Vin de l'Amour

/jlC CÂBLÉ de soif, l'Amour Se plaignait, pâle de rage, A tous les bois d'alentour.

Alors il vit, sous l'ombrage, Des enfants à l'œil d'azur Lui présenter un lait pur Et les noirs raisins des treilles.

Mais il leur dit : Laissez-moi, Vous qui jouez sans effroi, Enfants aux lèvres vermeilles !

Petits enfants ingénus Q.ui folâtrez demi-nus.

Ne touchez pas à mes armes.

Le lait pur et le doux vin Pour moi ruissellent en vain :

Je bois du sang et des larmes.

Juin 1847.

La Muse héroïque

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