‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 15 sur 17 · COMEDIE · texte numérisé non relu

COMEDIE

^ GEORGES %,OCHEG%,OSSE

vJ E o R G E s , 7^5 Fous, ks Rois, la Femme et VHovune,

Phryné montrant un sein de marbre dur,

Hélène blonde, Eve cueillant la pomme,

Roméo sous le noir feuillage obscur

Et Béatrice aux profonds yeux d'a\ur ;

Le pâle Ores te, âme triste et ravie.

Son Hermione un peu trop tôt servie,

La rose fleur que tu vois s'embraser,

La Tragédie et la Farce et la Vie,

Tout ici-bas n'a qu'un nom: le Baiser!

-^Si^

AVANT-PROPOS

'ai écrit cette comédie, seul avec ma chère femme, au bord de la petite rivière Abron, dans une campagne où, il y a des Fées et oii (comme ici, d'ailleurs) je lisais passionnément chaque jour La Forêt mouillée, de Victor Hugo. Complété par la charmante chanson de Paul Vidal, Le Baiser a été représenté, une fois unique, le 2^ décembre i88y, par les artistes du Théâtre Libre, la charmante mademoiselle Deneuilly, une Fée gracieusement poétique, et l'excellent comédien Antoine, qui a joué Pierrot enfant avec la plus impeccable justesse, avec la fantaisie la plus géniale et la plus romantique. Puis, par l'initiative de mon cher confrère fuies

276 A VA NT -PROPOS

CJaretie, la Comédie Française, avec une spirituelle générosité, a tout de suite pris son bien où elle le trouvait. Elle a représenté pour la première fois Le Baiser, le 14 mai 1888. La grande famille de Molière m'a donné pour interprètes mademoiselle Reichemherg, à propos de qui le mot: Perfection, est devenu proverbial, mais pour laquelle il faudrait en trouver un autre, encore plus divin, — et Coquelin cadet, avec sa prodigieuse verve bouffonne et lyrique. Enfin, j'ai eu le bonheur de contenter mes juges, après avoir obéi fidèlement à la Rime.

Théodore de B/. n ville.

Paris, le 1$ mai 1888.

Les acteurs : Urgèlc, Pierrot. La scène est dans les bois de Viroflay. De nos jours. Le théâtre représente un coin de forêt niysTjérieux et romantique, où débordent et ruissellent des folies de verdure Des arbres très vieux, énormes, et çà et là des bosquets d'arbustes. A gauche du spectateur, le tronc d'un chêne, renversé et envahi par la mousse, affecte, par un biz.^rre artifice de la nature capricieuse, l'aspect d'un lit de repos. Le ciel est embrasé par l'aurore ; le soleil se lève lentement.

Entre Urgèle, cassée, tordue, vêtue d'une grossière cape brune, raccommodée avec des pièces. Ses cheveux tombent sur sa poitrine, en longues mèches, droites et très blanches. Elle a cent ans, comme Guanhumara.

U rcrcle.

Oh ! cet enchantement fut assez long. Que n'est-ce Fini? Pour retrouver la grâce et la jeunesse,

Ce qu'il me faut, hélas! je pleure en y pensant, C'est le premier baiser d'un jeune être innocent. Qui jamais, avant moi, n'ait embrassé personne. Pour rompre maintenant le charme, oh! j'en frissonne. Il ne me reste plus qu'une heure, et mon effroi S'augmente, Le sauveur que j'attends, est-ce toi, Pierrot ? — A la blancheur nette qui le décore, Je crois que dans son cœur le lys fleurit encore. Mais d'abord, cachons-nous. Il vient, lui, mon dernier Espoir. Allons.

Elle se cache dans les arbres. Entre Pierrot, très jeune et

très ingénu. Il porte à son bras un joli panier d'osier,

proprement couvert d'une serviette blanche.

Pierrot.

J'ai mis dans ce petit panier Une galette, plus un vin fait pour les reines, Avec les noirs raisins des coteaux de Suresnes. Il est comme je l'aime et comme je le bois. Je vais faire une orgie énorme dans ce bois. Mais boire seul, voilà des passe-temps sévères. Et j'ai même apporté fort sagement deux verres. Me régaler sans un ami serait hideux, Certes.

UrgelCj se montrant aux spectateurs, mais sans être vue de Pierrot.

Rassure-toi, Pierrot, nous serons deux.

Pierrot .

Je vous savourerai, vin rose, et toi, galette, Aux parfums des muguets et de la violette !

Urgcle, de même.

Bon.

Pierrot .

Mais auparavant, de crainte des voleurs. Montrons de la prudence, et cachons ces valeurs Sous quelque roche, par le tonnerre éventrée.

II sort. Urgèle entre sur la scène.

Urgèle.

Va, Pierrot. Moi, je vais préparer mon entrée.

Urgèle sort. Pierrot revient; il n'a plus son panier.

Pierrot.

C'est fait. J'ai trouvé même un endroit fort mignon. Maintenant, que le ciel m'envoie un compagnon, duel qu'il soit, blond ou brun, ou quelconque, homme ou femme, Cet être que j'attends rentre dans mon programme, A cette heure sereine et douce où l'aube naît, Et je boirais avec le diable, s'il venait.

Après avoir regardé à droite du spectateur, dans la coulisse.

Mais que vois-je ? duelle est cette personne mûre, Là, sur la pente roide où le ruisseau murmure?

Qu'elle est svelte ! Mais sait-on jamais comment on Deviendra ? Son nez vient taquiner son menton. Pauvre dame ! Elle marche à peine. Elle titube, Hirsute comme un cep, et mince comme un tube. Elle a dû cueillir son bâton, voilà cent ans. Oh I qu'elle a vu passer d'hivers et de printemps I Bien sûr, elle n'a pas l'âge d'une colombe.

Urgèle paraît, épuisée et chancelante. Pierrot va au-devant d'elle, lui offre son bras, la soutient et la conduit vers le banc de verdure.

Pierrot.

Madame, appuyez-vous sur mon bras.

Urgèle .

Je succombe.

La fatigue... La faim... La soif...

Pierrot .

Asseyez-vous.

Ce tronc d'arbre caché sous la mousse est fort doux. Et de plus, abrité contre le ciel de flamme. Reposez-vous.

Il sort pour revenir presque aussitôt.

Urgèle .

Il a de la pitié dans l'âme.

Pierrot rentre avec son panier, et met le couvert par terre, sur le gazon. Il s'assied aux pieds d'Urgèle, la sert, et mange et boit en même temps qu'elle.

Li: BAISER 201

Pierrot.

Et maintenant, mangez et buvez.

Urgèle .

Le bon vin Suave I II met dans la poitrine un feu divin. Je me sens à la fois réchauffée et ravie.

Pierrot.

Tant mieux.

Urgèle,

Aimable enfant, tu m'as sauvé la vie, Quand je sentais déjà la mort et son garrot. Comment te nomme-t-on? Dis-le.

Pierrot.

J'ai nom Pierrot.

Urgèle .

Maître de forges ?

Non. Ma fonction est d'être Blanc.

Urgèle.

La blanc est joli. C'est propre. C'est champêtre, Ainsi que l'aubépine et la fleur de pêcher.

Pierrot, modeste.

Oui, le blanc sied bien.

Urgèle.

Mais, Pierrot, pour m'empêclier De mourir, si tu veux être bon, — mais je n'ose Te le dire, — il faudrait encore quelque chose. Me le donneras-tu ?

Pîei'vot .

Sans doute, si je l'ai.

Urgèle.

Tu l'as.

Pierrot .

Vous aurez donc raison d'avoir parlé.

Urgèle.

Tu me le donneras, cher Pierrot. Tu le jures?

Pierrot .

Ah ! Puissé-je subir les suprêmes injures

Si, n'ayant qu'à vouloir, je ne vous donne pas,

Madame, ce qui peut vous sauver du trépas

Et vous rendre la vie et vous mettre en liesse !

Quand même, je vais loin, — ce serait une pièce

D'or, où l'on voit des rois avec leurs fronts laurés,

Certes, je n'en ai pas, cependant, vous l'aurez !

Urgèle.

Tu le iures ?

LE BAISHR 283

Pierrot.

Très bien. Oui, madame, et je signe.

Oui, par ma sœur, la neige, et mon frère, le cygne, Je le jure. Veuillez seulement préciser.

U rgèlc .

Donc, ce qu'il me faut, c'est...

Pierrot.

Achevez.

Urgèle .

Un baiser.

Pierrot, s 'avançant sur le devant de la scène. A lui-même.

Un baiser ! Tètebleu 1 Ces choses-là sont rudes. Ah I je me sens en proie à des mouvements prudes. Moi qui, tremblant oiseau, n'ai pas su me poser, Et qui n'ai pas connu la douceur du baiser, Je commencerais donc par cette dame austère I Baste ! il faut quelquefois être brave et se taire Sans murmurer. Coclès effréné, Scasvola, Dont le nom jusqu'aux cieux, dans le passé, vola, Théseus, qui vit l'enfer et ses arches de soufre. Ont fait, sans trop d'ennui, des choses dont on souffre. Marchons !

Urgèle, appelant.

Pierrot

Pierrot , à part.

Je crois que le ciel se voila.

Urgèle.

Pierrot, sans se retourner, duoi?

Urgèle .

Le baiser.

Pierrot.

Je...

U rgèle.

Le baiser.

Pierrot, prenant violemment son parti et donnant le baiser à Urgèle.

Voilà.

Urgèle.

Bien.

Sur ce dernier mot, Urgèle transfigurée apparaît sous les traits d'une Fée éblouissante de beauté et de jeunesse. Elle est vêtue d'une robe couleur de lune, brodée d'argent, ruisselante de pierreries et, comme un ciel, éclaboussée de flammes fleuries. Pierrot la considère avec une admiration stupéfaite.

LE BAISF, R 285

Pierrot.

Terre et cieux ! duelle est cette métamorphose ? O doux cheveux ! regards chatoyants ! bouche rose I Oh ! comme tu fis bien d'avoir demandé mon Baiser! Dis-moi, qui donc es-tu, joli démon. Belle reine, de feux et de perles coiffée, Etoile, rayon, fleur, astre !

Urgcle .

Je suis la fée Urgèle. Un enchanteur qui me faisait la cour, Pour me punir d'avoir repoussé son amour, M'avait ainsi changée en une affreuse vieille. Mais je renais avec ma beauté. Je m'éveille. Oui, le prodige si follement amer, si Cruel, n'existe plus, et je te dis merci. Papillon, ma prison funèbre se déchire.

Je ne suis plus que joie, orgueil, espoir, sourire; Car sur la verte mousse et dans ces bois épars. Ton baiser m'a rendu la jeunesse, et je pars!

Pierrot.

Vous me remerciez, madame ! C'est, je pense. Faire un gros sacrifice et vous mettre en dépense. Et... vous partez. Comment avez-vous dit cela? Donc, après que sur vous Jouvence ruissela, Vous partez ! Ah ! rions de cette moquerie. Ce serait de la pure et simple escroquerie,

Bref, un de ces vols qui, dans les grands Magasins Du Louvre, font dresser l'oreille aux argousins, Une fraude à coup sûr très intentionnelle, Qui vous mènerait droit en correctionnelle ! Je pars ! Et vous croyez que je serai content ! Non, j'ai fourni, madame, un bon baiser comptant. La dette est claire. Elle eût semblé même évidente Au siècle qui chanta Béatrice — et vit Dante I Ma créance est liquide, et pour que vous puissiez Me payer, j'enverrai, s'il le faut, les huissiers. J'ai droit au baiser. — Là, ne prenez pas la fuite. Madame ! Non pas fin courant, mais tout de suite.

Urgèle .

Si ce n'est que cela qu'il faut pour t'apaiser. Bon Pierrot, je veux bien te rendre ton baiser.

Pierrot.

Un baiser ! C'est assez pour ma chienne de face ! Et que voulez-vous donc, madame, que j'en fasse ? Allez au désert fauve, et faites-lui cadeau. Pour rafraîchir son sable en feu d'un verre d'eau ! Et quand Rothschild, qui peut acheter la Grande Ourse, Plongeant dans le grand flot que l'on nomme : la Bourse, De cet Océan d'or explore les dessous.

Désintéressez-le, madame, avec deux sous ! Demandez aux brillants auteurs, Alphonse, Emile, S'ils se contenteraient de se vendre à vingt mille ;

LE BAISEK 287

Offrez du sucre aux loups pour les apprivoiser, Mais ne me parlez pas, madame, d'un baiser 1 Car j'ai trop faim, depuis votre métempsj'cose. Pour me rassasier avec si peu de chose.

Urgèle .

Enfin, que veux-tu donc?

Pierrot .

Tout.

Urgèle.

Excusez du peu I

Une hydre a son logis dans ma poitrine en feu. Oui, je veux tout. Je veux tes bras, tes yeux, tes lèvres, Tous les biens, tous les chers trésors dont tu me sèvres ! Oui, tout... et le reste. Il s'agit bien d'un baiser! Mon innocence enfin commence à me peser, Et, pour être Pierrot, je n'en suis pas moins homme. Là, sur quelque pommier doit mûrir une pomme ; J'y veux mordre.

Urgèle.

Ah 1 Tout beau ! Q.ue fait là votre main ?

Pierrot .

Je tàte votre habit, l'étoffe en est...

Urgèle.

Demain,

Nous causerons.

Pierrot .

Demain? Non. Seul avec tes charmes, Je brûle. Ce grand bois est exempt de gendarmes. Nous avons des bosquets exprès pour nous enclos, Et ce toit de feuillage étouffe les sanglots. Je baiserai vos bras, malgré votre sourire, Madame, en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire. C'est l'instant de te prendre et de te posséder. Et, s'il faut parler franc, je désire broder Des variations nombreuses sur ce thème.

Viens.

Écoutez, Pierrot, je sens que je vous aime.

Pierrot, charmé.

Ah!

Urgèle.

Mais raisonnons.

Pierrot.

Oui.

Urgèle.

J'habite avec mes sœnrs,

LE HAISER 289

Goûtant dans le repos d'éternelles douceurs,

Des palais merveilleux bâtis de chrysoprases,

Où nous vivons parmi les chants et les extases.

Pour me cacher, le lys ouvre son cœur charmant.

J'ai des fleuves où l'or se mêle au diamant.

Nous volons dans les airs charmés, d'une aile heureuse.

Et je m'endors, la nuit, dans une perle creuse

Où rêve le Sommeil, de mes lys ébloui.

Je perdrais tout cela, si je te disais: Oui.

Pierrot .

Ah ! ce mot que j'attends, dites-le tout de même 1 Foin de l'or I Être heureux, c'est l'unique problème. Et les clairs diamants ne font pas le bonheur. Le divin peintre Amour, savant enlumineur, De son léger pinceau brossant pour nous des toiles Où tu verras des tas de rubis et d'étoiles, Nous fera des palais plus brillants que les tiens, Et deux bons: Tu l'auras, ne valent pas un: Tiens. Viens-nous-en.

Urgèle.

Non. Je suis vertueuse.

Pierrot.

Futile Prétexte. La vertu n'est qu'un meuble inutile.

Urgèle.

Pas pour moi. Si j'ai pu flirter incidemment,

Urgèle, qui jamais ne parle ainsi d'amant, Avec le préjugé ne rompt pas en visière. Je suis Fée et je puis encore être rosière, Et vraiment j'aurais honte à sentir mes appas Froissés par le cruel Amour.

Pierrot .

On n'en meurt pas.

Mais pour rassasier le désir qui m'afFame, Urgèle, faisons mieux. Sois ma femme.

Urgèle.

Pierrot.

Ta femme 1

Tout bonnement.

Ta femme 1 Oui, ce serait charmant.

Pierrot .

Nous nous adorerions sans cesse, énormément.

Urgèle.

Nous aurions avec nous, dans nos fainéantises, Des chevreaux, qui mordraient les branches des cytises.

Pierrot .

Oui! dédaignant la rose et ses vives couleurs, Je tresserai pour toi de blancs chapeaux de fleurs.

Urgèle .

Et tu seras berger.

Pierrot.

Toi, tu seras bouvière.

Urgèle.

Je laverai tes blancs habits dans la rivière.

Pierrot .

Et nous serons pareils à des cygnes, nageant Sur le miroir du lac et sur le flot d'argent.

Urgèle.

Nous serons blancs tous deux.

Pierrot .

Blancs comme l'avalanche.

Urgèle .

Blancs comme le glacier qui s'irise et qui penche.

Pierrot .

Blancs comme Eglé qui dort auprès d'un ami sien.

Blancs comme des cheveux d'académicien.

Pierrot .

Tout avait conspiré pour que je t'adorasse.

En tes flancs renaîtra mon immortelle race,

Et nous élèverons, sans cage et sans barreaux, —

Urgelc, baissant les yeux.

Un tas de moineaux-francs et de petits Pierrots.

Pierrot.

Comme les voluptés, il faut les avoir toutes, —

Urgèle.

Nous irons quelquefois courir le long des routes.

Pierrot.

Nous voyagerons, mais pas plus loin que Senlis.

Urgèle.

Et nous serons très blancs, près des toufies de lys.

Pierrot.

Mais, tandis qu'enivrés de brise et de murmures, Nous cueillerons ainsi la framboise et les mûres, Pour en faire, embrassés, de merveilleux repas, Si tes sœurs t'appelaient ?

Urgèle.

Je ne répondrais pas, Et je fuirais pour toi leur amitié jalouse.

Pierrot , voulant prendre Urgèle dans ses bras. Marions-nous !

Q.ue fais-tu là?

Pierrot.

Mais — je t'épouse !

Urorèle .

Un instant.

Pierrot.

Non.

Urgèle .

L'hymen, avec raison vanté, Me plaît, et jamais rien ne fut mieux inventé. Cependant, pour goûter sa douceur infinie. Il faut plus d'appareil et de cérémonie.

Pierrot.

En vérité! Quoi donc?

Urgèle .

Il y faut, pour le moins.

Un notaire, monsieur le maire, des témoins, Des parents accourus dans leurs habits de fête, Puis le festin, avec, s'il s'en trouve, un poète. Puis des musiciens, avec leurs violons.

Pierrot.

Nous aurons tout cela, car nous ne violons

Nul usage. D'abord, ô ma petite perle!

Notre notaire, si tu veux, sera ce merle

Qui par là se promène, avec son habit noir.

Les témoins, — car il faut sans nul doute en avoir,

Seront ces bouleaux clairs aux fines dentelures

Dont le vent du matin peigne les chevelures.

Urgèle.

Nos parents ?

Pierrot .

Ce seront ces chênes très anciens Vêtus de mousse.

Urgèle .

Bon. Mais les musiciens ?

11 en faut pour le bal. Je n'en vois pas.

P ierroi ,

Mais, ange!

Nous les avons. C'est la fauvette et la mésange. Et, lorsque tombera la nuit, les rossignols, Qui nous diront des airs, tant français qu'espagnols. Nous danserons tous deux, ravis, contents d'être aises ; Pour faire le festin, nous cueille ons des fraises. Et le maire sera, bonhomme essentiel, Un nuage, ayant pour écharpe l'arc-en-ciel ! Puis le Soleil aussi viendra sur son carrosse ; Il ne nous manque rien pour célébrer la noce.

Urgèle.

Il faut donc me résoudre à tout ce que tu veux.

Beaucoup. Laisse mon soufEe errer dans tes cheveux.

Urgèle .

Mais quoi donc ! Aussitôt prise, aussitôt...

Pierrot, tombant aux pieds d'Urgèle.

C'est l'heure.

La douce brise, comme une aile, nous effleure. L'oubli mystérieux a pris nos jours défunts. Ta bouche est une rose et je bois ses parfums. Je tiens ta douce main, je pleure, je soupire. Dans le printemps vermeil c'est toi que je respire. Je contemple tes yeux, je suis à tes genoux. Je t'adore.

Urgèle, tendrement.

Est-ce vrai. Pierrot?

P ierrot .

Marions-nous I Une tradition puissante nous précède.

Et nous n'en aurons pas eu l'étrenne.

Urgèle, à bout de raisons.

Je cède.

296 LE BATSER

Pierrot, ivre de joie.

Et je triomphe, sous le ciel de feux pourpré !

Urgèle , Oui.

Désignant un pré voisin.

Mais, auparavant, allez voir dans ce pré Si nul ne rôde, et si, pour lorgner mes épaules, Quelque indiscret n'est pas caché là, sous les saules.

Baste! A quoi bon? Ces bois sont aveugles et sourds, Et tout Viroflay dort encore.

Urgèle.

Allez toujours.

Pierrot sort.

Urgèle.

Je ne regrette rien, près de cet être blême. J'ai promis, et je pense, en effet, que je l'aime. En somme, je serai sa femme, sans ennui. Pourtant, c'est un instant bien grave que celui Où la femme, pensive en de molles alarmes, Comme un guerrier vaincu, laisse tomber ses armes. Ah! j'aimais à voler, blanche, dans un rayon. Fille de la lumière et de l'illusion.

Et je baisais la bouche adorable des roses!

Si je m'enfuyais? Non. — Dans les apothéoses Des grands cieux rayonnants, sur les monts chevelus Je m'enivrais de l'or sacré! N'y pensons plus. Connaissant le plaisir et les peines mortelles, Je marcherai, moi qui naguère ouvrais mes ailes 1

Pierrot revient très satisfait. Il s'élance vers Urgèle.

Pierrot .

Madame, tout conspire à mon contentement. Le pré, comme le bois, est vide, exactement. Je te tiens, je te prends et je t'embrasse toute !

Urgèle .

Cher Pierrot I

On entend le bruit vague et lointain d'une chanson.

Mais quelle est cette chanson? Écoute.

Pierrot .

Chère âme, je n'ai pas entendu. Ce n'est rien.

Les Fées, dans les airs.

Au lieu d'être épousée, Viens ! — Le ciel est si pur !

Courir dans la rosée, Voler dans l'azur !

Urorèle .

Entends-tu ?

F ieri'ot .

C'est le bruit du vent aérien.

Les Fées.

C'est nous, les infidèles !

Clair essaim voltigeant, Doux bruits de voix et d'ailes Sur le flot d'argent !

U rgèle.

Ohl leur chant!

Pierrot, impatient.

C'est la voix des brises étouffées Qui passe.

Il veut entraîner Urgèle, qui résiste.

Urgèle .

Non, ce sont mes soeurs, les blanches Fées, Qui m'appellent au loin, dans les rayons de feu.

Les Fées.

L'étang rêveur se moire Au milieu des roseaux.

Viens-t'en, nous irons boire Avec les oiseaux !

Urgèle, qui, vivement, donne un baiser à Pierrot, et s'enfuit.

Tiens I voilà ton baiser ! Je te le rends. Adieu.

Pierrot , regardant en l'air.

Elle s'est envolée. Oh 1 loin 1 A tire-d'aile !

Et fuit, toute petite, ainsi qu'une hirondelle.

C'est donc fini de rire, et je ne la verrai

Plus jamais. Nevermore. Oui, c'est trop avéré.

Que faire? Au fait, c'est bien simple. Je vais me pendre,

Entrer dans l'insondable avec mon âme tendre,

Et choisissant mon arbre, où la feuille bruit.

Je m'installerai dans ses branches, comme un fruit.

Avec mes blancs habits je vais tresser ma corde;

C'est une occasion que le hasard m'accorde.

Je pourrai donc ainsi — projet longtemps rêvé !

Accomplir mon destin dans un poste élevé.

Et quittant Viroflay, pays dont je fus l'hôte,

Planer au sein des airs, comme un aéronaute.

Puis, j'entendrai courir ce dicton, répandu

Parmi tout l'univers : Voyez Pierrot pendu !

Après une réflexion rapide.

Mais, en effet, doit-on voir Pierrot pendu? — L'être, Ou ne pas l'être, c'est la question. Le maître Enfin, c'est moi. Prenons moins vite mon parti. Je ne reviendrai pas, quand je serai parti.

Venant sur Favant-scène et regardant la salle. Attendez donc! Je vois ici, dans cette salle, Qui du paradis même est une succursale, Des roses, des cheveux riants, des tas de lys! Oui, tout ce que Virgile admirait chez Phyllis,

Et qui brille encor mieux chez nos Parisiennes.

Mon Paris — car il n'est de fête que les siennes —

A les plus clairs regards et les plus douces voix.

Il nous prête ce soir sa parure, et je vois

Des dames, emplissant leurs robes étoffées,

Qui dans leur petit doigt valent toutes les Fées.

Sur leurs lèvres fleurit, si l'on osait oser,

La possibilité divine du baiser;

L'immense enchantement de leur prunelle tombe.

Et moi, qui garde encor ma blancheur de colombe.

Je me pendrais, à l'heure où s'éveillent les nids,

Comme on pend les filous dans les États-Unis 1

Pas si bête ! Je veux effroyablement vivre,

Ne pas quitter ce monde avant que j'en sois ivre.

Persister comme fait un antique tilleul.

Voir des jours plus que n'en a vu monsieur Chevreul ,

Prendre Mathusalem pour mon seul partenaire,

Et célébrer beaucoup de fois mon centenaire.

Voilà mon rêve !

Comme pour conclure.

Encore un mot, et j'ai fini.

La Fée est envolée au fond du ciel béni ; Mais nous ressuscitons une ancienne coutume. Et l'actrice, qui n'a pas quitté son costume. Veut revenir, le cœur plein d'un espoir gourmand, Tresser, en douze vers, son petit compliment. Donc, s'il vous plait, avant que son fard ne pâlisse,

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