‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 110 sur 160 · LE COMEDIEN · texte numérisé non relu

LE COMEDIEN

0 Molière! homme simple et sublime génie, Qui fis riionnètclé maîtresse de tes vers, Toi qui, sans les haïr en leur ignominie, Châtias jusqu'au sang les sots et les pervers!

Tant que tu combattis selon la destinée, La basse hypocrisie habile aux trahisons, Avec la calomnie à ta perte acharnée, Goutte à goutte sur toi distilla ses poisons.

Et lui-même, Louis, qui t'aima pour la France,. Conquérant comme lui calme et victorieux. Autant que Scipion avait aimé Térence, Ne te protégea pas contre les envieux.

C'est à peine s'il put, dans la funèbre enceinte,. Lorsque enfin le trépas glaça tes yeux pâlis, Obtenir par prière un peu de terre sainte Où tes restes mortels fussent ensevelis!

Les mêmes ennemis qui te jetaient ces fanges Et qui te condamnaient sur un ton solennel, T'accablent à l'envi d'honneurs et de louanges A présent que tu dors du sommeil éternel.

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Car à moins que Molière une autre fois renaisse, Armé du fier regard qui les a tant troublés, Ils ne redoutent plus que nul les reconnaisse Sous les habits d'emprunt dont ils sont affublés.

Mais comme on voit soudain frissonner d'épouvante Les monstres de la nuit sous l'éclair d'un flambeau, S'ils voyaient devant eux ta figure vivante Paraître en soulevant la pierre du tombeau,

Combien de ces menteurs montrent pour ta mémoire Une admiration de luxe et d'apparat.

Qui taxeraient tes vers d'impiété notoire Et t'iraient dénoncer au prochain magistrat !

Car ils existent tous, ces corrupteurs serviles, Que tu marquais au front sous leur masque impudent. Prévoyant que le vice est, dans nos grandes villes, La lime où le génie use sa forte dent!

L'hypocrite a toujours le rubis sur la lèvre Et sait cacher l'horreur de ses profonds desseins; Avec ses lingots d'or, Josse est toujours orfèvre, Et nos grands médecins sont toujours... médecins.

En morale, en science, hélas! ce qui nous mène.

Depuis Marphurius ne change pas encor.

Le cœur vous en dit-il d'épouser Dorimène?

C'est toujours comme au temps du bonhomme Alcantor.

Geronimo dira, fidèle à sa doctrine :

Mariez-vous ou non, tous les deux sont aisés. Mais Alcidas reprend, en cambrant sa poitrine : Je vous tue à l'instant si vous ne l'épousez.

Pour ces grimauds par qui ta verve fut émue, L'habit seul a changé de leur esprit banal : Mon Oronte au sonnet pleure dans la Revue, Et Monsieur Trissotin flirte au bas d'un journal.

Thomas Diafoirus fait de l'anatomie

Dans de mauvais romans qu'il nous faut avaler;

Le docteur Sganarelle entre à l'Académie,

Quant à Monsieur Tartuffe..., il n'en faut point parler!

Ton don Juan raille encore, après Monsieur Dimanche, Son vieux père qui parle, un pied dans le cercueil ; Mais il porte un poignet retroussé sur la manche, Le stick dans la main gauche et le lorgnon dans l'œil.

Si Scapin fait toujours ses fredaines antiques. En ce temps sérieux il sait qu'il les paiera, Joueur de trois pour cent sur les bruits politi(]ues, Et protecteur des arts le soir à l'Opéra.

Enfin le vieux Paris cache toujours cet antre Où le pâle Harpagon achète à réméré.

Le père à ce comptoir est souillé dès qu'il entre, Et le fils qu'il maudit en sort déshonoré.

Non, non, rien n'a changé ! c'est toujours le grand nombre Pour atteindre aux sacs d'or foulant aux pieds l'amour, La timide vertu cachée au fond de l'ombre Et le vice insolent qui s'étale au grand jour!

Dorimène, Angélique, ô belles créatures, Démons à l'âme froide, à l'œil suave et doux, Combien ont de grands cœurs étouffé vos ceintures, Que d'hommes tomberont les jeux levés vers vous!

Sortilège et folie, ô bizarre amalgame!

Cœurs sans cesse tournés vers le fruit défendu ! Combien se sont fiés à l'honneur d'une femme Et se sont réveillés sur leur bonheur perdu!

0 problème où se perd la raison révoltée ! Chaos abominable en ces riches accords ! Quand il crut vous donner une àme, Prométhéc Anima, seulement le marbre de vos corps !

Mais, que dis-je! pardonne, ô poëte, ô Molière! Philinte et Léonor, épris du vrai bonheur, Henriette, Éliante, Elmire noble et fière, Gardent comme un rempart la décence et l'honneur.

Ariste est de tout point le vrai sage; Clitandrc, Cœur sans détour, épris d'un honnête entretien, Reste sincère et franc sans cesser d'être tendre. Et sans forfanterie, il est homme de bien.

Chrysale, défendant sa guenille si chère,

Trouve la vérité dans ses naïfs accents :

En Dorine et Toinette, huml)les docteurs sans chaire,

Veille ton redoutable et sublime bon sens.

0 grand esprit qu'il faut remercier sans cesse ! Toi qui portais ton œuvre avec des bras d'Atlas, Toi-même en la voyant tu fus pris de tristesse. Un pleur mouilla tes yeux, tu murmuras : Hélas!

Et pour nous détourner des images fatales,

Tu créas ces fronts purs et ces types charmants,

Fantômes adorés, figures idéales

Qui nous font croire encore aux nobles sentiments!

370 lp: sang dp: la coupe.

Oui, tous les verts lauriers et toutes les couronnes, 0 Molière, sont dus à ton grand souvenir, Et tes vers inspirés des leçons que tu donnes Enchanteront encor les siècles à venir.

De ce ciel poétique où resplendit ta gloire, Vois, d'un œil indulgent, épris de ta raison, Se réunir ici pour fêter ta mémoire Les derniers serviteurs venus dans la maison !

Coui'onnemenl du buste. — Apothéose.

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