A CHARLES BAUDELAIRE
A eux la faute, pourquoi tant d'orgueil'. Stexdhai,.
0 poète, il le faut, honorons la Matière ; Mais ne l'honorons point d'une amitié grossière, Et gardons d'offenser, pour des plaisirs trop courts, L'Amour, qui se souvient, et se venge toujours.
Notre àme est trop souvent comme cette Bacchante Que, dans une attitude aimable et provocante, Le Satyre caresse et retient dans ses bras, Rouge de ses désirs et de son embarras, La tète renversée et les lèvres mi-closes, — Et que l'enfant Amour châtie avec des roses.
Mars 1845.
Chère, voici le mois de mai, Le mois du printemps parfumé
Qui, sous les branches, Fait vibrer des sons inconnus, Et couvre les seins demi-nus
De robes blanches.
Voici la saison des doux nids. Le temps où les cieux rajeunis
Sont tout en flamme.
Où déjà, tout le long du jour.
Le doux rossignol de l'amour
Chante dans l'àme.
Ah! de quels suaves rayons Se dorent nos illusions
Les plus chéries, Et combien de charmants espoirs Nous jettent dans l'ombre des soirs
Leurs rêveries !
Parmi nos rêves à tous deux, Beaux projets souvent hasardeux
Qui sont les mêmes, Songes pleins d'amour et de foi Que tu dois avoir comme moi,
Puisque tu m'aimes ;
11 en est un seul plus aimé.
Tel meurt un zéphyr embaumé
Sur votre bouche, Telle par une ardente nuit, De quelque Séraphin, sans bruit.
L'aile vous touche.
Camille, as-tu rêvé parfois
Qu'à l'heure où s'éveillent les bois
Et l'alouette, Où Roméo, vingt fois baisé, Enjambe le balcon brisé
De Juliette,
Nous partons tous les deux, tout seuls? Hors Paris, dans les grands tilleuls
Un rayon joue; L'air sent les lilas et le thym, La fraîche brise du matin
Baise ta joue.
Après avoir passé tout près De vastes ombrages, plus frais
Qu'une glacière Et tout pleins de charmants abords.
Nous allons nous asseoir aux bords
De la rivière.
L'eau frémit, le poisson changeant Émaille la vague d'argent
D'écaillés blondes ; Le saule, arbre des tristes vœux, Pleure et baigne ses longs cheveux
Parmi les ondes.
Tout est calme et silencieux.
Étoiles que la terre aux cieux
A dérobées, On voit briller d'un éclat pur Les corsages d'or et d'azur
Des scarabées.
Nos yeux s'enivrent, assouplis, A voir l'eau dérouler les plis
De sa ceinture.
Je baise en pleurant tes genoux, Et nous sommes seuls, rien que nous
Et la nature !
Tout alors, les flots enchanteurs, L'arbre ému, les oiseaux chanteurs
Et les feuillées.
Et les voix aux accords touchants Que le silence dans les champs
Tient éveillées,
La brise aux parfums caressants.
Les horizons éblouissants
De fantaisie, Les serments dans nos cœurs écrits, Tout en nous demande à grands cris
La Poésie.
Nous sommes heureux sans froideur.
Plus de bouderie ou d'humeur
Triste ou chagrine; Tu poses d'un air triomphant Ta petite tête d'enfant
Sur ma poitrine;
Tu m'écoutes, et je te lis, Quoique ta bouche aux coins pâHs
S'ouvre et soupire, Quelques stances d'Alighieri, Ronsard, le poëte chéri,
Ou bien Shakspere.
Mais je jette le livre ouvert, Tandis que ton regard se perd
Parmi les mousses.
Et je préfère, en vrai jaloux.
A nos poètes les plus doux
Tes lèvres douces !
Tiens, voici qu'un couple charmant, Comme nous jeune et bien aimant,
Vient et regarde.
Que de bonheur rien qu'à leur pas I Ils passent et ne nous voient pas :
Que Dieu les garde!
('e sont des frères, mon cher cœur, Que, comme nous l'amour vainqueur
Fit l'un pour l'autre.
Ah! qu'ils soient heureux à leur tour!
Embrassons-nous pour leur amour
Et pour le nôtre!
Chère, quel ineffable émoi, Sur ce rivage où près de moi
Tu te recueilles, De mêler d'amoureux sanglots Aux douces plaintes que les flots
Disent aux feuilles!
Dis, quel bonheur d'être enlacés Par des bras forts, jamais lassés !
Avec quels charmes, Après tous nos mortels exils, Je savoure au bout de tes cils
De fraîches larmes.
Avril 1844.
LE DEMELOIR
Quelle est celle-ci qui s'avance comme l'Aurore lorsqu'elle se lève, qui est belle comme la Lune et éclatante comme le Soleil, et qui est terrible comme une armée rangée en bataille?
Cantique des cantiques.
Je sais qu'elle est pareille aux Anges de lumière. Elle a des rayons d'astre éclos sous sa paupière. Et je vois aux candeurs de son pied calme et pur Qu'il a marché longtemps sur les tapis d'azur. Sa bouche harmonieuse et de charme inondée Semble, à son doux parfum de roses de Judée, Avoir vidé la coupe aux noces de Cana, Et chanté dans les cieux le Salve Regina.
Mais ces tempes de marbre et ce sourcil farouche, La superbe fierté du front et de la bouche, Ces rougeurs, ce duvet pleins de défis mordants, L'insolente fraîcheur de ces tons discordants. Ces ongles lumineux et ces dents de tigresse A des instants furtifs trahissent la Déesse.
Quand, pareille aux Vénus que je chante en mes vers. Sous un grand démêloir d'écaillé aux reflets verts Elle fait ruisseler, en sortant de l'alcôve, Cette ample chevelure à l'or sanglant et fauve, Quand ses mains de statue achèvent d'j verser Le flot d'huile épandu, le soleil fait glisser Sur ces âpres trésors, qu'à loisir elle baigne, Un rayon rose au bout de chaque dent du peigne.
Février 1844.