NÉÈRE
Vois comme Tonde est calme, et comme la Naïade, Dont la molle fraîcheur invite et persuade. Semble tourner vers nous l'azur de ses yeux bleus.
MYRRHA
Dans ses bras palpitants descendons toutes deux. Confions notre tète à son bruit qui fascine, Et notre épaule blonde à sa douce poitrine.
Goûtons auparavant ce doux vin. Pour nos jeux La grappe y mit la force et l'emplit de ses feux.
MYRRHA
Oui, mais la coupe d'or est froide à qui la touche. Quel or vaut, 6 ma sœur, les roses de ta bouche!
Tenons-nous par la main. Ah! ce flot est glacé! Entoure bien mon cou de ton bras enlacé.
MYRRHA
Comme l'eau, sœur du ciel, qui flottait indécise. Me presse avec amour! Je suis toute surprise.
XÉÈRE.
(Chacune bien serrée avec deux bras tremblants, 0 Myrrha! nous voguons comme deux cygnes blancs, Et sur nos fronts jumeaux aux poses familières Se mêlent toutes deux nos guirlandes de lierres.
MYRRHA
Le flot rasséréné, qui court sans se lasser. M'enivre, et je ne sais, me sentant caresser Voluptueusement dans cette paix profonde, Si c'est ta chair polie, ou le zéphyr, ou l'onde !
lollas va venir de ses doigts enjoués Tresser en folâtrant nos cheveux dénoués.
Mai 1843.
Toute cette nuit nous avons
lielu le vieil ami Shakspere
Aux beaux endroits que nous savons,
Kt voici que la nuit expire.
Nous avons longtemps veillé, mais . Nous lisions le poëte unique, Et la sombre nuit n'eut jamais Plus d'étoiles à sa tunique.
Pbœbé, qu'en riant nous troublons, Va s'enfuir, et le jour va naître, ■ Et ma voisine au^x cheveux blonds Viendra se mettre à sa fenêtre.
Ah! lorsque vous allez venir.
Ma voisine, en jupe de toile, Nous ne suivrons du souvenir Aucun beau vers, aucune étoile.
Vous apparaîtrez comme un Ivs, Avec votre guimpe croisée, • Au milieu des volubilis Oui couronnent votre croisée;
Et nous, nous analyserons, Sans redouter qu'elle nous mente, Sous son rideau de liserons Votre tète simple et charmante.
Avril 18i3.
L'AUBRC DE JUDEE
Mais ne serait-ce pas plutôt un jeune rameau du délicieux arbuste consacré à l'Amour, lorsque, consumé par Siva dans un accès de colère, il vint à renaître mille fois plus charmant encore, gnlce à la céleste ambroisie dont l'arrosèrent les dieux?
Calidasa.
Lorsque Mai rougissant rassérène les cœurs
Et que sourit à tous la terre fécondée,
Quand sur les verts gazons Chloris mène des chœurs,
Il lleurit dans le parc un arbre de Judée.
C'est un arbre tout rose, et sans feuilles d'abord, Un tout harmonieux que rien autre n'égale. Ses longs rameaux, groupés dans un parfait accord, Ont l'air de supporter des roses du Bengale.
Quand la feuille leur met son beau satin ouvert, Ils sont plus doux encore aux regards de l'artiste ; La pourpre s'adoucit près du feuillage vert, Et la tendre émeraude encadre l'améthyste.
Puisque c'est à présent que mon arbre lleurit. Je veux, couché sur l'herbe, oubliant toutes choses, Dans ses vivants écrins égarer mon esprit, Et pendant un moment faire des songes roses.
Voyez comme l'azur est calme et reposé,
Comme on se sent heureux sans en savoir les causes.
Comme l'herbe frémit sur le sol arrosé,
Gomme le ciel couchant est riche en fleurs écloses !
Sous ces bosquets charmants, épanouis pour eux, Pleins d'ombrages secrets et de faibles murmures, Voyez ces beaux enfants, ces couples amoureux (jui vont en écartant les épaisses ramures.
C'est toi, belle Rosine! Hélas! le vert rideau
Nous dérolie tes pieds, les plus charmants du monde.
C'est toi, folle Rosette avec ton Orlando !
Pauvre morte amoureuse, est-ce toi, Rosemonde ?
Quel est ce bruit de cor qui passe dans les bois? C'est la chasse qui vient : salut, blanches marquises! Mettez les cœurs en flamme et le cerf aux abois. Vos paniers de satin ont des façons exquises.
Près de ce rocher blanc taillé comme un autel, Ainsi qu'un lévrier l'eau folâtre et se dresse. Pardieu! c'est la marquise, avec son air cruel, Oui se baigne là-bas en nymphe chasseresse.
Il manque un Actéon, ce sera le mari :
Il a tout ce qu'il faut, et pourrait en revendre.
Abbé! votre musique est un charivari!
Vous soupirez, Églé! Que vous a fait Silvandre ?
C'est ainsi que je rêve aux temps des Pompadours. Et lorsqu'un bruit aigu, comme un cri de cigale, Fait envoler le rêve, il me reste toujours Mon arbre de Judée aux roses du Bengale.
Mai 18 iL