DAPHNIS, DAMÊTE, PAL£MON
Dapbnis.
1 andis que mollement étendu sous les chênes Tu t'endors aux doux bruits des cascades prochaines, Dis, as-tu vu s'enfuir ma rieuse Phyllis, Souple comme le lierre et blanche comme un lys?
Datnète.
Je ne sais. Il se peut que sa tunique ouverte Ait sous ses pas légers effleuré l'herbe verte, Mais je ne l'ai pas vue, et je n'écoute pas Le chant d'une bergère ou le bruit de ses pas.
Daphnis.
Quel rêve ambitieux te poursuit, ô Damète ! Et verse des poisons dans ton âme inquiète? Pourquoi ne plus unir nos deux pipeaux, formés De sept roseaux divers sous la cire enfermés ?
Damète.
Parce que l'aigle altier ne rase pas la terre, Que dans le nectar seul un dieu se désaltère, Et que, comme Phyllis et la nymphe des bois, Je puis chanter les Dieux sur la lyre à dix voix.
Daphnis.
Cet orgueil ne convient qu'aux poètes des villes. Pan ne dédaigne pas les Muses les plus viles, Et, berger comme nous, aime de simples chants.
Damète.
Que m'importent les vers qu'il faut aux dieux des champs ? Il en est de plus hauts dont la troupe choisie Sur l'Olympe neigeux s'enivre d'ambroisie.
Daphnis .
Paris, l'enfant royal dont la voix décida Entre les trois splendeurs au sommet de l'Ida, Chantait près du troupeau qui lui donnait sa laine.
Datnète.
Ambitieux déjà de la couche d'Hélène, Et dans ses chastes nuits s'abîmant à songer, Son cœur de roi battait sous l'habit du berger 1
Daphnis.
Quelle reine, ô Paris ! va devenir ta proie, Et faire de nos champs une nouvelle Troie?
Damète.
Quelle nymphe, aveuglée en son amour fatal, Ouvrira sous tes pas son palais de cristal?
Daphnis.
J'ai du moins le secret de leur chant doux et tendre.
Damète.
Va, rustique pasteur, tu ne peux me comprendre. Écoute. Un jour, poussé par cette voix des Dieux Qui conduisit jadis nos héros glorieux, J'ai quitté nos troupeaux, nos prés, nos champs fertiles, Pour ce souffle brûlant qui consume les villes. J'ai vu Rome aux sept monts, la ville des Césars, Avec ses palais d'or, avec ses bruits de chars, Ses temples, ses tombeaux, son fleuve, ses arènes, Et ses reines d'amour plus belles que les reines; Et la grande cité d'esclaves et de rois Avec ses chants divins a fécondé ma voixl
Daphnis .
Malgré cette fierté dont ton âme est si vaine Et le sang orgueilleux qui coule dans ta veine, J'ose te provoquer à la lutte des vers Au bruit de ce torrent et sous ces arbres verts. Invoque, si tu veux, les neuf Sœurs du Permesse, Consacre-leur tes chants et crois à leur promesse; Pour moi, j'appellerai la Nymphe au bras nerveux, Qui près du fleuve aimé tresse ses longs cheveux, La Naïade qui dort dans son lit de porphyre, Et celle qui palpite au baiser de Zéphyre!
Dame te.
Offres-tu quelque gage ou quelque riche don?
Daphnis .
Cette coupe de hêtre où l'art d'Alcimédon Sut courber sur les bords, par un savoir insigne, Le lierre pâlissant et l'amoureuse vigne.
Dam'ete.
Et moi, cette houlette où son art souverain Autour des noeuds égaux a fait courir l'airain.
Daphnis.
Je vois venir ici Palasmon le vieux pâtre, Que le dieu Pan lui-même et la nymphe folâtre Instruisirent jadis à leur métier divin, Palaemon le bon ju^e et le sajje devin.
Damète.
Viens. Décide entre nous. Il s'agit d'un prix digne Des Amours de Sicile et du dieu de la vigne. De tous ceux qu'a chéris l'harmonieux démon, Tu restes le meilleur, ô sage Palaemonl
Palœmon.
Tandis que mollement reposés sur cette herbe, Le chêne étend sur nous son ombrage superbe, Disputez les présents que vous vous destinez, Car la Muse se plaît à ces chants alternés. Vos dociles troupeaux, que le mien accompagne, Déchirent au hasard, dans la verte campagne, Les cytises fleuris et les saules amers; Un parfum de printemps enveloppe les airs ; Pour écouter vos chants, les Naïades craintives Montrent leurs blonds cheveux sur le sable des rives, La Nymphe écarte au loin les branches des ormeaux, Et la jeune Dryade agite ses rameaux.
Damète.
Commençons par chanter les neuf Sœurs dont la lyre Assoupit l'Olmius dans un vague délire, Et Vénus Astarté, mère de tout amour 1
Daphnis.
Phcebus le dieu pasteur, Phcebus le dieu du jour Par son regard doré m'inspire une hymne sainte, Et je tresse pour lui la palme et l'hyacinthe.
Damé te.
Cypris, fille des flots, ton culte me lia A ta plus belle enfant, la jeune Délia, Dont le palais splendide est fait d'or et de marbres.
Daphnis .
J'ai souvent poursuivi, le soir, sous les grands nrbres, Phyllis, rieuse enfant, Phyllis aux blonds cheveux, Qui souriait à tous et riait de mes vœux.
Dame te.
Dieu qui peux du Pactole enrichir l'Hipporrcne, Donne-moi des trésors pour acheter ma reine! Le jour à tes autels me verra le premier.
Daphnis .
J'ai découvert au bois le nid d'un blanc ramier Que je garde à Phyllis, dont les pieds sont des ailes Et dont le sein est blanc comme les tourterelles 1
Dame te.
Heureux qui, s'enivrant de nectar, peut sentir Battre des seins aimés sous la pourpre de Tyr I
Daphnis .
Heureux qui, rappelant le poëte champêtre, Ne verse qu'un lait pur dans sa coupe de hêtre I
Damète.
Quand je vis Délia pour la première fois, Elle avait sur le Tibre un cortège de rois, On délaissait pour elle Aglaé de Phalère, Et ses rameurs portaient la pourpre consulaire!
Daphnis.
Quand j'aperçus Phyllis, elle cueillait ces fleurs Que la Nuit, en fuyant, arrose de ses pleurs ; C'était près du ruisseau, sous l'ombrage des saules. Ses cheveux déroulés inondaient ses épaules.
Damète . Écho suivait de loin les lyres à dix voix.
Daphnis.
La brise et les oiseaux se parlaient dans les bois.
Damète.
Hélas 1 comment trouver le bonheur que j'espère? J'ai vendu l'héritage et le champ de mon père, J'ai possédé trois jours la jeune Délia, Qui trois jours m'endormit près d'elle, et m'oublia.
Daphnis.
Phyllis sera bientôt mon épouse chérie, Reine dans ma chaumière, et nymphe en ma prairie, De son sourire d'or éclairant mon verger, Et redira tout bas les chants de son berger.
D amè te.
Et moi, je pense encore à l'esclave romaine
Qui m'a bercé trois jours dans sa couche inhumaine.
Daphnis.
Phyllis se sent émue à mes tendres accords Et des frissons divins enveloppent son corps.
Da mcte.
Mais Délia, qui montre un ciel dans ses prunelles, Est comme les Venus aux blancheurs éternelles.
Daphnis.
Gazons touffus! ruisseaux murmurants! Bois épais 1 11 vivra doucement dans la tranquille paix, Celui qui, loin du faste et des riches portiques, Ne parle de bonheur qu'à ses Dieux domestiques.
Dame te.
Heureux l'audacieux qui dans un songe vain, Comme Ixion, caresse un fantôme divin 1
Palœmon.
Fermez l'arène, enfants. Sur l'azur de ses voiles Jetant de chastes lys et des milliers d'étoiles, Voici la douce Nuit qui vient, et sans effort Sous le baiser du soir la Nature s'endort.
La Nature pâmée est plus jeune et plus belle Que la Vénus de marbre et la nymphe d'Apelle : A toi donc, ô Daphnis ! la victoire et le prix Du combat que tous deux vous avez entrepris. Car si belle que soit une Anadyomène Sortie en marbre blanc des mains de Cléomène, Mieux vaut la chaste enfant dont l'œil sourit au jour, Dont le sein est de chair, et palpite d'amour 1
Juillet 1842.
Songe d'Hiver
A sad tale's best for winter; I bave one of spirits and goblins.
Shakspere, Winter's taie.
Act. 1 1 , scène 1.
\~) an s nos longs soirs d'hiver, où, chez le bon Armand, Dans notre far-niente adorable et charmant
On oubliait le monde aride, Vous demandiez pourquoi sur mon front fatigué, Au milieu des éclats du rire le plus gai
Grimaçait toujours une ride.
Et moi, j'étais plus triste encor Lorsque, comme en un fleuve d'or, Je remontais dans ma mémoire, Et que d'un regard triomphant Je revoyais mes jours d'enfant Couler d'émeraude et de moire,
Il6 LES CARIATIDES
Puis engouffrer leurs tristes flots Au fond d'une mer sombre et noire Avec des bruits et des sanglots.
Et je me rappelais cette époque oubliée Où l'âme d'une femme, à mon âme Hée,
L'avait brisée avec si peu, Et cette nuit d'angoisse, effarée et vivante, Où sur ma couche, avec des sanglots d'épouvante,
Je pleurais en suppliant Dieu!
Oh ! disais-je alors, quoi 1 la bouche Qui vous caresse et qui vous touche Avec un délire inouï, La main frémissante qui presse Les vôtres, les soupirs, l'ivresse, Les yeux éteints qui disent Oui, Tout cela, ce n'est qu'un mensonge, Ce n'est qu'un songe évanoui Qui passe comme un autre songe 1
Quoi! lorsque je mourrai dans un délire fou, Peut-être qu'un autre homme embrassera son cou
Malgré ses refus hypocrites, Et quand, se souvenant, mon âme gémira, Dans un spasme semblable elle lui redira
Les choses qu'elle m'avait dites 1
Et sous cet ardent souvenir Du temps qui ne peut revenir Et dont un seul instant vous sèvre, Je me débattais dans la nuit Comme sous un spectre qu'on fuit Dans les visions de la fièvre; Puis je m'endormis, terrassé, Le sein nu, l'écume à la lèvre, Les yeux brûlants, le front glacé.
Quand je rouvris les yeux, ô visions étranges! Je vis auprès de moi deux femmes ou deux anges
Avec de splendides habits, Toutes les deux montrant des beautés plus qu'humaines Et laissant ondoyer leurs tuniques romaines
Sur des cothurnes de rubis.
L'une, aux cheveux roulés en onde, Étalait haut sa tête blonde Sur les lignes d'un cou nerveux; Ardente comme un vent d'orage, Quand son front commandait l'hommage, Sa lèvre commandait les vœux ; L'autre, plus blanche que l'opale, Sous le manteau de ses cheveux Voilait une beauté fatale.
Il8 LES CARIATIDES
Et comme j'admirais en moi ces traits si beaux, Comme dans leurs linceuls les marbres des tombeaux
Qu'on aime et devant qui l'on tremble, Toutes deux, entr'ouvrant leurs lèvres à la fois, Déployèrent dans l'ombre une splendide voix
Et tout bas me dirent ensemble :
Quoi! parce qu'à ton premier jour Un désenchantement d'amour A secoué sur toi son ombre, Tu te laisses ensevelir Dans cet ennui qui fait pâlir Ton front sous une douleur sombre !
Viens avec moi, viens avec nous!
Nous avons des plaisirs sans nombre Que nous mettrons à tes genoux !
— Oh! s'il en est ainsi, si vous m'aimez, leur dis-je, Si vous pouvez encor pour moi faire un prodige,
Rappelez l'amour oublieux!
Mais voici que la femme à blonde chevelure M'entoura de ses bras, et, belle de luxure,
Mit ses yeux brûlants dans mes yeux.