‹ ŒuvresChapitre 5 sur 41 · II · texte numérisé non relu

II

V iens à moi, dit-elle, Ohl viens sur mon aile, Dans un pays d'or Qu'un nectar arrose, Où tout est fleur rose, Joie, amour éclose, Plaisir ou trésor!

Mes sujets par troupes Dans le fond des coupes Aspirent l'oubli !

Là jamais de nue, D'amour contenue, De foi méconnue Ou de front pâli 1

Jamais dans la salle Belle et colossale De lustres éteints,

Car dans nos demeures, Tandis que tu pleures, Les jours et les heures Sont tout aux festins 1

Une longue danse Entoure en cadence L'éternel repas.

La danseuse penche Doucement sa hanche, Et sa robe blanche S'ouvre à chaque pas I

Les foules ravies Aux tables servies Des plus riches mets, Parmi la paresse Où l'amour les presse, Goûtent une ivresse Qui ne meurt jamais 1

Un harem frivole Dont le chant s'envole Jusqu'au ciel riant, Pour sa grande orgie Hurlante et rougie A la Géorgie Et tout l'Orient 1

Quitte, ô blond poëte, La couche défaite, Ce livre connu, Et viens dans la plaine Où sous ton haleine Chaque Madeleine Mettra son sein nu 1

Oh! si l'espérance Malgré ta souffrance Te sourit encor, Va! laisse pour elle Ta folle querelle, Et viens sur mon aile Dans un pays d'orl

fc. t je restais muet. Alors la femme pâle, Avec un long sanglot douloureux comme un râle, Frissonna tristement dans un horrible émoi, Prit ma main dans la sienne et cria : C'est à moi I

w h ! ne l'écoute pas, viens à moi, me dit-elle, Pour t'emporter ce soir j'ai veillé bien des jours; Vois, mon coeur ne bat plus, ma joue en pleurs ruisselle, Mes cheveux déroulés m'inondent; je suis celle Dont les bras s'ouvrent pour toujours!

Mon amour éternel est chaste, calme et tendre; Loin du monde aux longs bruits tristes comme un tocsin, Dans mon beau lit de marbre, où tu pourras t'étendre, Tu dormiras longtemps sans jamais rien entendre, La tête appuyée à mon sein.

De légères Willis aux tuniques flottantes Feront en se jouant notre lit tous les soirs; Malgré nos lourds rideaux sur nos chairs palpitantes, Souvent nous sentirons s'envoler vers nos tentes Un parfum lointain d'encensoirs.

Nous entendrons, parmi nos plaisirs sans mélanges, Des chants mystérieux et plus doux que le miel, Si bien qu'on ne sait pas, tant ces voix sont étranges, Si ce sont des voix d'homme ou bien des lyres d'anges, Des chants de la terre ou du ciel.

De même, quelquefois, au-dessus de nos têtes, Nous entendrons aussi frémir des vents glacés, Des zéphyrs ondoyants ou d'ardentes tempêtes Portant des mots de haine ou des chansons de fêtes, Et nous nous dirons, enlacés :

Qu'importent maintenant à notre âme cachée Ces flots tumultueux qui changent si souvent? Le bonheur, c'est la nuit, la feuille desséchée, La Paresse aux pieds nus, nonchalamment couchée Loin des bruits du monde vivant.

Qu'importent maintenant, lorsque tout dégénère, Ces hommes de là-bas à cent choses liés, Qui, ravivant en eux la plaie originaire, Pour atteindre dans l'ombre un but imaginaire Heurtent leurs pas multipliés?

Les uns, jeunes enfants dont la cohorte arrive Au banquet somptueux qui caresse leur faim, Sous les lustres dorés et la lumière vive Disent des chœurs joyeux, dont plus d'un gai convive Ne pourra pas chanter la fin.

LES CARIA riDES 12$

Les autres, gens élus que la foule environne, Redisent un poënie adorable ou fatal, Mais ces fous, qu'un matin la Jeunesse couronne, Tombent, ivres encor, du balcon de Vérone, Sur le grabat d'un hôpital.

Et puis c'est une vierge à la candeur étrange Dont les Nuits ont rêvé l'amour délicieux, Mais dont le Ciel avare a voulu faire un ange. Ce sont mille splendeurs éteintes dans la fange En rêvant la clarté des deux 1

Luths brisés, chants éteints, glaives qui se provoquent, Tourbillons palpitants, inquiets, alarmés, Chœurs aux voiles d'azur que les haines suffoquent; Ce sont des yeux, des voix, des mains qui s'entre-choquent, Comme des bataillons armés 1

Tandis que nous aurons une nuit éternelle due jusqu'au bout des temps rien ne pourra briser! Oh ! viens ! mes bras sont nus, ma paupière étincelle, Mon coeur s'ouvre à jamais, et pourtant je suis celle Qui ne donne qu'un seul baiser 1

E t cette femme pâle, et cette femme blonde, Chacune autour de moi s'enroulant comme une onde, Me redisaient : A qui ton amour hasardeux? Mais une voix cria : Vous mentez toutes deux!

C t près de moi je vis luire L'inimitable sourire D'uue vierge au front charmant, Qui portait, nymphe thébaine, Une lyre au flanc d'ébène, Et dont, je ne sais comment, Le regard et la voix fière Avaient un rayonnement De parfum et de lumière.

Belle nymphe aux cheveux d'orl Il vous faut, dit-elle, encor Un convive à votre joie !

Mais vous ne m'attendiez pas, Et je guiderai ses pas.

Le Seigneur permet qu'il voie Le grand délire charnel, Et son palais qui flamboie Dans un mystère éternel 1

t. t tout fut transformé, tout. De ma sombre alcôve Le cadre s'agrandit dans une lueur fauve.

Et ce fut un palais, vaste, immense, confus, Une ample colonnade aux innombrables fûts.

Dans ce monde peuplé d'un monde de sculptures Grinçaient les oripeaux de mille architectures.

Sous de vastes forêts de gothiques piliers Disparaissaient au loin d'étranges escaliers.

C'étaient de lourds portails, des trèfles, des ogives, Des rosaces sans fin peintes de couleurs vives,

Et, par endroits, jetés dans ce palais sans nom, Des portiques païens, frères du Parthénon.

C'étaient des blocs géants, des degrés, des dentelles, Des Chimères ouvrant leurs gigantesques ailes,

Des anges, de vieux sphinx, des moines, des héros, Et des dieux verts avec des têtes de taureaux,

Qui, rêvant en silence et baissant la paupière, Chantaient confusément la symphonie en pierre.

Et moi pendant ce temps je flottais, alité, Entre la rêverie et la réalité.

Et je voyais toujours. Au milieu de la salle, Une table brillait, splendide et colossale.

Chaque plat ciselé contenait un trésor Détaillé par l'éclat de cent torchères d'or.

Le festin fabuleux aux recherches attiques S'illuminait de neige et d'iris prismatiques,

Et, comme la lumière, un doux parfum éclos Semblait briller de même et rayonner à flots.

Chaque climat lointain, de l'Irlande à l'Asie, Avait donné son luxe ou bien sa fantaisie :

Qui ses surtouts d'argent, qui son oiseau vermeil, Qui ses fruits veloutés au baiser du soleil.

Et le nectar divin, mystérieux poëme, Emplissait de ses feux les verres de Bohème.

Aux uns le doux Aï, roulant dans ses glaçons Tout l'or de la lumière et ses vivants frissons.

Aux autres, tourmenté comme dans une cuve, Le breuvage divin que dore le Vésuve.

Pour les flacons d'argent façonné, l'hypocras

Et les flots pleins d'éclairs de l'immortel Schiraz.

Et je voyais s'emplir et se vider les coupes Qu'ornaient des monstres d'or et des Grâces en groupes.

Mais ces trésors ardents, ces luxes enviés, Tous n'étaient rien encore auprès des conviés.

Car ils étaient plus grands à voir pour des yeux d'homme Qu'un sénat solennel des empereurs de Rome,

Ou que les saints élus dont la phalange va Jusqu'au zénith du ciel, en criant : Jéhova !

Autour de cette table où les splendeurs sans nombre N'avaient plus rien laissé pour la tristesse ou l'ombre,

Froids, divins, et leurs fronts couronnés de lotus, Buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus.

\~J don Juans, bien longtemps, artistes de la vie, Affamés d'idéal, vous aviez tous cherché L'amante au cœur divin, sans cesse poursuivie.

Et toujours son front pur, dans la brume caché, S'était enfui devant l'éclair de vos prunelles, Comme un rapide oiseau s'envole, effarouché.

Reines montrant l'orgueil des pourpres éternelles, Courtisanes de marbre aux regards embrasés, Fillettes de seize ans riant sous les tonnelles,

Vous aviez tour à tour meurtri de vos baisers Tout ce qui porte un nom de princesse ou de femme, Sans que vos longs tourments en fussent apaisés.

Bourreaux charmants et doux, héros d'un sombre drame, Au-dessus de vos fronts des spectres convulsifs Avaient gémi toujours comme le vent qui brame ;

Cependant, effleurant avec vos doigts pensifs

Les lys délicieux que le zéphyr adore,

Et serrant sans repos entre vos bras lascifs

Mille vierges enfants que la beauté décore

Et qui cachent l'extase en leurs seins palpitants,

Toujours vous aviez dit : Ce n'est pas elle encore 1

Et vous, pâles Vénus! longtemps, ohl bien longtemps, Même pour des mortels, sur vos lits de Déesses Vous aviez dénoué vos beaux cheveux flottants

Et, comme un flot, versé leurs superbes ivresses, Mais sans jamais, hélas ! pouvoir trouver celui Dont votre ardente soif implorait les caresses.

Et toujours emportant votre sauvage ennui, O victimes du dieu qui de nos maux se joue, A travers les chemins longtemps vous aviez fui,

Tremblantes sous le fouet horrible que secoue Le vieux titan Désir, tyran de l'univers, Et dont le vent cruel souffletait votre joue 1

Mais, ô don Juans, et vous, blanches filles des mers, Sous les feux merveilleux du lustre qui flamboie, Après tant de travaux et de regrets amers,

Vous savouriez enfin le repos et la joie.

A. ce festin, plus froids que le flot du Cydnus, Buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus.

D'abord tous les don Juans des pièces espagnoles Ayant le fol orgueil de leurs amours frivoles.

Et puis tous ces don Juans sans nulle profondeur Qui tuaient pour la forme un petit commandeur.

Puis, après ces bandits, le don Juan de Molière Avec sa théorie atroce et singulière.

Le don Juan de Mozart et celui de Byron, Tous deux songeant encore à leur Décaméron ;

Et celui qui trouva chez notre Henri Blaze L'amour qui sauve après la volupté qui blase.

Et ce don Juan, pareil au poète persan,

due Musset déguisa sous le surnom d'Hassan;

Et, plus lourd qu'un archer du temps de Louis onze, Celui qui descendit d'un piédestal de bronze.

"A ce festin royal, couronnés de lotus, Buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus :

La Vénus Aphrodite ou l'Anadyomène, Caressant les cheveux d'un triton qui la mène;

Vénus Hélicopis au regard doux et prompt, Vénus Basiléia, le diadème au front;

Cypris, Vénus Praxis, et Vénus Coliade, Guerrière dont la danse est toute une Iliade;

Puis Vénus Barbata, puis Vénus Argynnis, Qui tient dans une main les flèches de son fils ;

Vénus Victrix sans bras, Astarté, ce prodige, Et Vénus Mélanide, et Vénus Callipyge ;

Et celles dont Paphos a connu les douceurs, Et les Vénus avec des carquois de chasseurs ;

Et Vénus Pandémie et Vénus de Cythère, Courant d'un pas rapide et sans toucher la terre;

Celle de Titien, allongeant sur son lit

Son corps d'ambre, et ses bras que le temps embellit;

Et celle dont Corrège, en sa grâce première, Caressait les seins nus dans la chaude lumière.

Là, plus blancs que les fronts neigeux de l'Imaûs, Buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus.

La reine de ces jeux était la femme blonde

Qui d'abord près de moi parlait d'amour profonde.

Et les gens de la fête, émus à son aspect, Semblaient la regarder avec un grand respect.

Par terre, dans un coin, dormait la femme pâle, Avec une attitude insoucieuse et mâle.

Dans ses longs doigts aussi dormait un chapelet, Où l'ivoire à des grains d'ébène se mêlait.

Pour servir au festin, de très belles servantes Apportaient les plats d'or avec leurs mains savantes:

C'était d'abord la sœur des grands astres, Phœbé, Dont le regard d'argent sur la terre est tombé;

Puis Hélène de Sparte, insaisissable proie

De tes enfants, Hellas, combattant devant Troie ;

Et Rachel, et Judith la femme au bras nacré, Ensanglantée encor de son crime sacré;

Et celle d'Orient, la jeune Cléopâtre,

Dont la lèvre de flamme éblouissait le pâtre;

Et la Rosalinda, qui chante sa chanson De rossignol sauvage, en habit de garçon ;

Et toutes les beautés que les yeux de poëtes Vêtirent de rayons pour les plus belles fêtes.

Tous ces convives fous avaient la joie au cœur

Et chantaient. Or, voici ce qu'ils chantaient en chœur :

J e bois à toi, jeune Reine I

Endormeuse souveraine,

Oublieuse des soucis!

Car c'est pour bercer ma joie

Que ton caprice déploie

Les lits de pourpre et de soie,

Charmeresse aux noirs sourcils 1

Ta folle toison hardie Brille comme l'incendie.

Hôtesse du flot amer, Ta gorge aiguë étincelle Dans un rayon qui ruisselle; Tu gardes sous ton aisselle Tous les parfums de la mer.

Ta chevelure est vivante.

Elle frappe d'épouvante Le lion et le vautour :

Sur ton beau ventre d'ivoire S'éparpille une ombre noire, Et tu marches dans ta gloire, Superbe comme une tour.

O Déesse protectrice !

Heureux, ô sage nourrice, L'athlète aux muscles ardents Qui tout couvert de blessures, D'écume et de meurtrissures, Appelle encor les morsures De ta lèvre et de tes dents 1

Toi seule, ô bonne Déesse, As l'incurable tristesse De l'étoile et de la fleur Sous l'or touffu qui te baigne; Et ton désespoir m'enseigne Sur ton flanc glacé qui saigne L'extase de la douleur.

Honte au cœur timide! Il trouve

Sous ta figure, la louve

Qu'il nomme Réalité.

Mais à celui qui t'adore

Ta main, où tout flot se dore,

Verse, ô fille de Pandore,

Un vin d'immortalité !

Lx parfois, regardant vers les enchanteresses, Les don Juans se levaient, altérés de caresses.

Ils allaient tour à tour baiser les seins neigeux De toutes les Vénus, en leurs terribles jeux.

Et lorsqu'ils avançaient encor, la femme blonde Les serrait sur la chair de sa gorge profonde.

Mais eux, sans être émus par ces rudes efforts, Ils retournaient s'asseoir plus graves et plus forts.

Et je vis des enfants avec la face blême

Se glisser dans la salle et faire aussi de même.

Or, quand la courtisane aux blonds cheveux ambrés Les étreignait, vaincus, avec ses bras marbrés,

Ils tombaient; aussitôt la dormeuse fatale S'éveillait pour les mordre avec ses dents d'opale.

V> h o se horrible ! Ils n'étaient d'abord que quelques-uns Noyant leur âme vierge à ces acres parfums;

Mais bientôt une foule Au festin monstrueux s'amassa follement, Et je les vis tomber, privés de sentiment,

Comme un mur qui s'écroule.

Ils allaient 1 déchirés par quelque étrange faim, Sans entrevoir le but, sans regarder la fin,

Pris dans un noir vertige; Et chacun, l'œil éteint et le front dans les cieux, Tombait, en murmurant des mots harmonieux,

Lys inclinant sa tige.

Et l'ivresse augmenta. Par degrés, éperdus

Tous chancelaient. A voir tous leurs corps étendus

Près du marbre des portes, On eût dit, aux glaçons, à la blancheur de lys De ces rêveurs couchés, une Nécropolis

Pleine de choses mortes.

Alors, plus j'en voyais tomber autour de moi, Hasard étrange ! et plus dans un divin émoi

Je me sentais revivre.

Enfin, glacé d'attente et chaud de leurs baisers, Je sentis tressaillir mes membres embrasés

Et je voulus les suivre.

Mais la vierge à la lyre eut un air abattu

Et me prit par la main en disant : Connais-tu

Ces deux beautés de neige?

Moi je voulus partir et je répondis : Non !

— L'une est la Volupté, dit-elle, c'est son nom.

— Et l'autre? demandai-je.

— Cette fille si pâle, aux baisers si nerveux, Q.ui se laisse oublier et dort dans ses cheveux?

C'est la Mort qu'on la nomme.

Et malgré ces deux noms effrayants, j'allai pour Baiser aussi les seins des Vénus, fou d'amour,

N'ayant plus rien d'un homme.

Dès le premier baiser je ne sais quelle peur Me vint, et je fléchis, livide de stupeur,

Comme en paralysie.

A mon réveil, autour du lustre qui pâlit, Ces visions fuyaient. Seule auprès de mon lit

Restait la Poésie.

C'est l'enfant à la lyre,' aux célestes amours, Que depuis j'ai suivie, et que je suis toujours

Dans son chemin aride.

Voilà pourquoi, souvent sur mon front fatigué, On voit, dans les éclats du rire le plus gai,

Grimacer une ride.

Décembre 1842.

Clymène

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Hésiode, Théogonie.

L'aurore enveloppait dans une clarté rose

Le vallon gracieux que le Pénée arrose,

Et les arbres touffus, et la brise et les flots

Se redisaient au loin d'harmonieux sanglots.

Près du fleuve pleurait, parmi les hautes herbes,

Une Nymphe étendue. A ses regards superbes,

A ses bras vigoureux et vers le ciel ouverts,

A ses grands cheveux blonds marbrés de reflets verts,

On eût pu reconnaître une fille honorée

De Doris aux beaux yeux et du sage Nérée.

Ses cheveux dénoués se déroulaient épars,

Et ses pleurs sur son corps tombaient de toutes parts.

O trop bel Iolasl insensé, disait-elle, Pourquoi dédaignes-tu l'amour d'une immortelle? Guidé par ta fureur, sans écouter ma voix, Tu vas, chasseur cruel, ensanglanter les bois. Enfant! je ne suis pas une blonde sirène Dont les chants radieux pendant la nuit sereine

Égarent le pilote au milieu des roseaux.

Hélas! j'ai bien souvent, sur l'azur de ces eaux,

Avec mes jeunes sœurs, Nymphes aux belles joues,

Folâtré près de toi dans l'onde où tu te joues,

Et pour ton fleuve bleu quitté nos océans!

Bien souvent, pour te voir, j'ai sur les monts géants

Porté le long carquois des jeunes chasseresses,

Et, livrant aux zéphyrs tous mes cheveux en tresses,

Comme font les enfants de l'antique Ilion,

Jeté sur mon épaule une peau de lion.

Bien souvent, nue, en chœur j'ai conduit sous ces arbre Les Nymphes du vallon aux poitrines de marbres; Mais sous les flots d'azur, aux grands bois, dans les cham Jamais tu n'es venu pour écouter mes chants. Et cependant, ainsi que les nymphes des plaines, J'avais pour toi des lys dans mes corbeilles pleines; Mais tu les refusais, et la seule Phyllis Peut jeter devant toi ses chansons et ses lys. Quand je t'ai tout offert, tu gardais tout pour elle. Et pourtant de nous deux quelle était la plus belle ! Souvent dans nos palais j'ai vu le flot, moins prompt, Frémir joyeusement de réfléchir mon front; Sur un sein éclatant mon cou veiné s'incline, Un sang pur a pourpré ma lèvre coralline, Le ciel rit dans mes yeux, et les divins amants Autrefois m'appelaient Clymène aux pieds charmants. Ami! viens avec moi. Nos sœurs les Néréides T'ouvriront sur mes pas leurs demeures splendides,

Et, près des cygnes purs, dans leurs ébats joyeux, Nageront, se plaisant a réjouir tes yeux.

Là, comme les grands Dieux, dans nos chastes délires Nous savons marier nos voix aux voix des lyres, Ou verser le nectar dans les vases dorés ; Et l'onde, en se jouant près de nos bras nacrés, Songe encore aux blancheurs de l'Anadyomène. Oh! désarme pour moi ta froideur inhumaine; Viens! si tu ne veux pas que sous ces arbrisseaux Mes yeux voilés de pleurs se changent en ruisseaux Ou que tordant mes bras divins, comme Aréthuse, Je meure, en exhalant une plainte confuse. Mais, hélas! l'écho seul répond à mes accords; Le soleil rougissant a desséché mon corps Depuis que je t'attends de tes lointaines courses, Et mes yeux étoiles pleurent comme deux sources.

Ainsi Clymène, offerte au courroux de Vénus, Disait sa plainte amère; et les sœurs de Cycnus Pleuraient des larmes d'ambre, et les gouffres du fleuve Pleuraient, et la fleur vierge, et la colombe veuve, Et la jeune Dryade en tordant ses rameaux, Pleuraient et gémissaient avec d'étranges mots. Et lorsque vint la nuit ramener sa grande ombre, Où scintille Phoebé, sœur des astres sans nombre, Au sein des flots troublés et grossis de ses pleurs, Triste, elle disparut en arrachant des fleurs.

Juillet 1842.

La Nuit de printemps

If we shadows hâve ofîended, Think but this, (and ail is mended) That you hâve but slumber'd hère, While thèse visions did appear ; And this weak and idle thème, No more yiedling but a dream Gentles, do not reprehend; If you pardon, we will mend.

Shaksperk, Midsummer-night' s dream, acte V, scène II.

V> 'était la veille de Mai, Un soir souriant de fête, Et tout semblait embaumé D'une tendresse parfaite.

De son lit à baldaquin, Le Soleil sur son beau globe Avait l'air d'un Arlequin Étalant sa garde-robe,

Et sa sœur au front changeant, Mademoiselle la Lune Avec ses grands yeux d'argent Regardait la Terre brune,

Et du ciel, où, comme un roi, Chaque astre vit de ses rentes, Contemplait avec effroi Le lac aux eaux transparentes.

Comme, avec son air trompeur, Colombine, qu'on attrape, A la fin du drame a peur De tomber dans une trappe.

Tous les jeunes Séraphins, A cheval sur mille nues, Agaçaient de regards fins Leurs comètes toutes nues.

Sur son trône, le bon Dieu, Devant qui le lys foisonne, Comme un seigneur de haut lieu Que sa grandeur emprisonne,

A ces intrigues d'enfants N'ayant pas daigné descendre, Les laissait, tout triomphants, Le tromper comme un Cassandre.

Or, en même temps qu'aux cieux, C'était comme un grand remue- Ménage délicieux, Sur la pauvre terre émue.

Des Sylphes, des Chérubins, S'occupaient de mille choses, Et sous leurs fronts de bambins Roulaient de gros yeux moroses.

Quel embarras, disaient-ils Dans leurs langages superbes; A ces fleurs pas de pistils, Pas de bleuets dans ces herbes !

Dans ce ciel pas de saphirs, Pas de feuilles à ces arbres !

Où sont nos frères Zéphyrs Pour embaumer l'eau des marbres?

Hélas! comment ferons-nous?

Nous méritons qu'on nous tance; Le bon Dieu sur nos genoux Va nous mettre en pénitence !

Car hier au bal dansant,

Où, sorti pour ses affaires,

Il mariait en passant

Deux Soleils avec leurs Sphères,

Nous avons de notre main Promis sur le divin cierge Son mois de mai pour demain A notre dame la Vierge 1

Hélas! jamais tout n'ira Comme à la saison dernière, Bien sûr on nous punira De l'école buissonnière.

Pour ce Mai qu'on nous promet Ils versent des pleurs de rage, Et vite chacun se met A commencer son ouvrage.

Penchés sur les arbrisseaux, Les uns, au milieu des prées, Avec de petits pinceaux Peignent les fleurs diaprées,

Et, de face ou de profil, Après les branches ouvertes Attachent avec un fil De petites feuilles vertes.

Les autres au papillon Mettent l'azur de ses ailes, Qu'ils prennent sur un rayon Peint des couleurs les plus belles.

Des Ariels dans les deux, Assis près de leurs amantes, Agitent des miroirs bleus Au-dessus des eaux dormantes.

Sur la vague aux cheveux verts Les Ondins peignent la moire, Et lui serinent des vers Trouvés dans un vieux grimoire.

Les Sylphes blonds dans son vol Arrêtent l'oiseau qui chante, Et lui disent : Rossignol, Apprends ta chanson touchante;

Car il faut que pour demain On ait la chanson nouvelle.

Puis le cahier d'une main, De l'autre ils lui tiennent l'aile

Et ceux-là, portant des fleurs Et de jolis flacons d'ambre, S'en vont, doux ensorceleurs, Voir mainte petite chambre,

Où mainte enfant, lys pâli, Écoute, endormie et nue, Fredonner un bengali Dans son âme d'ingénue.

Ils étendent en essaim Mille roses sur sa lèvre, Un peu de neige à son sein, Dans son cœur un peu de fièvre.

Aucun ne sera puni, La Vierge sera contente :

Car nous avons tout fourni, Ce qui charme et ce qui tente 1

Et Sylphes, et Chérubins, Ce joli torrent sans digue, Vont se délasser aux bains Du bruit et de la fatigue.

Dieu soit béni, disent-ils, Nous avons fini la chose I Aux fleurs voici les pistils, Des parfums, du satin rose;

Au papillon bleu son vol, Aux bois rajeunis leur ombre,.

Son doux chant au rossignol Caché dans la forêt sombre 1

Voici leur saphir aux deux Dans la lumière fleurie, A l'herbe ses bleuets bleus, Pour que la Vierge sourie 1

Mais ce n'est pas tout encor, Car ils me disent : Poëte !

Voilà mille rimes d'or, Pour que tu sois de la fête.

Prends-les, tu feras des chants Que nous apprendrons aux roses, Pour les dire lorsque aux champs Elles s'éveillent mi-closes.

Et certes mon rêve ailé Eût fait une hymne bien belle Si ce qu'ils m'ont révélé Fût resté dans ma cervelle.

Ils murmuraient, Dieu le sait, Des rimes si bien éprises !

Mais le Zéphyr qui passait En passant me les a prises !

Avril 1842.

Ceux qui meurent

et

Ceux qui combattent

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