GRACE
présumer ou conjecturer que Dieu ayant mis dans le dernier ordre les substances spirituelles qui dans l'état présent des choses composent la classe des âmes humaines , quoique il eût pu en composer le premier ordre, qui est celui des séraphins, ou le second, qui est celui des chérubins , ou le troisième ou un autre inférieur , a voulu ensuite les dédommager de cet abaissement par la haute
jection très-difficile à résoudre. En supposant diton, que de deux substances spirituelles A et B non existantes, Dieu veuille créer A préférablement à B il faut que, pour faire cette préférence, il puisse discerner A d'avec B. Discernement (|u'il ne saurait faire à moins qu'il n'aperçoive quelque dissemblance entre A et B : car deux êtres entièrement égaux et semblables en tout sont indiscernables; mais quelle dissemblance Dieu peut-il apercevoir entre A et B ? Tous deux ont également une semblable naïuue générique, une semblable nature spécifique, une semblable nature numérique; tous deux se ressemblent en genre, en espèce, en nombre, en unité individuelle; chacun d'eux est pareillement une substance; chacun d'eux est une substance pareillement spirituelle; chacun d'eux est une substance pareillement une, indivise en soi, et divisée d'avec tout autre être; Indivisa in se, et divisa a quolibet alio ente. Les défenseurs de celle seconde opinion sont donc contraints d'avouer que Dieu ne peut discerner A et B par le moyen de leurs attributs essentiels, qui sont totalement égaux el sern blables.
Diront-ils qu'il pourra faire ce discernement par le moyen de leurs attributs accidentels? Mais ceux-ci présupposant ceux-là, auxquels ils sont surajoutés, ne peuvent être connus que conséquemment et postérieuremenl à ceux-là. Ils ne peuvent donc servir à les faire connaître et à les discerner. Cette opinion donc est insoutenable. Mais en soutenant celle qui lui est opposée, on explique sans peine comment Dieu peut discerner A d'avec B par le moyen de la diffé renceelde l'inégalité qui se trouvent en ire leurs attributs essentiels.
On résout aussi sans peine la question suivante. Quoique Dieu puisse connaître et créer toutes les substances spirituelles prises séparément, il ne peut les connaître el les créer loules collectivement, puisque il ne pourrait plus en créer, et que par là sa puisaneequi est inépuisable serait épuisée. Mais s'il ne peut ni les connaître ni les créer tomes prises collectivement, comment peut-il les connaître et les créer toutes prises séparément? N'y ayant pas de raison ni de moyen d'en connaître et d'en créer une plutôt que l'autre, A plutôt queB, comment arrive-l-i! qu'il connaisse et crée l'une A plutôt que l'autre B ? On répond que quoique Dieu ne connaisse d'abord, par le moyen de sa science d'intelligence, qu'en général et qu'indéterminément le nombre des substances spirituelles créables el leurs degrés de perfection , cependant lorsqu'il se résout à en créer , il ne peut prendre cette résolution sans déterminer leur nombre et les degrés de perfection, soit essentielle, soit accidentelle, qu'aura chacune d'elles au moment de sa création. Conséquemment et postérieurement à celle libre détermination de sa volonté toute-puissante, son entendement, qui auparavant n'avait de ces substances qu'une notion générale el indéterminée , en a une particulière el déterminée, inséparable de leur création, parce que Dieu ne peut créer aucun être sans le connaître dislinclement au moment qu'il le crée ; de même que je ne puis produire un acte d'amour sans en avoir au même instant une connais sance particulière etjdéterminée, quoiqueavant sa production je n'en eusse qu'une générale cl indéterminée. Celte solution sera développée davantage dans la suite de noire présente Instruction.
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dignité où il a élevé leur nature en lui unissant la sienne? Autant qu'il avait fait descendre l'espèce humaine au-dessous de l'espèce angélique, quoique l'une et l'autre fussent égales en perfections essentielles ; autant et plus même il a fait monter celle-là audessus de celle-ci, n'accordant qu'à elle seule l'honneur ineffable d'être unie à sa divinité. Ainsiàcetégardilluiadonnélepremierrang parmi les ordres des intelligences créées , quoique à d'autres égards il ne lui ait donné que le dernier (1). Ainsi a-t-il coutume d'en agir dans la distribution de ses dons , qu'il dispense inégalement avec un tel mélange de supériorité d'une part et d'infériorité de l'autre, qu'il en résulte une sorte de compensation et d'égalité entre les personnes à qui il les accorde. Par là, loin d'avoir sujet de s'enorgueillir et de se préférer aux autres qu'elles surpassent en certaines prérogatives, elles ont lieu de s'humilier et de préférer les autres à elles-mêmes surpassées par eux. en d'autres bonnes qualités. De là ces saintes maximes de l'Apôtre : Que nul ne s'enfle de vanité contre un autre (1 Cor. k, 6). Que chacun par humilité croie les autres au-dessus de soi. Que chacun considère non ses propres avantages , mats ceux des autres {Philip. 2,
Mais si l'on suit l'opinion selon laquelle les âmes humaines sont essentiellement moins parfaites que les intelligences angéliques , voici un autre motif de convenance qui a pu engager Dieu à unir sa nature à celle de l'homme préférablement à celle de l'ange. L'un et l'autre, il est vrai , sont faits à l'image de Dieu , parce qu'ils peuvent le connaître , l'aimer , et par ce moyen être comme lui éternellement heureux. En cela ils ressemblent à la Divinité, qui trouve son bonheur dans la connaissance et l'amour d'elle-même, océan immense de perfections souverainement aimables. Il est vrai aussi que l'ange supposé essentiellement plus parfait que l'ame de l'homme et par conséquent plus capable de connaître Dieu , de l'aimer et de trouver en cet amour sa félicité , lui ressemble par là davantage : mais d'un autre côté l'homme, c'est-à-dire le composé de l'ame et du corps , a d'autres traits de plus grande ressemblance avec Dieu : traits que l'ange n'a pas, et qui consistent en ce que la manière dont l'ame unie au corps y opère et y est présente ressemble à celle dont Dieu agit dans ses créatures et y est présent.
Nous pouvons dire avec Louis de Grenade (Catéch., t. 1, p. 425 ) que tout ce que Dieu fait dans le monde notre ame le fait dans le plus petit monde , qui est l'homme. Nous voyons dans le grand monde une foule de créatures. Dieu opère tout en elles toutes , leur donnant la faculté de faire tout ce qu'el-
(1) La prérogative de l'union hyposlalique à 1» divinité n'a été accordée qu'à un seul individu de l'espèce humaine , que son union d'ailleurs aux corps abaisse au dessous des purs esprits: m:\is toutes les prérogatives attachées à la qualité de purs esprits oni été accordées à tous les individus de l'espèce angélique.
les font , parce que la première cause concourt avec toutes les causes secondes , qui sans son influence ne pourraient pas agir. N'en est-il pas de même de notre ame, qui domine et préside tellement sur tout le corps, qu'il ne s'y fait pas la moindre action dont elle ne soit la cause et le principe ? N'est-ce pas elle qui lui donne le mouvement, la vie et toutes les fonctions vitales ? N'est-ce pas elle qui, unie à lui, voit par nos yeux, entend par nos oreilles, sent par nos narines, goûte par notre langue, touche par nos mains, cuit le manger dans notre estomac, le convertit en sang dans le foie, et le distribue dans toutes nos veines? N'est-ce pas elle qui anime, vivifie tous nos membres par sa présence , par son action, dont dépend la leur que la fin (le la sienne fait finir? L'ame est à l'égard du corps ce que les poids sont à l'égard de l'horloge. Lorsque vous ôtez les poids, toutes les roues de l'horloge s'arrêtent : de même dès que notre ame est hors de notre corps dont elle anime et viviGe chaque membre, toutes les fonctions de la vie cessent.
Mais lorsqu'elle y est, comment y est-elle présente? Elle y est, non point comme dans un vaisseau qui la contient, ni comme dans une maison où elle loge, ni comme dans un lieu où elle soit renfermée ; elle y est, pour ainsi parler, par sa présidence, par son empire qui ne s'exerce pas moins sur tout le corps , lorsqu'elle veut le mouvoir tout entier, que sur un seul de ses membres, par exemple, sur son bras , lorsqu'elle ne veut mouvoir que lui. Elle y est donc présente et y opère, comme Dieu est présent et agit tout entier dans tout le monde, et tout entier dans chaque partie du monde. C'est ce qui rend l'homme, en tant que composé de l'ame et du corps, une image plus ressemblante à Dieu que l'ange, qui n'étant uni hypostatiquemewt à aucun corps ne peut y agir et y être présent comme l'ame agit et est présente dans celui qu'elle anime. Cette plus grande ressemblance a donc pu être pour Dieu un motif de convenance d'unir sa nature à celle de l'homme plutôt qu'à celle de l'ange.
Un autre motif qui a pu l'y exciter davantage se tire de la personne en qui s'est faite cette union : c'est la personne de Dieu le Fils, c'est la sagesse, qui née de Dieu avant tous les siècles était avec lui composant et arrangeant tous ses ouvrages , et se faisant un plaisir, un divertissement, un jeu {Eccles. 1k, \k ; Prov. 8, 30 ) de les façonner, de les diversifier, de les orner; afin qu'on connût qu'ils n'étaient pas les effets du hasard ou d'une cause aveugle et sans intelligence; elle s'est peinte elle-même dans chacun d'eux avec des traits frappants qui ne permettent pas de la méconnaître. On y aperçoit partout un ordre marqué, un dessein suivi, un assemblage de moyens choisis pour parvenir à une fin précise ; mais c'est surtout dans la majestueuse structure du corps humain et dans son admirable union à l'ame qu'on remarque l'empreinte et le caractère d'une cause infiniment sage et industrieuse. Ce n'est pas qu'elle ait plus fait le corps de l'homme que
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celui des autres animaux , niais elle l'a fait supérieur en air de dignité à tous les autres et tel qu'il convenait à leur roi. C'est parmi les animaux le seul qui est droit, le seul tourné vers le ciel, le seul où reluit, par une si noble situation, l'inclination naturelle de la créature raisonnable aux choses hautes. C'est de là aussi qu'est venue à l'homme celte singulière beauté dans le visage, dans les yeux , dans tout le corps. D'autres animaux montrent plus de force , d'autres plus de vitesse et plus de légèreté, et ainsi du reste. La prééminence de la beauté appartient à l'homme, et c'est, comme s'exprime M. Bossuet (Tom. 10, pag.11), un admirable rejaillissement de l'image de Dieu sur sa face. L'empereur Constantin défendit de marquer au front ceux qui étaient condamnés aux mines, pour ne pas déshonorer , dit-il dans sa loi, le visage humain , sur lequel il paraît quelques vestiges de la beauté divine.
Que dirons-nous ici des merveilles que renferme la manière dont l'esprit et le corps sont unis ensemble 1 Nous les avons expliquées ailleurs {Col. 186), et on ne peut trop les admirer. L'esprit et le corps diffèrent plus que le feu et l'eau, puisque la matière du feu peut être changée en eau et celle de l'eau en feu ; au lieu qu'il répugne absolument que l'esprit devienne corps et le corps esprit. Comment deux substances si esssentiellement différentes, si séparées par un espace immense l'une de l'autre, ont-elles pu être jointes ensemble par une société si étroite, si intime, si sensible, par une communication si exactement proportionnée , si régulièrement assortie, si visiblement marquée entre leurs fonctions mutuelles et leurs opérations réciproques, que toutes deux paraissent n'avoir qu'une même action, qu'une même vie, et ne former qu'un même être? Qui a pu par l'assemblage de deux natures si opposées faire un composé si juste , que tant de gens sont tentés de croire que c'est un tout simple et indivisible ? Qui a pu rapprocher et unir avec tant d'art et d'adresse deux extrémités si distantes et si disparates? C'est vous, ô Verbe divin , qui l'avez pu , l'avez voulu , l'avez fait. Soyez-en à jamais loué, béni, glorifié. O vous, Sagesse incréée, qui, quoique vous soyez seule, pouvez tout (Sap. 7, 27 ) , arrangez tout, réglez tout d'une manière digne de votre souveraine intelligence ; vous qui, plus active que toutes les choses les plus agissantes, atteignez avec force d'un bout à Vautre (Sap. 7, 24), et disposez tout avec suavité; vous, dont le propre caractère est de faire tout avec poids , nombre , ordre et mesure [Ibid. 11,21), vous avez répandu les marques visibles de ce caractère sur tous vos ouvrages, par l'ordonnance merveilleuse qui y règne. Mais c'est surtout dans la nature humaine que vous les avez rendues plus manifestes, plus éclatantes. On les y voit si fort briller, et elles lui confèrent une dignité si grande, que l'Eglise n'en parle qu'avec admiration, Humanœ substantiœ dignitatem mirabiliter condidisti. L'homme est nommé à très-juste titre votre chef-d' œuvre , à cause D* Prssst. I.
qu'en faisant de son corps et de son ame le composé le plus artistement, le plus industrieusement, et par là même le plus sagement accompli, vous vous êtes signalée davantage dans sa formation que dans celle du reste de l'univers. De là vient que vous mettez en lui singulièrement votre complaisance , et que vous faites vos délices d'être avec les enfants des hommes (Prov. 8, 31). De là vient que vous avez jugé convenable d'unir votre nature à la leur, préférablement à celle des anges. Voulant d'ailleurs éprouver la fidélité de ceux-ci, vous avez jugé qu'un moyen trèspropre pour cela était votre union hypostatique à la nature humaine , dont ils ne devaient pas envier le bonheur, qui ne diminuait rien du leur, et dont ils devaient plutôt se réjouir, pour se conformer au bon plaisir de leur Créateur, qui, maître de ses dons, les dispense quand il veut, à qui il veut, et en la mesure qu'il veut.
VIII. Troisième conséquence du même principe, relativement àla nature humaine, réparée préférablement à la nature ange lique. — III. Que s'ensuit-il encore de ce même principe d'équité naturelle? Que Dieu était libre de ne réparer ni la chute des anges, ni celle des hommes , puisque tous étaient coupables ; qu'il pouvait même réparer la première sans réparer la seconde : cependant voici plusieurs raisons, non de nécessité, mais de convenance et de fort grande décence, qui lui ont fait sagement préférer la réparation de la nature humaine à celle de la nature angélique.
1° Les deux tiers des anges, suivant l'opinion commune, étant demeurés fermes dans la justice , la fin de l'institution de leur nature, qui était de glorifier Dieu, n'était point totalement frustrée par la défection de l'autre tiers ; mais toute la nature humaine étant entièrement tombée par la chute du premier homme, Dieu n'aurait point eu de glorificateurs dans la race des hommes, s'il n'en eût formé en les rachetant.
2° Trois circonstances rendirent le péché des anges plus grief et par conséquent moins excusable que celui de nos premiers parents : ils péchèrent avec plus de malice ; ils n'avaient ni concupiscence au dedans, ni tentation au dehors ; ils avaient plus de lumières et de forces , parce que ce sont de purs esprits ; la mesure des grâces qu'ils reçurent fut proportionnée à la dignité de leur nature supérieure à celle d'Adam. L'ame de celui-ci, quoique soumise à Dieu, n'était pas insensible aux plaisirs du corps. Elle ne se porta point d'elle-même à la révolte, mais elle y fut poussée par sa complaisance pour Eve, que le rusé serpent attaqua d'abord comme la partie la plus faible (1). Ils péchèrent avec
(1) Quelque parfaite que fût et dans le corps et encore plus dans l'esprit la première femme immédiatement sortie des' mains de Dieu, elle n'était selon le corps qu'une portion d'Adam et une espèce de diminutif. 11 en était à proportion à peu près de mémo de l'esprit : car Dieu avait fait régner dans son ouvrage une sagesse qui y rangeait tout avec une certaine convenance... Si cet artifice réussit à cet espn Vingt-deux.)
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plus d'ingratitude, parce qu'ils avaient reçu plus de dons naturels et surnaturels, plus de motifs conséquemment de reconnaissance envers leur Créateur, contre qui toutefois ils tournèrent ses propres bienfaits , dont ils firent les aliments de leur orgueil et les instruments de leur rébellion. Ils péchèrent arec plus de scandale et d'obstination, s'étant animés les uns les autres par leurs mutuels exemples à rendre leur prévarication contagieuse et à y persévérer, en résistant aux grâces qui leur furent données pour se repentir et se convertir, ainsi que l'enseignent plusieurs auteurs, spécialement un illustre professeur de Sorbonne (M. Grandin, t. 1, page 45).
3° Selon S. Chrysostôme et S. Bernard, les mauvais anges furent superbement envieux de l'union future du Verbe divin à la nature humaine préférée à la leur. Selon Scot, Albert-le-Grand, Catharin et d'autres célèbres théologiens , qui appuient leur sentiment de raisons plausibles, cette union aurait eu lieu, soit qu'Adam eût conservé son innocence, soit qu'il l'eût perdue. Que serait-il donc arrive si, l'ayant perdue, il n'avait pas eu de rédempteur? Lui et tous ses descendants, quoique devenus frères et membres du Verbe, qui par cette union eût été leur allié et leur cbef , non seulement eussent été privés de la béatitude surnaturelle à laquelle il les avait destinés, se faisant homme comme eux, pour les faire en quelque sorte dieux comme lui ; mais encore ils eussent été tous honteusement et misérablement asservis pour toujours à la maudite domination des anges rebelles. Quel insigne et perpétuel triomphe pour ces envieux et arrogants ennemis du Verbe incarné! Leur joie maligne d'avoir en quelque manière prévalu contre l'Homme- Dieu, en rendant à jamais criminels et malheureux , contre ses intentions et au mépris de sa divinité, tous les innombrables compagnons de son humanité, n'eût-elle pas tourné a son grand déshonneur? N'était-il pas bien convenable pour les intérêts de sa gloire et bien digne de son amour et de sa tendresse
Îiour ses semblables qu'il eût compassion de eur triste sort ? N'avaient-ils pas de quoi émouvoir d'autant plus les entrailles de sa miséricorde, qu'ils étaient moins coupables qu'infortunés , aucun d'eux , excepté leurs premiers
malicieux, il ne faut pas s'étonner qu'il le continue, et qu'il tâche encore d'abattre l'homme par les femmes, quoique d'une autre manière, pareequ'il n'avait pointencoredeconcupiscence.il suscita contre Job sa propre femme, et souleva contre lui celte ennemie domestique, pour poussera bout sa patience. Tobie, qui devait être après lui le modèle de celte vertu, eut dans sa maison une semblable persécution. Les plus grands rois sont tombés par cet artifice. Qui ne sait la chute de David et de Salomon ? Qui peut oublier la faiblesse d'Hérode ei la meurtrière de saint Jean -Baptiste? Le diable , en attaquant Eve, se préparait dans la femme un des instruments les plus dangereux pour perdre le genre humain; et ce n'est pas sans raison que le Sage a dit qu'elle avait assujetti les plus puissants, et donné la mort aux plus courageux. M. Bossuet, tome 10, page 95.
parents, n'ayant péché par sa propre volonté, mais seulement par celle d'autrui? Oui sans doute , et ces motifs l'ont sagement engagé à réparer la nature humaine, qui , quoique déchue, ne laissait pas d'être honorée de son alliance divine plutôt que la nature angélique. Celle-ci, plus criminellement tombée par une prévarication personnelle, offrait-elle à ses yeux dans les anges apostats des objets propres à exciter sa commisération et sa clémence? Quoi au contraire de plus capable d'allumer sa colère et de provoquer sa vengeance que leur orgueilleux et opiniâtre mépris des richesses de sa bonté 1 II leur avait offert le pardon de leur révolte, p'mrvu qu'ils le demandassent. Mais Lucifer (1) et ses complices s'étaient obstinés à le refuser. Ils aimèrent mieux, ( pouvons-nous le dire ou même y penser sans frémir d'horreur ? ) ils aimèrent mieux avoir l'exécrable satisfaction de toujours haïr et blasphémer leur Créateur que le déplaisir et la honte de s'humilier et de reconnaître leur tort. Un extrême dépit, une malice effrénée, une furieuse envie les fit chercher à se venger de Dieu sur l'homme, son très-cher ouvrage , son très-agréable portrait, sa créature favorite. Us étaient outrés de le voir destiné à posséder en leur place son royaume dans le ciel, possédant déjà sur la terre l'empire de tous les êtres corporels , et participant de la nature divine ( 2 Petr. 1,4) par les dons de la grâce. Une folle audace leur avait fait faire de vains efforts pour renverser le trône de Dieu en luimême : ils tentèrent de le renverser en l'homme , que son élévation à une si haute dignité associait en quelque sorte à ce trône. Leur prince , leur chef l'ayant attaqué, avait remporté la victoire. Le premier Adam par sa désobéissance était devenu leur esclave. Dieu avait cessé de régner dans son cœur qu'ils avaient subjugué, conquis par sa désobéissance. Plus leur orgueil se glorifiait, s'applaudissait d'une si grande , si flatteuse conquête, faite sur le domaine de Dieu même, plus il méritait que , pour le confondre , un second Adam, un divin chef et prince du genre humain la leur enlevât par son obéissance. Il était convenable que Satan, vainqueur auparavant par le fruit d'un arbre funeste , fût vaincu à son tour par le fruit d'un arbre salutaire. Ces convenances jointes à beaucoup d'autres exposées dans un de nos Mandements (2) , montrent la sagesse et l'é-
(1) Sunt qui Luciferi casum déplorant, Deumque nimiae severilatis postulant , quod in creatura tain pulchra el felici, unam cogitalionem, nnumque momenlum œternis suppliciis damnaverii. Quod si islis dicas : Luciferum malle infernum quam coelum, nec veniam oplare, quamvis Deus dare velit, non ergo injuste veniam negari nec oplanti, nec accipere volenli ; quis hoc crederet ? et tamen ita est. Relori enim S. Brigitla in lib. Révélai, visam a se animani xlernis ignibus addictam divino iribunali assistera, ac judicem sic alloqui : Quamvis possem snlvori, noltem tamen. Causam rogata, Ne tu,inqnil,aliquod de me gaudium liabens ; ha'c est enim voluntas mea. Cardin. Sfondrat. L. Nod. Prœdesiiu. Soltit. p. 359.
(2) Ce Mandement se trouve imprimé à la fin de notre Ire Instruction sur l'Incarnation, col. 248.
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quité de la conduite de Dieu, réparateur de la nature humaine , préférablement à la nature angélique. Cette réparation toutefois est une insigne faveur de la miséricorde divine, maîtresse absolue de ses dons qu'elle dispense à qui il lui plaît, et comme il lui plaît.
IX. Quatrième conséquence du même principe , relativement à la race d'Abraham , père du Verbe incarne', et à la nation juive, plus favorisée que les autres peuples. — IV. Que s'ensuit-il encore de ce même principe d'équité naturelle? Que Dieu ayant résolu de se faire homme, était maître de choisir parmi toutes les nations telle famille qu'il voulait pour en tirer son extraction. Ce n'était point pour lui une nécessité qu'il la tirât de la race d'Abraham ; mais des motifs de convenance l'y ont engagé : il a voulu par là récompenser la grande foi et l'obéissance héroïque de ce patriarche, qui, malgré sa vieillesse et celle de son épouse, avait, en espérant contre toute espérance , cru qu'il lui donnerait un fils , et qui malgré toute sa tendresse pour ce fils unique avait été prêt de l'immoler lui-même, selon l'ordre qu'il en avait reçu ; il s'y soumit sans la moindre plainte ni la moindre représentation , quoique tout contribuât, ce semble, à justifier la résistance qu'il y aurait pu apporter : le sacrifice d'une victime humaine à un Dieu infiniment bon qu'il pouvait craindre d'offenser par une si apparente barbarie ; le meurtre du fils à exécuter par la propre main du père ; la mort de cet enfant même, qui alors sans postérité, lui avait auparavant été promis et donné , comme devant être le père d'un grand peuple et du Messie même en qui toutes les nations seraient bénies ( Gen. 12, 5 ).
Toutes ces considérations n'ébranlèrent pas sa foi. Ferme comme un rocher qui résiste à toute la furie des vents et des flots , fidèle à la grâce , il triompha de toutes les répugnances de la nature par des efforts généreux et magnanimes , dont l'héroïsme surpassa vraisemblablement de beaucoup les plus grands actes de vertu produits parla chute d'Adam. L'énorme désobéissance de celui-ci avait mérité d'être punie dans sa postérité, comme faisant partie de sa substance. La parfaite obéissance d'Abraham mérita d'être récompensée dans sa race, comme renfermée dans ses lombes (flebr. 7,5). Dieu la multiplia comme les étoiles du ciel et le sable de la mer. Il répandit sur elle une foule de faveurs spéciales , non seulement temporelles , mais encore spirituelles, qu'il refusa aux autres peuples. Ceux-ci ne manquèrent pas de secours nécessaires pour parvenir à le connaître , à l'aimer comme auteur de la nature , et ensuite comme auteur de la grâce et de la gloire. C'est ce que nous ferons voir dans le cours de cette Instruction. Il nous suffit pour le présent d'avoir montré queDieu, libre dans la dispensation de ses dons, a eu un motif de convenance pour les en favoriser moins que la nation sainte. Celle-ci a éprouvé, en vertu non de ses mérites, mais de ceux d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, ses fondateurs, la vérité de cet oracle divin : Le Seigneur, fidèle à son
alliance, fait sentir les effets de sa miséricorde jusque à mille générations , envers ceux qui V aiment et qui gardent ses préceptes (Deuter. 7,9).
Nous pouvons,aveclepèreMallebranche(l), alléguer un autre motifde convenance. Dieu, dit-il, prévoyant que ce qui devait arriver au peuple juif, par une suite nécessaire des lois naturelles, avait plus de rapport au dessein qu'il avait de figurer Jésus - Christ et son Eglise que tout ce qui devait arriver aux autres nations ; il a été plus à propos qu'il choisît ce peuple que tout autre. Jésus-Christ n'étant point encore, il devait au moins être figuré : car il devait être attendu, il devait être désiré, il devait répandre par ses figures quelque beauté dans l'univers, pour le rendre agréable à son Père Or supposé que
Jésus-Christ dût être figuré, il fallait qu'il le fût principalement par ses ancêtres, et que leur histoire , dictée par le S. Esprit , se conservât dans tous les temps , afin que l'on pût encore maintenant comparer Jésus -Christ avec ses figures, et le reconnaître pour le vrai Messie. De toutes les nations de la terre, Dieu aimant davantage celle qui avait plus de rapport à son fils , les Juifs devaient être les pères de Jésus-Christ selon la chair : ils devaient recevoir ce bienfait , puisqu'ils avaient été l(>s figures de son Fils les plus vives et les plus expresses.
Que la Synagogue figurât l'Eglise, et que les plus remarquables d'entre les patriarches représentassent le Messie , c'est une vérité certaine dont tous les chrétiens conviennent, et dont l'on peut voir les applications détaillées dans plusieurs auteurs , spécialement dans Louis de Grenade ( Catéch., t. 3, p. 195 et suiv. ) ; mais comme les déistes, que nous combattons, la nient, nous n'insisterons vis-à-vis d'eux que sur une réflexion tirée de l'histoire du patriarche Joseph, en qui Dieu a pris plaisir de marquer d'une manière si visible tant de ressemblances avec Jésus- Christ, qu'il est bien difficile à l'incrédulité même de ne les pas apercevoir : le simple exposé que nous en allons faire en sera une preuve bien évidente.