XXXVI ÉLOGE
longement de notre mémoire parmi les hommes; ce«mt tios pensées^ nos sentiments, allant, par une sorte de métempsychose morale», revivre dans d'autres pensées, qu'elles suscitent ou qu'elles encouragent; en un mot, c'est l'immortalité du souvenir sur cette terre, substituée, au moins comme objet, à l'immortalité de l'àme dans le ciel. A ce compte, il n'y en a plus que pour la gloire et les glorieux ; le commun des hommes périt tout entier dès ce monde, si rien ne l'attend au-delà, et, sur ce point comme sur bien d'autres, Yauvenargues n'a pas de conclusion définitive. Il faut donc le dire, autant son exemple et sa vie donnent une grande idée de la dignité humaine, en nou& montrant ce que peut encore pour le bien une âme forte qui ne s'appuie que sur elle, autant sa doctrine, réduite à elle-même, est périlleuse, et impuissante à rendre meilleur un homme faible. La main de Yauvenargues est habile et sûre; des armes aussi légères, y^uvent lui suffire; mais au commun des hommes il en faut de plus solides et de plus résistantes. Et puis, comme il ne vise qu'à l'approbation humaine, c'est assez dire qu'il n'a pas le souci du ciel. Cependant, il ne s'agit ici que du temps où il est en pleine possession de la vie; car, à mesure qu'il sent la mort venir, à mesure que se dérobe sous ses pieds cette terre où il avait placé tous ses intérêts et toutes ses espérances, il se demande, avec calme toutefois, et sans ce trouble des mourants qUi calomnie leur vie, ce qu'il lui reste à espérer au delà. Les questions ultérieures et suprêmes, il se les est posées; il n'a pas eu le temps de nous donner sa réponse. Toutefois, ce point n'est pas douteux, Yauvenargues, malgré son hésitation, n'a jamais été irréligieux dans le sens que l'on attache à ce mot, ou, du moins , jamais il n'a pris son parti de ne pas croire ; son esprit est partagé tour à tour, entre le doute et la foi; il ne décide pas la question, il l'ajourne. Quand il vient de lire Fénelon, cette ^oi humaine et pénétrante n'est pas loin de le gagner; mais il ouvre Pascal, dont la foi contentieuse et .despotique met le cilice à la vie , et Yauvenargues, qui aime la vie, retombe dans ses incertitudes ^.
^ La trace de ce combat, on la trouve dans une lettre à son ami Saint* Vinceus : « S'il faut parler franchement, lui écrit-il, ce n*est pas seulement
DE VAUVENARIÎOES. xxxvu
Je ne réviendiai pas sur les Maâ^imes^ où il raille les espritsforts^ et les met en face de Newton^ de Pascal et de Bossuet; mais^ entre le passage du Discours sur Vinégalké des richessesy que j'ai cité à un autre titre^ et où Yauvenargues se montre si pénétré du besoin de croire, il faut rappeler la Méditation sur la Foi y et la Prière qui la suit. En vain Ton a prétendu que ces deux morceaux n^étaient qu'un simple exercice oratoire et un jeu d'esprit; Voltaire ; qui pouvait en juger mieux que tout autre ^ puisqu'il était plus avant que ^personne dans l'intimité de Yauvenargues^ Voltaire, dont le témoignage est si décisif en pareil cas, ne s'y est pas trompé; on le voit au chagrin qu'il en éprouve. On sait que c'est à propos de ces deux pièces qu'il lui fait le seul reproche qu'il lui ait jamais adressé : « Vota avez affligé ma phi- « losophie^ lui écrit-il ; ne peut-on adot^er VÊtre-Suprême^ sans « se faire capucin? >
Une fois entré dans cette voie nouvelle, où Vauvenargues se serait-il atfété? Il n'est donné à personne de le dire; mais, du moins, ce que nous savons de lui permet d'affirmer qu'il n'eût jamais donné dans les excès qui suivirent. Et méine, ce triste Spectacle de la philosophie qui s'égare aurait bientôt rebuté ce noble esprit, spiritualiste par essence, et, sans rien céder des droits de la raison humaine, il se serait réfugié de plus en plus vers ses maîtres et $es modèles, v^rs Pascsd, Bossuet et Fénelon. A coup sûr, il se serait séparé, je ne ilis pas seulement d'Helvétius et d'Holbach, mais de Voltaire lui-même ; il l'aurait retenu, peutêtre. On peut le dire, la mort de Vauvenargues fut un véritable malheur pour Voltaire, et il semble que lui-même ait senti, en ce qui le regardait, toute la grandeur de cette perte, car aucune ne l'a plus profondément touché. Dans sa douleur même, n'y
« contre la mort qu'on peut tirer des foroetf de la Foi ; elle noua est d'un t grand secours dans toutes les misères humaines. Il n'y a point de disgrâces « qu'elle n'adoucisse, point de larmes qu'elle n'essuie, point de pertes qu'elle « ne répare; elle console du mépris, de la pauvreté... » Ici, Fénelon l'attire; mais voici Pascal qui le repousse : « Mais cette même Foi, qui est la consola- « tîon des misérables, est le supplice des heureux ; c'est elle qui empoisonne « leurs plaisirs,, qui trouble leur félicité présente, qui leur donne des regrets « sur le passé et des craintes sur l'avenir; c'est elle, enfin, qui tyrannise leurs passions... « {Lettre inédite.
xxxviii ÉLOGE DE VAUVENARGUES.
a-t-il pas comme un secret pressentiment^ et n'est-ce pas sa destinée qui venait l'avertir qu'en effet il perdait là son ban génie , ou^ comme il le dit lui^méme^ la douce espérance du reste de ses jours? Oui, s'il pouvait être donné à quelqu'un de contenir Voltaire, c'était à ce jeune homme, si digne, si imposant, et c«q[>able d^inspirer le respect, parce qu'il se respectait lui-même.
' Vauvenargues a compté sur le cœur; le cœur lui en a gardé reconnaissance. Sa gloire , il ne l'a pas connue; elle n'a pas été cette ovation bruyante, et sujette parfois à d'amers retours, que composept les voix de tout un peuple, et qui fait le soudain retentissement du nom et des œuvres ; elle ressemble à ce murmure de l'estime, plus discret mais plus sûr peut-être, qui, se poursuivant d'âge en Age, récompense les beaux génies inspirés par de belles âmes. Telle sera la part réservée à ce jeune homme attachant entre tous les autres, aimable en sa gravité, à la fois calme et passionné, et qui n'aura pas rêvé en vain l'immortalité; car le moraliste aura laissé une trace profonde, l'écrivain des pages durables, et l'homme un grand exemple de courage ci de résignation. La gloire de Vauvenargues, c'est la plus touchante de toutes les gloires : c'est le respect tendre, c'est l'admiration recueillie, on est tenté de dire que c'est l'amitié des bons esprits et des bons cœurs.
D.-L. Gilbert.