XXXII ÉLOGE
Il en ooùle d'aller de Pascal à La Rochefoucauld^ car^ tandis que Tan agrandit^ l'autre rapetisse tous les objets qu'il touche. Je sens que Pascal m'estime encore^ alors même qu'il me mattraite; La Rochefoucauld n'a pas oette sublime colère^ mais n'a pas non plus d'estime, et j'ose dire qu'il me calomnie^ et je veux croire qu'il se calomnie lui-même. L'homme de La Rochefoucauld, c'est l'homme déjà déchu de Pascal, mais qu'un dénigrement inquiet et systématique vient rabaisser encore, lui contestant jusqu'au peu de vertus qui lui restent, pour les réduire à n'être plus que le déguisement de Vhmont'propre; c'est l'homme tel qu'aurait pu nous le montrer la philosophie chagrine de Port-Royal, si le christianisme n'en eût adouci ramertume, et n'eût fait, comme le dit Saint Paul, c surabonder la grâce là où avait abondé f le péché. I Du reste, quand on apprend de quelle manière La Rochefoucauld faisait ses Maximes, on se sent plus à l'aise : on sait que c'est dans la ruelle de madame de Sablé qu'il rendait ses arrêts, mais que signification n^en était faite qu'après révision de madame la Marquise, et de M. Esprit. Certes, composé plus sérieusement, un pareil livre pourrait me troubler 5 mais, quand je voisque ces conclusions si graves contre l'humanité n'étaient, à certain égard, qu'une sorte de hadinage, de petit jeu de société, qui se faisait à frais communs d'esprit entre trois ou quatre personnes, j'avoue que j'ai moins d'inquiétude sur moi-même, et que, tout en admirant le grand style de l'auteur, je n'ai pas la naïveté de m'efFrayer outre mesure de son air sévère. Non, je ne puis croire que l'entourage de La Rochefoucauld, que La Rochefoucauld lui-même, aient jamais attaché à ce livre une autre importance qu'une importance littéraire; car, s'il avait au fond la gravité que sa forme sérieuse et la consécration du temps lui donnent, on ne saurait comprendre que madame de Sablé, avec son grand sens, et madame de La Fayette, avec son grand conir, le lui eussent pardonné ' .
1 Qaoi qu'il en soit , ee n'est pas d'inconséquence que La Rochefoucauld accuse l'homme; où Montaigne et Pascal ne voient que contradictions, il suppose, au contraire, une logique et une persévérance singulières, car il n'admet dans la nature humaine qu'un instinct, qu'un mobile, et qu'un but : doctrine bien simple, eu apparence, cependant, au fond, plus compliquée
DE VAUVENARGUES. xxxiii
Ici^ Ton ne peut se défendre d'un rapprochement amené p^r le sujet même : La Rochefoucauld^ dans un grand état de fortune et de naissance^ au premier rang par le titjre et la situation^ s'est complu longtemps dans les grandes dipses amoindries^ dans les passions mesquines^ dans la guerre^ dans les révolutions^ dans la diplomatie^ réduites à l'état d'intrigues ; en somme^ il a manqué sa vie^et l'a manquée par sa faute; il le çait^ il en soufhre; mais, trop orgueilleux ou trop faihle^ il n'a pas le courage d'être clément pour les hommes^ parce qu'il lui faudrait être sévère pour lui-même peut-être, et, dans cette alternative de prononcer contre tous, ou de ne s'en prendre qu'à lui de ses faiiftes, il aime mieux condamner toute l'humanité avec lui, que de se condamner sans elle. Yauvenargues, au contraire, est pauvre; sa naissance est médiocre; il aspire à tout, et n'arrive à rien : mats il a l'âme grande dans un petit destin, et La Rochefoucauld a l'âme petite dans une haute sphère ; les honheurs de l'un l'aigrissent, les malheurs de l'autre relèvent, et, quand Yauvenargues arrive, comme La Rochefoucauld, à la pensée après l'action, son œuvre, écrite presque sur un grahat, au milieu de souffrances vives et continuelles, son œuvre est un cordial aussi fortifiant que l'œuvre de l'autre est désolée, et désolante. Tous deux, cependant, ont un point commun, la recherche et le besoin de l'approbation humaine ; mais l'un est si pur, qu'il purifie jusqu'à la vanité, jusqu'à l'amour des louanges, tandis que l'autre calomnie jusqu'à la gloire, jusqu'à l'enthousiasme, jusqu'à l'amitié, jusqu'à l'amour!
Ce qu'on a dit de Montesquieu, on peut le dire de Yauvenargues : il rend ses titres à l'humanité; il lui restitue ses vertus, conune il le dit lui-même, et, où les autres mettent le frein, il met l'aiguillon. Il prend également à partie, et la fausse prudence qui craint d'être dupe, et la fausse humilité qui craint de faire
qu*il ne semble. Ce n'est pas chose si aisée, heureusement, que d'obéir à son seul intérêt, et l'homme n'est pas, à ce point, sûr de lui, même pour le mal. Que de fausses vues, que de fausses démarches, que d'apparences décevantes ! Si bien, qu'après avoir plus d'une fois appuyé sa vie et sa conduite sur un fondement aussi fragile, plus d'un arrive à la fin , qui n'a rien gagné à ce jeu , trop heureux quand il lui reste, comme ressource et comme dernière chance de gloire, de composer, à temps perdu, de tristes mais admirables maximes.
xuiv ÉLOGE
des fautes^ et Toisiveté^ et la paresse^ et le désespoir ^ en un mot^ tout ce qui retient^ tout ce qui arrête. Ce qui n'est pas mouvement, ce qui n'est pas action, il le flétrit du nom de servitude^ cette servitude envahissante et corruptrice, « qui abaisse les hom- « mes, ^ïri\, jusqu'à s'en faire aimer; i^ U veut, enfin, que l'homme vive de toute sa vie , de toutes ses forces, de toutes ses facultés, de toutes ses passions même, à charge de les conduire et d'en rester maître. Aussi, n'y a-t-il pas de morale plus pratique que la sienne. Sans doute, il y a d'autres moralistes pratiques, Franklin, par exemple ; mais son objet^st plus particulièrement l'utile; l'objet de Vauvenargues, c'est le grand. L'un prêche l'épargne, la modération, la prudence, tout ce qui fait la vie heureuse et bien réglée ; l'autre prêche la libéralité, au besoin la profusion, la hardiesse, la témérité même, tout ce qui fait la vie forte et belle; c'est, d'une part, le bon sens un peu intéressé; de l'autre, le bon sens héroïque.
Parce qu'elle est pratique, la morale de Vauvenargues est indulgente ; il à la sévérité en horreur, il le dit. Cependant cette indulgence n'est ni molle, ni trop accommodante, et il n'est pas de ces hommes dont il parle dans ses Maximes, a qui traitent la a morale comme on traite la nouvelle architecture, où Von cherche a avant tout la commodité, t Nous l'avons vu, c'est au sentiment qui prévient la réflexion , et n'a pu être encore altéré par elle, que Vauvenargues s'en remet pour décider des choses de l'esprit; c'est à lui qu'il s'en remet également pour décider des choses du cœur. Il croit, comme Rousseau, que nos premiers mouvements sont les meilleurs ; a la réflexion^ dit-il, qui vient ensuite, les affaic hlit en les polissant , et , si les mouvements acquis sont plus a achevés, ils sont en même temps plus défectueux, i> Aussi^ comme le Thyeste dont il parle, mettez-le en face, je ne dis pas seulement de la faiblesse, mais en face du vice et du malheur mérité, il obéira plutôt au premier mouvement de la pitié, qui absout, qu'au second mouvement delà réflexion, qui condamne, et il prononcera ces paroles profondément humaines : a Le vice n'exclut a pas toujours la vertu dans un même sujet; il ne faut pas sur- « tout croire aisément que ce qui est aimable encore soit vicieux;
DE VAUVENARGUES. xxxv
a fl faut^ dans ce ca», s'en fier plus au mouvenient du cœur qui fit nous attire, qu'à la raison qui nous détourne. » (Maximes inédites.) Notez aussi que cette indulgence de Vauvenargues ne ressemble en rien à cette tendresse générale, vague comme une théorie, et qui« se portant sur tout, ne se fixe à rien, tendresse fort répandue au dix-huitième siècle sous le nom de sensibilité ^ non moins répandue au nôtre sous le nom de philanthropie. Sans perdre de vue Tespèce , c'est le sort de Tindividu qui rintéresse avant tout, et, sur ce point encore, il se distingue des philosophes de son siècle, qui paraissent généralement plus en souci de la destinée du genre humain que de celle de Tindividu.
Mais, si Vauvenargues a mis dans un jour plus vif quelques points obscurs ou négligés de Tàme humaine; s'il a relevé des mobiles trop dépréciés, entre autres, l'amour de la gloire; s'il a rendu aux passions la part qui leur revient dans le champ de l'activité humaine, sa morale aussi a ses endroits faibles et vulnérables. Sans parler de ses contradictions, qui sont nombreuses-, ce dédain du sens commun ou de la raison générale, qu'il n'accepte même pas comme contrôle; cette foi exclusive au sentiment individuel, cette indépendance absolue en toutes choses, cette impatience du frein, toutes ces hardiesses voisines de la témérité, je les comprends dans Vauvenargues> mais j'en ai peur. S'il ne se fie qu'à lui, c'est que, regardant au fond de liii-méme, il n'y trouve que de nobles mouvements et d'avouables désirs, et que, regardant autour de lui, dans ce siècle déjà si troublé, il ne trouve rien où la conviction puisse se prendre, et la conduite s'attacher. U n'en reste pas moins que le moyen est dangereux, et qu'on a peine à en permettre l'usage, même à des esprits de son ordre et de sa trempe. Son but, d'ailleurs, se réduit à l'approbation humaine; Vauvenargues ne compte qu'Avec les hommes; t ils sont, dit-il , l'uittffie fin de mes actions, eiVobjet de toute c ma vie. . Il ne faut pas s'y méprendre, nous ne jouissons que « des hommes; le reste n'est mit. *» Aussi, l'immortalité, pour, lui comme pour Vergniaud, semble n'être autre chose que le pro-
* Diacoam préliminaire kyintroducHon à la Connaissance de V Esprit hw main.