SUR LES MOYENS DE VIVRE EN PAIX AVEC LES HOMMES
Voulez-vous avoir la paix avec les hommes? ne leur contestez pas les qualités dont ils se piquent : ce sont celles qu'ils mettent ordinairement à plus haut prix ; c'est un point capital pour eux. Souffrez donc qu'ils se fassent un mérite d'être plus délicats que vous, de se connaître mieux en bonne chère, d'avoir des insomnies ou des vapeurs : laissez-leur croire
« [Tpè*.bien. —V.]
* Sur Texemplaire d'Aix, Voltaire remarque avec raison qu*on emploie cette expremon dans Vusage contraire, pour marquer un homme ouvert et franc. — G.
aussi qu'ils sont aimables, gens à bonnes fortunes, plûsants, singuliers ; et s'ils avaient des prétentions plus hautes, passez- Ile] leur encore. La plus grande de toutes les imprudences est de se piquer de quelque chose ' ; le malheur de la plupart des hommes ne vient que de là^ je veux dire de s'être engagés publiquement à soutenir un certain caractère, ou à faire fortune, ou à paraître riches, ou à faire métier d'esprit. Voyez ceux qui se piquent d'être riches : le dérangement de leurs affaires les fait croire souvent plus pauvres qu'ils ne sont; et enfm ils le deviennent effectivement, et passent leur vie dans une tension d'esprit continuelle, qui découvre la médiocrité de leur fortune et l'excès de leur vanité. Cet exemple se peut appliquer à tous ceux qui ont des prétentions ; s'ils y dérogent, s'ils se démentent, le monde jouit avec ironie de leur chagrin ; et, confondus dans les choses auxquelles ils se sont attachés, ils demeurent sans ressource en proie à la raillerie la plus àmère. Qu'un autre homme échoue dans les mêmes choses, on peut croire que c'est par paresse, ou pour les avoir négligées; enfin, on n'a pas son aveu sur le mérite des avantages qui lui manquent; mais s'il réussit, quels éloges I Comme il n'a pas n^is ce succès au prix de celui qui s'en pique, on croit lui accorder moins et l'obliger cependant davantage; car, ne paraissant pas prétendre à la gloire qui vient à lui, on espère qu'il la recevra en pur don, et l'autre nous la demande comme une dette.