‹ OEuvresChapitre 113 sur 286 · DISCOURS SUR LÀ GLOIRE · texte numérisé non relu

DISCOURS SUR LÀ GLOIRE

vanité et la faiblesse ; c'est celui qui méprise la gloire, pour ▼ivre avec honneur dans Vinfamie \

A la mort, dit-on , que sert la gloire ? Je réponds : Que sert la fortune? que vaut la beauté? Les plaisirs et la vertu même ne finissent-ils pas avec la vie ? La mort nous ravit nos honneurs, nos trésors, nos joies, nos délices, et rien ne nous suit au tombeau. Mais de là qu'osons-nous conclure ? sur quoi fondons-nous nos discours ? Le temps où nous ne serons plus est-il notre objet * ? Qu'importe au bonheur de la vie ce que nous pensons à la mort ? Que peuvent, pour adoucir la mort, la mollesse, l'intempérance, ou l'obscurité de la vie ?

Nous nous persuadons faussement qu'on né peut dans le même temps agir et jouir, travailler pour la gloire toujours incertaine, et posséder le présent dans ce travail. Je demande : Qui doit jouir ? l'indolent ou le laborieux? le faible ou le fort? Et l'oisiveté, jouit-elle?

L'action fait sentir le présent^ ; l'amour de la gloire rapproche et dispose mieux l'avenir; il nous rend agréable le travail que notre condition rend nécessaire. Après avoir comme enfanté le mérite de nos beaux jours, il couvre d'un voile honorable les pertes de l'âge avancé : l'homme se survit; et la gloire, qui ne vient qu'après la vertu, subsiste après elle.

Hésiterions-nous, mon ami 7 et nous serait-il plus utile d'être méprisés qu'estimés, paresseux qu'actifs, vains et amollis qu'ambitieux? Si la gloire peut nous tromper, le mérite ne peut le faire ^ ; et s'il n'aide à notre fortune, il

1 On peut Tivre avec im certain éclat dans Tinfamie; mais peutron y Tiyre avec honneur? — S.

> Ici, comme presque ))artout, Vauvenargues ne considère dans Tliomme que sa destinée actuelle, et Tobjet qu'il lui propose, c'est Timmortalité sur la terre ; qaant à notre destinée future, il ne la nie pas, mais il la néglige. -G.

s Voir plus haut la 35e Réflexion : L'activité est dans Vordrt de la nature. -G.

* Rapprochez des 2A«, 27«, 28« et 29* Réflexions^ où Vauvenargues garait singulièrement désabusé à cet égard. — G.

soutient notre adversité. Mais pourquoi séparer des choses que la raison même a unies? pourquoi distinguer la vraia gloire du mérite dont elle est la preuve ?»

Ceux qui feignent de mépriser la gloire pour donner toute leur estime à la vertu, privent la vertu même de sa récompense et de son plus ferme soutien'. Les hommes sont faibles, timides, paresseux, légers, inconstants dans le bien ; les plus vertueux se démentent : si on leur 6te l'espoir de la gloire, ce puissant motif, quelle force les soutiendra contre les exemples du vîce, contre les légèretés de la nature, contre les promesses de l'oisiveté ? Dans ce combat si douteux de l'activité et de la paresse, du plaisir et de la raison, de la liberté et du devoir, qui fera pencher la balance? qui portera l'esprit à ces nobles efforts où la vertu, supérieure à soi-même, franchit les limites mortelles de son court essor, et d'une aile forte et légère échappe à ses liens?

Je vois ce qui vous décourage, mon très-cher ami : lorsqu'un homme passe quarante ans^ il vous parait peut-être déjà vieux ; vous voyez que ses héritiers comptent ses années, et le trouvent de trop au monde. Vous dites : Dans vingt ans , moi-même je serai tout près de cet âge qui parait caduc à la jeunesse ; je ne jouirai plus de ses regards et de son aimable société ; que me serviraient ces talents et cette gloire qui rencontrent tant de hasards et d'obstacles preiique invindUes? Les maladies, la mort, mes fautes, les fautes d' autrui, rompront tout à coup mes mesures... Et vous attendriez donc de la mollesse, sous ces. vains pré* textes, ce que vous désespérez de la vertu ? ce que le mérite et la gloire ne pourraient donner, vous le chercheriez dans la honte? Si l'on vous offrait le plaisir par la crapule, la tranquillité par le vice, l'accepteriez-vous ? Un homme qui dit : Les talents, la gloire, coûtent trop de soins, je veux vivre en paix si je puis ; je le compare à celui qui ferait le projet de passer sa vie dans son lit, dans un long et gracieux sommeil. 0 insensé! pourquoi voulez-vous mourir vivant?

< Voir plus haut la dernière note du 0* Comeil à un Jeune homme. — > G.

Votre erreur en tout sens est grande : plus vous serez dans votre lit, moins vous dormirez ; le repos, la paix, le plaisir, ne sont que le prix du travûl.

Vous avez une erreur plus douce, *mon aimable ami ; oserai-je aussi la combattre ? La nature semble vous avoir fadt pour les plaisirs autant que pour la gloire ; vous les inspirez ; ils vous touchent ; vous portez leurs fers. Comment vous épargneraient-ils dans une si vive jeunesse, s'ils tentent même la raison et rexpériencè de l'âge avancé? Mais les goûtez-vous sans défiance ou sans ennui? Mon charmant ami, je vous plains : quoique votre vie soit à peine encore dans sa fleur, vous savez tout ce qu'ils promettent et le peu qu'ils tiennent toujours. Pour moi, il ne m'appartient pas de vous faire aucune leçon ; mais vous n'ignorez pas quel dégoût suit la volupté la plus chère, quelle nonchalance elle inspire, quel oubli profond des devoirs, quels frivoles soins^ quelles craintes, quelles distractions insensées. Elle éteint la mémoire dans les savants, dessèche l'esprit, ride la jeunesse, avance la mort ; les fluxions, les vapeurs, la goutte, presque toutes les maladies qui tourmentent les hommes en tant de manières, qui les arrêtent dans leurs espér?.nces, trompent leurs projets, et leur apportent dans la force de leur âge les infirmités de la vieillesse, voUà les effets des plaisirs '. Et vous renonceriez , mon cher ami, à toutes les vertus qui vous attendent, à votre fortune» à la gloire? iSion, sans doute , la volupté ne prendra jamsds cet empire sur une âme comme la vôtre,' quoique vous lui prêtiez vousmême de si fortes armes.

Mais quel autre attrait, quelle crainte pourrait vous détourner de satisfaire à vos sages inclinations ? Seraient-ce les bizarres préjugés de quelques fous qui même ne sont pas sincères, et voudraient vous donner leurs ridicules, eux qui se piquent d'avoir la peau douce, et de donner le ton à quelques femmes? S* ils sont effacés dans un souper, ils se couchent avec un mortel chagrin ; et vous n'oseriez à

1 Voir, un peu plus loin, le Discoun tur les Plaisirs, — G.

leurs yeux avoir une ambition plus raisonnable 7 Ces gens-là sont-ils si aimables, je dis plus, sont-ils si heureux, que vous deviez les préférera d'autres hommes, et prendre leurs extravagances pour des lois'?Écouteriez-vous aussi ceux qui font consister le bon sens à suivre la coutume, à s'établir, à ménager sourdement de vils intérêts? Tout ce qui est hardiesse, générosité, grandeur de génie, ils ne peuvent même le concevoir : et cependant ils ne méprisent pas sincèrement la gloire;* ils l'attachent à leurs erreurs.

On en voit, parmi ces derniers, qui combattent par la religion ce qu'il y a de meilleur dans la nature, et qui rejettent ensuite la religion même, ou comme une loi impraticable, ou comme une belle fiction et une invention politique. Qu'ils s'accordent donc, s'ils le peuvent. Sont-ils sous la loi de grâce? que leurs mœurs le fassent connaître; suivent-ils encore la nature ? qu'ils ne rejettent pas ce qui peut rélever et la maintenir dans le bien.

Je veux que la gloire nous trompe : les talents qu'elle

< Add, : [he regardez pas la conduite de ces hommes qai Toudraient vous séduire et vous rendre semblables à eux ; considérez la yie de ces autres hommes qui viennent à peine de disparaître, qui étaient nés aussi parmi nous, que vous admirez en secret, et que vous n*osez .encore suivre. Est-ce à moi de vous nonuner Richelieu , Condé, Luxembourg, Descartes, Turenne, d'Ossat, Catinat, Bossuet, Fénelon, tant d'autres qui sont en vénération à l'univers, et qui, malgré la différence de leurs conditions et de leurs talents, sont admis à la même gloire? Ces grands personnages en ont eux-mêmes admiré d'autres qui leur avaient servi de modèles ; les uns resserrés dans les bornes d'une condition ordinaire, les autres tentés par l'orgueil et les pièges de la grandeur, tous éloignés de la gloire, qui ne se donne qu'au mérite entreprenant et laborieux, ils n'ont pas désespéré d'elle; ils ne disaient pas que la fortune di^ pense ses dons en aveugle, et que la renommée suit le hasard ; ils ne s'amu? saient pas à épiloguer sur la gloire, ils tâchaient de s'en rendre dignes. S'ils l'ont méprisée quelquefois, c'est lorsqu'elle était établie sur des choses vaines; mais plus ils ont négligé cette fausse gloire, plus ils ont estimé la véritable. Groirez-vous plutôt aux sopbismes des déclamateurs, qu'aux travaux et aux sentiments de ces grands hommes ? S'ils étaient encore, ils estimeraient vos talents, ils exciteraient votre courage. Voyez ce que fait la gloire : le tombeau ne peut l'obscurcir, son nom règne encore sur la terre qu'elle a décorée ; féconde jusque dans les ruines et la nudité de la mort, ses exemples la reproduisent, et elle s'accroît d'&ge en Age. Cultivez-la donc, car si vous la négligiez, bientôt vous négligeriez la vertu même, dont elle est la fleur. Ne croyez pas qu'on puisse obtenir la vraie gloire sans la vraie vertu, ni qu'on puisse se maintenir dans la vertu sans l'aide de la gloire. ]

nous fera cultiver, les sentiments dont elle remplira notre âme, répareront bien cette erreur. Qu'importe que si peu de ceux qui courent la même carrière la remplissent, s'ils cueillentde si nobles fleurs sur le chemin, si^ jusque dans l'adversité, leur conscience est plus forte et plus assurée que celte des heureux du vice 1

Pratiquons la vertu ; c'est tout. La gloire", mon très-cher ami , loin de vous nuire , élèvera si haut vos sentiments, que vous apprendrez d'elle-même à vous en passer, si les hommes vous la refusent* : car quiconque est grand par le cceur^ puissant par l'esprit, a les meilleurs biens; et ceux à qui ces choses manquent ne sauraient porter dignement ni l'uAe ni l'autre fortune.

Page 1