‹ OEuvresChapitre 114 sur 286 · SECOND DISCOURS · texte numérisé non relu

SECOND DISCOURS

Puisque vous souhaitez, mon cher ami, que je vous parle encore de la gloire, et que je vous explique mieux mes sentiments, je veux tâcher de vous satisfaire, et de justifier mes opinions sans les passionner, si je puis, de peur de farder ou d'exagérer la vérité, qui vous est si chère, et que vous rendez si aimable.

Je conviendrai d'abord que tous les hommes ne sont pas nés, comme vous [le] dites, pour les grands talents ; et je ne crois pas qu'on puisse regarder cela comme un malheur, puisqu'il faut que toutes les conditions soient conservées, et que les arts les plus nécessaires ne sont ni les plus ingénieux, ni les plus honorables. Mais ce qui importe, je crois, c'est qu'il règne dans tous ces états une gloire assortie au mérite qu'ils demandent. C'est l'amour de cette gV>ire qui

* Au lieu de : Ttanour de là ghire, — G. - '

s C'est ce que Vauvenar^es lui-même avait appris, ou devait apprendre bientôt. — G.

les perfectionne, qui rend les hommes de toutes les conditions plus vertueux, et qui fait fleurir les empires, comme Texpérience de tous les siècles le démontre.

Cette gloire, inférieure à celle des talents plus élevés, n'est pas moins justement fondée ; car ce qui est bon en soi-même ne peut être anéanti par ce qui est meilleur; ce qui est estimable peut bien perdre de notre estime, mais ne peut souffrir de déchéance dans son être ; cela est visible. S'il y a donc quelque erreur à cet égard parmi les hommes, c'est lorsqu'ils cherchent une gloire supérieure à leurs talents, une gloire, par conséquent, qui trompe leurs désirs et leur fait négliger leur vrai partage; qui tient cependant leur esprit au-dessus de leur condition, et les sauve peutêtre de bien des faiblesses. Vous ne pouvez tomber, mon cher ami , dans une semblable illusion ; mais cette crainte si modeste, si touchante, est une vertu trop aimable dans un homme de votre mérite et de votre âge. On ne peut qu'estimer aussi ce que vous dites sur la brièveté de la vie : je croyais avoir prévenu à ce sujet tout ce qu'on pouvait m'opposer de raisonnable ; cependant je ne blâme pas vos sentiments. Dans une si grande jeunesse, où les autres hommes sont si enivrés des vanités et des apparences du monde, c'est sans doute une preuve, mon aimable ami, de l'élévation de votre âme , lorsque la vie humaine vous parait trop courte pour mériter nos attentions : le mépris que vous concevez de ses promesses témoigne que vous êtes supérieur à tous ses dons. Mais puisque, malgré ce mérite qui vous élève , vous êtes néanmoins boiiié à cet espace que vous méprisez', c'est à votre vQrtu à s'exercer dans ce champ étroit ; et, puisqu'il vous est refusé d'en étendre les bornes, vous devez en orner le fonds. Autrement, que vous serviraient tant de vertus et de génie? n'aurait-on pas lieu d'en douter ?

Voyez comme ont vécu les hommes qui ont eu l'âme élevée comme vous; vous me permettez bien cette louange, qui

* Ici encore, Vaavenargues paraît borner tout à la vie présente. — G.

VOUS fait un devoir de leur vertu. Lorsque le mépris des choses humaines les soutenait ou dans les pertes, ou dans les erreurs, ou dans les embarras inévitables de la vie, ils s'en couvraient comme d'un bouclier qui trompait les traits de la fortune; mais lorsque ce même mépris se tournait en paresse et en langueur ; qu'au lieu de les porter au travail, il leur conseillait la mollesse, alors ils rejetaient une si dangereuse tentation, et ils s'excitaient par la gloire, qui est moins donnée à la vertu pour récompense que pour soutien. Imitez en cela, mon cher ami, ceux que vous admi-^ rez dans tout le restOi Que désirez-vous, que le bien et la perfection de votre âme ? Mais comment le mépris de la gloire vous inspirerait-il le goût de la vertu , si même il vous dégoûte de la vie? Quand concevez-vous ce mépris, si ce n'est dans l'adversité, et lorsque vous désespérez en quelque sorte de vous-même ? Qui n'a du courage, au contraire, quand la gloire vient le flatter? qui n'est plus jaloux de bien faire ?

Insensés que nous sommes, nous craignons toujours d'être dupes ou de l'activité, ou de la gloire^ ou de la vertu I Mais qui fait plus de dupes véritables que l'oubli de ces mêmes choses? qui fait des promesses plus trompeuses que l'oisiveté ?

Quand vous êtes de garde au bord d'un fleuve , où la pluie éteint tous les feux pendant la nuit, et pénètre dans vos habits, vous dites : Heureux qui peut dormir sous une cabane écartée, loin du bruit des eaux! Le jour vient; les ombres s'effacent, et les gardes sont relevées; vous rentrez dans le camp; la fatigue et le bruit vous plongent dans un doux sommeil, et vous vous levez plus serein pour prendre un repas déUcieux', au contraire d'un jeune homme né pour la vertu, que la tendresse d'dne mère retient dans les murailles d'une ville forte ; pendant que ses camarades dorment sous la toile et bravent les hasards, celui-ci qui ne risque

< Vauvenargues De TeûMI pas dit, on devinerait à ce passage quMl s'adresse à son Jeune et infortuné compagnon d'armes, Hippolyte de Seytres. — G.

rien, qui ne fait rieo, à qui rien ne manque, ne jouit ni de l'abondance, ni du calme de ce séjour : au sein du repos, il est inquiet et agité; il cherche les lieux solitaires; les fêtes, les jeux, les spectacles, ne l'attirent point; la pensée de ce qui se passe en Moravie occupe ses jours, et, pendant la nuit, il rêve des combats et des batailles qu'on donne sans lui. Que veux-je dire par ces images? que la véritable vertu ne peut se reposer ni dans les plaisirs, ni dans l'abondance, ni dans l'inaction ; qu'il est vrai que l'activité a ses dégoûts et ses périls ; mais que ces inconvénients, momentanés dans le travail, se multiplient dans l'oisiveté, où un esprit ardent se consume lui-même et s'importune. Et si cela est vrai en général pour tous les hommes, il Fest encore plus particulièrement pour vous, mon cher ami, qui êtes né si visiblement pour la vertu, et qui ne pouvez être heureux par d'autres voies, tant celles du bien vous sont propres.

Mais quand vous seriez moins certain d'avoir ces talents admirables qui forcent la gloire, après tout, mon aimable ami, voudriez-vous négliger de cultiver ces talents mêmes? Je dis plus : s'il était douteux que la gloire fût un grand bien, renonceriez-vous à ses charmes? Pourquoi donc chercher des prétextes pour autoriser des moments de paresse et d'anxiété? S'il fallait prouver que la gloire n'est pas une erreur, cela ne serait pas fort difficile ; mais, en supposant que c'est une erreur, vous n'êtes pas même résolu de l'abandonner, et vous avez grwde raison, car il n'y & point de vérité plus douce et plus aimable. Agissez donc comme vous pensez, et, sans vous inquiéter de ce que l'on peut dire sur la gloire, cultivez-la, mon cher ami, sans défiance, sans faiblesse et sans vanité.

C'aurait été une chose assez hardie , mon aimable ami , que de parler du mépris de la gloire devant les Romains, du temps des Scipion et des Gracchus ; un homme qui leur aurait dit que la gloire n'était qu'une folie, n'aurait guère été écouté, et ce peuple ambitieux l'eût méprisé comme un sophiste qui détournerait les hommes de la vertu même,

en attaquant la plus forte et la plus noble de leurs passions. Un tel philosophe n'aurait pas été plus suivi à Athènes ou à Lacédémone : aurait-il osé dire que la gloire était une chimère, pendant qu'elle donnait parmi ces peuples une si haute considération, et qu'elle y était même si répandue et si commune, qu'elle devenait nécessaire et presque un devoir? Plus les hommes ont de vertu, plus ils ont de droit à la gloire ; plus elle est près d'eux, plus ils l'aiment, plus ils la désirent, plus ils sentent sa réalité; mais quand la vertu dégénère ; quand le talent manque, ou la force ; quand la légèreté et la mollesse dominent les autres passions, alors on ne voit plus la gloire que très-loin de soi ; on n'ose ni se la promettre, ni la cultiver, et enfin les hommes s'accoutument à la regarder comme un songe. Peu à peu on en vient au point que c'est une chose ridicule même d'en parler. Ainsi, comme on se serait moqué à Rome d'un déclamateur qui aurait exhorté les Sylla et les Pompée au mé* pris de la gloire, on rirait aujourd'hui d'un philosophe qui encouragerait des Français à penser aussi grandement que les Romains, et à imiter leurs vertus. Aussi n'est-ce pas mon dessein de redresser sur cela nos idées, et de changer les mœurs de la nation ; mais, parce que je crois que la nature a toujours produit quelques hommes qui sont supérieurs à l'esprit et aux préjugés de leur siècle, je me confie, mon aimable ami, aux sentiments que je vous connais, et je veux vous parler de la gloire, comme j'aurais pu en parler à un Athénien du temps de Thémistocle et de Socrate.

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