‹ OEuvresChapitre 119 sur 286 · ÉLOGE DE P.-H.-E. DE SEYTRES · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE P.-H.-E. DE SEYTRES

parlez 9 parlez. Quel silence indomptable l O triste abandon I ô terreur I Quelle main tient donc sous son joug toute la nature interdite? O Être étemel et caché, daigne dissiper les alarmes où mon âme infirme est plongée. Le secret de tes jugements glace mes timides esprits : voilé dans le fond de ton être, tu fais les destins et les temps, et la vie et la mort, et la crainte et la joie, et l'espoir trompeur et crédule; tu règnes sur les éléments et sur les enfers révoltés ; Tair frappé frémit à ta voix : redoutable juge des morts, prends pitié de mon désespoir'!

1 A propos de ce discours, Vauvenargues écrivait à son ami Saint-Vincens:. « Une chose que je remarque^ c'est que phuieurs personnes m* en ayant parlé « comme vous avec éloge ^ Qucune nem*a dit qM fût touefiant. » On peut Tattribuer, Je crois, à ce que, dans plusieurs parties de ce morceau, le ton n*est pas proportionné au sujet Vauvenargues y prodigue les plus grands effets et les dernières ressource» de Tart oratoire, sans se demander si tout cet appareil est bien là à sa place, et s*il est permis, à propos du jeune de Seytres, de le prendre plus haut que Bossuet à propos du grand Condé. Une autre raison, c'est que Vauvenargues écrivait ce discours dans un de ses moments de doute, et qu'il y manque une foi quelconque, une croyance quelconque à la vie future ; en vain il interroge sur ce point le tombeau, la nuit, les antres de la terre ^ qui gardent, on le comprend, un silence indomptable. Lu Dieu qui frappe ici , outre qu'il s'appelle VÊtre, n'est pas le Dieu qui ouvre les bras en môme temps qu'il frappe ; c'est le Dieu caché, voilé dans le fond de son être, impénétrable, se renfermant dans un redoutable secret. EnHn les cieux^ le trépas, les ombreSy les mânes^ les enfers^ laissent trop apercevoir les parties factices de cette œuvre, en contrarient l'effet, et refroidissent le cœur au moment où il va se prendre. — G.

Quelque limitées que soient nos lumières sur les sciences, je crois qu'on ne saurait nous disputer de les avoir poussées au delà des bornes anciennes. Héritiers des siècles qui nous précèdent, nous devons être plus riches des biens de l'esprit ; cela ne peut guère nous être contesté sans injustice ; mais nous aurions tort nous-mêmes de confondre cette richesse empruntée avec le génie qui la donne. Combien de ces connaissances que nous prisons tant, sont stériles pour nous! Étrangères dans notre esprit où elles n'ont pas pris naissance, il arrive souvent qu'elles confondent notre jugement beaucoup plus qu'elles ne l' éclairent*. Nous plions sous le poids de tant d'idées, comme ces États qui succombent par trop de conquêtes, où la prospérité et les richesses corrompent les mœurs, et où la vertu s'ensevelit sous sa propre gloire.

■ On sait avec quel soin Vauvenargues travaillait ses ouvrages. Dans ses manuscrits, tel morceau est remanié jusqu'à huit ou dix fois, et c*est ainsi que, dans les éditions de ses œuvres, le sujet traité dans ce discours se trouve sous trois titres à des endroits divers. Cependant, comme les trois versions diffèrent peu entre elles, nous donnons celle qui semble définitive, et ne tirons des deux autres que les passages, assez peu nombreux d'ailleurs, qui, -n'étant pas de simples répétitions faisant double emploi, ajoutent à l'idée de l'auteur, ou la présentent sous une autre forme. On les trouvera ci-après en notes, sous le titre d'additions ou de variantes, selon leur nature. Nous ajoutons enfin à ce Discours les passages inédits que donnent les manuscrits du Louvre. De cette façon, le lecteur pourra saisir en une fois toute la pensée de Vauvenargues, et elle en sera plus claire, en même temps quo plus complète. — G.

* Add.: «En quelque genre que ce puisse être, l'opulence apporte toujours « plus d'prreurs que la pauvreté. »

Parlerai-je comme je pense*? Quelques lumières qu*on acquière encore, et en quelque siècle que ce puisse être, je suis vivement persuadé que dans le monde intelligent, comme dans le monde politique, le plus grand nombre des hommes sera toujours peuple.

A la vérité, on ne croira plus aux sorciers * et au sabbat dans un siècle tel que le nôtre ; mais on croira encore à Calvin et à Luther. On parlera de beaucoup de choses, comme si elles avaient des principes évidents, et on disputera en même temps de toutes choses , comme si toutes étaient incertaines ; on blâmera un homme de ses vices, et on ne saura point s'il y a des vices ; on dira d'un poète qu'il est sublime, parce qu'il aura peint un grand personnage, et ces sentiments héroïques, qui font la grandeur du tableau, on les méprisera dans l'original. On n'estimera plus les vers de CoUetet, mais on critiquera ceux de Racine; et on lui refusera nettement d'être poète; on méprisera les romans, et on ne lira pas autre chose. L'effet d'une grande multiplicité d'idées, c'est d'entraîner dans des contradictions les esprits faibles; l'effet de la science est d'ébranler la certitude, et de confondre les principes les plus manifestes'.

Nous nous étonnons cependant des erreurs prodigieuses

> A dd. : « Très-peu de gens sont capables de faire un bon usage de TespHt d*ana trui ; les connaissances se multiplient, mais le bon sens est toujours rare. »

* Le 22 décembre 1601, des bergers de Brie furent condamnés, par arrêt du Parlement de Paris, à faire amende honorable, et à être pendus et brûlés, comme atteints et convaincus de superstitions, impiétés, sacrilèges, poisons, maléfices, et d'avoir fait mourir des chevaux et des bestiaux. Il n'y avait donc pas long-temps, lorsque l'auteur écrivait, que Ton ne croyait plus aux sorciers. — F.

s Add.: m Les objets présentés sous trop de faces ne peuvent se ranger, ni « se développer, ni se peindre distinctement dans l'esprit des hommes. Inca- < pables de concilier toutes leurs idées, ils prennent les divers côtés d'une « même chose pour des contradictions de sa nature. Leur vue se trouble et « s'égare dans cette multitude de rapports que les moindres objets leur of- « frent; cette pluralité de relations détruit à leurs yeux l'unité des sujets. « Les disputes des philosophes achèvent de décourager leur ignorance : dans «< ce combat opiniâtre de tant de sectes, ils n'cxanunent point si quelqu'une a « vaincu et a fait pencher la balance; il suffit qu'on ait contesté tous les « principes, pour qu'ils les croient généralement problématiques, et ils se

I>ES DIFFÉRENTS SIÈCLES. fil

de nos pères, et si nous avons à prouver la faiblesse de la raison humaine, c'est toujours dans l'antiquité que nous en cherchonar des exemples. Quelles bonnes gens, disonsnous, que les Égyptiens, qui ont adoré des choux et des oignons! Pour moi, je ne vois pas que ces superstitions témoignent plus particulièrement que d'autres choses la petitesse de l'esprit humain. Si j'avais eu lé malheur de naître dans un pays où l'on m'eût enseigné que la Divinité se plaisait à reposer dans les tulipes; que c'était un mystère que je ne comprenais pas, parce qu'il n'appartenait pas à un homme de juger des choses surnaturelles, ni même de beaucoup de choses naturelles ; que tous mes ancêtres, qui étaient pour le moins aussi éclairés que moi, s'étaient soumis à cette doctrine; qu'elle avait été confirmée par des prodiges, et que je risquais de tout perdre, si je refusais de la croire ; supposé que, d'un autre côté, je n'eusse pas connu une religion plus sublime, telle que Dieu la manifestait aux yeux des Juifs ; soit raison, soit timidité sur un intérêt capital, soit connaissance de ma propre faiblesse, je sens que j'aurais déféré, sans beaucoup de peine, à l'autorité de tout un peuple, à celle du gouvernement, au témoignage successif de plusieurs siècles, et à l'instruction de mes pères. Aussi je ne suis point surpris que de si grandes superstitions se soient acquis quelque autorité : il n'y a rien que la crainte et l'espérance ne persuadent aux hommes', principalement dans les choses qui passent la portée de leur esprit et qui intéressent leur cœur*.

• jettent dans un doute universel : de là le pyrrhonisme, qui replonge le genre « humain dans l'ignorance, parce qu'il sape le fondement de toutes les sciences. « De là Yient aussi que quelques personnes appellent notre savoir mal entendu, « et notre politesse même, barbarie. »

* Cette pensée a été mise à tort dans les Maximes, où elle fait double emploi, et d*où nous l'avons Otée. — G.

* Var^ : « Le reproche le plus souvent renouvelé contre IMgnorance des aa- « ciens, est l'extravagance de leurs relifi$on& : j'ose dire qu'il n'en est aucun

• de plus injuste ; il n'y a point de superstition qui ne porte avec elle son « excuse. Les grands si^ets sont pour les hommes le champ des grandes er- « reurs ; il n'appartenait pas à l'esprit humain d'imaginer sagement une si « haute matière que la religion ; c'était une assez fl^re démarche pour la rai-

Qu'on ait cru encore dans les siècles d'ignorance l'impossibilité des antipodes, ou telle autre opinion que l'on reçoit sans examen» ou qu'on n'a pas même les moyens d'exa-

• son, d'avoir codçu un pouvoir invisible et hors de l'atteinte des sens; le « premier homme qui 8*est fait des dieux avait l'imagination plus grande et « plus hardie que ceux qui les ont rejetés. » — Autre var, : t Qu'avons-nous à « reprocher aux siècles qui nous précèdent? l'extravagance de leurs religions? « Mettons-nous un moment à leur place ; aurions-nous deviné la nôtre? N'a-^il « pas fallu qu'elle nous fût révélée? Notre esprit était-il capable de produire « une religion si divine? Nous ne les bl&mons pas, répondons-nous, de n'avoir « pas connu la vraie religion, mais d'en avoir suivi de fausses et de ridicules. « Ce reproche est encore injuste; les hommes sont nés pour croire des dieux, « pour attendre ce qu'ils souhaitent, pour craindre ce qu'ils ne connaissent « pas, pour sentir le poids de la puissante main qui tient tout l'univers en « servitude; leur esprit curieux et craintif sondait à tâtons dans la nuit le « secret redoijtablc de la nature; il n'avait pas plu au vrai Dieu de se mani- « fester encore à tous les peuples. Représentons-nous leur état ; supposons « qu'on nous eût appris dans notre enfance^que Mercure était. un dieu voleur ; ■ que c'était un mystère inconcevable, etc. [Comme dans le texte.) Pour moi, « je l'avoue à ma honte, l'expérience de ma propre faiblesse m'aurait déter- « miné À me soumettre à l'erreur d'autrui ; j'aurais cru des dieux ridicules, « plutôt que de ne croire point de Dieu. La vérité ne peut-elle nous parier « quelquefois par l'imagination ou par le cœur, autant que par la raison ? « Auquel faut^il plus se fier de l'esprit ou du sentiment? Quel nous a donné « plus d'erreurs, ou plus découvert de lumières? Le premier qui s'est fait des « dieux avait l'imagination plus grande et plus hardie que ceux qui les ont « rejetés. Quelle est l'invention de l'esprit qui égale en sublimité cette inspi- <« ration du génie? >

Autre Var. : [«Si j'avais eu le malheur, etc. {comme dans le texte) ^ je sbm « que j'aurais adopté, sans beaucoup de peine, cette doctrine que j'aurais « trouvée dans mon cœur avant de me connaître, et que si j'y avais résisté « par raisonnement, j'y aurais été ramené par sentiment. Mais si, dans des « choses toutes naturelles, quelque philosophe se fût avisé de me dire, par

• exemple , que le courage ne valait pas mieux que la peur, et que la ma* « gnaniraité n'était pas quelque chose de réel ; je lui aurais répondu sans hé- « siter : Mon ami, je pMis déférer à l'autorité de tout un peuple, k celle de

• plusieurs siècles, et de plusieurs grands hommes qui, dans une matière qui « me passe, me proposent une croyance incompréhensible, qui a été la leur; « mais, puisque vous me pariez d'une chose naturelle et qui m'est familière, •« (\UB je ne risque rien à rejeter, et sur laquelle personne ne peut m*imposer, « souffre* que je me moque de votre doctrine. Voilà ce que je répondrais « à ce philosophe; or, combien y en a-t-il dans ce siècle, qui, sur des choses « encore plus palpables, soutiennent des erreurs plus manifestes?»] — Nous trouvons cette S* variante dans les manuscrits du Louvre, où «lie fait partie d'une longue Préface de Vauvenargues à ses Caractères. Il ne paraît pas qu'il eût d'idéQ bien arrêtée sur la destination à donner à cette pièce, puisque, tantôt il la fait entrer à peu près entière dans une préface, et tantôt en fait un discours à part. — G.

— Il est clair que Vauvenargues sent qu'il touche là au point difficile de son sujet) car il y revient à quatre reprises ; il n'est pas moins clair que, dans ces quatre versions, il est également rationaliste. II dira bien, deux pages plus

miner, cela ne m'étonne en aucune manière; mais que, tous les jours, sur les choses qui nous sont le plus familières et que nous avons le plus examinées, nous prenions néanmoins le change; que nous ne puissions avoir une heure de conversation un peu suivie sans nous tromper ou nous contredire , voilà à quoi je reconnais la petitesse de l'esprit humain *. Un homme d'un peu de bon sens, qui voudrait écrire sur des tablettes tout ce qu'il entend dire dans le jour de faux et d'absurde, ne se coucherait jamais sans les avoir remplies.

Je cherche quelquefois parmi le peuple l'image de ces mœurs grossières que nous avons tant de peine à conlprendre dans les anciens peuples ; j'écoute ces hommes si simples : je vois qu'ils s'entretiennent de choses communes, qu'ils n'ont point de principes réfléchis, que leur esprit est véritablement barbare comme celui de nos pères , c'est-àdire inculte et sans politesse; mais je ne trouve pas, qu'en

bas, quGle bonheur d*éire né chrétien et catholique ne peut être comparé à aucun autre bien, et, en attendant, il entoure sa pensée de toutes le» réserves que les écrivains de la première moitié du 18« siècle, Voltaire lui-môme, s'imposaient encore; mais, malgré ces précautions obligées, malgré la gravité ordinaire de Vauvenargues, ici, Tintention ironique, presque railleuse, est assez transparente, et plus d*uu mot la dénonce. On en pourrait conclure que ce Discours est un de ses premiers ouvrages; car, dans les dernières années de sa vie, il a moins d'assurance; en tout cas, il n*a pas cet air dégagé; ou il évite de rencontrer le christianisme et passe à côté, ou, s'il l'aborde, c'est avec une inquiétude et un respect dont la sincérité n'est plus douteuse. En admettant ces deux périodes dans la vie de Vauvenargues, ces deux mouvements dans sa pensée, on s'explique aisément ses nombreuses contradictions sur ce point comme sur plusieurs autres, et les prétentions contraires de ceux qui en font, selon leurs passions ou leurs préférences, les uns un incrédule, les autres un chrétien. (Voir, plus loin, les notes de la Méditation mr la Foi et de la Prière,) — G.

» Var. : « Qu'on ait donc adopté de grandes fables dans des siècles pleins « d'ignorance; que ce qu'un génie audacieux faisait imaginer aux âmes fortes, ■ le temps, l'espérance, la crainte, l'aient enfin persuadé aux autres hommes ; n qu'ils aient trop respecté des opinions qu'on reçoit de l'autorité de la cou- « tumc, du pouvoir de l'exemple, et de l'amour des lois; ni cela ne me semble « étrange, ni je n'en conclus que ces peuples aient été plus faibles que nous.

• ns se sont trompés sur des choses qu'on n'a pas toujours la hardiesse et « même les moyens d'examiner. Est-ce à nous de les en reprendre , nous qui « prenons le change de tant de manières. sur des bagatelles; nous qui, même « sur les sujets les plus discutés et les plus connus, ne saurions d'ordinaire

• avoir une heure de conversation sans nous tromper on nous contredire? »

cet état, ils fassent de plus (aux raisonnements que les gens du monde ; je vois, au contraire, qu'à tout prendre, leurs pensées sont plus naturelles, et qu'il s'en faut de beaucoup que les simplicités de l'ignorance soient aussi éloignées de la vérité que les subtilités de la science et l'imposture de l'afiectation \

Aussi, jugeant des mœurs anciennes par ce que je vois des mœurs du peuple, qui me représente les premiers temps, je crois que je me serais fort accommodé de vivre à Thëbes, à Memphis, à Babylone ; je me serais passé de nos manufactures, de la poudre à canon, de la boussole et de nos autres inventions modernes, ainsi que de notre philosophie. Je n'estime pas plus les Hollandais pour avoir un commerce si étendu^ que je [ne] méprise les Romains pour l'avoir si longtemps négligé. Je sais qu'il est bon d'avoir des vaisseaux, puisque le roi d'Angleterre en a, et qu'étant accoutumés, comme nous sommes, à prendre du café et du chocolat, il serait fâcheux de perdre le commerce des tles; mais je ne pense pas que les peuples anciens, privés d'une partie des superfluités de notre commerce, aient été par là plus à plaindre : Xénophon n'a point joui de ces délicatesses, et il ne m'en parait ni moins heureux, ni moins honnête homme, ni moins grand homme*. Que dirai-je encore? le bonheur d'être né chrétien et catholique ne peutêtre comparé à aucun autre bien ; mais s'il me fallait être quaker ou monothélite, j'aimerais presque autant le culte des Chinois, ou celui des anciens Romains.

Si la barbarie consistait uniquement dans l'ignorance, certainement les nations les plus polies de l'antiquité se-

*■ Add,:[* Partout où il y a des hommes, on fait de faux raisonnements, « et peut-être en bien plus grand nombre panni les hommes polis, que parmi « les autres ; car le peuple ne se trompe que faute d*apercevoir la vérité, « tandis' que les gens du monde se trompent encore par légèreté, par vanité, « par présomption, par suffisance. >]

* Add. : tt Nous attribuons trop à Turt : ni nos biens ni nos maux essentiels « n*ont reçu leur être de lui. Comme il ne nous a pas donné la santé, la beauté, « les gr&ces, la vigueur d'esprit et de corps, il ne peut non plus nous sous- « traire aux maladies, aux guerres, au vice, à la mort. Serait-il plus parfait « que la nature, dont il tient ses règles? I/effet vaut-il mieux que la cause 7

raient extrêmement barbares vis-à-vis de nous; mais si la corruption de l'art, si l'abus des règles, si les conséquences mal tirées des bons principes, si les fausses applications, si l'incertitude des opinions, si laffectàtion, si la vanité^ si les mœurs frivoles , ne méritent pas moins ce nom que l'ignorance, qu'est-ce alors que la politesse dont nous nous vantons?

Ce n'est pas la pure nature qui est barbare, c'est tout ce qui s'éloigne trop de la belle nature et de la raison. Les cabanes des premiers hommes ne prouvent pas qu'ils manquassent de goût; elles témoignent seulement qu'ils manquaient des règles de l'architecture. Mais quand on eut connu ces belles règles dont je parle, et qu'au lieu de les suivre exactement, on voulut enchérir sur leur noblesse, charger d'ornements superflus les bâtiments, et , à force d'art, faire disparaître la simplicité, alors ce fut, à mon sens, une véritable barbarie et la preuve du mauvais goût. Suivant ces principes, les dieux et les héros d'Homère, peints naïvement par le poète d'après les idées de son siècle , ne font pas que Y Iliade soit un poème barbare, car elle est un tableau très-passionné, sinon de la belle nature, du moins de la nature ; mais un ouvrage véritablement barbare, c'est un poème où l'on n'aperçoit que de l'art, où le vrai ne règne jamais dans les expressions et les images, où les sentiments sont guindés^ où les ornements sont superflus et hors de leur place '.

Je vois de fort grands philosophes qui veulent bien fermer les yeux sur ces défauts, et qui passent d'abord à ce qu'il y a de plus étrange dans les mœurs anciennes. Im-

« La nature, qui est riDTentrice et la législatrice de tous les arts, aurait^elle « attendu des arts sa maturité et sa gloire? > — Autre add. :[• Je sais cepenc dant que ce qui n'est pas nécessaire dans un siède, dans un autre siècle « devient un besoin. Je n'estime, ni ne mésestime le luxe; s*il est utile à « notre commerce, à la bonne heure, qu'on l'entretienne autant qu'il est > possible. >]

> Vauvenargues fait évidemment allusion à J.-B. Rousseau et à la poésie lyrique du 18« siècle; il a ce sujet à cœur, et il y reviendra souvent, presque toujours dans les mômes termes. — G.

fô8 DISCOURS SUR LE CARACTÈRE

moler, disent-ils, des hommes à la Divinité! verser le sang humain pour honorer les funérailles des grands ! etc. JTe nq prétends point justifier de telles horreurs ; mais je dis : Que nous sont ces hommes que je vois couchés dans nos places et sur les degrés de nos temples, ces spectres vivants que la faim, la douleur et les maladies précipitent vers le tombeau'? Des hommes, plongés dans les superfluités et les délices , voient tranquillement périr d'autres hommes que la misère emporte à la fleur de Tàge*. Cela paratt-îl moins féroce? et lequel mérite le mieux le nom de barbarie, d'un sacrifice impie fait par l'ignorance, ou d'une inhumanité commise de sang-froid, et avec une entière connaissance?

Pourquoi dissimulerais-je ici ce que je pense? Je sais que nous avons des connaissances que les anciens n'avaient pas : nous sommes meilleurs philosophes à bien des égards ; mais pour ce qui est des sentiments , j'avoue que je ne connais guère d'ancien peuple qui nous cède. C'est de ce côté-là, je crois, qu'on peut bien dire qu'il est difficile aux honmies de s'élever au-dessus de Finstinct de la nature. Elle a fait nos âmes aussi grandes qu'elles peuvent le devenir, et la hauteur qu'elles empruntent de la réflexion est ordinairement d'autant plus fausse qu'elle est plus guindée. Tout ce qui ne dépend que de l'âme ne reçoit nul accroissement par les lumières de l'esprit, et, parce que le goût y tient essentiellement \ je vois qu'on perfectionne en vain nos connaissances ; on instruit notre jugement, on n'élève point notre goûf. Qu'on joue Pourceaugnac à la comédie, ou telle autre farce un peu comique, elle n'y attirera pas moins de monde qn* Andromague ; on entendra jusque dans la rue les éclats du parterre enchanté. Qu'il y ait des pantomimes supportables à la Foire, ils feront déserter la comédie ; j'ai

< Ce passage fait penser à la peinture, autrement animée et saisissante, que La Bruyère (ch. de l'Homme) fait des paysans de son temps. — G.

« Voir, plus loin, le Discours sur Vlnêgalité des Richesses. — G.

' Déjà, dans Vintroduciion à la Omnaissanee de l'esprit humain, ch, IS, du Goût y Vauvenargues avait dit : « Il faut avoir de rame pour avoir du goût. ^^ —G.

VU nos petîts-maltres et nos philosophes monter sur les bancs pour voir battre deux polissons; on ne perd pas un geste d'Arlequin, et Pierrot fait rire ce siècle savant qui se pique de tant de politesse. Le peuple est né en tout temps pour admirer les grandes choses, et pour adorer les petites; son goût n'a pu suivre les progrès de sa raison, parce qu'on peut emprunter des jugements, non des sentiments ; de sorte qu'il est rare que le peuple s'élève du côté du cœur' ; et ce peuple dont je veux parler n'est pas celui qui n'emporte, dans sa définition, que les conditions subalternes ; ce sont tous les esprits que la nature n'a point élevés par un privilège particulier au-dessus de l'ordre commun. Aussi, quand quelqu'un vient médire : Croyez-vous que les Anglais, qui ont tant d'esprit, s'accommodassent des tragédies de Shakespeare, si elles étaient aussi monstrueuses qu'elles nous [le] paraissent? je ne suis point la dupe de cette objection , et je sais ce que j'en dois croire*.

Détrompons-nous donc de cette grande supériorité que nous nous accordons sur tous les siècles ; défions-nous même de cette politesse prétendue, de nos uâages : il n'y a guère eu de peuple si barbare qui n'ait eu la même prétention. Croyons-nous, par exemple, que nos pères aient regardé le duel comme une coutume barbare? bien loin de là. Qu'on me permette ici de retoucher lin sujet sur lequel on a déjà

* Add, : [« On me dira peut-être : Si les hommes ne peuvent pas s'élever

* par le cœur, pourquoi dites-vous que nous valons moins que les Romains

1 ou que les Grecs ? Est-ce parce que nous n*avons pas même opinion qu'eux

« sur la vertu et sur la gloire ? L'opinion peut donc quelque chose sur le cœur?

■ — Je ne le nie pas; mais cette opinion qui fait estimer la vertu et la gloire,

■ c*est la voix même de la nature, qui s'est fait entendre avant celle de la nX- » son, et a parlé avec force aux premiers hommes, comme à nous. Mais cette o lumière, que nous tenions de la nature même, le raisonnement , au lieu de « l'augmenter, Ta obscurcie ; et tout ce qu'il pourra jamfiis faire de meilleur,

■ ce sera de nous la rendre telle qu'elle a lui à l'esprit des premiers hommes. » ] « Var. : [« Aussi, quand on vient me dire : Pensez-vous que ces Athéniens,

« qui avaient tant d'esprit et de politesse, se fussent divertis aux comédies « d'Aristophane , si elles n'eussent pas été excellentes, je ne suis point la « dupe de cette objection, quoique j'estime fort Aristophane d'ailleurs. » ] — Add. : « Je sais qu'un siècle poli peut admirer de grandes sottises, surtout < quand elles sont accompagnées de beautés sublimes, qui servent de prétexte « au mauvais goût. »

m DISCOURS SUll hE CARACTÈRE

beaucoup écrit. Le duel est né de ropinion, trèd-naturelle, qu'un homme ne souffrait ordinairement d'injures d'un autre homme, que par faiblesse ; mais , parce que la force du corps pouvait donner aux âmes timides un avantage trèsconsidérable sur les âmes fortes, pour mettre de l'égalité djins les combats, et leur donner d'ailleurs plus de décence, nos pères imaginèrent de se battre avec des armes pins meurtrières et plus égales que celles qu'ils tenaient de la nature, et il leur parut qu'un combat» où l'on pourrait s'arracher la vie d'un seul coup, aurait certainement plus de noblesse qu'une vile lutte, où l'on n'aurait pu tout au plus que s'égratigner le visage, et s'arracher les cheveux avec les mains. Ainsi, ils se flattèrent d'avoir mis dans leurs usages plus de hauteur et de bienséance que les Romains et les Grecs, qui se battaient comme leurs esclaves. Us pensaient que celui qui ne se venge pas d'un affront n'a point de cœur; ils ne faisaient pas attention que la nature, qui nous inspire de nous venger, pouvait, en s' élevant encore plus haut, et par une force encore plus grande, nous inspirer de pardonner; ils oubliaient que les hommes sont obligés de sacriGer souvent leurs passions à la raison. La nature disait bien, à la vérité , aux âmes courageuses qu'il fallait se venger ; mais elle ne leur disait pas qu'il fallût toujours laver les moindres offenses dans le sang humain, ou porter leur vengeance au delà même de leur ressentiment. Hais ce que la nature ne leur disait point, l'opinion le leur persuada; l'opinion attacha le dernier opprobre aux injures les plus frivoles, à une parole, à un geste, soufferts sans retour. Ainsi, le sentimeet de la vengeance leur était inspiré par la nature ; mais l'excès de la vengeance et la nécessité absolue de se venger furent l'ouvrage de la réflexion '. Or, combien

1 Add. : [« Le duel avait un bon côté, qui éuit de mettre un frein à l*insou lence des grands, et de rapprocher un peu les hommes, en les obligeant à « des égards. Mais le moyen donné aux petit:», pour tenir les grands en res- « pect, n'était pas d*une justice fort exacte, puisque rofTensé ne pouvait yen- « ger son injure qu'au périt de sa propre vie; et, à mon avis, ce n'est pas • faire tort aux faibles que de leur ôter une telle ressource. »]

DES DIFFÉRENTS SIÈCLES. 16f

n'y a^Ul pas, encore aujourd'hui, d'autres usages que nous honorons du nom de politesse, qui ne sont que des sentim^ats de la nature poussés par réflexion au delà de leurs bornes, contre toutes les lumières de la raison !

Qu'on ne m'accuse point ici de cette humeur chagrine qui fait r^retter le passé ', blâmer le présent, et avilir par vanité la nature humaine. En blâmant les défauts de ce siède, je ne prétends pas lui disputer ses vrais avanti^es,

1 Var. : • Je ne veux point décrier la politesse et la science plus qu*il ne convient; Je n'i^outerai qn^un seul mot : c'est que les deux présents dnciel les plus aimables ont précédé Tart; la vertu et le plaisir sont nés avec la nature; qu'estrce que le reste? » — « Autre Var, : « Je ne produirai point id le témoignage de tant d'historiens qui vantent les mœurs des sauvages, leur simplicité, leur sagesse, leur bonheur et leur innocence : les histoires des peuples barbares me sont également suspectes dans leurs reproches et dans leurs éloges, et Je ne veux rien établir sur des fondements si ruineux. Mais, à ne consulter que la seule raison, et ce que nous savons par expérience, est-il probable que la condition des hommes ait été si différente que nous le croyons, selon les divers usages et les divers temps? Quel si prodigieux changement ont apporté les arts à la vie humaine? Qu*a produit, par exemple, Tart de se vêtir ? A-t-il rendu les hommes plus ou moins robustes, plus ou moins sains, plus ou moins beaux, plus ou moins chastes ? Les a-t-il dérobés ou rendus plus sensibles à la rigueur des saisons? Nus, ils ne souffraient pas faute d'habits; habillés, ils ne souffrent point de n*étre pas nus. Ne pourrait-on pas dire à peu près la môme chose de tous les arts? Os ne sont ni si pernicieux, ni si utiles que nous voulons [le] croire. Ils exercent l'activité de la nature, qu'on ne peut empêcher, ni ralentir ; mais ils portent l'empreinte de leur origine ; ils sont un mélange inévitable de bien et de mal, comme tout ce qui appartient à l'homme. Ils réparent par quelques biens les maux qu'ils causent, cela ne se peut contester; mais remédient-ils aux grands vices des choses humaines ? Que peut notre imagination pour nous soustraire à nos sujétions naturelles? Pour nous dérober au joug des hommes, nous sommes forcés de subir celui des lois; pour résister aux passions, il nous. faut fléchir sous la raison, maltresse encore plus tyrannique; en sorte que notre plus grande indépendance est une servitude volontaire. Tout ce que nous imaginons pour obvier à nos maux, ne fait quelquefois que les aggraver : les lois n'ont été établies que pour prévenir les guerres, et toutes les guerres naissent des lois; les con* trats publics et particuliers sont le fondement de toiia les procès de citoyen à citoyen, et de peuple à peufde. Il est vrai que les guerres sont qioins cruelles lorsqu'elles se font selon les lois; mais aussi sont-elles plus longues. Les procès des particuliers durent quelquefois plus que les querelles des nations. Ainsi, tout ce que les hommes ont pu gagner en voulant éteindre les guerres, a été de changer ou les prétextes, ou la manière de les faire. N'en estril pas de même de la médecine'? les remè(|es ne sont-ils pas souvent pires que les n^ux ? Qu'on examine toutes les inventions des hommes, on verra qu'ils n'ont réussi qu'aux petites diçses ; la nature s'est réservé le secret des grandes, et ne souffre pas que ses lois soient anéanties par lesnôtres. >

162 DISCOURS SUR LE CÂIU(/rÈRL

si le rappeler à Fignorance dont il est sorti ; je veux , au contraire» lui apprendre à juger des siècles pass^ avec cette indulgence que les hommes» tels qu'ils soient, doivent toujours avoir pour d'autres hommes, et dont eux-mêmes ont toujours besoin '. Ce n'est pas mon dessein de montrer que tout est faible dans la nature humaine, en découvrant les vices de ce siècle ; je veux, au contraire, en excusait les défauts des premiers temps, montrer qu'il y a toujours eu dans l'esprit des hommes une force et une grandeur indépendantes de la mode et des secours de l'art. Je suis bien éloigné de me joindre à ces philosophes* qui méprisent tout dans le genre humain , et se font une gloire misérable de n'en montrer jamais que la faiblesse. Qui n'a deâ preuves de cette faiblesse dont ils parlent, et que pensent-ils nous apprendre ? Pourquoi veulent-ils nous détourner de la vertu, en nous insinuant que nous en sommes incapables? Et moi, je leur dis que nous en sommes capables^ ; car, quand je parle de vertu, je ne parle point de ces qualités imaginaires qui n'appartiennent pas à la nature humaine ; je parle de cette force et de cette grandeur de l'âme qui, comparées aux sentiments des esprits faibles , méritent les noms que je leur donne; je parle d'une gi*andeur de rapport, et non d'autre chose, car il n'y a rien de grand parmi les hommes que par comparaison 4. Ainsi, lorsqu'on dit un grand ar-

* Var. ; [ « Je ne veux ni blâmer, ni clianger, ni perfectionner; cela ne me « conviendrait poitat. Je veux seulement qu*on ne présume pas tant de notre « philosophie et de nos arts ; Je trouve qu'il est également ridicule de trop * déprécier les mœurs antiques, et de les trop relever; mais il y a un milieu « raisonnable, et c'est où J'aspire. >]

• Rapprochez de la 36« héflexion et du &3* chap. de Vfntroduetion à la Connausanee dé VEsprit humain. — Cette indulgence et ce respect pour Tbomme est un des principaux points de la morale de Vauvenargues; aussi retrouverons^nous ces idées dans les MaxifMSy et ailleurs ; quant aux philosophes pessimistes dont il parle ici, il n'est pas douteux qu'il n'ait en vue Pascal, et surtout La Rochefoucauld; à tout moment, Vauvenargues prend à partie ce dernier, sans le nommer. — G.

s C'est le cri de Galilée : E pur si muove I Vauvenargues n'est ni moins convaincu, ni moins convaincant. — G.

4 Var, : « Quand Je parie de vertu, Je n'entends point ces qualités ima- « ginaires que la philosophie a inventées, et qu'il lui est facile de détruire, < puisqu'elles ne sont que son ouvrage ; je parle de cette supériorité des

DES DIFFÉRENTS SIÈCLES. m

bre', cela ne veut pas dire autre chose si ce n'est qu'il est grand par rapport à d'autres arbres moins élevés, ou par rap« port à nos yeux et à notre propre taille. Toute langue n'est que l'expression de ces rapports, et tout l'esprit du monde ne consiste qu*à les bien connaître. Que veulent donc dire ces philosophes ? Ils sont hommes, et ne parlent point un langage humain ; ils changent toutes les idées des choses, et abusent de tous les termes *.

Un homme qui s'aviserait de faire un livre pour prouver qu'il n'y a point de nains ni de géants, fondé sur ce que la plus extrême ^ petitesse des uns et la grandeur démesurée des autres demeureraient, en quelque manière, confondues à nos propres yeux, si nous les comparions à la distance de la terre aux astres ; ne dirions*nous pas d'un homme qui se donnerait beaucoup de peine pour établir celte vérité, que c'est un pédant, qui brouille inutilement toute^s nos idées, et ne nous apprend rien que nous ne sachions? De même ^, si je disais à mon valet de m'apporter un petit pain, et qu'il me répondit : Monsieur, il n'y en a aucun de gros ; si je lui demandais un grand verre de tisane, et qu'il m'en

« âmes fortes que Téternel Auteur de là nature a daigné accorder à quel- « ques hommes; Je parle d'une grandeur de rapport qui est cependant trës- « rdelie, car il n'y a point d'objets daiis la nature qui n'aient des rapports « nécessaires, et qui ne soient grands ou petits, forts ou faibles, bons ou « mauvais, relativement les uns aux autres. » — Cette variante et les trois qui suivent sont extraites d'un morceau intitulé : Sur les philosophes modernes^ que l'on trouve dans les éditions précédentes parmi les Réflexions sur divers sujets ^ei que nous avons supprimé, parce qu'il faisait répétition. — G. I Vauvenargues a déjà exprimé une idée à peu près semblable dans Vinfroduciion à la Connaissance de VEsprit humain^ à la fln du 27* chap. {sur r Amour de la Gloire), — G.

* Var.: « Que nous enseignent donc les philosophes, en disant qu'il n'y a « ni vertu, ni grandeur, ni vice, ni force dans les hommes ? Veulent-ils nier « ces rapports et ces proportions immuables ? Non, cela serait trop absurde. 9 Prétendent-ils seulement que tout est petit et frivole dans le fini comparé à ■ rinflni ? Estrce là le mystère de leurs ouvrages? et n'ont^ils que cela à nous « apprendre? Peut-on abuser du langage avec autant de témérité, et se • rendre plus ridicule par plus de folie 7 »

5 Notons que le mot^xtrême n'admet pas devant lui le signe du superlatif, l>arce qu'il' est superlatif lui-môme. — G.

* Var. : < Si vous demandiez à un médecin un remède contre la ilèvre, et « qu'il vous répondit que tous les hommes sont destinés à mourir... *

apportât dans une coquille» disant qu'il n'y a point de grand verre; si je commandais à mon tailleur un habit un peu large, et qu'en m'en apportant un fort serré, il m'assurât qu'il n'y a rien de large sur la terre, et que le monde même est étroit;.., j'ai honte d'écrire de pareilles sottisest mais il me semble que c'est à peu près le raisonnement de nos philosophes. Nous leur demandons le chemin delà sagesse» et ils nous disent qu'il n'y a que folie; nous voudrions être instruits des caractères qui distinguent la vertu du vice, et ils nous répondent qu'il n'y a dans les hommes que dépravation et que faiblesse '. 11 ne faut point que les hommes s'enivrent de leurs avantages; mais il ne faut point qu'ils les ignorent; il faut qu'ils connaissent leurs faiblesses, pour qu'ils ne présument pas trop de leur courage ; mais il faut en même temps qu'ils se connaissent capables de vertu* afin qu'ils ne désespèrent pas d'eux-mêmes. C'est le but qu'on s'est proposé dans ce discours» et qu'on tâchera de ne perdre jamais de vue %

< Var.: « Nous voudrions être encouragés à la vertu, et ils raisonnent à « perte de vue sur la faiblesse de Tésprit humain. Pensen^il8 que nous igno- « rions cette faiblesse ? — Mais, vous-même, me diront^ils, croyei-vous qu'on « ne sache pas ce que vous dites? — Pratiquez-le donc, si vous le savei! et « ne m*obllgei pas de vous redire ce qu*on vous a dit, et [ce] dont vous « profitez si peu ; car, tant que vous parlerez comme vous [le] faites, Je *. croirai qu'on peut vous apprendre ce que vous croyez savoir, et je vous trai- « terai comme le peuple, qui comprend très peu ce qu'il croit, qui fait rarement « ce qu'il sait, et qui emprunte, selon ses besoins, des circonstances et ses « mœurs et srs opinions. »

* Cette phrase appartiendrait aussi bien, mieux peu^étre, à un exorde qu'A une péroraison. Aussi n'est-il pas sûr que ce dernier morceau, dont nous n'osons cependant changer la place, soit bien ici à la sienne. Il ne faut pas perdre de vue que V au ven argues n'avait publié lui-même qu'une faible partie de son œuvre, et qu'il n'avait pas mis la dernière main à la plupart des pièces <\m ont été données après sa mort ; plusieurs même se retrouvent dans ses manuscrits à Tétât de fragments souvent disséminés, avec de nombreuse^ variantes, sans que rien indique qu'il eût définitivement arrêté l'ordre et Ik liaison des uns, ou définitivement choisi entre les autres. Il en résulte que le classement de ses œuvres posthumes est embarrassant, par cela mêm(î qu'il est arbitraire. — G.

SUR LES MŒURS DU SIECLE r

. Ce qu'il y a de plus difficile lorsqu'on écrit contre les mœurs, c'est de bien convaincre les hommes de la vérité de leurs dérèglements. Gomme ils n'ont jatnais manqué de censeurs à cet égard, ils sont persuadés que les désordres qu'on attaque ont été de tout temps les mêmes ; que ce sont des vices attachés à la nature, et, par cette raison, inévitables ; des vices, s'ils osaient le dire, nécessaires et presque innocents. On se moque d'un hoUsme qui ose accuser des abus qu'on croit si anciens ; rarement les gens de bien même lui sont favorables; et ceux qui sont nés modérés blâment jusqu'à la véhémence qu'on emploie contre les méchants. Renfermés dans un petit cercle d'amis vertueux , ils ne peuvent se persuader les emportements dont on parle, ni comprendre la vraie misère et l'abaissement de leur siècle. Contents de n'avoir pas à redouter pendant la guerre les violences de l'ennemi, lorsque tant d'autres peuples sont la proie de ce fléau ; charmés du bel ordre qui règne dans tous les États, ils regrettent peu les vertus qui nous ont acquis ce bonheur, tant de grands personnages qui ont dispam, les arts qui dégénèrent et qui s'avilissent. Si on leur parle même de la gloire, que nous

t Cette pièce a une grande analogie avec celle qui précède; les idées sont au moins voisines, quand elles ne sont pas complètement semblables. Peutêtre ce second discours, qui est resté à l'état de fragment, n'était-il que le commencement ou qu*un des points du premier, que Vauvenargues se proposait de refondre. Mais, n'ayant trouvé dans les manuscrits aucune indication précise & cet égard, nous donnons ces deux pièces séparément, comme les précédents éditeurs. — G.

lee DISCOURS

négligeons, plos froids encore là-dessus que sur le reste, ils traitent toujours de chimère ce qui s'éloigne de leur caractère ou de leur temps.

Mon dessein n'est pas de dissimuler les avantages de ce siècle, ni de le peindre plus méchant qu'il n'est. J'avoue que nous ne portons pas le vice à ces extrémités furieuse<^ que l'histiâre nous fait connaître ; nous n'avons pas la force roalbeure, .le qu'on dit que ces excès demandent, trop fûbles pour passer la médiocrité, même dans le crime. Mais je dis que les vices bas, ceux qui témoignent le plus de faiblesse et méritent le plus de mépris, n'ont jamais été si osés, si multipliés, si puissants '. On ne saurait parler ouvertement de ces opprobres; on ne peut les découvrir tous; que ce silence même les fasse connaître. Quand les maladies sont au point qu'on est obligé de s'en taire et de les cacher au malade, alors il y a peu d'espérance, et le mal doit être bien grand. Tel est notre état. Les écrivains qui semblent plus particulièrement chargés de nous reprendre, désespérant de guérir nos erreurs, ou corrompus peut-être par notre commerce, et gâtés par nos préjugés, ces écrivains, dis-je, flattent le vice, qu'ils pourraient confondre', couvrent le mensonge de fleurs, s'attachent à or*

f Add. : [Voyez ces grands, si somptueux dans leur train, mais d^autant plus pauvres en vertu, sans autorité à la cour, sans considération dans les provinces, ^ans réputation dans les armées, réduits à leurs flatteurs et à leurs domestiques pour clients : plusieurs jouissent dans l'opprobre de la récompense méritée par leurs pères, comme si les plus grandes places de TÉtat devaient être rhéritagc de la vanité et de la mpllesse! Qu'est-ce pourtant qu'un poste qu'on ne sait pas remplir, des honneurs qu'on avilit, une fortune qu'on rend inutile à soi et aux autres? un maréchal de France qu'on n'ose employer, ou, si on l'emploie, qui laisse échapper toutes les occasions de vaincre, et n'évite aucune des fautes qui entraînent les plus grands malheurs? lin négociateor éternellement Joué? un ministre dont les erreurs, la négligence, on les plaisirs, font gémir les peuples? A quoi bon les grandes places, lorsqu'on les remplit de la sorte? et comment y faire mieux, lorsqu'on n'a Jamais rien »ipprls, ou rien approfondi, lorsqu'on n'a aucune habitude du travail, lorsqu'on a passé sa Jeunesse à l'étude des bagatelles, dans la dissipation et dans les plaisirs?] — Ce morceau est extrait des manuscrits du Louvre. — G.

* Fortia voit, dans ce passage une allusion à Voltaire : H parait, dit-il, que l* écrivain qu'attaque ici Vauteur est Voltaire, qui prostitua ses talents à célébrer les charmes de Madame de Pompadaur. Cette insinuation de l'éditeur

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