‹ OEuvresChapitre 120 sur 286 · SUR LES MOEURS DU SIÈCLE · texte numérisé non relu

SUR LES MOEURS DU SIÈCLE

uer l'esprit du monde, si vain dans son fonds. Occupés à s'insinuer auprès de ce qu'on appelle la bonne campaguie, à persuader qu'ils la connaissent, qu'eux-mêmes en sont l'agrément, ils rendent leurs écrits aussi frivoles que les hommes pour qui ils travaillent.

On ne trouvera pas ici cette basse condescendance; mon objet n'est pas de flatter les vices qui sont en faveur. Je ne crains ni la raillerie de ceux qui n'ont d'esprit que pour tourner en ridicule la raison, ni le goût dépravé de ceux qui n'estiment rien de solide ; je dis, sans détour et sans art, ce que je crois vrai et utile. J'espère que la sincérité de ities écrits leur ouvrira le cœur des jeunes gens ; et, puisque les ouvrages les plus ridicules trouvent des lecteurs qu'ils corrompent, parce qu'ils sont proportionnés *à leur esprit, il serait étrange qu'un discours fait pour inspirer la vertu ne l'encourageât pas, au moins dans quelques hommes qui, d'eux-mêmes, ne la conçoivent pas avec assez de force.

Il ne faut pas avoir beaucoup de connaissance de l'his* toire, pour savoir que la barbarie et l'ignorance ont été le partage le plus ordinaire du genre humain. Dans cette longue suite de générations qui nous précèdent, on compte peu de siècles éclairés, et peut-être encore moins de vertueux ; mais cela même prouve que les mœurs n'ont pas toujours été les mêmes, comme on l'insinue. Ni les Allemands n'ont la férocité des Germains leurs ancêtres, ni les Italiens le mérite des anciens Romains , ni les Français d'aujourd'hui ne sont tels que sous Louis XIV , quoique nous touchions à son règne. On répond que nous n'avons

nous parait tout à fait inconciliable avec le respect de Vauvenargues pour les grands hommes en général, et, en particulier, pour Voltaire, quMl regardait comme son maître, et que, dans maint endroit de ses ouvrage8> il défend avec chaleur contre les préventions de Vignorance et de Venvie. Supposé que Vauvenargues, dans sa chambra de la rue du Paon, s'occupât de ce que faisait Voltaire à Versailles, jamais il n*eùt attaqué dans un ouvrage destiné au pu* blic, je ne dis pas seulement son aini , mais le seul homme à peu près qui , à ses yeux, honorât encore le tiècle et les lettres françaises. Selon nous, il ne faut voir ici qu'une allusion générale aux moralistf^ accommodants, aux ro« manciers faciles, aux écrivain^ frivoles, dont Vauvenargiief^ »; plaint si souvont ailleurs. — G.

les DISCOURS

fait que changer de vices : quand cela serait, dira-t'^n que les mœurs des Italiens soient aussi estimaUes que celles des anciens Romains, qui leur avaient soumis toute la terre ' ? et Tavilissement des Grecs, esclaves d'un peuple barbare, sera-t-il égalé à la gloire, aux talents, à la politesse de l'ancienne Athènes ? S'il y à des vices qui rendent les peuples plus heureux, plus estimés et plus craints, ne méritentils pas qu'on les préfère à tous les autres? Que sera-ce si ces prétendus vices, qui soutiennent les empires et les font fleurir, sont de véritables vertus * ?

Je n'outrerai rien, si je puis : les hommes n'ont jamiûs échappé à la misère de leur condition ; composés de mauvaises et de bonnes qualités, ils portent toujours dans leur fonds les semences du bien et du mal. Qui fait donc prévaloir les unes sur les autres? qui fait que le vice l'emporte, ou la vertu? l'c^iuion. Nos passions, en partie mauvuses, en partie très-bonnes, nous tiendraient peut-être en sus^ pens, si l'opinion, en se rangeant d'un côté, ne faisait pencher la balance. Ainsi, dès qu'on pourra nous persuader que c'est une duperie d'être bon ou juste, dès lors il est à craindre que le vice, devenu plus fort, n'achève d'étouffer les sentiments qui nous sollicitent au bien; et voilà l'état où nous sommes. Nous ne sommes pas nés si faibles et si frivoles qu'on nous le reproche; mais l'opinion nous a fait tels. On ne sera donc pas suipris si j'emploie beaucoup de raisonnements dans ce discours; cari puisque notre plus grand mal est dans l'esprit, il faut bien commencer par le guérir.

Ceux qui n'approfondissent pas beaucoup les choses, objectent le progrès des sciences, l'esprit de raisonnement répandu dans tous les états, la politesse, la délicatesse, la subtilité de ce siècle, comme des faits qui contrarient et qui détruisent ce que j'établis. Je répcmds à

* Phrase inooirecte; qui est pour ktquellti tMtwn, — G.

* Rapprocfaei du 43* chap. de VMraductiim à la Connaissance de VEsprit humain {Du bien et du mal moral), — G.

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r^ard des sciences : comme elles sont encore fort imparfaites, si Ton ep croit les maîtres» leur progriès ne peut nous surprendre; quoiqu'il n'y ait peut-être plus d'Jiommes en Europe comme Descartes et Newton, cela n'empêche pas que l'édifice ne s'élève sur des fondements déjà posés* Mais qui peut ignorer que les sciences et la morale n'ont aucun rapport parmi nous ? Et quant à la délicatesse et & la politesse que nous croyons porter si loin, j'ose dire que nous avons changé en artifices cette imitation de la belle nature qui en était l'objet. Nous abusons de même du raisoimement; en subtilisant sans justesse, nous nous écsfftons plus peut-être de la vérité par le savoir, qu'on ne l'a jamais fait par l'ignorance*.

En un mot, je me borne à dire que la corruption des principes esjt cause dé celle des mœurs. Pour juger de ce que j'avance, il suffit de connaître les maximes qui régnent aujourd'hui dans le grand mcmde, et qui, de là, se répandant jusque dans le peuple , infectent également toutes les conditions; ces maximes qui, nous présentant toutes choses comme incertaines, nous laissent les maîtres absolus de nos actions; ces maximales qui, anéantissaçt le mérite de la vertu, et n'admettant parmi les hommes que des apparences, égalent le bien et le mal ; ces maximes qui, avilissant la gloire comme la plus insensée des vanités, justifient Tintérêt et la bassesse, et une brutale indolence. Des principes si corrompus entraînent infailliblement la ruine des plus grands empires. Car, si l'on y fait attention, qui peut rendre un peuple puissant, si ce n'est l'amour de la gloire ? Qui peut le rendre heureux et redoutable, sinon la vertu? L'esprit, l'intérêt, la finesse, n'ont jamais tenu lieu de ces nobles motifs. Quel peuple plus ingénieux et plus raffiné que les Grecs dans l'esclavage, et quel autre plus malheureux? Quel peuple plus raisonneur et, en un sens, plus éclûré que les Romains? et dans la décadence

« Rapptttchex da Diteeun précédent, où la même idée est développée plus loDgqemcDt. — G.

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