‹ OEuvresChapitre 125 sur 286 · SUR LA PROVIDENCE · texte numérisé non relu

SUR LA PROVIDENCE

Les inondations ou la sécheresse font p^ir les fruits; le froid excessif dépeuple la terre des animaux qui n'ont point d'abri; les maladies épidémiques ravagent en tous lieux l'espëce humaine, et changent de vastes royaumes en déserts ; les hommes se détruisent eux-mêmes par les guerres, et le faible est la proie du fort. Celui qui ne possède rien, s'il ne peut travailler, qu'il meure : c'est la loi du sort ; il diminue et s'évanouit à la face du soleil, délaissé de toute la terre. Les bètes se dévorent aussi entre elles : le loup, l'épervier, le faucon, si les animaux plus faibles leur échappent, périssent eux*mèmes; rivaux de la barbare cruauté des hommes, ils se partagent ses restes sanglants et ne vivent que de carnage. O terre I ô terre î tu n'es qu'un tombeau, et un champ couvert de^dépouilles; tu n'enfantes que pour la mort. Qui t'a donné l'être? Ton ftroe parait endormie dans^ses fers. Qui préside à tes mouvements? Te faut-il admirer dans ta cOQstante et invariable imperfection? Ainsi s'exhale le chagrin d'un philosophe qui ne connaît que la raison et la nature sans révélation.

SUR l'économie de l'univers.

Tout ce qui a l'être a un ordre, c'est-à-dire, une certaine manière d'exister qui lui est aussi essentielle que son être même : pétrissez au hasard un morceau d'argile ; en quelque état que vous le laissiez, cette argile aura des rapports, une forme et des proportions, c'est-à-dire un ordre, et cet ordre subsistera tant qu'un agent supérieur s'abstiendra de le déranger. Il ne faut donc pas s'étonner que l'univers ait ses lois et une certaine économie ; je vous défie de concevoir un seul atome sans cet attribut. — Hais, dit-on, ce qui étonne, ce n'est pas que l'univers ait un ordre immuable et nécessaire, mais c'est la beauté, la grandeur et la magni-

licence de son ordre. — FaiUes philosophes ! entendez-vous bien ce que vous dites î Savez-vous que vous n'admirez que les choses qui passent vos forces ou vos connidssances 7 Savez-vous que si vous compreniez bien r univers, et qu'il ne s'y rencontrât rien qui passât les limite^ de votre pouvoir, vous cesseriez aussitôt de l'admirer? C'est donc votre très-grande petitesse qui fait un colosse de l'univers; c'est votre faiblesse infinie qui vous le représente dans votre poussière, animé d'un esprit si vaste, si puissant et si prodigieux. Cependant tout petits, tout bornés que vous étés, vous ne laissez pas d'apercevoir de grands défauts dans cet infini, e% il vous est impossible de justifier tous les maux moraux et physiques que vous y éprouvez. Vous dites que c'est la faiblesse de votre esprit qui vous empêche de voir l'utilité et la bienséance de ces désordres apparents; mm pourquoi ne croyez-vous pas tout aussi bien que c'est cette même faiblesse de vos lumières qui vous empêche de saisir le vice des beautés apparentes que ^ vous admirez'? Vous répondez que l'univers a la meilleure forme possible, puisque Dieu l'a fait tel qu'il est* Cette solution est d'un théologien, non d'un philosophe ; or, c'est par cet endroit qu'elle me touche, et je m'y soumets sans réserve; mais je suis bien aise de faire connaître que c'est par là théologie, et non par la vanité de la philosophie, qu'on peut prouver les dogmes de la religion.

< Cette idée paraît absolament fausse; car la beauté de Tordre qui régit ronivers est dans Tunivers même. Ce que nous admirons, c'est que l'univers subsiste ; car nous ne pouvons douter qu'il subsiste. Qu'il puisse subsister autrement, mieux, si Ton veut, à la bonne heure; il n'en est pas moins vrai qu'il subsiste. Je puis voir plus loin, mais il n'en est pas moins admirable que Je voie. Je puis avoir un sens de plus, mes sens n'en sont pas moins une machine admirable. Ces résultats que je ne puis nier, sont ce que j'appelle les beautés de l'ordre de l'univers. Ces beautés ne peuvent donc être simplement apparentes, puisque nous n'en jugeons que par les résultats de cet ordre. Cet ordre ne peut avoir de vices cachés, puisque ces vices le contrarieraient et empêcheraient les résultats que nous admirons. Au lieu que ce que nous prenons pour des défauts peut conduire à des résultats que nous ne connaissons pas ; car on peut croire à ce qu'on ignore, et non pas nier ce que ron connaît — S.

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