‹ OEuvresChapitre 135 sur 286 · J.-tt. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

J.-tt. ROUSSEAU

On ne peut disputer à Rousseau d'avoir connu parfaitement la mécanique des vers : égal peut-être à Boileau par cet endroit, il l'a surpassé par la force et par la grandeur de ses images; enfin, on pourrait le mettre à côté de ce grand homme, si celui-ci, né à l'aurore du bon goût, n'avait été le maître de Rousseau et de tous les poètes de son siècle.

Ces deux excellents écrivains se sont distingués l'un et l'autre par l'art difficile de faire régner dans les vers une extrême simplicité, par le talent d'y conserver le tour et

le génie de notre langue, et, enfin « par cette harmonie continue, sans laquelle il n'y a point de véritable poésie. On leur a reproché, à la vérité, d'avoir manqué de délicatesse et d'expression pour le sentiment. Ce dernier défaut me parait peu considérable dans Boileau, parce que, s'étant attaché uniquement à peindre la raison, il lui suffisait de la peindre avec vivacité et avec feu, comme il Fa fait; mais l'expression des passions ne lui était pas absolument nécessûre. Son Art poitique;, et quelques autres de ses ouvrages, approchent de la perfection qui leur est propre, et on n'y regrette point la langue du sentiment, quoiqu'elle puisse entrer peuirètre dans tous les genres, et les embellir de ses charmes.

II n'est pas tout à fait aussi facile de justifier Rousseau à cet égard. L'ode étant, comme il le dit lui-même, le véritaUe champ du pathétique et du sublime, on voudrsdt toujours trouver dans les siennes ce haut caractère; mais, quoiqu'elles soient dessinées avec une grande noblesse, je ne sus si elles sont toutes assez passionnées. J'excepte quelques-unes des odes sacrées, dont le fond appartient à de plus grands maîtres ; quant à celles qu'il a tirées de son propre fonds, il me semble, qu'en général, les fortes images qui les embel • lissent ne produisent pas de grands mouvements, et n'excitent ni la pitié, ni l'étonnement, ni la crainte, ni ce sombre saisissement que le vrai sublime fait naître'.

La marche impétueuse et inégale de l'ode n'est pas celle d'un esprit tranquille; il faut donc qu'elle soit justifiée par un enthousiasme véritable. Lorsqu'un auteur se jette de sang-froid dans ces mouvements et ces écarts, qui n'appartiennent qu'aux passipns fortes et réelles, il court grand risque de marcher seul ; car le lecteur se lasse de ces transitions forcées, et de ces fréquentes hardiesses, que l'art s'efforce d'imiter du sentiment, et qu'il imite toujours sans

1 Var. : [« Ses images, si véhémentes et si multipliées qu'elles soient, ne « tirent jamais Tesprit de son assiette ; ce sont de très-belles estampes du « sublime, où l'art est grand, mais où la vie aiaoque. »]

succès'. Les endroits oh le poète parait s'égarer devraient être, à mon sens, les plus passionnés de son ouvrage; il est même d'autant plus nécessaire de mettre du sentiment dans n0$ odes, (fue ces petits poèmes sont ordinairement vides de pensées, et qu'un ouvrage vide de pensées sera toujburs faible, s'Q «l'est rempli de passion; or^, je ne crois pas qu'on finisse ëure que les odes de Rousseau soient fort passionnées \ 11 est tombé quelquefois dans le défaut de ces poètes qui semblent s'être proposé dans leurs écrits, non d'exprimer plus fortement par des images des passions violentes, mais seulement d'assembler des Images magnifiques, plus occupés de chercher de grandes figures que de faire naître dans leur âme de grandes pensées ^ Les défenseurs de Rousseau répondent qu'il a surpassé Horace et Pindare auteurs illustres dans le même genre, et, de plus, rendus

^ Add. ; [« Ce n'est ?raiment pas de nos odes, ce me semble, que Boileau « pourrait dire :

Souvent nn beau désordre est on effet de Tart »]

s Add,: [^ Ce n'est pas toujours la passion qui le mène hors de son si^et; il parait n'en sortir souvent que parce que, épuisé et refroidi, il est obligé de se soutenir par des épisodes ; c'est un esprit qui tombe et qui s'éteint. C'est ce qu'on pourrait remarquer dans l'ode sur la Mort du prince de Conti. U règne une tristesse très-majestueuse dans cette ode ; mais l'épisode sur la flatterie, quoique rempli de vers magnifiques, me semble un peu long, et, si j'ose le dire, fort peu passionné. Comme je ne fais point de vers, je ne suis pas toujours assez touché peut-être de cette mécanique difficile, fort prisée par les gens du métier, mais qui n'est estimée des autres hommes qu'autant que les passions lui donnent une &me, et que de grandes pensées l'ennoblissent. Je sais qu'il y a des juges d'un goût éclairé qui trouvent l'un et l'autre dans Rousseau : s'ils sont transportés par la lecture de ces odes, si leurs cheveux se dressent sur leur tête, c'est qu'ils sont plus sensibles que moi , et je n'attaque point leur opinion ; mais je dis simplement ce que je sens, parce que je le sens, et que je n'ai jamais compris qu'on pût écrire, non pas sa pensée, mais celle d'un autre. '»] — Autre add.:

« Au reste, je ne me crois pas obligé de répondre à ceux qui disent que nous n'avons pas de meilleures odes dans notre langue que celles de Rousseau ; car je ne vois pas ce que cela prouve. Fallait-il adiniror le poème de Chapelain, parce que nous n'avions pas de meilleur poème épique avant la Ilenriade?»]

s Var. : [ « U semble que l'intention des poètes lyriques ait été, non d'exprimer fortement des passions vr^es, et de grandes pensées, mais uniquement d'entasser des images, ce qui est le sûr moyen pour qu'elles ne fassent aucune impression. »] — Vauvenargues est encore plus sévère pour

Rousseau, dans sa première tottre à Voltaire. (Voir plus loin.) » G.

respectables par l'estime dont ils sont en possea^on depuis tant de siècles. Si cela est aiosi, je ne m'étonne point que Rousseau ait emporté tous les suffrages ; on ne juge que par comparaison de toutes choses, et ceux qvi font mieux que les autres dans leur genre passent toujours pour excellents, personne n'osant leur contester d'être dans le bon chemin. Il m'appartient moins qu'à tout autre de dire que Rousseau n'a pu atteindre le but de son art; mais je crains bien que, si on n'aspire pas à faire de l'ode une imitation plus fidèle de la nature, ce genre ne demeure enseveli dans une espèce de médiocrité.

S'il m'est permis d'être sincère jusqu'à la fin, j'avouerai que je trouve encore des pensées bien fausses dans les meilleures odes de Rousseau. Cette fameuse Ode à la Forlune» qu'on regarde comme le triomphe de la raison, présente, ce me semble, peu de réflexions qui ne soient plus éblouissantes que solides. Écoutons ce poète philosophe :

Quoi ! Rome et Tltalie en cendre Me feront honorer Sylla?

Non vraiment, ïltalie en cendre ne peut faii-e honorer Sylla ; mais ce qui doit, je crois, le faire respecter avec justice, c'est ce génie supérieur et puissant qui vainquit le génie de Rome , qui lui fit défier dans sa vieillesse les ressentiments de ce même peuple qu'il avait soumis', et qui sut toujours subjuguer, par les bienfaits ou par la force, le courage ailleurs indomptable de ses ennemis.

Voyons ce qui Buit :

J*admirerai dans Alexandre Ce que j'abhorre en Attila <?

Je ne sais quel était le caractère d'Attila; mads je suis

t Var. : [ « Qui soumit à son ambition le peuple de la terre le plus indocile « et le plus fécond en héros, et lui fit défier dans sa yieillesse les ressentiments « de ce même peuple, qu*il ne daignait plus gouverner. > ] — Autre var. ; [ ■ Ce « qui doit le faire admirer, c'est son grand courage, c'est sa grande action, « c'est le génie supérieur qui l'élèva à la souveraine autorité, et qui, ne trou- « vaut pas de quoi se satitfaire dans ce rang suprême, lui donna la confiance •< de s'en dépouiller, et de défier ainsi des ennemis qui étaient si puissants et « si offensés. »] •

* Il ne s'agit ici ni du génie de Sylla, ni des grandes qualités d'Alexan-

forcé d'admirer les rares vertus d'Alexandre, et cette hauteur de génie qui, soit dans le gouvernement, soit dans la guerre, soit dans les sciences, soit même dans sa vie privée, l'a fait paraître, jusque dans ses erreurs, comme un homme extraordinaire, et qu'un instinct grand et sublime élevait au-dessus des règles'. Je veux révérer un héros qui, parvenu au faite des grandeurs humaines, ne dédaignait pas la familiarité et l'amitié ; qui, dans cette haute fortune, respectait encore le mérite*; qui aima mieux s'exposer à mourir que de soupçonner son médecin de quelque crime, et d'affliger, par une défiance qu'on n'eût pas blâmée, la fidélité d'un sujet qu'il estimait ; le mattre le plus libéral qu'il y eut jamais , jusqtfà ne réserver pour lui que Y espérance; plus prompt à réparer ses injustices qu'à les commettre, et plus pénétré de ses fautes que de ses triomphes; né pour conquérir l'univers, parce qu'il était digne de lui commander ; et, en quelque sorte, excusable de s'être fait rendre des honneurs divins , dans un temps où toute la terre adorait des dieux moins aimables \ Rousseau parait donc trop injuste^, lorsqu'ilose ajouter d'un si grand homme:

Mais à la place de Socrate,

Le fameux vainqueur de l'Euphrate

Sera le dernier des mortels '.

dre^ mais des maux que leur ambition et leur exemple ont faits au monde, et le poète philosophe a pu, sous ce rapport, les comparer arec Attila, — fi! < Les diverses éditioi» donnent : < Et qa*un instinct grand et subliafe dism pensait des moindres vertus. • Notre leçon est celle du manuscrit du Louvre et nous parait être la bonne. — G.

* Add. : [ « Gultiyait encore, sans faste, la justice et la familiarité. » ] -

» Var. : [ « Je me sens forcé de respecter un prince que tous les historiens « nous montrent comme un des plus grands génies qu'il y ait eu ; qui avait la « science de la guerre, presque sans l'avoir apprise ; qui aformé les plus grands « capitaines de son siècle, et fait une si vaste conquête que plusieurs grands « empires se sont formés de ses débris; enfin, un héros dont la vie est pleine « de grands traits, et qui, également passionné pour toutes les gloires, honoc rait les arts et les sciences, au milieu des horreurs de la guerre. >]

* Le manuscrit du Louvre donne : • Rousseau parait donc bien petit, > — G.

s Add, ; [ « Ge mépris de Rousseau pour Alexandre, que Ton remarque * aussi dans Boileau , prouve que ce n'est point assez d'avoir de la raison « pour raisonner juste sur les grandes choses, que Ton ne connaît parfaitec ment que par le cœur. » ] — Voir la première note de la page 236. — G.

. Apparemment que Rousseau ne voulait épargner aucun conquérant; car voici comme il parlé encore :

L'inexpérience indocile

Du compagnon de Paul-Émile

Fit tout le succès d'Annibal.

Combien toutes ces réflexions ne sont-elles pas superficielles ! Qui ne sait que la science de la guerre consiste à profiter des fautes de son ennemi? Qui ne sait qu'Annibal s' est montré aussi grand dans ses défaites que dans ses victoires, inépuisable dans ses ressources, patient dans les fatiques, et indomptable dans l'adversité? S'il était reçu de tous les poètes, comme il l'est du reste des hommes, qu'il n'y a rien de beau dans aucun genre que le vrai, et que les fictions même de la poésie n'ont été inventées que pour peindre plus vivement la vérité, que pourrait-on penser des invectives que je viens de rapporter? Serait-on trop sévère de juger que Y Ode à la Fortune n'est qu'une pompeuse déclamation, et un tissu de lieux communs énergiquement exprimés * ?

Je ne dirai rien des Allégories et de quelques autres ouvrages de Rousseau ; je n'oserais surtout juger d'aucun ouvrage allégorique, parce que c'est un genre que je n'aime pas ; mais je louerai volontiers ses Épigrammes, où l'on trouve toute la naïveté de Marot avec une énei^e que Harot n'avait pas. Je louerai des morceaux admirables dans ses ÉpHres, où le génie de ses épigrammes se fait singulièrement apercevoir*. Mais, en admirant ces morceaux, si dignes de l'être \ je ne puis m'empëcher d'être choqué de la grossièreté insupportaWe qu'on remarque en d'autres endroits. Rousseau , voulant dépeindre^ dans YÉpitre aux

* Add. :. [ « Et comment justifier ceux qui, sans avoir le génie de ce poète, « sont réduits à produire des pensées aussi vaines, pour dire des choses noa- « velles? Les fictions peuvent Être belles dsns la poésie et dans la prose « môme, lorsqu'elles peignent la vérité ; mais, en quelque langue que l'on « parle, prose ou vers, dès qu'on fait un raisonnement, rien ne peut dispen- « ser de parler juste. » ]

* T.e manuscrit du Louvre ajoute : < Et parait avec plus de dicenct. > — G. s Incorrect; il faudrait : Si digneê d*étre admirés ou <f admiroiiofi. — G.

Museê, je ne sais quel mauvais poète , le compare à un oison que la flatterie enhardit à préférer sa voix au chant du cygne. Un autre oison lui fait un long discours pour l'obliger à chanter, et Rousseau continue ainsi :

A ce discours, notre oîseaa tout gaillard

Perce le ciel de son cri nasillard ï

Et tout d*abord, oubliant leur mangeaille.

Vous eussiez vu canards, dindons, poulaille,

De toutes parts accourir, l'entourer.

Battre de l'aile, applaudir, admirer, , '

Vanter la voix dont nature le doue,

Et faire nargue au cygne de Mantoue.

Le chant fini, le pindarique oison.

Se rengorgeant, rentre dans la maison.

Tout oiigueilleuz d'avoir, par son ramage.

Du poulailler mérité le suffrage *.

On ne nie pas qu'il n'y ait quelque force dans cette peinture; mais combien en sont basses les images ! La même épltre est remplie de choses qui ne sont ni plus agréables, ni plus délicates. C'est un dialogue avec les Muses, qui est plein*de longueurs, dont les transitions sont forcées et trop ressemblantes ; où l'on trouve, à la vérité, de grandes beautés de détails , mais qui en rachètent à peine les défauts. J'ai choisi cette épiire exprès, ainsi que VOde à la Fortune^ afin qu'on ne m'accusât pas de rapporter les ouvrages les plus faibles de Rousseau, pour diminuer l'estime que l'on doit aux autres*. Puis-je me flatter en cela d'avoir contenté la délicatesse de tant de gens de goût et de génie, qui respectent tous les écrits de ce poète ^ ? Quelque crainte que je

< Toute cette tirade est dirigée contre La Motte, dont les odes Jouissaient, du temps de J.-B. Rousseau, d'une réputation que la postérité n*a point confirmée.—B.

* Add. : [< Et j*en rapporterais les beautés, avec la même exactitude que les « défauts, si elles n'étaient pas universellement connues et admirées. »]

s Sur le manuscrit du Louvre, le morceau se termine ainsi : [ « Puis-Je me « flatter en cela d'avoir cçntenté la délicatesse de tant d'esprits vifs, qui font • une affaire de parti de leurs opinions, et veulent surtout qu'on révère la « réputation d'un auteur mort? Me pardonneront-lis d'avoir osé lojier un « auteur vivant, haï autrefois de Rousseau, et de leur en parler encore dans « les réflexions qu'on va lire? l\ ne me convient pas de me Justifier à cet » égard ; mais, après avoir parlé de tant d'auteurs qui ont illustré le dernier « règne, Je crois que ce peut être ici la place de dire quelque chose de» écrits « d'un auteur qui honore notre propre siècle. C'est à ceux qui n'ont d'autre

doive avoir de me tromper, en m' écartant de leur sentiment et de celui du public, je hasarderai encore ici une réflexion; c'est que le vieux langage, employé par Rousseau dans ses meilleures épltres, ne me parait ni nécessûre pour écrire naïvement, ni assez noble pour la poésie. C'est à ceux qui font profession eux-mêmes de cet art à prononcer là-dessus ; je leur soumets sans répugnance toutes les remarques que j'ai osé faire sur les plus illdstres écrivains de notre langue. Personne n'est plus passionné que je [ne] le suis pour les véritables beautés de leurs ouvrages ; je ne connais peutêtre pas tout le mérite de Rousseau, mais je ne serai pas fâché qu'on me détrompe des défauts que j'ai cru pouvoir lui reprocher '. On ne saurait trop honorer les grands talents d'un auteur dont la célébrité a fait les disgrâces , comme c'est la coutume chez les hommes, et qui n'a pu jouir dans sa patrie de la réputation qu'il méritait, que lorsque, accablé sous le poids de l'humiliation et de l'exil, la longueur de son infortune a désarmé la haine de ses ennemis, et fléchi l'injustice de l'envie.

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